C'Était ainsi...

Chapter 3

Chapter 33,808 wordsPublic domain

Elles étaient donc là, toutes les six, assises dans une salle basse aux noires solives, dans le jour vague de deux fenêtres aux petits carreaux enchâssés de plomb, qui donnaient sur la cour intérieure de la fabrique. Les murs étaient grisâtres et les sacs qu'elles cousaient ou réparaient, avaient la couleur terreuse d'un tas de haillons. Elles jabotaient fort en travaillant, se racontaient les histoires et les cancans du village. Parfois elles chantaient en choeur, sur un ton nasillard et lent, de mélancoliques mélopées flamandes. D'autres fois, elles récitaient des prières, des _Pater_ et des _Ave_ avec des voix blanches et monotones, qui faisaient penser aux litanies que l'on débite au chevet des moribonds. La voix grave et caverneuse de Mietje Compostello dominait alors les autres, comme si elle eût fait la narration vécue des sombres cataclysmes qu'elle se plaisait à prédire. Par les petits carreaux ternes passait un peu de la vie de l'usine: les charretiers qui allaient et venaient, leurs camions lourdement chargés; les paysans, avec leurs carrioles et leurs brouettes, qui venaient prendre des tourteaux ou de la farine. L'été, il faisait frais dans leur «fosse», car le soleil n'y donnait guère que deux à trois heures par jour; mais l'hiver on y gelait. Les fleurs blanches du givre y couvraient les vitres toute la journée; rien de la vie du dehors n'y pénétrait plus et toutes avaient les pieds sur des «potes» en terre cuite, dont elles secouaient de temps en temps la cendre et attisaient la braise.

L'apparition de Sefietje avec sa bouteille, vers dix heures, était un instant de délicieux réconfort. Jeunes ou vieilles, toutes vidaient avec joie le verre d'alcool; et cela les ranimait. Elles faisaient un bout de causette avec Sefietje, qui avait bien le temps alors et s'asseyait volontiers sur une chaise, bouteille et petit verre en main. On parlait des autres ouvriers, surtout de ceux de la «fosse aux huiliers», qui étaient encore plus mauvais sujets que tous les autres. Sefietje détestait les hommes, tous les hommes. Elle était hostile à l'amour, à l'union des sexes sous n'importe quelle forme, même au mariage légal et béni par l'Église. A coups d'insinuations plus ou moins voilées, elle déblatérait contre tout ce qui se passait à la fabrique. Infailliblement tous ces ménages finiraient mal, prédisait-elle, par inconduite et abus du genièvre. Elle ne pouvait admettre que M. de Beule gardât dans son usine des ivrognes invétérés comme Berzeel et ce voyou de Free; elle n'épargnait pas Ollewaert, le petit bossu, en présence de sa fille Victorine. Pierken lui-même ne lui disait rien qui vaille; il faisait bien semblant de ne pas s'intéresser aux femmes, mais au fond c'était un suborneur sournois; et elle prévenait formellement «la Blanche» d'avoir à se méfier des assiduités de Poeteken: ce petit bout d'homme serait fort capable d'embobiner une femme. Et, même à l'égard de M. Triphon, elle ne se gênait pas pour dire son opinion; en des allusions transparentes à son attitude envers Sidonie, elle énonçait comme une maxime absolue, que des relations entre gens d'une condition sociale trop différente, ne pouvaient amener que malheurs et larmes.

Les vieilles, c'est-à-dire Natse, Mietje Compostello, et même Lotje, trouvaient que Sefietje avait bien raison. Les jeunes, au contraire, riaient un peu, mais ne se sentaient pas tout à fait à l'aise. Elles aimaient bien voir venir Sefietje à cause de la petite goutte; mais elles étaient bien contentes aussi quand elle repartait, pour ne plus entendre toutes ces insinuations malignes et ces prophéties de malheur. Du reste, qu'est-ce que Sefietje pouvait bien y entendre, à ces choses-là! A la voir, laide, maigre, flétrie, sans hanches ni poitrine, on eût dit qu'elle n'avait jamais été jeune. Les hommes s'en moquaient en disant qu'elle avait deux dos: un par devant et un par derrière. Quelques-uns même avaient trouvé cette définition de la partie avant: «deux petits pois sur une planche». Et, pourtant, jadis Sefietje n'avait pas été absolument indifférente au charme masculin: elle avait même été fiancée. Une qui la connaissait bien, cette histoire-là, c'était Natse, car c'était chez elle que les rendez-vous avaient eu lieu. Oh! ces rencontres de Bruteyn et de Sefietje, il fallait les entendre conter par Natse! La vieille en levait encore les bras au ciel, lorsqu'elle en parlait. Bruteyn habitait assez loin et ne pouvait venir que rarement voir sa promise. Il arrivait vers les trois heures et, d'ordinaire, Sefietje se trouvait déjà chez Natse à l'attendre. Il entrait lentement, la pipe à la bouche, la casquette sur l'oreille, en se balançant sur ses jambes un peu torses. Ils se saluaient sans même se donner la main: «bonjour Aloïs, bonjour Sophie»; et, ma foi, c'était là à peu près tout ce qu'ils se disaient. Chaque fois, Natse leur offrait sa salle pour qu'ils pussent causer à l'aise, mais Sefietje ne voulait rien savoir et refusait obstinément. Raide et plate comme une limande, les joues en feu, elle restait là sur une chaise à côté de lui; et sitôt qu'il essayait seulement de lui toucher la main, elle se retirait hargneuse en grommelant: «Tiens-toi donc convenablement!» Le brave homme,--car c'était un très brave homme, affirmait Natse,--avait supporté cela tout un temps, jusqu'au jour où, brusquement, il en eut assez et ne revint plus.

Alors, Sefietje avait langui et souffert, indiciblement. Elle avait tout mis en oeuvre pour le faire revenir; elle avait gémi, pleuré, supplié, mais en vain. Bruteyn en avait assez et ne s'y laissait plus prendre. De ce jour datait, selon Natse, la haine féroce, irréconciliable, que Sefietje avait vouée aux mâles et à l'amour.

Les autres ouvrières, surtout les jeunes, raffolaient de ces histoires. Jamais elles n'en étaient rassasiées et elles suppliaient Natse d'en raconter plus long. Mais Natse se méfiait; elle craignait que cela ne vînt aux oreilles de Sefietje et que celle-ci par vengeance ne la fît renvoyer de l'usine. Où irait-elle alors? A l'hospice des vieillards, la terreur de toute sa vie....

Ainsi se passaient les longues journées de labeur, où les seules distractions étaient le repas de midi chez elles, et la tartine à quatre heures avec la goutte du soir à la fabrique. Parfois, lorsqu'un rayon de soleil entrait par les petites fenêtres, elles se remettaient toutes à chanter. On eût dit des oiseaux, brusquement réveillés dans leur cage lugubre. Si un nuage cachait le soleil, les chants s'atténuaient et se mouraient et la résignation mélancolique de leur vie incolore retombait lourdement sur elles. Les jeunes avaient souri un instant, comme des fleurs épanouies à l'air vivifiant; et puis l'ombre grise et morne venait flétrir leur jeunesse sans espoir.

Une joyeuse demi-heure, en été, quand il faisait beau, c'était la collation à quatre heures. Alors elles venaient s'asseoir dans la cour intérieure de la fabrique, alignées contre le mur, à la suite des hommes, eux aussi en train de faire dînette en plein air, à la file. Il y avait bien en elles, chaque fois, une hésitation, une sorte de lutte intérieure, parce qu'elles n'aimaient pas la présence gênante de tous ces hommes; mais d'ordinaire elles se risquaient pourtant, parce qu'il faisait trop chaud et trop beau pour rester dans leur «fosse», lorsqu'on pouvait sortir.

Accroupis là, tous, hommes et femmes, leur pain noir et leur gamelle de café froid sur les genoux, pouvaient, par-dessus le mur de clôture, apercevoir la cime des arbres fruitiers dans le verger du voisin, où il y avait aussi une forge. Les pommes mûres gonflaient leurs joues rouges entre les feuillages jaunissants; les poires pendaient aux branches comme de lourdes pendeloques d'or. Les hommes contaient des farces grivoises, scandées par le chant des marteaux sur l'enclume dans la forge; et, sur la haute tour de l'église, sous le beau ciel bleu, ils voyaient les aiguilles dorées du cadran ramper lentement vers la demie, l'heure où il faudrait se lever et rentrer dans le tapage et la noirceur des ateliers.

C'était si bon, ces trente minutes dehors. Ça valait des heures, vous semblait-il. Ça vous consolait du dur labeur passé, vous réconfortait pour le dur labeur à venir. Parfois, pendant qu'ils étaient là, le forgeron et son aide faisaient une apparition dans la cour, rapportant telle ou telle pièce réparée; et souvent, de sous leur tablier de cuir, noir et luisant comme du métal terni, ils sortaient quelques-uns de ces beaux fruits mûrs que les ouvriers voyaient avec des yeux de convoitise pendre aux branches, de l'autre côté du mur. Alors c'était une joie! Les jeunes filles y mordaient à belles dents, avec des yeux brillants et un murmure jouisseur; et les papas mettaient les leurs en poche pour les petiots à la maison. Le forgeron était un homme amusant. Il se nommait Justin. C'était un grand conteur d'anecdotes, mais qui mettait tant d'exagération dans ses histoires, qu'on ne l'appelait jamais autrement que Justin-la-Craque. Surtout lorsqu'il avait quelques petits verres dans le nez--ce qui arrivait à peu près tous les jours,--il devenait d'une fantaisie extraordinaire. Mais alors il était aussi fort irascible; et, quand on se moquait trop ouvertement de lui et des mensonges flagrants qu'il débitait, il se fâchait tout rouge. Il trépignait de colère et grinçait des dents; mais tout ça, c'était pour la frime: et lorsqu'on persistait à se ficher de lui, il partait dans un accès de rage simulée et s'en allait débiter ses bourdes ailleurs. En dehors de son état de forgeron, il était chantre à l'église et faisait partie de la société chorale du village. Il était très fier de cette dernière qualité et donnait volontiers un échantillon de son talent, surtout quand il était éméché. Son air favori, son triomphe, c'était _l'O Pepita_. Une chose ahurissante, cet _O Pepita_! Un choeur sans autres paroles que ces seuls mots, répétés sur tous les tons imaginables: «O Pepita ... O Pepita ... O Pepita!...» Justin y faisait la partie du baryton, mais il était aussi capable de remplacer le ténor ou la basse. Il s'avançait vers vous, s'arrêtait, roide et immobile, vous regardait bien en face, de ses yeux vitreux d'alcoolique; et lentement il commençait sur un ton très bas, très assourdi:

--Oooooooooooo....

Sa voix s'enflait, barytonnait; sa bouche s'ouvrait plus large et il entonnait:

--Peee ... pépépé ... pépeeee...!

Brusquement il atteignait les notes élevées; ses yeux chaviraient et il miaulait:

--Piiii ... pipipi ... pipiiii...!

Il était difficile d'en entendre davantage sans pouffer de rire. Les ouvriers de la fabrique trouvaient cet air affolant et s'en tapaient les cuisses. Ils s'exclamaient, l'entouraient et attaquaient à leur tour _l'O Pepita_ pour le stimuler encore. Mais cela ne réussissait pas toujours. Justin-la-Craque supportait mal qu'on le troublât dans son exercice. Brusquement, il s'arrêtait, hochait la tête avec vigueur et, quoi qu'on fît, refusait de continuer. Non ... non ..., il ne voulait pas qu'on l'embêtât. Kamiel, son aide, qui généralement l'accompagnait, avait alors un petit rire méprisant et du doigt se touchait le front en secouant la tête, comme pour indiquer que le patron était parfois un peu marteau. Kamiel qui était un Flamand de la Flandre occidentale, prononçait son nom avec l'accent de ce pays, et à l'usine on l'appelait «Komèl», en ricanant. Il y avait envers lui cette nuance de mépris qu'ont les uns pour les autres les gens des deux Flandres; et on se moquait aussi de son grand nez d'ivrogne, rouge comme une flamme dans son visage de suie. Komèl était célibataire et, de même que Berzeel, buvait jusqu'à son dernier centime; mais, à rencontre de Berzeel, qui avait l'alcool mauvais, agressif et tapageur, Komèl, ivre, ne soufflait mot. Il fallait très bien le connaître, pour s'apercevoir qu'il avait bu. Seul, le grand nez rouge en témoignait.

V

C'était pendant cette petite demi-heure bénie, ensoleillée et libre, court répit qui coupait si agréablement la grise monotonie du travail forcé dans les «fosses» lugubres, que Pierken, malgré la défense formelle de M. de Beule, faisait part en cachette aux autres ouvriers, de la sagesse sociale qu'il puisait chaque matin dans son petit journal. Il ne tarissait pas; il savait raconter des choses, toujours nouvelles, toujours autres; peu à peu ses paroles s'infiltraient en eux et déposaient un ferment de douleur et de tristesse dans leur esprit ignorant. C'était bien dommage que Pierken reprît toujours la même antienne, car la bienheureuse demi-heure en était plus d'une fois gâtée. Et, pourtant, ils l'écoutaient volontiers pour dire à leur tour ce qu'ils en pensaient, car tout cela les captivait et les troublait profondément.

Ils étaient rares, ceux qui partageaient complètement les idées de Pierken et qui avaient sa foi robuste en l'avenir. La vieille Natse, qui avait tant vu et souffert dans sa vie, hochait la tête en silence, ou disait que c'était trop triste et que ça la ferait pleurer; et Mietje Compostello opposait un argument qu'elle répétait en une obstination farouche:

--Il y a toujours eu des pauvres et des riches en ce monde et il y en aura toujours. C'est le Petit Homme de Là-Haut qui le veut.

--Des bêtises! rétorquait vivement Pierken en se montant. Pourquoi donc, dis-moi, devrait-il y avoir toujours des pauvres et des riches sur terre? Et pourquoi faudrait-il que ce soit toujours au tout des mêmes à être riches et au tour des mêmes à rester des pauvres? Ou est-ce écrit? Ou voyez-vous ça, que votre bon Dieu ait dit des choses pareilles!

--C'est tout de même vrai, répondait Mietje têtue. Leo regardait devant lui d'un air sombre et parfois avait un grincement de dents.

--Ce n'est pas juste, mais qui peut rien y changer? demandait-il d'un ton pessimiste.

--Nous...! nous changerons tout ça! affirmait Pierken en se frappant la poitrine.

--Fikandouss! Fikandouss! ricanait Feelken.

Tous partaient à rire un instant; mais Pierken reprenait:

--Nous ferons la révolution sociale ... par le monde entier. Les rôles seront retournés. Les riches deviendront pauvres et les pauvres seront riches!

--Comme au ciel! plaisantait Ollewaert.

--Vous ne lisez pas comme moi les journaux! poursuivait Pierken en s'animant. Vous ne savez pas tout se qui s'y trouve! Oh! j'ai pitié de vous ... vous êtes tellement ignorants!

--Est-ce qu'on ne parle pas de faire baisser le prix de la gniole dans ton journal! demandait Free d'un air narquois.

--Fikandouss! Fikandouss! criait Feelken.

--On ne peut pas parler avec vous autres, répondait Pierken, haussant les épaules d'un air découragé.

La conversation prenait un autre tour; on entamait des sujets moins graves. Mais quelque chose des paroles dites et des rêves évoqués demeurait en eux et les accompagnait dans la «fosse» lugubre où ils reprenaient leur travail monotone et esquintant. Obscurément ils continuaient à ruminer toutes ces questions, et leurs conceptions rudimentaires les égaraient dans un dédale et ils n'en sortaient plus. Souvent, après ces déclarations troublantes de Pierken, régnait dans la fabrique un grand silence concentré. Ils pensaient à des choses ... Les femmes ne chantaient plus et les hommes accomplissaient machinalement leur besogne, dans la danse tapageuse, effrénée des pilons; dans les «fosses» pesait une impression de mélancolie.

Il fallait l'arrivée de Sefietje avec sa bouteille pour rasséréner les fronts. Ceci au moins tait une réalité, une chose palpable qui vous consolait et ranimait sans détours. Ils dégustaient la goutte, et Berzeel, ou Free, ou Ollewaert, parfois traduisait leur rêve à presque tous:

--Ah! si on vous donnait deux petits verres au lieu d'un, ça ne serait pas déjà si mal!

Encore un peu d'alcool: ce désir les brûlait. C'était parfois une tentation et un supplice, cet unique petit verre, surtout lorsque Pierken avait ravivé en eux ces troublantes et irréalisables chimères d'avenir. Ils en étaient malades; ils en avaient la gorge sèche; ça faisait mal. Aussi, lorsque M. de Beule ou M. Triphon ne rôdaient pas par là, il leur arrivait de se cotiser et à l'un d'eux,--c'était d'ordinaire Fikandouss-Fikandouss,--de quitter un instant son travail pour se glisser en douce vers le _Petit Sabot_, l'estaminet du coin, à l'entrée de la fabrique.

Les femmes, de leur «fosse», le voyaient s'esquiver et savaient ce que cela voulait dire. Elles désapprouvaient les hommes, mais, au fond, elles en étaient plutôt jalouses. «Vous n'en êtes pas?» jetait Fikandouss en passant. Elles secouaient la tête; non, elles n'en étaient pas, mais si, en revenant avec la bouteille plaine, il leur en offrait une larme, elles acceptaient sans se faire prier.

Alors, pour le restant de la journée, la bonne humeur était revenue dans la fabrique. Les yeux étaient des lueurs, les joues se coloraient. Berzeel sortait de son habituel mutisme pour hurler, dans le fracas des pilons, de longues histoires; et, pour la plus futile question, Leo lâchait un «Oooo ... uuu ... iiii ...» tonitruant, qui allait peut-être bien traverser les murs de la «fosse» et le jardin, jusqu'aux oreilles de M. de Beule, pour le faire sursauter à son bureau. Les femmes, dans leur «fosse», l'entendaient aussi, évidemment, et, quand elles n'avaient pas été régalées en passant, elles proclamaient que c'était une honte et que, bien sûr, M. de Beule y mettrait bon ordre un jour ou l'autre.

VI

Il était rare, à la fabrique, de voir apparaître ensemble M. de Beule et son fils. Quand on y voyait M. de Beule, on pouvait affirmer, avec une quasi-certitude, qu'on n'y rencontrerait pas M. Triphon; et, pareillement, l'arrivée de M. de Beule était peu probable pendant que M. Triphon faisait sa ronde.

La venue de M. de Beule était toujours signalée par celle de Muche, son petit chien qui le précédait infailliblement. Muche était arrivé un soir d'hiver à la fabrique, on ne savait d'où, errant, perdu, crotté et affamé. En flairant le pantalon de M. de Beule, il y avait trouvé on ne sait quoi qu'il semblait chercher, l'avait suivi à la maison, ne l'avait plus quitté. C'était un pitoyable cabot, noir et blanc, au poil hirsute, aux yeux chassieux. Mais il n'existait pas au monde de chien plus fidèle et M. de Beule, touché, n'avait pas repoussé son attachement.

Prévenir les ouvriers de l'arrivée de M. de Beule eût été chose superflue. Ils n'avaient qu'à voir passer le bout de la queue de Muche devant leur «fosse»: ils savaient à quoi s en tenir. Du coup, toute plaisanterie cessait, et ils s'absorbaient entièrement dans leur travail. La silhouette comique de Muche passait devant la porte toujours ouverte de la cour, le jour de l'entrée restait vide quelques secondes, puis la haute et lourde stature de M. de Beule le bouchait, l'obscurcissait presque en entier.

M. de Beule était un homme d'une soixantaine d'années, corpulent, haut en couleur, aux traits accusés, avec de fortes moustaches et une barbe grisonnante coupée ras. Il ne donnait pas une impression joyeuse ni agréable. Il paraissait au contraire d'humeur hargneuse et autoritaire; et la réalité correspondait aux apparences.

Il était très sévère, très convaincu de ses droits de maître absolu et de la nécessité d'une obéissance passive de la part de ses inférieurs. Parmi ces inférieurs il rangeait d'ailleurs, avec les ouvriers de la fabrique et autres serviteurs, sa femme et son fils. Son autorité despotique pesait sur tout son entourage et chacun pliait et tremblait devant lui. Au fond, pourtant, il n'était pas sans coeur. Son émotivité était même parfois extrême et lui faisait faire des choses que sa raison désapprouvait. Cela se manifestait chez lui spontanément, par à-coups. Il ne possédait aucun empire sur lui-même. On ne savait jamais dans quel état d'esprit on allait le trouver. Souvent, pour un rien, il bondissait au paroxysme de la colère; et les ouvriers, qui avaient très peur de ces accès imprévus, appelaient ça «partir», comme un fusil part. En d'autres cas, il laissait passer des choses que des patrons moins sévères n'auraient certainement pas tolérées. Tout dépendait chez lui de l'état d'esprit du moment.

A première vue, avant même qu'il eût prononcé un mot, les ouvriers savaient ses dispositions. Il suffisait de le voir venir. Quand il avait la figure très rouge, avec les cheveux un peu rebroussés, c'était fort mauvais signe et ils se glissaient entre eux à mi-voix: «Gare, ça va partir». Ils redoutaient très fort ce «départ». Le coup partait d'ordinaire pour une cause futile ou déraisonnable; et, si la victime osait rouspéter, M. de Beule la faisait valser, c'est-à-dire la renvoyait. C'était arrivé déjà à plusieurs reprises, avec Berzeel entre autres, qu'il avait trouvé ivre à son établi; avec Pierken, pour avoir apporté son petit journal socialiste à la fabrique, malgré la défense formelle; et aussi avec Feelken, parce qu'un jour, à une semonce de M. de Beule, il avait répondu «Fikandouss-Fikandouss». Ces mesures rigoureuses, d'ailleurs, ne tenaient jamais bien longtemps. Pour cela, M. de Beule était d'un caractère trop impétueux et inconséquent. D'habitude, les ouvriers reconnaissaient vaguement leurs torts, faisaient des excuses, et le patron pardonnait. Pour Pierken, néanmoins, cela avait failli tenir pour tout de bon. Avec les doctrines subversives du socialisme M. de Beule ne transigeait pas. Sa femme avait dû intervenir pour le calmer; mais il n'en gardait pas moins une sourde rancune contre Pierken et ne le tolérait qu'avec peine dans sa fabrique.

M. de Beule nourrissait d'autre part une haine instinctive contre son personnel féminin; la «fosse aux femmes» était un de ses endroits de prédilection pour «partir». Il les trouvait toutes, sans distinction, incapables et paresseuses; elles ne méritaient pas même, à l'entendre, la moitié du misérable salaire qu'il leur attribuait. Il parlait souvent de balayer «tout ce fourbi-là», si ça ne changeait pas; et la seule femme qui pût trouver grâce à ses yeux, c'était Sefietje, parce que celle-là défendait ses intérêts à lui, vis-à-vis même des autres ouvrières, et qu'elle se soumettait avec une servilité absolue à tout ce qu'il lui plaisait d'exiger d'elle.

Aux femmes il causait une véritable terreur. A simplement apercevoir de loin le bout de la queue de Muche, l'angoisse leur étreignait le coeur, et, tant qu'il restait dans leur «fosse», elles ne soufflaient mot, sauf pour répondre à une question formelle et directe. Lorsque M. de Beule avait enfin refermé la porte derrière lui, la vieille Natse était généralement en larmes, et les joues des jeunes filles, brûlantes d'émoi apeuré. Seule, Mietje Compostello, avec son teint de méridionale, paraissait alors plus jaune et plus tannée que jamais; ses lourds cheveux noirs, ses yeux sombres, faisaient penser à des ailes et des yeux de corbeau, ajustés sur un masque macabre.

Par bonheur pour eux tous, jamais M. de Beule ne s'attardait longuement dans la fabrique. Il était assez souvent en route pour ses affaires et il avait aussi son travail de bureau. Bientôt il disparaissait comme il était venu, piloté par Muche; et, lui parti, la vie renaissait. Un vaste soupir de soulagement semblait s'exhaler de toute la fabrique. Ollewaert se calait la joue d'une chique fraîche; Free souriait comme un géant malicieux; Feelken susurrait un «Fikandouss-Fikandouss», et même Leo se risquait parfois à lancer son terrible «Oooo ... uuu ... iii ...», mais en sourdine, atténué, assez bas pour n'avoir pas à craindre un «départ» de M. de Beule, réaccouru en tempête.

D'habitude, quelques minutes après la visite de M. de Beule à la fabrique, M. Triphon faisait son apparition. Si le passage de Muche annonçait la venue du premier, l'arrivée du second était signalée d'avance par la vue de son petit chien noir, Kaboul. Mais, de M. Triphon, les ouvriers n'éprouvaient aucune crainte. Au contraire: ils aimaient bien à le voir venir.