Bruges-la-Morte

Chapter 5

Chapter 53,723 wordsPublic domain

Il ne s'agissait plus de la morte; c'est Jane dont le charme peu à peu l'avait ensorcelé et qu'il tremblait de perdre. Ce n'est plus seulement son visage, c'est sa chair, c'est tout son corps dont la vision s'évoquait pour lui, brûlante, de l'autre côté de la nuit, tandis qu'il n'en apercevait que l'ombre flottant dans les plis des rideaux... Oui! il l'aimait elle-même, puisqu'il en était jaloux, jusqu'à en souffrir, jusqu'à en pleurer, quand il la surveillait, le soir, cinglé par le minuit des carillons, par les petites pluies, incessantes en ce Nord, où sans trêve les nuages s'effilochent en bruines.

Et il restait, guettant toujours, allant de long en large dans un court espace comme dans un préau, parlant tout haut en vagues paroles de somnambule, malgré la pluie qui s'activait--neige fondue, boues, ciels brouillés, fin d'hiver, toute la désolante tristesse des choses...

Il aurait voulu savoir, élucider, voir... Ah! quelle angoisse! et quelle âme avait-elle donc, cette femme, pour lui faire mal ainsi, tandis que l'autre--la si bonne, la morte--semblait à ces minutes suprêmes de sa détresse se lever dans la nuit, le regarder avec les yeux apitoyés de la lune.

Hugues n'était plus dupe; il avait surpris des mensonges chez Jane, rejointoyé des indices; il fut bientôt éclairé tout à fait quand plurent chez lui, selon une habitude en ces villes de province, les lettres, les cartes anonymes pleines d'injures, d'ironies, de détails sur les tromperies, les désordres qu'il avait déjà soupçonnés... On lui donnait des noms, des preuves. Voilà l'aboutissement de cette liaison avec une femme de rencontre où une cause, si avouable au début, l'avait entraîné. Quant à elle, il romprait; voilà tout! Mais comment remédier à la déchéance vis-à-vis de lui-même, à son deuil tombé dans le ridicule, à cette chose sacrée, qu'étaient son culte et son sincère désespoir, devenue la risée publique?

Hugues s'affligea. Jane aussi était finie pour lui; c'est comme si la morte mourait une seconde fois. Ah! tout ce qu'il avait déjà enduré de cette femme fantasque, trompeuse!

Il alla chez elle un dernier soir pour se délivrer, dans l'adieu, du poids de douleur accumulé en son âme à cause d'elle.

Sans colère, avec un infini navrement, il lui raconta qu'il avait tout appris; et comme elle le prenait de haut, mauvaise, avec un air de bravade: «Quoi? Qu'est-ce que tu dis?», il lui montra les délations, les honteux papiers...

--«Tu es sot assez pour croire à des lettres anonymes?» Et elle se mit à rire d'un rire cruel, découvrant ses dents blanches, des dents faites pour des proies.

Hugues observa: «Vos propres manèges m'avaient déjà édifié.»

Jane, devenue tout à coup furieuse, allait, venait, faisait claquer les portes battant l'air de sa jupe.

--Eh bien! si c'était vrai? s'exclama-t-elle.

Puis, après un instant:

--D'ailleurs, j'en ai assez de vivre ici! Je vais partir.

Hugues, tandis qu'elle parlait, l'avait regardée. Dans la clarté de la lampe, il revit son clair visage, ses prunelles noires, ses cheveux d'un or faux et teint, faux comme son coeur et son amour! Non! ce n'était plus à la figure de la morte; mais, frémissante en ce peignoir où sa gorge haletait, c'était bien la femme qu'il avait étreinte; et, quand il l'entendit s'écrier: «Je vais partir!» toute son âme chavira, se retourna vers un infini d'ombre...

À cette solennelle minute, il sentit qu'après les illusions du mirage et de la ressemblance, il l'avait aimée aussi avec ses sens --passion tardive, triste octobre qu'enfièvre un hasard de roses remontantes!

Toutes ses idées lui tourbillonnaient dans la tête; il ne sut plus qu'une chose: il souffrait, il avait mal, et il ne souffrirait plus si Jane ne menaçait pas de partir. Telle qu'elle était, il la voulait encore. Il avait honte, intérieurement, de sa lâcheté; mais il ne pourrait plus vivre sans elle... D'ailleurs, qui sait? le monde est si méchant! Elle n'avait même pas voulu se justifier.

Alors il fut pris tout à coup d'une immense détresse devant cette fin d'un rêve qu'il sentait à l'agonie (les ruptures d'amour sont comme une petite mort, ayant aussi leurs départs sans adieux). Mais ce n'est pas seulement la séparation d'avec Jane ni le bris du miroir aux reflets qui le navraient le plus à ce moment: il éprouvait surtout une épouvante de songer qu'il était menacé de se retrouver seul--face à face avec la ville--sans plus personne entre la ville et lui. Certes, il l'avait choisie, cette Bruges irrémédiable, et sa grise mélancolie. Mais le poids de l'ombre des tours était trop lourd! Et Jane l'avait habitué à en sentir l'ombre arrêtée par elle sur son âme. Maintenant il la subirait toute. Il allait se retrouver seul, en proie aux cloches! Plus seul, comme dans un second veuvage! La ville aussi lui paraîtrait plus morte.

Hugues, affolé, s'élança vers Jane, saisit sa main et supplia: «Reste! reste! j'étais fou...» la voix molle, mouillée à des larmes--eût-on dit--comme s'il avait pleuré en dedans.

Ce soir-là, en s'en retournant au long des quais, il se sentit inquiet, dans l'appréhension d'on ne sait quel péril. Des idées funèbres l'assaillirent. La morte le hanta. Elle semblait revenue, flottait au loin, emmaillotée en linceul dans le brouillard. Hugues se jugea plus que jamais en faute vis-à-vis d'elle. Soudain, un vent s'éleva. Les peupliers du bord se plaignirent. Une agitation tourmenta les cygnes dans le canal qu'il longeait, ces beaux cygnes centenaires et séculaires, descendus d'un blason --dit la légende--et que la Ville fut condamnée à entretenir à perpétuité, cygnes expiatoires, pour avoir mis à mort injustement un seigneur qui en avait dans ses armes.

Or les cygnes, si calmes et blancs d'ordinaire, s'effarèrent, éraillant la moire du canal, impressionnables, fiévreux, autour d'un des leurs qui battait des ailes et s'y appuyant, se levait sur l'eau comme un malade s'agite, veut sortir de son lit.

L'oiseau semblait souffrir: il criait par intervalles; puis, s'enlevant d'un essor, son cri, par la distance, s'adoucit; ce fut une voix blessée, presque humaine, un vrai chant qui se module...

Hugues regardait, écoutait, troublé devant cette scène mystérieuse. Il se rappela la croyance populaire. Oui, le cygne chantait! Il allait donc mourir, ou du moins sentait la mort dans l'air!

Hugues frissonna. Était-ce pour lui ce mauvais présage? La cruelle scène avec Jane, sa menace de partir, ne l'avaient que trop préparé à ces noirs pressentiments. Qu'est-ce qui doit de nouveau finir en lui? Pour quel deuil ces crêpes de la nuit superstitieuse? De quoi va-t-il encore une fois être veuf!

XIII

Jane profita de l'alerte. Elle avait compris, ce jour-là, avec son flair d'aventurière, quel pouvoir elle avait pris sur cet homme, tout inoculé d'elle, malléable à son gré.

Avec quelques paroles elle l'avait rassuré tout à fait, reconquis, s'était retrouvée indemne à ses yeux, intronisée de nouveau. Alors elle avait supputé qu'à son âge, grevé de longs chagrins, malade comme il l'était, si changé déjà depuis ces derniers mois, Hugues ne vivrait pas longtemps. Or, il passait pour riche; il était étranger et seul dans cette ville, n'y connaissant personne. Quelle folie elle allait faire de laisser échapper cet héritage qu'il lui serait si facile de capter!

Jane se rangea un peu, espaça ses sorties qu'elle rendit plausibles, ne s'aventura plus qu'avec prudence.

Une envie lui était venue d'aller un jour dans la maison de Hugues, cette vaste et antique maison du quai du Rosaire, d'apparence cossue, aux rideaux de dentelles impénétrables, tatouage de givre adhérant aux vitres qui ne laissaient rien soupçonner de l'intérieur.

Jane aurait bien voulu pénétrer chez lui, diagnostiquer, par son luxe, sa fortune probable, soupeser son mobilier, ses argenteries, ses bijoux, tout ce qu'elle convoitait, faire un inventaire mental sur lequel elle se déciderait.

Mais Hugues n'avait jamais consenti à la recevoir.

Jane se fit câline. C'était comme un renouveau entre eux, une embellie rose et tiède. Justement une occasion favorable s'offrait: on était en mai; le lundi suivant avait lieu la procession du Saint-Sang, annuelle sortie, depuis des siècles, de la Châsse où est conservée une goutte de la Plaie ouverte par la lance.

La procession défilerait au quai du Rosaire, sous les fenêtres de Hugues. Jane n'avait jamais assisté au célèbre cortège et s'en montra curieuse. Or il ne passerait pas devant sa demeure, trop éloignée; et comment le voir dans les rues qu'encombre ce jour-là, disait-on, une foule accourue de toute la Flandre.

--Dis! tu veux? Je viendrai chez toi... nous dînerons ensemble...

Hugues objecta les voisins, les servantes qui jasent.

--J'arriverai de bonne heure, quand tout le monde dort.

Il s'inquiéta aussi en songeant à Barbe, toute prude et dévote, qui la prendrait pour une envoyée du diable.

Mais Jane insista:--Dis! c'est convenu?

Et sa voix était cajoleuse; c'était la voix des commencements, cette voix de tentation que toutes les femmes possèdent à certaines minutes, voix de cristal qui chante, s'élargit en halos, en remous où l'homme cède, tournoie et s'abandonne.

XIV

Ce lundi-là, Barbe s'était levée de grand matin, plus tôt encore que d'habitude, car elle ne disposerait que d'une partie de la matinée pour parer la demeure avant le passage de la procession.

Elle se rendit à la première messe, à cinq heures et demie, communia avec ferveur, puis, dès son retour, commença les préparatifs. Les chandeliers d'argent furent extraits des armoires, de petits vases en vermeil, des réchauds où fumerait de l'encens. Barbe frotta, fourbit chaque objet jusqu'à en rendre le métal poli comme des miroirs. Elle tira aussi des nappes fines pour en juponner de petites tables qu'elle plaça devant chaque fenêtre, sortes de reposoirs, gentils autels de mois de Marie, avec des bougies autour d'un crucifix, d'une statuette de la Vierge...

Il fallait aussi songer à l'ornementation extérieure, car chacun, ce jour-là, rivalise de zèle pieux. Or on avait déjà fixé sur la façade, selon la coutume, les sapins aux branches de bronze vert que les paysans offrent de porte en porte et qui forment, au long des rues, un double rang d'arbres faisant la haie.

Barbe agença, au balcon, des draperies aux couleurs papales, des étoffes blanches, une parure de plis chastes. Elle allait et venait, preste, affairée, pleine d'onction, maniait avec respect ce décor servant chaque année, qui participait pour elle de la sainteté du culte, comme si des doigts de prêtres, des saints chrêmes indurés, une eau bénite inaliénable les eussent consacrés. Elle se semblait à elle-même dans une sacristie.

Il lui restait à remplir les corbeilles d'herbes et de fleurs coupées--mosaïque volante, tapis émietté dont chaque servante, devant sa maison, va colorier la rue au moment du cortège. Barbe se hâtait, un peu grisée à l'odeur des rosés trémières, des grands lis, des marguerites, des sauges, des romarins aromatiques, des roseaux qu'elle détaillait en rubans courts. Et sa main plongeait dans les corbeilles s'emplissant, rafraîchie à ce massacre de corolles, ouates fraîches, duvets d'ailes mortes.

Par les fenêtres ouvertes, arrivait le grandissant concert des cloches de paroisse, qui l'une après l'autre s'ébranlaient.

Le temps était gris, un de ces jours indécis de mai où, malgré les nuages, il y a comme une arrière-joie dans le ciel. Et à cause de cette finesse de l'air où on devinait les cloches en chemin, une gaîté s'en propageait jusqu'à elle; et les cloches âgées, les exténuées, les aïeules béquillant, celles des couvents, des vieilles tours, celles qui sont casanières, valétudinaires, qui restent coîtes toute l'année, mais cheminent et font cortège le jour de la procession du Saint-Sang--toutes semblaient, par dessus leurs robes de bronze usées, avoir de joyeux surplis blancs, des linges tuyautés en plis d'éventail. Barbe écoutait les sonneries, le gros bourdon de la cathédrale qu'on n'entendait qu'aux grandes fêtes, lent et noir, frappant comme d'une crosse le silence... Et aussi toutes les clochettes des plus proches tourelles--émoi, liesse de robes argentines, qui semblaient dans le ciel s'organiser aussi en cortège...

La piété de Barbe s'exaltait; il semblait, ce matin-là, qu'une ferveur fût dans l'air, qu'une extase s'effeuillât du ciel avec le bruit des cloches à toutes volées, qu'on entendît des ailes invisibles, un passage d'anges.

Et tout cela avait l'air d'aboutir à son âme, son âme où elle sentait la présence de Jésus, où l'hostie qu'elle avait incorporée à la messe de l'aube, rayonnait, encore entière, dans son plein orbe au centre duquel elle voyait un visage.

La vieille servante, resongeant à la bonté de Jésus qui était vraiment en elle, se signa, recommença à prier, ayant le ressouvenir et comme le goût à la bouche des Saintes Espèces.

Cependant son maître l'avait sonnée; c'était l'heure de son déjeuner. Il en profita pour lui annoncer qu'il attendait quelqu'un à dîner et qu'elle s'arrangeât en conséquence.

Barbe fut stupéfaite; jamais il n'avait reçu personne! Cela lui parut étrange; tout à coup une pensée affreuse lui traverse l'esprit: si ce qu'elle avait craint autrefois, ce à quoi elle ne songe plus, un peu tranquillisée, allait arriver? Elle devine... oui! c'est cette femme, celle dont soeur Rosalie lui a parlé, qui va venir peut-être?...

Barbe sentit tout son sang se figer... Dans ce cas, son parti était pris, son devoir net: ouvrir à cette créature, la servir à table, être à ses ordres, s'associer au péché--son confesseur le lui avait clairement défendu. Et à pareil jour! Un jour où le Sang même de Jésus allait passer devant la maison! Et elle, qui avait communié ce matin!... Oh! non! c'était impossible! Il lui faudrait quitter son service sur l'heure.

Elle voulut savoir et, avec la petite tyrannie qu'en ces calmes provinces les servantes exercent vite dans les ménages de vieux garçons ou de veufs, elle insinua:

--Qui monsieur a-t-il invité à dîner?

Hugues lui répondit qu'elle était un peu osée de l'interroger ainsi, qu'elle le saurait quand la personne viendrait.

Mais Barbe, dominée par son idée qui de plus en plus lui paraissait vraisemblable, saisie de crainte et d'une vraie panique maintenant, se décida à tout risquer pour n'être pas prise au dépourvu, et elle reprit:

--N'est-ce pas une dame peut-être que monsieur attend?

--Barbe! fit, d'un air étonné et un peu sévère, Hugues, en la regardant.

Mais elle, sans broncher:

--C'est que j'ai besoin de le savoir d'avance. Car si c'est une dame que monsieur attend, je dois prévenir monsieur que je ne pourrai pas servir son dîner.

Hugues fut abasourdi: est-ce qu'il rêvait? est-ce qu'elle devenait folle?

Mais Barbe, énergique, répéta qu'elle allait partir; elle ne pouvait pas; on l'avait déjà prévenue; son confesseur le lui avait commandé. Elle n'allait pas désobéir, apparemment, se mettre en état de péché mortel--pour mourir de mort subite et tomber dans l'enfer.

Hugues d'abord ne comprenait rien; peu à peu il démêla la trame obscure, les racontars probables, l'aventure ébruitée. Donc, Barbe aussi savait? Et elle menaçait de s'en aller parce que Jane allait venir? Elle était donc bien méprisée, cette femme, pour que l'humble servante, liée à lui depuis des années par l'habitude, son intérêt, les mille fils que chaque jour dévide et tisse entre deux existences côte à côte, préférât tout rompre et le quitter que de la servir un jour?

Hugues demeura sans force, ahuri, le ressort cassé devant ce brusque ennui qui ruinait d'une façon si imprévue le projet riant de cette journée et, d'un air résigné, il dit simplement:

--Eh bien! Barbe, vous pouvez partir tout de suite.

La vieille servante le considéra et soudain, bonne âme populaire, tout apitoyée, comprenant qu'il souffrait--avec, dans la voix, ce chantonnement que la Nature y a mis pour bercer, pour endormir-- elle murmura, en branlant la tète:

--Oh! Jésus! mon pauvre monsieur!... Et pour une pareille femme, une mauvaise femme... qui vous trompe...

Ainsi durant une minute, oubliant les distances, elle avait été maternelle, anoblie par la pitié divine, en un cri jailli comme une source qui lotionne et peut guérir...

Mais Hugues la fit taire, énervé, humilié de cette ingérence, de cette audace à lui parler de Jane, et en quels termes! C'est lui qui lui donnait son congé, et sans sursis. Elle viendrait le lendemain prendre ses effets. Mais aujourd'hui, qu'elle parte, qu'elle parte tout de suite!

L'irritation de son maître enleva à Barbe les derniers scrupules qu'elle aurait pu avoir de le quitter brusquement. Elle revêtit sa belle mante noire à capuchon, contente d'elle-même et de s'être sacrifiée au devoir, à Jésus qui était en elle...

Puis calme, sans émotion, elle sortit de cette demeure où elle avait vécu cinq ans; mais avant de s'acheminer, elle sema, devant, le contenu des corbeilles qu'elle avait vidées dans son tablier pour ne pas que la rue, à cette place seule, fût sans corolles sous les pas de la procession.

XV

Comme la journée avait mal commencé! On dirait que les projets de joie sont un défi. Trop longuement préparés, ils laissent le temps à la destinée de changer les oeufs dans le nid, et ce sont des chagrins qu'il nous faudra couver.

Hugues, en entendant la porte de la maison battre à la sortie de Barbe, éprouva une impression pénible. Encore un ennui, une solitude plus grande, puisque la vieille servante avait peu à peu fait partie de sa vie. Tout cela à cause de Jane, cette femme inconsistante, cruelle. Ah! ce qu'il avait déjà souffert par elle!

Il aurait bien voulu maintenant qu'elle ne vînt pas. Il se trouva triste, inquiet, énervé. Il songea à la morte... Comment avait-il, pu croire au mensonge de cette ressemblance, vite ébréché? Et qu'est-ce qu'elle devait penser, dans l'au-delà de la tombe, de l'arrivée d'une autre au foyer encore plein d'elle, s'asseyant dans les fauteuils où elle s'était assise, superposant, au fil des miroirs en qui le visage des morts subsiste, sa face à la sienne?

On sonna. Hugues fut forcé d'aller ouvrir lui-même. C'était Jane, en retard, rouge d'avoir marché vite. Elle pénétra; brusque, impérieuse, engloba d'un coup d'oeil le grand corridor, les salons aux portes ouvertes. Déjà on entendait des échos de musiques lointaines, se rapprochant. La procession ne tarderait pas.

Hugues avait allumé lui-même les cires sur l'appui des fenêtres, sur les petites tables disposées par Barbe.

Il monta avec Jane au premier étage, dans sa chambre. Les croisées étaient closes. Jane s'avança, en ouvrit une.

--Ah! non! fit Hugues.

--Pourquoi?

Il lui observa qu'elle ne pouvait pas ainsi se montrer, s'afficher chez lui. Et pour le passage d'une procession surtout. La province est prude. On crierait au scandale.

Jane avait ôté son chapeau, devant la glace; poncé d'un peu de poudre son visage avec la houppe d'une petite boîte d'ivoire qui ne la quittait pas.

Puis elle revint à la croisée, ses cheveux à nu, clairs attirant l'oeil avec leurs lueurs de cuivre.

La foule qui encombrait la rue regarda, curieuse de cette femme qui n'était pas comme les autres, la toilette et la chevelure voyantes.

Hugues s'impatienta. On voyait assez de derrière les rideaux. Il eut un mouvement d'énergie, violemment referma la fenêtre.

Alors Jane se froissa, ne voulut plus regarder, se coucha sur un sofa, impénétrable, dure.

La procession chanta. Aux moires élargies des cantiques, on entendit qu'elle était proche. Hugues, tout endolori, s'était détourné de Jane; il appuya son front brûlant aux vitres, fraîcheur d'eau où délayer toute sa peine.

Les premiers enfants de choeur passaient, chanteurs aux cheveux ras, psalmodiant, tenant des cierges.

Hugues distinguait clairement le cortège à travers les vitrages, où les personnages de la procession se détachaient comme les robes peintes sur le fond des images religieuses en dentelle.

Les congréganistes défilèrent, portant des piédestaux avec des statues, des Sacré-Coeur; tenant des bannières d'or endurci, comme des vitraux; puis les groupes candides, le verger des robes blanches, l'archipel des mousselines où l'encens déferlait à petites vagues bleues--concile de vierges-enfants autour d'un Agneau pascal, blanc comme elles et fait de neige frisée.

Hugues se tourna un instant du côté de Jane qui, toujours boudant, restait enfoncée dans le sofa, ayant l'air de contempler des idées mauvaises.

La musique des serpents et des ophicléides monta plus grave, charria la guirlande frêle, intermittente, du chant des soprani.

Et, dans le cadre de la fenêtre, apparurent devant Hugues les chevaliers de Terre-Sainte, les Croisés en drap d'or et en armure, les princesses de l'histoire brugeline, tous ceux et celles dont le nom s'associe à celui de Thierry d'Alsace qui rapporta de Jérusalem le Saint-Sang. Or c'étaient, dans ces rôles, les jeunes gens, les jeunes filles de la plus nobiliaire aristocratie de Flandre, avec des étoffes anciennes, des dentelles rares, des bijoux de famille séculaires. On aurait dit que s'étaient faits chair et animés par un miracle, les saints, les guerriers, les donateurs des tableaux de Van Eyck et de Memling qui s'éternisent, là-bas, dans les musées.

Hugues regardait à peine, tout bouleversé par le dépit de Jane, se sentant triste à l'infini, plus triste dans ces cantiques qui lui faisaient mal. Il essaya de la pacifier. Au premier mot, son humeur se cabra.

Et elle tournait les yeux vers lui, hérissée, comme les mains pleines de choses qui allaient le blesser davantage.

Hugues se replia sur lui-même, silencieux, navré, jetant son âme pour ainsi dire à la houle de cette musique en remous par les rues, pour qu'elle l'emportât loin de lui-même.

Ce fut ensuite le clergé, les moines de tous les ordres qui s'avancèrent: dominicains, rédemptoristes, franciscains, carmes; puis les séminaristes, en rochets plissés, déchiffrant des antiphonaires; puis encore les prêtres de chaque paroisse dans leur rouge appareil d'enfants de choeur: vicaires, curés, chanoines, en chasubles, en dalmatiques brodées, rayonnantes comme des jardins de pierreries.

Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs. La fumée bleue roula des volutes plus proches; toutes les clochettes s'unirent en un grésil plus sonore, qui cuivra l'air.

L'évêque parut, mitre en tête, sous un dais, portant la châsse-- une petite cathédrale en or, surmontée d'une coupole où, parmi mille camées, diamants, émeraudes, améthystes, émaux, topazes, perles fines, songe l'unique rubis possédé du Saint-Sang.

Hugues, gagné par l'impression mystique, par la ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense foule massée dans les rues, sous ses fenêtres, plus loin, partout, jusqu'au bout de la ville en prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches du Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se plier sous la rafale des cantiques.

Hugues en avait presque oublié la réalité, la présence de Jane, la scène nouvelle qui venait de jeter encore des banquises entre eux. Elle, de le voir attendri, ricanait.

Il feignit de ne pas s'en apercevoir, étouffant des mouvements de haine qu'il commençait, en courts éclairs, à se sentir pour cette femme.

Hautaine, glaciale, elle remit son chapeau, ayant l'air de se rajuster pour partir. Hugues n'osait pas rompre ce dur silence où maintenant la chambre était retombée, après le passage de la procession. La rue s'était vidée rapidement, déjà muette, avec la tristesse surérogatoire d'une joie en allée.