Cœur de panthère

Part 10

Chapter 101,525 wordsPublic domain

Le motif de cet ordre est facile à comprendre: à cet instant apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle lancée pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux silence; on s'attendait à la voir massacrer sur place.

Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du côté de la vallée.

--Vite! s'écria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre à la main!

Comme une meute ardente les soldats volèrent sur les pas du Pawnie. Ce dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir tous les obstacles comme si elle eût eu des ailes. Il descendit ainsi le ravin au grand galop et arriva dans la vallée.

Mais, précisément en face, se trouvait un détachement de cavalerie qui lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce côté. Comme un sanglier acculé, il regarda derrière lui; Marshall arrivait comme un tourbillon avec ses fidèles.

Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout autre qu'un Sauvage: il y lança éperdument son cheval. Mais le noble animal venait de fournir une terrible carrière; le double fardeau qu'il portait était trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et nerveuses se cramponnèrent au sol mouvant; deux fois, coursier et cavalier glissèrent jusqu'au fond du précipice.

Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme sanglante. Il sauta par terre, tirant après lui Manonie.

Marshall n'était plus qu'à trois longueurs d'épée.

--Vengeance! toujours! hurla Wontum.

Et son couteau acéré se leva sur la jeune femme étendue à ses pieds...

--Feu! avait crié Marshall.

Les balles sifflèrent. Mais avant qu'elles fussent arrivées au but, une forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux de son crâne.

Manonie était sauvée... sauvée par le brave Oakley!

Hélas! cette victoire devait coûter un sang précieux: le vaillant chasseur était retombé sans mouvement auprès du cadavre de Wontum: les balles destinées à ce dernier l'avaient atteint.

--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'écria Marshall après avoir tendrement serré sa femme dans ses bras.

--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec précaution; êtes-vous grièvement blessé?

--Oh!... peut-être... pas trop... répondit le pauvre Jack d'une voix éteinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.

--Hélas! nos balles vous ont atteint?

--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est égal, il est heureux pour Manonie... que je... me sois trouvé là... ma petite Molly?...

--Sauvée! dans les grottes, dit Marshall.

--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma... pauvre bonne femme...

--Espérons mieux! vous n'êtes pas blessé à mort.

--Je le souhaite pour... Molly; mais je suis... perdu. Je sens au poids qu'il y a plus de dix balles... dans mon corps.--Ah! capitaine! mes yeux ont-ils été atteints?

--Non. Je ne remarque aucune trace. Pourquoi?

--C'est que la nuit... se répand sur moi, la nuit... sombre.

--Voulez-vous qu'on vous transporte à la grotte?

--Où est ma petite... Molly...?

--Oui.

--Volontiers... mais... hâtez-vous.

On forma sur le champ une litière avec les mousquets et on emporta le blessé.

Mais lorsqu'il arriva auprès de sa fille, il avait perdu connaissance, la malheureuse enfant n'embrassa qu'un corps inanimé.

ÉPILOGUE

Les lendemains de batailles sont tristes même pour les vainqueurs. Il faut ensevelir les morts, panser les blessés: on se compte, et on trouve des vides dans les rangs.

Après les premières joies d'une réunion presque miraculeuse, Marshall et le vieil Ermite avaient dû s'occuper de tous ces pénibles détails. Ensuite, le repos, nécessaire à tous après tant d'angoisses et de fatigues, le repos était devenu un impérieux besoin. Chacun s'était fait un lit rustique, et on s'était endormi, les uns sur leurs joies, les autres sur leurs douleurs.

Cependant la nouvelle aurore qui succéda à ces journées sombres était si belle que la joie, le bonheur et la paix semblaient être son cortège.

Mary Oakley était encore dans la région des songes, ses yeux doux et tristes n'avaient pas entièrement séché leurs larmes, lorsque des voix amies l'invitèrent au réveil.

Elle se leva vivement: Topeka était à côté d'elle; plus loin étaient Manonie, Marshall et leur petit Harry. Tous ces visages rayonnaient d'allégresse; Mary leur sourit d'abord, puis son coeur se serra en pensant que chacun autour d'elle avait retrouvé ceux qu'il aimait, et qu'elle seule, pauvre orpheline, n'avait plus de famille, plus d'ami dévoué... Son père gisait sanglant dans l'ombre d'un rocher; Quindaro n'avait pas reparu.

--La jeune Fâce-Pâle était donc bien loin dans le pays des songes? dit Topeka employant l'harmonieux langage de la poésie indienne; si loin! qu'elle n'entendait plus... Qu'elle ouvre l'oreille pour y laisser entrer une voix chère.

La jeune fille fixa sur la vieille femme ses grands yeux étonnés:

--Oui; reprit celle-ci, que ma fille écoute... elle entendra...

Mary prêta l'oreille, docilement, mais sans savoir pourquoi.

--Ma petite Molly..., balbutia près d'elle une voix faible et tremblante; tu ne sais donc pas? Je suis ressuscité.

--Mon père! mon doux père!! s'écria la pauvre enfant qui croyait rêver.

Elle bondit comme une gazelle; puis, s'agenouilla, pleurant, riant, éperdue, auprès d'un lit de fougères qu'elle aperçut à quelques pas.

--Doucement! Molly! répondit le brave Jack à ses baisers exaltés, doucement! ma bonne fille, je suis plus délicat à cette heure que le premier oeuf d'un oiseau-mouche; remercie un peu le bon Ermite qui m'a remis à neuf, qui m'a soigné, qui m'a presque guéri, tout blessé qu'il est.

En effet le vieux John se tenait debout, près du lit, et son visage était encore inondé du sang répandu par sa blessure de la veille.

Au moment où Mary se disposait à lui adresser la parole, Nemona, par une exclamation stridente attira tous les yeux sur lui.

Il apparut, le visage décomposé par la frayeur, et considérant avec stupéfaction un objet étrange qu'il tenait à la main.

--Qu'est-ce qu'il y a encore? demanda Marshall.

--Le scalp du vieil Ermite! bégaya le chef en montrant une chevelure blanche.

Marshall regarda John avec étonnement.

--De l'eau, demanda-t-il, donnez-moi de l'eau pour que je lave ce sang.

L'opération était à peine commencée que les sourcils grisonnants, les rides, la barbe argentée tombèrent comme par magie, découvrant un jeune et mâle visage que chacun reconnut aussitôt.

--Quindaro! Quindaro! s'écria-t-on de toutes parts.

Il y eut un moment de joyeux tumulte impossible à décrire.

--Oui, mes amis, dit-il enfin, le vieux John, l'Ermite, Quindaro, Walter! je suis, ou plutôt j'étais tout cela; mais aujourd'hui je ne veux garder que le dernier nom, car c'est le seul qui me rappelle le bonheur, ajouta-t-il en regardant tendrement Mary.

--Cher Walter! murmurait celle-ci, rouge de bonheur; mon Dieu! merci!

--Aujourd'hui est finie ma tâche vengeresse; si j'en crois mon coeur, une nouvelle joie nous attend. Nemona, en quelle région Wontum a-t-il enlevé Manonie après avoir massacré sa famille?

--Dans l'Iowa, près du fort des Moines, sur la rivière Racoon.

--Manonie! poursuivit Walter, n'avez-vous aucun souvenir de votre enfance, du toit paternel?

--J'en ai peu... bien peu... ils sont confus..., Des amis..., mon père, ma mère et de petits frères avec lesquels je jouais...

--Sur les bords d'un cours d'eau?

--Oui, oui! s'écria la jeune femme.

--Sur une belle colline?

--Oui! je me souviens.

--Et votre nom... vous le rappelez-vous?

--Laissez-moi réfléchir.

Et Manonie se prit la tête dans les mains.

--Voyons, que je vous aide:... était-ce Flor...?

--Flora! oui! continua la jeune femme avec émotion.

--Flora Mil...?

--Milburn! oui, Flora Milburn; c'est cela. Mais alors, vous êtes....?

--Je suis Walter Milburn, ton frère! s'écria le jeune homme en pleurant de joie; ton frère!... et je ne suis plus l'orphelin solitaire.

Si quelque voyageur, traversant les plaines de la Nébraska, s'arrête sur les bords enchantés de la rivière calme et majestueuse avant qu'elle ait atteint le territoire de Laramie, il aperçoit sur une colline verdoyante deux beaux châteaux qu'entourent une multitude de cabanes rustiques.

C'est le plus beau settlement du _Far-West_; son riant paysage est animé par de nombreux troupeaux; le calme et la paix règnent dans la fraîche vallée; bien loin, bien loin ont fui les Peaux-Rouges hostiles; la race Blanche seule règne sur ce territoire splendide qu'elle a fertilisé.

Que le voyageur demande à quelque pâtre cavalier, le nom des heureux et riches Settlers qui ont créé ce superbe domaine, le pâtre répondra:

--Vous venez donc de bien loin! vous ne connaissez pas _Coeur-de-Panthère_ et _Quindaro_?

Si le voyageur fait de nouvelles questions, en débouchant cordialement un flacon de whisky, le pâtre boit à sa santé et lui raconte la légende: quand elle est terminée, il dépose respectueusement à terre son grand sombrero, et, tête nue, boit à la santé du jeune Harry, l'unique héritier des Milburn.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

Chapitres. Pages.

I.--Une Héroïne du désert 5

II.--Old John. 25

III.--L'embuscade du tigre rouge 40

IV.--Aventures de montagnes.--Quindaro. 62

V.--Poursuite.--Fuite du tigre. 83

VI.--Amis 102

VII.--Un message 121

VIII.--Paradis perdu 141

IX.--Trop tard!. 158

X.--Le loup dans son antre. 168

XI.--Lueurs d'espoir. 192

XII.--Dénouement 207

ÉPILOGUE. 219

FIN DE LA TABLE

F. Aureau.--Imprimerie de Lagny