Part 8
Lilian l’avait regardée partir, rassemblant toute sa force pour ne point trahir la souffrance qui l’écrasait. Mais, quand elle fut seule, elle tomba épuisée sur un fauteuil, cacha son visage dans ses mains et un gémissement sourd lui échappa.
--Mon Dieu, mon Dieu, c’est trop cruel! Être séparée de _lui_!
Ainsi il ne l’avait pas trompée, cet obscur pressentiment qui l’avait poussée à questionner Bessy... Maintenant que l’entière clarté s’était faite, elle se rappelait mille incidents, des mots qui, jadis, étaient tombés, dépourvus de sens, dans son oreille et dont, à cette heure, elle ne saisissait que trop la signification... Chaque minute qui s’écoulait apportait à son souvenir une nouvelle preuve de la véracité de Bessy. Vainement, désormais, elle eût voulu douter... Ah! pourquoi, pourquoi avait-elle entendu l’affreuse révélation qui la séparait irrévocablement de Robert Noris!... Sans hésitation, sans pitié pour elle-même, elle jugeait qu’elle ne pouvait plus se considérer comme sa fiancée. Il avait voulu faire sa femme de la nièce de lady Evans, de la descendante d’une vieille famille honorée et respectée; mais non de la fille d’un homme publiquement flétri... Toute union entre eux était devenue impossible, impossible, impossible!...
Un frisson l’ébranla tout entière à la seule idée qu’il pourrait apprendre la vérité... Oh! cela, elle n’aurait pas la force de le supporter; de voir rejaillir sur elle quelque chose du mépris qu’il éprouverait pour... son père... N’était-il pas aussi fier qu’elle-même,--qu’elle avait été du moins!--Elle se souvenait bien, tout à coup, en quels termes elle l’avait entendu un jour parler d’un homme qui avait lâchement failli... A tout prix, il fallait qu’il continuât d’ignorer le cruel secret... La première, elle devait amener entre eux une rupture désormais inévitable... Mieux valait n’importe quelle souffrance plutôt que celle de le voir se détourner d’elle. Partir, il fallait partir avant qu’il revînt; car s’il l’interrogeait, elle serait incapable de se dérober à la double question de ses lèvres et de son regard!... Mais quelle raison, quel prétexte donner pour qu’il ne songeât point à la suivre?...
Dans son esprit surexcité, rempli de fièvre, les idées tourbillonnaient; une seule demeurait claire, obsédante et très nette: empêcher Robert d’apprendre la vérité... Tout à coup, un moyen sûr lui apparut de l’éloigner d’elle; et incapable de raisonner, emportée par l’élan d’un irrésistible désespoir, elle écrivit:
«Vous souvenez-vous qu’une fois,--nous étions dans la montagne,--vous m’avez reproché d’être trop fière? Vous aviez raison, je le savais; je le sais plus encore aujourd’hui. Ce matin, je vous ai cru quand vous m’avez dit que vous ne vous intéressiez plus à moi seulement par curiosité... Maintenant je n’ai plus foi et je sens que ma confiance est bien morte. Désormais, quand je vous verrais auprès de moi, je ne pourrais m’empêcher de penser que vous m’observez afin de prendre des notes pour vos romans... Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre... Mieux vaut nous séparer dès maintenant. Une grave et subite raison nous oblige à partir avant votre retour. Il est bien qu’il en soit ainsi... Adieu, pardonnez-moi et oubliez-moi... Je vous jure que j’agis en ce moment comme je crois devoir le faire.»
--Est-ce que je vais signer le mensonge que je viens d’écrire? pensa-t-elle avec une sorte d’horreur.
Pourtant elle se pencha encore vers la table et traça le nom que, le matin même, il lui donnait: Lilian. Puis elle mit l’adresse. La même crainte affolante l’emportait qu’il en arrivât à la mépriser, s’il savait... Et cette impression était si forte que, fiévreusement, elle sortit de sa chambre pour jeter la lettre dans la boîte de l’hôtel, afin que la distance fût tout de suite établie entre eux. Mais, quand elle revint, cette énergie factice l’avait abandonnée. Anéantie, sans force, elle se jeta sur son lit...
Au dehors, elle apercevait le paysage lumineux qu’elle avait tant aimé à contempler, le ciel empourpré vers le couchant, puis nuancé de tons exquis très doux, gris de perle, mauves, vert pâle; au loin, elle distinguait les crêtes neigeuses, à cette heure teintées de rose; et, plus près, les massifs fleuris du parc, la terrasse où, le matin même, _il_ lui avait dit qu’il l’aimait. Rien n’avait changé autour d’elle; rien ne portait la trace du déchirement qui venait de s’accomplir dans sa jeune vie. Alors elle ferma les yeux pour ne plus voir, meurtrie plus encore par cette sereine indifférence des choses...
Dans l’hôtel, à chaque instant, des pas retentissaient. Le moment du dîner approchait, les femmes regagnaient leurs appartements. Qu’auraient-ils dit tous ces étrangers,--et Mme de Vianne la première,--s’ils avaient su quel était le père de Lilian Evans, ou plutôt de Lilian Vincey? Mais ils ne sauraient pas! Demain à cette même heure, elle serait loin, n’importe où, dans quelque village perdu de la montagne, là où elle serait sûre que personne ne viendrait la retrouver... pas même _lui_!... Ah! comme elle comprenait maintenant que sa pauvre mère eût succombé sous le poids d’une souffrance dont elle devinait l’incessante torture.
--Oh! pourquoi ne suis-je pas morte, ce matin, quand j’étais si heureuse! murmura-t-elle dans une plainte désespérée, répétant le cri de suprême angoisse que tant d’autres créatures, atteintes en pleine joie, avaient proféré avant elle.
La porte de sa chambre s’ouvrant tout à coup lui fit à peine soulever les paupières. Sur le seuil de la pièce apparaissait lady Evans encore habillée de ses vêtements de sortie. Elle tressaillit à la vue de Lilian étendue toute blanche sur le lit:
--Lilian, chérie, qu’y a-t-il?
L’enfant se redressa et serra ses doigts minces les uns contre les autres. Elle ne pleurait toujours pas; seulement, ses yeux bleus semblaient devenus immenses dans l’altération de son visage souffrant.
--Oh! tante! tante! fit-elle passionnément, je comprends maintenant pourquoi... le mariage dont je vous ai parlé ce matin vous paraissait impossible... Ah! vous aviez raison... trop raison!
--Lilian, mon enfant chérie, que vous est-il arrivé? questionna avidement lady Evans, effrayée de l’accent désolé de cette voix qu’elle avait entendue si joyeuse quelques heures auparavant. Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles de M. Noris?
Lilian se souleva un peu de nouveau sur son oreiller, les yeux perdus dans ceux de lady Evans.
--Non, je ne sais rien de... de _lui_... Mais tantôt, j’étais tourmentée, inquiète, parce que j’avais deviné que vous voyiez un obstacle à... mon bonheur. Alors j’ai questionné Bessy, et, sans le vouloir, la pauvre femme! elle m’a appris toute l’histoire du passé. Oh! tante, c’est horrible!
--Elle vous a appris... Comment a-t-elle osé?
--Qu’importe!... Aujourd’hui ou plus tard, la vérité devait toujours m’être révélée, murmura Lilian du même ton brisé.
Lady Evans la serra contre elle. L’émotion l’étouffait.
--Mon enfant chérie, dit-elle tout bas, ne vous découragez pas ainsi. Tout n’est pas perdu. Si M. Noris vous aime réellement, il songera que vous n’êtes point responsable des actes de votre père, et il les oubliera par tendresse pour vous...
Lilian secoua la tête d’un mouvement de révolte:
--Oh! je ne veux pas qu’il sache la vérité... Je ne le veux pas. Je ne pourrais me résigner à être dédaignée par lui ou épousée par pitié... Et puis, dès qu’il s’agit de questions d’honneur, les hommes n’ont plus le droit d’hésiter... Je ne veux pas mettre à l’épreuve l’affection qu’il a pour moi... Oh! tante, emmenez-moi avant qu’il soit de retour!...
Lady Evans enlaça l’enfant plus étroitement encore; elle sentait qu’à cette heure rien ne pourrait apaiser son infinie détresse.
--Oui, nous partirons, ma bien-aimée... Nous ne verrons M. Noris que quand vous le voudrez. Calmez-vous...
Et, pareils à des baisers de mère, les baisers de lady Evans couvrirent le pauvre petit visage inondé de larmes tout à coup.
VI
Le vapeur filait rapidement vers Vevey, et Robert Noris arpentait le pont, impatient de voir apparaître la petite ville que voilait un brouillard léger.
Il venait d’obtenir, à Genève, un éclatant succès d’orateur. Jamais il ne s’était montré plus original, plus charmeur, plus captivant; jamais sa pensée n’avait été plus haute, soudain dégagée du pessimisme railleur dont elle était d’ordinaire attristée. Un vrai triomphe! reconnaissaient ses critiques mêmes, triomphe devant lequel il était resté distrait et indifférent, tant l’unique intérêt de son existence était ailleurs concentré.
Rien mieux que cette séparation de quelques jours ne lui eût montré quelle place Lilian occupait maintenant dans sa vie; et lui-même tressaillait en y songeant, tandis que, debout sur le pont, il regardait fuir l’eau mouvante. A n’en pouvoir douter, il savait désormais que ce n’était pas un attrait fugitif qui l’entraînait vers cette enfant.
Encore quelques instants, et il allait donc retrouver la caresse de ses prunelles sombres, sentir vibrer son âme jeune, entendre sa voix tout ensemble grave et fraîche qui avait prononcé pour lui tant de consolantes paroles.
Telle qu’il la connaissait, il espérait presque la trouver tout à l’heure, sur le quai, pour l’arrivée du vapeur.
--Vevey, Vevey--grand hôtel! Vevey! répéta le capitaine.
Le bateau stoppait. Les yeux chercheurs de Robert coururent sur les groupes qui stationnaient au débarcadère; mais ils n’aperçurent point la silhouette élégante et jeune de Lilian, et ne rencontrèrent point son regard brillant sous le petit chapeau masculin. Rien que des visages étrangers ou indifférents autour de lui; et, à l’imperceptible sensation du froid qu’il en éprouva au cœur, il comprit à quel point il avait espéré la voir dès la première minute de son retour à Vevey.
Il regarda l’heure; le bateau avait du retard. Quand il allait arriver à l’hôtel, elle serait au dîner de table d’hôte et il ne pourrait l’aborder qu’au milieu d’un monde curieux... Mais enfin il la verrait.
--Lady Evans est encore dans la salle à manger?
Ce fut sa première question, quand il pénétra dans le hall brillamment éclairé.
--Lady Evans?... Mais madame et mademoiselle sont parties, monsieur.
--Parties?... vous dites parties?
--Oui, Monsieur, hier matin même, par le premier train.
Robert, d’un geste machinal, passa la main sur son front avec l’idée qu’il ne comprenait pas les paroles qui lui étaient adressées.
--Elles sont allées en excursion?... Elles vont revenir? insista-t-il.
--Oh! je ne pense pas, monsieur. Lady Evans a dit que l’on pouvait disposer de son appartement et tous les bagages ont été emportés.
Et il ajouta, dominé par cette volonté de savoir qu’il sentait en Robert Noris:
--Ces dames ont, parait-il, reçu des lettres qui les rappelaient subitement en Angleterre.
Robert eut un léger signe de tête, et une sorte de sourire étrange effleura sa bouche à la pensée qu’il en était à solliciter les renseignements d’un domestique sur sa fiancée. Par un suprême effort de volonté, il parvint à rester absolument maître de lui et dit, la voix presque indifférente et calme:
--Vous aurez l’obligeance de me donner l’adresse actuelle de lady Evans.
--Nous ne l’avons pas, monsieur; lady Evans ne nous l’a pas laissée; et nous avons même ici plusieurs lettres pour elle que nous ne savons où lui renvoyer.
--Des lettres! fit Robert, songeant à celle qu’il avait écrite à lady Evans. Ne l’avait-elle pas vue?
Et d’un accent si impératif que le domestique n’osa répliquer, il ajouta:
--Montrez-moi ces lettres. Il en est une que j’ai adressée de Genève à lady Evans, et j’ai besoin de savoir si elle l’a reçue avant son départ.
L’homme obéit et, parmi les enveloppes qu’il rapporta bientôt, d’un coup d’œil, Robert distingua celle qui venait de lui... Ainsi lady Evans n’avait pas eu connaissance de la demande qu’il lui adressait!
Un ébranlement secoua ses nerfs; il prit le papier cacheté, et du même ton bref et absolu qui rendait toute observation impossible, il dit au domestique:
--Cette lettre est de moi. Je la ferai parvenir moi-même à lady Evans, dès que je saurai où la lui adresser.
Et d’un pas lent, il monta dans sa chambre.
Lilian partie! tandis qu’il était absent, sans un mot pour lui dire où elle se rendait!... Mais, après tout, était-ce bien sans un mot qu’elle était partie? Dans son appartement, sans doute, il allait trouver un billet d’explication... Comment n’avait-il pas immédiatement pensé à cette probabilité si évidente...
Et il avait bien deviné; au-dessus même des lettres et des journaux arrivés en son absence et amassés sur son bureau, s’étalait une enveloppe sur laquelle une écriture anglaise avait tracé son nom en caractères rapides qu’on eût dits pleins de fièvre: l’écriture de Lilian. Il déchira le cachet et lut... une fois, puis deux, puis une troisième encore, et à demi-voix, il répéta lentement d’un accent monotone et distinct certains mots du billet: «Je n’ai plus confiance... Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre... Mieux vaut nous séparer...»
C’était elle, Lilian, qui avait écrit ces lignes... Mais c’était impossible, impossible!... Il lisait mal! il ne comprenait pas! Il était fou de croire à de semblables paroles!
Et pourtant?... Il reconnaissait bien là son écriture, haute et droite,--moins qu’à l’ordinaire cependant!--sa signature «Lilian», avec cette seule différence qu’aujourd’hui un trait dur, écrasé, finissait le dernier caractère du nom! Quelqu’un lui avait dicté cette lettre froide et cruelle, la lui avait imposée, mais elle ne l’avait pas pensée, elle qui, trois jours plus tôt, répondait, vibrante d’émotion, à la prière humble et suppliante qu’il lui adressait de devenir sa femme.
Qu’avait-il pu survenir?... Était-il vrai, ce rappel subit en Angleterre!... Ou bien lady Evans, s’opposant pour un motif quelconque au mariage de Lilian avec lui, avait-elle emmené la jeune fille?... Mais comment croire cela?... Lilian était ferme et loyale autant qu’un homme eût pu l’être. Elle ne se fût pas laissé entraîner ainsi, après sa parole donnée. Alors c’était librement qu’elle était partie?... Quelqu’un avait-il donc entrepris de les séparer, de la lui enlever?... Isabelle, peut-être?
Violemment, il sonna et demanda:
--Mme de Vianne est-elle de retour?
--Non, monsieur, Mme la comtesse de Vianne est encore absente. Elle a seulement annoncé son arrivée pour ce soir ou demain matin.
--Et elle n’est pas revenue à l’hôtel depuis trois jours?
--Non, monsieur, fit encore le domestique, qui, tout en gardant une tenue respectueuse, considérait Robert avec surprise.
--C’est bien, merci. Vous pouvez vous retirer.
Fiévreusement, il se prit à marcher dans sa chambre, l’âme étreinte par le mystère de ce départ. Un fait existait, défiant toute discussion. Lilian lui avait promis de devenir sienne, et le lendemain même, pendant qu’il était absent, elle s’était éloignée après lui avoir rendu sa parole! Pourquoi?... C’était ce pourquoi qui lui torturait l’esprit, surexcitant ses nerfs et sa pensée, devant l’impossibilité d’obtenir une réponse... L’un après l’autre, les instants s’enfuyaient; il songeait toujours et un déchirement sourd lui meurtrissait l’âme, car un doute lui venait, pénétrant peu à peu son esprit.
Tout d’abord, il avait cru impossible que l’étrange lettre de Lilian fût l’expression de la vérité. Mais, en définitive, pourquoi refusait-il d’admettre l’évidence? Avec sa nature loyale et fière, Lilian avait dû être profondément atteinte par les révélations d’Isabelle. Il avait cru avoir cicatrisé cette blessure; mais leur dernier entretien avait été si court! Comment pouvait-il être certain qu’en écoutant sa prière, elle n’avait pas voulu seulement mettre un baume sur le coup reçu par sa fierté... Si elle l’avait aimé, eût-elle disparu ainsi; n’eût-elle pas oublié sa dignité froissée, elle qui était d’âme si tendre?...
Et la conclusion de l’analyse qu’il poursuivait âprement s’imposait à lui dans sa cruelle évidence. Lilian Evans avait été flattée, dans son orgueil féminin, de l’attention que lui montrait un homme qui n’était pas, à ses yeux, le premier venu: elle ne l’avait pas aimé... Il en eut soudain la pensée décevante. La foi qu’il s’était obstiné à conserver en elle croulait, et son scepticisme des mauvais jours renaissait, reprenant l’œuvre de destruction.
Ah! toutes les femmes étaient bien pareilles, des êtres pétris de vanité, même celles qui paraissaient les plus franches, même celles qui semblaient posséder des âmes fraîches de petite fille. Et lui qui, par métier, savait cela, qui les avait étudiées et jugées avec une pénétration implacable, il s’était laissé prendre comme le plus naïf et le plus inexpérimenté des hommes. Il avait donné à cette enfant un amour qu’il n’avait jamais offert à aucune femme; pour nulle autre, il n’avait éprouvé ce respect profond, cette soif de se dévouer, cette crainte de prononcer un mot qui pût blesser une illusion ou un sentiment...
--Et maintenant, il ne me reste plus qu’à l’oublier, fit-il avec un hautain mouvement d’épaules... Avec du temps et de la volonté, j’y arriverai bien...
Sur sa table de travail, il aperçut, enfermée dans son enveloppe, la lettre qu’il avait écrite à Genève pour lady Evans; et une contraction douloureuse crispa sa bouche. Il prit le papier qui avait enfermé l’expression profonde de tout son espoir, le déchira, en alluma les débris à la flamme tremblante d’une bougie et, au hasard, jeta, dans la nuit, les cendres mortes... Puis il revint vers son bureau... Le travail seul était capable d’engourdir un peu cette âpre douleur qu’il éprouvait; rassemblant toute sa volonté, il s’assit, résolu à écrire; mais c’était son propre cœur qu’il scrutait, l’interrogeant sans pitié, l’obligeant à confesser le découragement, l’amertume affreuse dont il était envahi.
Vainement aussi, il s’efforçait d’oublier Lilian telle qui l’avait connue. Il la revoyait durant les promenades, alors qu’elle marchait auprès de lui de son pas vif, léger comme un vol d’oiseau; il la revoyait, grave et recueillie, dans la petite église de Vevey; puis, dans le salon de l’hôtel, assise à sa place favorite, près d’une fenêtre, sa tête blonde un peu levée vers lui, l’interrogeant de son regard charmant. Mais surtout, avec une ténacité obsédante, il l’apercevait au château des Crêtes, un peu penchée sur la balustrade de la terrasse, une gerbe de fleurs sous ses mains dégantées, la lumière avivant sa fraîcheur éblouissante, ses lèvres chaudes entr’ouvertes sur les dents laiteuses. Il se rappelait tous les détails de sa toilette ce jour-là, même les plus insignifiants: la blouse rose pâle qui emprisonnait son buste souple, le ruban de satin blanc noué autour de la taille, les souliers de cuir fauve cambrés sous la jupe bleu sombre. Quel désir fou il avait eu alors de lui dire à quel point elle lui était devenue chère!...
Là, dans son bureau, il avait, soigneusement enfermés, les feuillets qui composaient le «livre de Lilian»; et tout à coup, il se leva, prêt à les réduire en cendres comme la lettre. Mais il s’arrêta avec un sourire de suprême ironie...
--Ce serait un crime, murmura-t-il, de brûler des documents si précieux!...
Et il se remit à écrire...
Le lendemain, le domestique, entrant dans sa chambre, l’avertit que Mme de Vianne venait d’arriver. Voir Isabelle?... Il le pouvait maintenant. A quoi bon? Qu’était pour lui Lilian désormais? Toute la nuit n’avait-il pas été dominé par la résolution de respecter la distance qu’elle avait mise entre eux?... Et pourtant quel besoin ardent s’agitait sourdement en lui d’interroger Isabelle au sujet de la jeune fille!
--Je l’aime toujours autant! dit-il à demi-voix, considérant fixement dans la glace son visage altéré par les émotions de la nuit, et je ne songe qu’à acquérir la preuve que sa lettre ne contenait pas la vérité entière!
Avec une impatience nerveuse qu’il ne se dissimulait pas, il attendit l’heure où il lui serait possible de se présenter chez la jeune femme. Chose étrange, on eût dit qu’elle prévoyait cette visite et avait tenu à se montrer à lui, une fois de plus, aussi belle qu’elle savait l’être. Quand il entra, elle était debout devant la cheminée, arrangeant des gerbes de roses, drapée dans une sorte de déshabillé de crêpe de Chine jaune pâle; une ceinture byzantine retenait à demi les plis souples autour de la taille, et les bras admirables se dégageaient de l’ampleur des manches ourlées de fines broderies.
Mais si elle avait espéré charmer ainsi Robert, elle dut être bien trompée dans son attente. Il ne parut point remarquer l’éclatante beauté de la jeune femme et serra d’un geste distrait, tout en s’informant de son voyage, la main qu’elle lui tendait.
--Il a été excellent, je vous remercie. Je suis revenue par Lausanne avec les de Moussy; nous avons couché à Beau-Rivage; ce matin, j’ai repris le vapeur, et me voici de nouveau débarquée à Vevey..., où m’attendaient toute sorte de nouvelles intéressantes!...
--Vraiment?
Aussi clairement que s’il eût pénétré dans la pensée même de la jeune femme, Robert savait qu’elle allait lui parler de Lilian.
--Tout d’abord, la disparition de vos... amies Evans.
Elle s’était un peu arrêtée avant de prononcer le mot «amies», et elle l’avait dit ensuite d’une façon dédaigneuse qui en faisait une véritable insolence. Il sentit l’attaque, et sa voix devint brève et froide:
--J’ai, en effet, appris hier soir, en arrivant ici, que lady Evans et sa nièce n’étaient plus à Vevey.
--Et vous avez été surpris, désolé de ce départ?... Voyons, avouez-le! dit-elle, la bouche railleuse et souriante, se renversant un peu dans son fauteuil... Vous m’aviez l’air, en votre qualité d’homme illustre, de vous trouver fort avant dans la faveur de ces dames.
Il dédaigna de relever le propos, et dit lentement:
--J’ai, comme vous le devinez très bien, été fort surpris...
--En vérité?... Eh bien, moi, je ne l’ai pas été du tout!
--Parce que vous étiez au courant des projets de lady Evans?
--Moi?... Mon cher ami, vous rêvez, j’imagine. A quel propos aurais-je reçu les confidences de lady Evans?
Elle souriait toujours, d’une sorte de sourire triomphant; et, entre ses lèvres pourpres, ses petites dents avaient l’air prêtes à mordre. Robert n’avait plus désormais l’ombre d’un doute, Isabelle connaissait le motif qui avait éloigné Liban de lui.
--Isabelle, reprit-il, je vous prie de croire que je n’ai nulle intention de vous froisser ou de vous offenser..., mettez le mot qui vous conviendra..., en vous adressant une question; mais j’ai besoin de savoir si, depuis le moment où j’ai quitté Vevey, vous avez parlé, écrit ou fait écrire à miss Lilian ou à lady Evans elle-même.
Une faible rougeur courut sur la peau mate de Mme de Vianne.
--Mon Dieu! quel ton solennel pour peu de chose. Vous faut-il un serment?... Je vous jure que je n’ai ni parlé ni écrit à l’une des deux personnes auxquelles vous vous intéressez si particulièrement... Et maintenant que vous êtes tranquillisé sur ce point, voulez-vous me permettre de vous dire que je suis, sinon offensée, grâce à vos précautions oratoires, du moins peu flattée de voir à quel degré vous redoutez de me voir approcher votre jeune amie... Car j’imagine qu’elle seule vous occupe réellement.
Il regarda la jeune femme bien en face; il devinait en elle, désormais, une ennemie sans pitié... En d’autres temps, il eût trouvé curieux de suivre les évolutions de cette âme féminine, mais il ne songeait plus à la psychologie durant cette heure suprême de sa vie. La voix dure, il demanda:
--Ne pensez-vous pas, Isabelle, que j’aie quelque droit de craindre les entretiens que vous pourriez avoir avec miss Lilian?
Elle se redressa, le bravant d’un sourire insolent:
--Pourquoi?... Parce que, l’autre soir, j’ai eu la charité d’avertir cette petite fille du rôle que vous lui faisiez jouer... Il était temps; elle prenait au sérieux vos attentions et était en passe de croire que...