Cœur de panthère

Part 3

Chapter 33,868 wordsPublic domain

--Dors! dors! grommela-t-il; c'était ici la chambre du capitaine, lorsqu'il fût blessé, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore la sienne.

Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois. Aussitôt il se fit du bruit dans l'intérieur. Prompt comme l'éclair, le sauvage recula et se coucha par terre.

Quoiqu'on fût au mois de septembre et que les journées fussent encore chaudes, les nuits commençaient à être fraîches, surtout celle qu'avait choisie Wontum, à cause de la tempête. Les volets étaient donc fermés; mais celui près duquel s'était arrêté Wontum, s'ouvrit en dedans de la croisée, et une forme humaine se montra derrière les vitres dans une espèce d'auréole lumineuse. Il était impossible de distinguer si c'était un homme ou une femme.

Au même instant, une fenêtre située directement au-dessus s'ouvrit, la tête d'une femme apparut, et une voix féminine s'écria:

--N'avez-vous pas entendu un bruit inusité, lieutenant Blair?

--Oui, Manonie. Avez-vous remarqué quelque chose de suspect?

--Certainement! je ne dormais pas et j'écoutais avec attention pour savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit. Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frappé à votre volet.

--Moi, au contraire, j'estime que nous nous sommes trompés tous deux. Ce sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous aura inquiétés.

--Non! non! mon oreille a été attentive aux moindres bruits depuis la chûte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu'à ce moment. Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de rôder par ici.

--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous êtes dans une agitation nerveuse occasionnée par l'absence de votre mari. Il serait impossible à un Sauvage d'entrer ici sans être aperçu. Je vous conseille de vous reposer; cet état d'attente et de vigilance forcée vous fait mal.

--Il me serait impossible de prendre du repos, alors même que je le voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fièvre et a passé une partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort à cette heure.

--Sans doute vos inquiétudes l'ont agité. Croyez-moi, remettez-vous au lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le bruit se renouvelait, je sortirais aussitôt pour faire une ronde sévère, et vérifier ce qui se passe.

--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis, n'est-ce pas?

--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte à leur sujet.

--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me donne à penser que les Sauvages préparent quelque méchanceté. J'en ai aperçu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces lieux ne présage rien de bon. Je suis tourmentée de l'idée que mon mari n'était pas escorté de forces suffisantes.

--Oh! nous lui avons encore envoyé cent hommes de renfort. Demain, sans doute, nous les verrons arriver sains et saufs.

--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.

Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.

Le jeune officier resta encore un moment occupé à sonder les obscurités de la nuit, puis il referma sa fenêtre et alla se coucher.

Wontum se releva d'un seul bond.

Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de l'Indien, il aurait été épouvanté de l'infernale et triomphante expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le démon rouge savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie était enfin trouvée; sa chambre était connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs soldats du Fort, la faiblesse numérique de la garnison, tout venait d'être révélé à l'audacieux espion.

Il eût peine à retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.

Son premier mouvement fût de rejoindre ses guerriers et de donner immédiatement l'assaut; une réflexion l'arrêta: le jour allait se lever dans peu d'heures, trop tôt peut-être pour que les Indiens eussent le temps d'être prêts à l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer à un combat douteux qui pût aboutir à une défaite.

D'autre part l'orgueilleux désir de mener tout seul à fin cette sinistre aventure le possédait. En un instant il eut combiné son plan, basé sur ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.

Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de façon à ce que Manonie ne pût l'entendre, puis il s'étendit par terre vivement. La fenêtre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda «qui va là?».

Bien entendu il ne reçut pas de réponse.

Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte d'entrée: le Sauvage, aussitôt qu'il entendit ses pas craquer sur le gravier des allées, s'élança, prompt comme la pensée, dans la chambre vacante et se blottit sous le lit.

Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille attentive saisit les ordres de recherche donnés par Blair à haute voix.

--Personne n'aura l'idée de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est plus rusé que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit des Faces-Pâles.

Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit devant sa table et se mit à feuilleter des papiers en attendant le résultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se présenta et informa son chef que tout avait été visité dans le fort sans aucun résultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.

Une heure après, la respiration égale et retentissante du jeune homme annonça à son dangereux hôte qu'il était profondément endormi. Wontum rampa hors de sa cachette avec des précautions infinies, s'assit sur le bord du lit, et se mit à contempler le lieutenant, qui, certes, ne soupçonnait point le terrible péril auquel il était exposé.

Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acéré; il en essaya la pointe sur le bout de son doigt, et éprouva un mouvement de satisfaction intime en se voyant maître de la situation, en voyant un de ses ennemis mortels complètement à sa discrétion.

Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un éclair sinistre.

Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au milieu d'un rêve... peut-être son âme, libre pendant quelques instants des liens terrestres, s'était envolée aux régions heureuses où tout est joie, bonheur et amour.

Presque en même temps, troublé par les effluves magnétiques rayonnant autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les yeux.

En apercevant près de lui cette forme sombre et menaçante, le jeune officier chercha à se lever; sa poitrine rencontra la pointe du poignard.

--Silence! gronda le Sauvage.

--Que voulez-vous?

--Vous tuer--de suite--voilà!

Le malheureux lieutenant ferma ses paupières, poussa un soupir; la lame s'était enfoncée toute entière dans sa gorge.

Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte, l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mèche fumeuse et carbonisée d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes, un profond silence régnait partout. Wontum s'enfonça dans le corridor d'un pas de fantôme, cherchant l'escalier qui menait aux étages supérieurs.

L'ayant trouvé aisément, il en gravit légèrement les degrés, s'orienta habilement, et finit par découvrir la porte de la chambre où reposait Manonie.

Là, il s'arrêta pour écouter; point de bruit... la mère et l'enfant dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse éclairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure était fermée à clef.

Cet obstacle imprévu faillit déconcerter le Sauvage: attendre, c'était perdre un temps précieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'était jeter sur lui toute la garnison que Manonie, réveillée, appellerait à grands cris...

Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.

Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'oeuvre du mal, Satan leur procure parfois une chance toute spéciale: ainsi arriva-t-il en cette occasion.

La démarche lourde et cadencée d'une ronde de nuit se fit soudain entendre, tirant de leur silence les échos endormis sous les voûtes sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum prêta l'oreille avec avidité, puis il fit un bond en arrière, et eût à peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie sortait, un bougeoir à la main, et se dirigeait vers l'escalier.

Tout en descendant légèrement les marches elle murmurait quelques mots, comme si elle eût répondu à ses propres pensées.

--Le voilà peut-être arrivé! dit-elle avec joie.

Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.

Pendant qu'elle s'éloignait, le Sauvage se glissa à pas de loup dans la chambre, se cacha derrière les doubles rideaux de la fenêtre et attendit les événements.

Il eût le temps de faire l'examen de la pièce: elle était meublée sans luxe, mais néanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une simplicité confortable. Près du lit de sa mère, le petit Harry reposait dans un joli berceau.

Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aimée avec tant d'emportement, tant de fureur!... L'innocente créature allait servir d'instrument aux angoisses de son père et de sa mère!...

Un infernal sourire crispa les lèvres du Sauvage; il lui fallut un effort suprême pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de guerre du Pawnie.

Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientôt. C'était la première fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une émotion profonde et étrange le saisit à son aspect; son visage s'assombrit en la contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amère volupté.

La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-né. Il dormait d'un paisible et profond sommeil.

--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite tête chérie, mes craintes étaient vaines; il repose sans souffrance, mon mignon baby, et ses jolies lèvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur! si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver à mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose étrange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'étais jamais fatiguée; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un canot, tout cela n'était qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au milieu du luxe, dans le bien-être, je suis harassée pour peu de chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon coeur étaient insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur, toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que j'étais..., seule... isolée... sans famille...! Oh! non! ce serait terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais précieux, que le ciel m'a donné.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils. Ils doivent être morts, car je sens bien que je ne survivrais pas à une telle perte... Allons nous coucher.

A ces mots, la jeune mère s'agenouilla auprès du berceau, leva ses mains vers le ciel, et fut absorbée pendant quelques instants dans une fervente prière. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses lèvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front; puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.

Fatiguée de ses veilles et de ses inquiétudes, Manonie s'endormit profondément.

Le monstre à figure humaine qui veillait, caché dans un recoin obscur, quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le couteau tiré en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une précaution telle que ni lui ni sa mère ne furent éveillés: il ouvrit silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier comme un fantôme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait tué. En ouvrant les volets il s'aperçut avec un sentiment de malaise qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la lumière; leur élément c'est la nuit.

Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fenêtre, l'enfant s'éveilla; à peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage courbé vers lui qu'il se mit à pousser des cris lamentables de terreur.

Sur le champ, la mère, se levant en sursaut, répondit par d'effrayantes clameurs qui allèrent troubler la garnison jusque dans les derniers recoins du Fort. L'étincelle électrique est moins rapide que la vigilance maternelle.

Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une seconde à perdre, et s'élança comme une flêche dans la direction des remparts. Son apparition était si inattendue et les sentinelles si peu sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien était déjà sur les parapets. Vingt carabines se levèrent dans sa direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.

Le démon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu'à la rivière Laramie, s'y jeta à corps perdu, la traversa à la nage avec une rapidité surprenante, puis s'enfonça dans les bois qui garnissaient la rive opposée.

La malheureuse mère avait eu à peine le temps d'ouvrir sa fenêtre et de voir disparaître l'enfant aux bras de son ravisseur.

Un premier mouvement d'angoisse et de désespoir paralysa ses forces, elle retomba inanimée. Mais, dans la même seconde, elle se releva impétueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie, irrésistible, venait de la transformer.

Plus de cris, plus de gémissements; la flamme dans les yeux, elle se dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fenêtre; soutenue dans sa chûte par des ailes invisibles, elle effleura à peine le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus, courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrépide que lui.

Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les remparts, les fossés, la rivière. Bientôt on pût voir une ombre s'enfonçant dans les bois: c'était la mère ardente, hors d'elle-même, en pleine chasse pour son enfant.

Quand elle eût disparu, les soldats de la garnison se portèrent tumultueusement à la chambre où le lieutenant Blair gisait dans son sang. L'examen du corps donna lieu à mille conjectures qui, toutes, vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortuné officier resta pour le moment un mystère inexpliqué.

Dans la pensée que les Indiens du voisinage étaient à coup sûr les auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.

Cette imprudente expédition devint la perte du Fort: les Sauvages le sachant dégarni de la presque totalité de ses forces, lui donnèrent un assaut terrible auquel rien ne pût résister. Après avoir anéanti cette poignée de braves qui leur avaient opposé une défense héroïque, les Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres. Quelques malheureux soldats échappés par miracle purent seuls raconter les péripéties de ce désastre: le Fort Laramie et ses défenseurs avaient vécu.

CHAPITRE IV

AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO.

Ce n'était pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des arbres, des inextricables buissons qui hérissaient les flancs de la montagne. Le jeune officier se sentait dévoré d'impatience, et si ce n'eût été la crainte de désobliger ses amis, il aurait passé par la vallée sans se préoccuper des dangers mortels qu'il y aurait infailliblement rencontrés.

La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils avaient grand besoin car la journée avait été rude.

Après avoir promptement expédié un frugal repas, on se mit à causer, et on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des forces militaires, suffisantes pour réprimer leurs expéditions, fûssent arrivées sur les lieux.

Oakley se plaisait à supposer que le soulèvement Indien s'évanouirait en fumée; mais l'Ermite secouait la tête d'une façon significative.

--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-même, on lui signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.

--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.

--Quels mots...? le grand voyage...?

--Oui.

--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crâne, et six pieds d'eau tout autour de lui: voilà ce qu'il lui faudrait, jeune homme: avec çà, en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.

--C'est vrai..: mais à qui appliquez-vous ce titre de «Chat des Montagnes?»

--Eh donc! je suppose que c'est à Nemona le chef Pawnie.

--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans sa tribu que le chef lui-même. Nemona est un peu trop civilisé, cela choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car c'est une bête fauve altérée de sang.

--Ce que vous dites là, mon ancien, est juste comme la parole d'un prédicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges n'étaient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance, nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur épouvantable; il le craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.

--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.

--Ah! par exemple, capitaine, voilà une question facile, mais la réponse ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly qui sache quelque chose sur cet être mystérieux: mais elle reste bouche close sur ce chapitre. Oh! c'est une étrange fille que Molly, je vous l'affirme.

--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosité était visiblement excitée.

--Miséricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me déchire le gosier chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.

--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui sache quelque chose sur cet étranger, et que vous n'en sachiez rien?

--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop à me fourrer dans les affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille prudente, je n'ai nul besoin de me mêler de ce qu'elle fait. Je me suis dit: «Jack! voilà deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille femme et toi vous étiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert qu'on vînt vous inquiéter.» Donc je considère que je ne dois pas m'immiscer dans leurs combinaisons.

--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prétentions de cet homme étrange?

--Père John!! s'écria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question! Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions à l'égard de ma fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'était qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivèrent sur nous comme une meute enragée et se mirent à nous saccager... Moi, je me jetai tête baissée dans la mêlée; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma foi! je croyais sincèrement que tout était fini pour le vieux Jack Oakley: à ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par le cou, le cloua contre un volet!....--C'était plaisir à voir pareil ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement exécuté! Je ne me considère ni comme un fainéant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort embarrassé d'en faire autant... Seigneur! ce n'était pas un homme, c'était un éclair! Quand il eût terminé cette première besogne, il traversa la mêlée comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras, l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la déposa en sûreté, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre, sans me dire ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait; sans seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.

--Oui, je me souviens que vous m'aviez déjà raconté cette histoire, dit le vieux John.

--C'est vrai; et ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'il a tiré d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de fameux services: partout où il y a du danger on est sûr de le voir apparaître.

--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais de son caractère me donne à penser qu'il ne serait pas homme à tromper une innocente fille.

--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne changerais pas de sentiment là-dessus: ma vieille femme pense comme moi. Or, je présuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que les hommes; donc je me suis dit: «Jack! halte-là! ceci n'est pas de ta compétence, mon vieux papa.» Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La mère a surveillé son enfant, elle a eu l'oeil sur elle comme un chat sur une souris. Elle m'a dit que Molly était une brave et bonne fille, suivant toujours le droit chemin comme une flèche bien lancée. Que faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui, oui, sir, je réponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connaît quelque autre détail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait bien.

--Vous avez raison, Mister Oakley, répliqua Marshall, votre jugement vous fait honneur.

--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plaît. Personne, dans tous les environs, ne connaît _Mister Oakley_, pas même ma vieille femme.

--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro a ses raisons pour rester ainsi mystérieux, je n'y vois rien de suspect. Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les Sauvages.

--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montré aucun acharnement contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge qui ne commettait aucun acte d'hostilité: seulement, si un de ces vauriens fait la moindre méchanceté il le corrige cruellement.

--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.

--Oui, en une seule occasion: répliqua l'ermite.

--Décrivez-nous donc sa personne.

--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui l'a rencontré fréquemment.

--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regardé une demi-douzaine de fois. J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de bruyère qui passe.

--Dites toujours ce que vous savez.

--Il est grand et mince, mais élastique comme un roseau. Il porte la chevelure longue, à la manière du père John; mais elle est noire..., noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.

--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.

--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur, bien plus que de sa carabine.

--Qu'ont-ils donc de particulier?