Bruges-la-Morte

Chapter 6

Chapter 6935 wordsPublic domain

Elle descendit, sans parler; puis, arrivée au rez-de-chaussée, comme si elle se fût ravisée ou qu'une curiosité l'eût prise, elle regarda, du seuil, les salons dont les portes avaient été laissées ouvertes. Elle fit quelques pas, entra plus avant dans ces deux vastes pièces communiquant l'une à l'autre, comme réprouvée par leur allure sévère. Les chambres ont aussi une physionomie, un visage. Entre elles et nous, il y a des amitiés, des antipathies instantanées. Jane se sentait mal accueillie, anormale, étrangère, en désaccord avec les miroirs, hostile aux vieux meubles que sa présence menaçait de déranger dans leurs immuables attitudes.

Elle examinait, indiscrète... Elle aperçut des portraits çà et là, sur la muraille, sur les guéridons; c'étaient le pastel, les photographies de la morte.

--Ah! tu as des portraits de femmes ici?» Et elle rit, d'un petit rire mauvais.

Elle s'était avancée vers la cheminée:

--Tiens! en voilà une qui me ressemble...

Et elle prit un des portraits.

Hugues qui l'épiait, avec un malaise de la voir circuler là, éprouva soudain une vive souffrance de la plaisanterie inconsciemment cruelle, de l'atroce badinage qui effleurait la sainteté de la morte.

--Laissez cela! fit-il d'une voix devenue impérieuse.

Jane éclata de rire, ne comprenant pas.

Hugues s'avança, lui prit des mains le portrait, choqué de ces doigts profanes sur ses souvenirs. Lui ne les maniait qu'en tremblant, comme les objets d'un culte, comme un prêtre l'ostensoir et les calices. Sa douleur lui était devenue une religion. Et, en ce moment, les bougies, non encore éteintes, qui avaient brûlé sur l'appui des fenêtres pour la procession, éclairaient les salons comme des chapelles.

Jane, ironique, s'égayant avec perversité de l'irritation de Hugues, et la secrète envie de le narguer davantage, avait passé dans l'autre pièce, touchant à tout, bouleversant les bibelots, chiffonnant les étoffes. Tout à coup elle s'arrêta avec un rire sonore.

Elle avait aperçu sur le piano le précieux coffret de verre et, pour continuer la bravade, soulevant le couvercle, en retira, toute stupéfaite et amusée, la longue chevelure, la déroula, la secoua dans l'air.

Hugues était devenu livide. C'était la profanation. Il eut l'impression d'un sacrilège... Depuis des années, il n'osait toucher à cette chose qui était morte, puisqu'elle était d'un mort. Et tout ce culte à la relique, avec tant de larmes granulant le cristal chaque jour, pour qu'elle servit enfin de jouet à une femme qui le bafoue... Ah! depuis longtemps elle le faisait assez et trop souffrir. Toute sa rancoeur, le flot des souffrances bues, tamisées durant des mois par chaque seconde de l'heure, les soupçons, les trahisons, le guet sous ses fenêtres, dans la pluie --tout cela lui remonta d'un coup... Il allait la chasser!

Mais Jane, tandis qu'il s'élançait, se retrancha derrière la table, comme par jeu, le défiant, de loin suspendant la tresse, l'amenant vers son visage et sa bouche comme un serpent charmé, l'enroulant à son cou, boa d'un oiseau d'or...

Hugues criait: «Rends-moi! rends-moi!...»

Jane courait, à droite, à gauche, tourbillonnant autour de la table.

Hugues, dans le vent de cette course, sous ces rires, ces sarcasmes, perdit la tête. Il l'atteignit. Elle avait encore la chevelure autour du cou, se débattant, ne voulant pas la rendre, fâchée et l'injuriant maintenant parce que ses doigts crispés lui faisaient mal.

--Veux-tu?

--Non! dit-elle, riant toujours d'un rire nerveux sous son étreinte.

Alors Hugues s'affola; une flamme lui chanta aux oreilles; du sang brûla ses yeux; un vertige lui courut dans la tête, une soudaine frénésie, une crispation du bout des doigts, une envie de saisir, d'étreindre quelque chose, de casser des fleurs, une sensation et une force d'étau aux mains--il avait saisi la chevelure que Jane tenait toujours enroulée à son cou, il voulut la reprendre! Et farouche, hagard, il tira, serra autour du cou la tresse qui, tendue, était roide comme un câble.

Jane ne riait plus; elle avait poussé un petit cri, un soupir, comme le souffle d'une bulle expirée à fleur d'eau. Étranglée, elle tomba.

Elle était morte--pour n'avoir pas deviné le Mystère et qu'il y eût une chose là à laquelle il ne fallait point toucher sous peine de sacrilège. Elle avait porté la main, elle, sur la chevelure vindicative, cette chevelure qui, d'emblée--pour ceux dont l'âme est pure et communie avec le Mystère--laissait entendre que, à la minute où elle serait profanée, elle-même deviendrait l'instrument de mort.

Ainsi réellement toute la maison avait péri: Barbe s'en était allée; Jane gisait; la morte était plus morte...

Quant à Hugues, il regardait sans comprendre, sans plus savoir...

Les deux femmes s'étaient identifiées en une seule. Si ressemblantes dans la vie, plus ressemblantes dans la mort qui les avait faites de la même pâleur, il ne les distingua plus l'une de l'autre--unique visage de son amour! Le cadavre de Jane, c'était le fantôme de la morte ancienne, visible là pour lui seul.

Hugues, l'âme rétrogradée, ne se rappela plus que des choses très lointaines, les commencements de son veuvage, où il se croyait reporté... Très tranquille, il avait été s'asseoir dans un fauteuil.

Les fenêtres étaient restées ouvertes...

Et, dans le silence, arriva un bruit de cloches, toutes les cloches à la fois, qui se remirent à tinter pour la rentrée de la procession à la chapelle du Saint-Sang. C'était fini, le beau cortège... tout ce qui avait été, avait chanté.--semblant de vie, résurrection d'une matinée. Les rues étaient de nouveau vides. La ville allait recommencer à être seule.

Et Hugues continûment répétait: «Morte... morte... Bruges-la-Morte...» d'un air machinal, d'une voix détendue, essayant de s'accorder: «Morte... morte... Bruges-la-Morte...» avec la cadence des dernières cloches, lasses, lentes, petites vieilles exténuées qui avaient l'air--est-ce sur la ville, est-ce sur une tombe?-- d'effeuiller languissamment des fleurs de fer!