Chapter 5
Telle, sa vie, au fil prévu et monotone des jours; mais il venait aussi d'autres moments, d'autres occupations et c'était alors, pour les ouvriers comme pour les patrons, une période de bonnes vacances et d'animation joyeuse.
A part son usine, M. de Beule possédait des terres de culture et des herbages; et l'été, pendant la morte-saison, les ouvriers de la fabrique s'en allaient travailler aux champs.
Chaque année, vers la fin de juin, les villageois n'entendaient plus le tintamarre habituel des pilons dans l'usine. C'était la saison des foins; Ollewaert, Leo et Free, qui étaient de rudes faucheurs, partaient de grand matin, la faux sur l'épaule, bientôt suivis de presque tous les autres, hommes et femmes ensemble, pour retourner au soleil l'herbe fauchée et la mettre en tas vers le soir. Seul, Bruun, le chauffeur, et son fils Miel restaient à la fabrique, avec Pee, le meunier, pour tout nettoyer.
Délicieuses escapades! Ils emportaient de quoi manger et boire, et l'admirable journée d'été s'ouvrait toute devant eux comme une longue fête de liberté et de bonheur. Les premiers jours, les «huiliers», avec leurs vêtements luisants et gras, détonaient bien un peu dans toute cette verdure et cette fraîcheur; mais peu à peu ils séchaient, comme l'herbe même, leurs visages se bronzaient, et on eût dit qu'ils n'avaient jamais respiré un autre air que celui de la pleine nature, au grand soleil radieux.
Ils arrangeaient la besogne à leur gré. Dans le matin vaporeux les alouettes quittaient l'herbe haute, humide de rosée, et s'envolaient en grisollant sur leurs ailes frémissantes en plein azur pâle. Vivifiante était la fraîcheur lorsque Ollewaert, Leo et Free aiguisaient leurs faux, qui semblaient aussi chanter; puis, dans un mouvement ample et rythmé, ils avançaient lentement à travers la vaste prairie, laissant l'herbe couchée en longues traînées derrière eux. D'autres moissonneurs étaient partout au travail; de tous côtés on voyait leurs silhouettes se balancer, très hautes aux premiers plans, plus petites à mesure qu'elles s'éloignaient, jusqu'à devenir dans le lointain ces petits bonshommes pas plus grands que des criquets; et l'air était rempli à l'infini du chant de l'acier, qui dévorait la verte plaine en une sorte de volupté inassouvie.
Vers neuf heures, avec la chaleur qui montait, apparaissaient les autres ouvriers et les femmes, tous armés de longues fourches fines et de grands râteaux de bois qu'ils portaient à la main ou sur l'épaule. Les femmes avaient de grands chapeaux de paille, qui leur abritaient le visage et la nuque; les hommes, en bras de chemise, étaient vêtus d'amples pantalons de toile bleue ou grise. Tous allaient nu-pieds dans leurs sabots. Ils descendaient dans la prairie par une berge plantée de peupliers aux feuilles chuchoteuses; et tout de suite ils se mettaient à retourner l'herbe avec leurs fourches.
Les alouettes chantaient, le soleil dardait et du foin coupé émanaient des odeurs aromatiques et délicieuses. «On croirait parfois, disait Leo, avoir un goût de sucre et de miel sur les lèvres»; ce qui faisait rire les autres, d'un rire extravagant. Leo était toujours d'une humeur folle au temps des foins. L'air des champs le grisait, disait-il. Il multipliait cabrioles et tours de force, et, pour la plus insignifiante question, il lançait un de ses «Ooooo ... uuuu ... iiiii ...» prolongé et mugissant, qui faisait lever la tête aux moissonneurs abasourdis jusqu'au fond de la plaine.
Par delà, cette mer débordante d'activité, de joie et de verdure, apparaissait le village avec ses toits rouges groupés autour de l'église blanche, dont le cadran sur la tour indiquait l'heure en un rayonnement d'or. Un peu plus loin, on apercevait les frondaisons touffues du beau jardin de M. de Beule, d'où émergeait la cheminée de la fabrique, comme un long cierge sale qui désignait le ciel. Et cette cheminée, cette fabrique, vus ainsi dans le lointain, ils s'en moquaient, comme s'ils étaient à jamais délivrés maintenant de l'antre noir et enfumé, où ils avaient passé tant de belles années de leur vie, dans l'assourdissant fracas et le rebondissement des pilons. Ils blaguaient surtout ceux qui y devaient rester: Bruun, le chauffeur, qui n'avait désormais plus rien à épier, plus à courir après «La Blanche»; Miel, cette «espèce de veau!» plus stupide que jamais, sans douté; et Pee, le meunier, ce rat de farine, qui, toute l'année poudré de blanc, devait être à cette heure tout noir ou gris, pour sûr, à force de balayer la suie et la poussière des planchers et des solives.
Ils riaient, badinaient et tout leur être délivré s'imprégnait de santé et de bonheur. A l'autre bout des prairies serpentait doucement la belle rivière; et, sans apercevoir les bateaux, ils voyaient passer des voiles, qui semblaient glisser sur du gazon. Ils y apercevaient aussi le solennel château, avec ses quatre tourelles grises en relief précis sur les fonds sombres du parc. Et jusqu'à la vue du château qui les faisait rire, parce que Ollewaert disait qu'eux aussi passaient en ce moment la belle saison à la campagne, comme les gens riches, et que monsieur le baron et madame son épouse attendaient leur visite là-bas, pour prendre un verre de porto. Oui, Ollewaert l'affirmait au milieu d'une explosion de rires: la baronne lui avait envoyé par la poste une invitation pour eux tous; et il se pourrait fort bien qu'elle les retînt à déjeuner. Dommage que Guustje, le charretier, n'était pas avec eux, car pour sûr on servirait du poulet froid et de la salade.
«Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» jubilait Feelken; et Leo lâcha un «Ooooo ... uuuu ... iiii ...» qui fit s'envoler les corbeaux de sur les peupliers.
A dix heures, ils prenaient quelques instants de repos, tout de leur long étendus sur la berge, à l'ombre des feuillages murmurants. C'était l'heure de la goutte matinale. La bouteille restait à rafraîchir dans l'eau d'un fossé et, à défaut du porto de madame la baronne, c'était richement bon tout de même.
--Hoooo ...! quelle douceur! disait Ollewaert en se pourléchant les lèvres.
Et Free, comme un écho:
--Un baume! Ça me descend jusqu'aux hanches!
--Vrai, Free, jusqu'aux hanches? riaient les autres.
--Jusqu'aux hanches! répétait Free en extase. Tiens, je le sens ici qui coule, à droite et à gauche.
Ils ne se pressaient pas de reprendre le travail; ils restaient là, étendus et pâmés, sans crainte que M. de Beule ou M. Triphon ne vînt brusquement les surprendre. D'ailleurs, cela n'avait pas d'importance; l'herbe séchait tout de même au bon soleil. Ils le voyaient, pour ainsi dire, dans le frémissement des rayons, accomplir leur travail; et cette vue, ils en jouissaient sans éprouver la moindre fatigue. De même toute la richesse et toute la beauté qui les environnait, la luxuriance des récoltes, l'admirable ciel bleu sans nuage, le chant harmonieux et infini des alouettes, qu'ils goûtaient instinctivement.
--Voilà comment devrait toujours être la vie! disait Pierken.
Et il en serait certainement ainsi, affirmait-il, si les biens de la terre étaient plus équitablement partagés; si chacun remplissait sa tâche utile au monde et n'obtenait pas plus en retour qu'il ne méritait réellement.
--Bon! le voilà encore avec son socialisme! protestaient les autres, mécontents.
--Ce n'est peut-être pas vrai, ce que je dis! ripostait Pierken vertement. Pourquoi sommes-nous ici à travailler aux foins et pourquoi M. de Beule et le baron n'y travaillent-ils pas? Ne serait-il pas juste qu'ils fauchent leur part, tout comme Free ou Ollewaert? Et serait-ce donc trop demander que cette poseuse de baronne et sa dinde de fille aident à retourner l'herbe, comme font Lotje et Victorine et les autres?
Bruyamment, les ouvriers riaient. Cette vision du gros M. de Beule et du baron avec ses jambes raides fauchant le pré, surtout de la baronne et de sa fille maniant le râteau et la fourche, était si bouffonne qu'ils en riaient à se rouler dans le foin. «Fikandouss-Fikandouss-Fikandouss!» hurlait Feelken comme un possédé; et tous prétendaient que Pierken avait perdu la boule et qu'il était mûr pour Bruges, la ville aux fous. Seule, Victorine était tout oreilles pour l'écouter, les yeux brillants, les lèvres humides.
--Non, décidément ... pas moyen de parler avec des gens comme vous! s'écriait Pierken impatienté. Vous êtes nés pour le servage et vous mourrez en servage. Adieu!
Et il partait. Des huées accompagnaient sa retraite; de l'avis unanime un deuxième petit verre vaudrait mieux que toutes ces idioties.
Généralement, pendant qu'ils étaient au repos sous les arbres, apparaissait là-bas M. Triphon. De loin on le reconnaissait à Kaboul, qui comme toujours, le précédait, et on se mettait à ricaner en échangeant des clins d'oeil.
Pas de chance pour M. Triphon, l'époque de la fenaison! Aucun espoir de pincer dans les coins la jolie Sidonie. L'équipe restait toujours groupée et il était absolument impossible de s'isoler à deux, ne fût-ce qu'une minute. On vous aurait vu; c'eût été un scandale. La tête congestionnée de M. Triphon éclatait de loin comme une pivoine au soleil; et nul ne comprenait l'objet de sa venue, puisque le travail se faisait de lui-même et ne pouvait marcher autrement qu'il n'allait. Aussi, ne fallait-il pas dix minutes à M. Triphon pour vérifier la besogne; ensuite il s'amusait à exciter Kaboul pour qu'il déterrât les taupes, généralement introuvables, ou happât des grenouilles, qu'il n'approchait qu'avec répugnance et qui d'ailleurs l'évitaient en plongeant à son nez dans les fossés. En somme, il rôdait sans but à travers la prairie, en reluquant Sidonie, qui, au soleil des champs, était encore plus belle infiniment que dans la noire fabrique: une admirable fleur chaude de santé, aux joues vermeilles, aux splendides yeux clairs, éclatants de jeunesse et de bonheur. Elle portait une légère blouse bleu pâle ou mauve, qui dessinait, caressait délicieusement les formes de sa gorge. Et M. Triphon se consumait de passion ardente; il s'amoncelait en lui des réserves d'amour, qui lui noyaient les yeux et enflaient sa grosse tête.
Après le repas de midi, les faneurs faisaient une longue sieste. Allongé sur la berge à l'ombre des peupliers, on assistait au jeu du feuillage brillant sur le ciel bleu, on entendait le chant adouci des oiseaux, on sentait la brise vous rafraîchir les tempes. On fermait les yeux, on s'endormait ou faisait semblant de dormir; et parfois les hommes chatouillaient avec des brins d'herbe les jambes nues des filles. Alors, elles se réveillaient en sursaut, pour en rire ou se fâcher, selon leur humeur. Les hommes, eux, riaient toujours, s'amusaient follement. A deux heures on reprenait le travail; et on en avait alors jusqu'à ce que le soleil s'inclinât vers l'occident, avec une demi-heure de pause pour la collation.
L'heure du soir était l'instant le plus délicieux de toute la journée. Le soleil ne dardait plus; rouge, il pendait sur l'horizon, dans une apothéose de miraculeuses couleurs. On eût dit d'énormes châteaux-forts qui brûlaient et fumaient; de grands lacs d'or et des rivages d'améthyste; et de longues plaines verdâtres dans le ciel, comme le reflet infini de toute la splendide verdure luxuriante de la terre. Les oiseaux s'appelaient à haute voix dans un frémissement qui annonçait l'heure du coucher; partout, dans la vaste étendue des herbages, les faneurs s'occupaient à ramasser le foin en meules minuscules pour la nuit. Tout était mouvement et couleur et la campagne entière fleurait les capiteux arômes. On pensait à des campements d'Indiens dressés à la hâte, des villages de chaume poussant à même le sol, comme des champignons. Ils prenaient des tons d'un gris verdâtre, à l'orient; et vers l'ouest, ils s'ourlaient d'or et de feu. Une buée transparente rampait à ras du sol et les mares s'enveloppaient de rêve. La tour blanche de l'église avait une large bande orange, pareille à une écharpe diagonale, et le château tout entier rougeoyait, avec ses toits et ses tourelles, sur l'écran sombre de son parc. Ça et là on entassait du foin sur des chariots; et ils s'en allaient avec leur charge énorme, pareils à des greniers roulants, tirés par des chevaux qui, de loin, semblaient petits comme des jouets d'enfants. Les petits vachers avec leurs bêtes revenaient en chantant du pacage; elles laissaient au passage une odeur de musc derrière elles. Tout était enfin râtelé et mis en meules; et par le chemin de terre, d'où s'élevait sous leurs pas une poussière d'or, les moissonneurs et les faneurs de M. de Beule à leur tour revenaient au village. Les faucheurs portaient leurs faux étincelantes comme des symboles; les faneurs et les faneuses dardaient leurs fourches, qui ressemblaient à des lances. Ils avaient le visage basané, haut en couleur et ils devisaient joyeusement. Parfois les jeunes filles cueillaient dans les blés un coquelicot ou un bleuet qu'elles mettaient à la bouche et gardaient entre les dents. Souvent, tous en choeur, on fredonnait une chanson.
L'air du soir devenait léger, limpide et diaphane, comme immatériel. Les tons de feu se mouraient à l'horizon et les teintes verdâtres s'accentuaient au zénith, suggérant des pâturages immenses, que les premières étoiles piquaient de fleurs miraculeuses. Les oiseaux se taisaient. Seules, les hirondelles se poursuivaient encore avec des cris aigus, où perçait comme une joie délirante.
La journée avait été délicieuse et le lendemain on recommencerait....
* * * * *
DEUXIÈME PARTIE
I
Ce fut au cours de cet été-là que les campagnes, à l'abri jusque-là du trouble et du mécontentement, furent gagnées par la fermentation qui depuis longtemps travaillait les grandes villes.
Des grèves très sérieuses avaient éclaté dans plusieurs grands centres industriels; on avait vu des cortèges inquiétants, où des milliers de chômeurs exhibaient des drapeaux rouges et des pancartes portant cette menace: «Du pain ou la mort!... Du pain ou la mort!...» Les mots terribles et vengeurs retentissaient partout comme un cri de guerre et des combats furieux s'étaient livrés dans les rues, où la police et la troupe n'avaient pas toujours eu le dessus. On avait ramassé des morts; de nombreux blessés se tenaient cachés. Après quelques jours d'angoisse l'agitation s'était calmée, mais l'avenir demeurait sombre, gros de menaces et de funeste augure aux approches de l'hiver.
Pierken suivait dans son petit journal ces événements palpitants et ne se laissait pas d'en faire part à ses camarades de la fabrique. N'étaient-ils pas à plaindre, eux aussi? N'avaient-ils pas des droits à faire valoir, eux aussi, des droits à un sort meilleur, comme leurs camarades des grandes villes? Pierken en était convaincu; l'heure avait sonné, selon lui, de s'en ouvrir à leur patron.
Mais comment s'y prendre et que lui demander? Pierken hésitait, et les autres ouvriers n'étaient pas en état de l'aider de leurs conseils. Tous, certes, avaient le sentiment obscur d'une injustice sociale que leur classe subissait depuis des siècles; mais comment exprimer, traduire cela dans le fait? Qu'allaient-ils demander, ou exiger, pour améliorer leur triste sort? Et qu'allait dire M. de Beule? Qu'allaient-ils faire, si M. de Beule, comme il fallait sûrement s'y attendre, répondait par un refus catégorique et indigné?
Ils ne savaient ... Le problème leur apparaissait trop dangereux, trop compliqué, au-dessus de leurs forces. Un appui leur manquait. D'instinct, ils le sentaient: il leur manquait une centrale, un groupement puissant, une solide organisation, comme il en existait dans les grandes villes industrielles. Affronter la lutte ainsi, c'était d'avance la défaite; ils entendaient déjà la voix impérieuse et méprisante de M. de Beule leur jeter: «Vraiment, vous n'êtes pas contents, mes gaillards; vous exigez un meilleur salaire! Eh bien! allez le chercher ailleurs. Ce n'est pas moi qui vous retiens; j'en prendrai d'autres à votre place!» Voilà ce que répondrait M. de Beule; et malheureusement, l'événement lui donnerait raison. Parmi la population ouvrière du village, pauvre et asservie, il trouverait d'autres victimes qui, pour un salaire de famine, viendraient occuper la place qu'eux auraient désertée.
--Ce serait Fikandouss-Fikandouss, dit Feelken.
Leo fit entendre un «Oooo ... uuuu ... iiii» pessimiste, et les autres haussèrent les épaules avec un sourire désenchanté, comme devant une chimère totalement irréalisable.
--Pour moi, la seule chose que je demande, c'est quatre gouttes par jour au lieu de deux, dit Ollewaert.
--Bravo, et moi aussi! dit Berzeel.
--Et moi donc! répéta Free comme un écho, les yeux brillants.
--Comment pouvez-vous!... s'écria Pierken indigné.
Une aussi pitoyable conception de leurs droits le navrait profondément. Il désespérait de jamais rien obtenir d'eux, lorsqu'un beau matin, son petit quotidien vint lui apporter consolation et réconfort, en publiant un article dont la lecture réveilla tous ses espoirs déçus et le transporta de joie.
Dans son journal, on imprimait en première page qu'on allait s'occuper aussi du prolétaire des campagnes, le soustraire, avec l'ouvrier des villes, à l'exploitation scandaleuse de ses tyrans séculaires. Un article pathétique, signé «Paysan», dépeignait sous des couleurs sombres et douloureuses les survivances presque moyenâgeuses que l'on retrouvait partout chez les ruraux et réclamait d'urgence, avec énergie, un changement radical. L'article était sérieux, avec quelques erreurs, par-ci par-là, comme il arrive d'ordinaire aux gens de la ville traitant des choses paysannes; mais dans son ensemble il faisait une impression très forte. Il retentit profondément, comme un long cri de détresse, dans l'âme des ouvriers, pendant que Pierken leur en faisait à haute voix la lecture. Oui, telle était bien leur misérable existence. Tout pour les riches, qui ne produisaient rien; rien, ou quasiment rien pour les pauvres, qui accomplissaient du matin au soir, tous les jours, tout au long de leur existence, une besogne d'esclaves. Une grande tristesse silencieuse s'emparait d'eux. Dans ces mots qui vous empoignaient, cet homme, ce «Paysan» avait mis là ce qu'ils sentaient depuis toujours, sans pouvoir l'exprimer. Feelken n'avait plus aucune envie de traiter la chose en farce, avec son habituel «Fikandouss-Fikandouss», et Leo ne songeait pas en ce moment à pousser son effarant «Oooo ... uuu ... iii ...». Et l'émotion avait gagné les femmes: Natse pleurait, Lotje levait les bras au ciel et Mietje Compostello elle même semblait douter que le Petit Homme de Là-Haut eût arrangé les choses telles qu'elles se passaient sur terre. «La Blanche», Sidonie et Victorine étaient les moins bouleversées. Elles ne sentaient pas aussi vivement l'injustice séculaire. Elles étaient trop jeunes. La jolie Sidonie avait le regard perdu devant elle, comme si elle songeait à autre chose, et Victorine, de ses lèvres humides, buvait les paroles de Pierken; elle l'admirait sans pénétrer le sens des mots, bercée par le talent du lecteur. L'article se terminait par une longue liste des villages où les socialistes de la ville se proposaient d'organiser des réunions; et sur cette liste le leur figurait.
--J'y serai, à cette réunion, et j'espère que vous, vous y viendrez aussi! dit Pierken avec une hardiesse presque provocante.
Il y eut un flottement.
--Le patron nous fera valser, si on y va, insinua Ollewaert.
--N'importe; ça ne m'empêchera pas d'y aller, affirma Pierken.
--Ni moi non plus! clama tout à coup Fikandouss-Fikandouss, au milieu de l'étonnement des copains.
Éclat de rire général et bref. Qu'avait-il donc, ce loustic de Fikandouss-Fikandouss, à prendre brusquement une décision pareille! Mais Fikandouss, lui, ne riait nullement. Il ne plaisantait pas, il était tout à coup devenu très sérieux, très grave, sourcils froncés, lèvres pincées. Il répéta avec énergie qu'il irait ... qu'il irait ... et devant la remarque ironique de Leo que ce serait alors pour lui «Fikandouss- Fikandouss», il ne broncha pas; sans un mot, il regarda son camarade, les yeux fixes, presque durs.
D'ailleurs, Leo y viendrait, lui aussi. Il en prit la résolution à brûle-pourpoint, d'un ton calme et ferme; Free, par contre, ne savait trop ce qu'il ferait. Il voulait d'abord en parler à sa femme. Poeteken hésitait de même. Lui, c'était sa mère qu'il lui fallait consulter. Quant à Berzeel, il hochait la tête; pas besoin de s'emballer, tout cela n'en valait pas la peine. Du reste, il lui serait bien difficile d'y venir, vu qu'il passait tous ses dimanches à son village.
Les autres ricanaient. Oui, on les connaissait, ces expéditions de Berzeel, au bout de chaque semaine. Il y avait encore été, samedi dernier, et n'avait reparu à la fabrique que le mardi matin, méconnaissable, le visage boursouflé, tuméfié, témoignage de l'alcool lampé et des gnons reçus. Il en portait encore la marque au-dessus de l'arcade sourcilière, comme une grosse chenille noire de sang coagulé. Méprisant, Pierken haussa les épaules: avec son ivrogne de frère, il n'y aurait jamais rien à entreprendre. Il se tourna vers Bruun, le chauffeur, et son fils Miel, ainsi que vers Siesken, et demanda:
--Et vous autres, vous irez?
--Non ... non ... je n'irai pas, et Miel non plus! répondit Bruun d'un ton haineux et agressif. Et il donna ses motifs:
--Je n'ai pas envie de valser pour le plaisir d'entendre débiter des blagues.
Miel ne dit rien; il n'osait pas contredire son père, et ne semblait du reste pas bien comprendre ce qu'on attendait de lui. De ses petits yeux idiots il regardait Pierken et hochait la tête. Pierken n'insista pas et se tourna vers Siesken et Pee, le meunier.
Siesken le prit sur un ton de bonne plaisanterie.
--Est-ce qu'on nous paiera la goutte au moins, à ce fameux meeting? demanda-t-il, avec un sourire béat sur sa face poupine.
--Les socialistes sont ennemis de l'alcool, répondit Pierken d'un air grave.
Pee ne savait trop s'il irait. Il en avait bien envie; mais, comme Bruun, il craignait la colère de M. de Beule. Il se tenait droit et raide comme un bonhomme de neige sous la couche de farine qui le couvrait des pieds à la tête; et, de ses lèvres rasées coulait un filet de salive brune sur son menton plâtreux. Il retourna sa chique d'un tour de langue et cracha au loin. Pierken comprit qu'on ne pouvait compter sur lui. Présents, les deux charretiers vinrent se mêler aux passionnants colloques. Pol, tête baissée et bajoues gonflées, comme une brute sombre, écoutait sans rien dire. Il était ivre-mort, avec des yeux aqueux et presque vides. Il fit un grand geste en écartant les bras et s'en alla sans avoir proféré un son. Sans doute, sa langue était figée. Guustje, au contraire, ne prit pas la chose au sérieux et se mit à rire.
--On ferait mieux de nous donner à chacun un poulet froid avec de la salade, dit-il.
Et il partit en se tordant, joyeux comme toujours de cette plaisanterie inlassablement servie.
Justin la-Craque et son aide Komèl parurent à leur tour. Ils étaient déjà au courant de l'événement: tout le village, prétendait Justin, était en effervescence. La réunion devait avoir lieu dans quinze jours au _Shako Rapiécé_, un cabaret fort mal famé, où se rencontraient d'habitude les escarpes et les braconniers des environs. Le curé parlerait en chaire pour dissuader les gens d'y aller et le bourgmestre interdirait le meeting. Les socialistes chanteraient des chansons obscènes et diraient des gros mots. A coup sûr, on s'y battrait. Justin était extrêmement animé par ses mensonges et assez fortement éméché. Il grinçait des dents et sacrait en syllabes vagues et sourdes. Komèl, derrière son dos, ricanait en silence, et son gros nez rouge bougeait dans son visage de suie comme un bec de dindon amusé.
II
Justin-la-Craque l'avait annoncé un peu prématurément; mais, en effet, à mesure que le jour du meeting approchait, le village entra en effervescence.