Bruges-la-Morte

Chapter 4

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Hugues avait éprouvé une grande désillusion depuis le jour où il eut ce bizarre caprice de vêtir Jane d'une des robes surannées de la morte. Il avait dépassé le but. À force de vouloir fusionner les deux femmes, leur ressemblance s'était amoindrie. Tant qu'elles demeuraient à distance l'une de l'autre, avec le brouillard de la mort entre elles, le leurre était possible. Trop rapprochées, les différences apparurent.

À l'origine, tout ébloui du même visage retrouvé, son émoi était complice; puis peu à peu, à force de vouloir émietter le parallèle, il en vint à se tourmenter pour des nuances.

Les ressemblances ne sont jamais que dans les lignes et dans l'ensemble. Si on s'ingénie aux détails, tout diffère. Mais Hugues, sans s'apercevoir qu'il avait changé lui-même sa façon de regarder, confrontant avec un soin plus minutieux, en imputait la faute à Jane et la croyait elle-même toute transformée.

Certes, elle avait toujours les mêmes yeux. Mais, si les yeux sont les fenêtres de l'âme, il est certain qu'une autre âme y émergeait aujourd'hui que dans ceux, toujours présents, de la morte. Jane, douce et réservée d'abord, se lâchait peu à peu. Un relent de coulisses et de théâtre réapparaissait. L'intimité lui avait rendu une liberté d'allures, une gaîté bruyante et dégingandée, des propos libres, son ancienne habitude de toilette négligée, peignoir sans ordre et cheveux en brouillamini, toute la journée, dans la maison. La distinction de Hugues s'en offensait. Pourtant il allait toujours chez elle, cherchant à ressaisir le mirage qui échappait. Lentes heures! Soirées maussades! Il avait besoin de cette voix. Il en buvait encore le flot foncé. Et en même temps il souffrait des paroles dites.

Jane, de son côté, se lassait de ses humeurs noires, de ses longs silences. Maintenant, quand il arrivait, vers le soir, elle n'était pas revenue, attardée à des flâneries en ville, des achats dans les magasins, des essayages de robes. Il venait aussi la voir à d'autres heures, en plein jour, le matin ou dans l'après-midi. Souvent elle était sortie, n'aimant plus à rester chez elle, s'ennuyant du logis, toujours en courses par les rues. Où allait-elle? Hugues ne lui connaissait aucune amie. Il l'attendait; il n'aimait pas à rester seul, il préférait se promener aux environs jusqu'à son retour. Inquiet, triste, craignant les regards, il marchait sans but, à la dérive, d'un trottoir à l'autre, gagnait des quais proches, longeait le bord de l'eau, arrivait à des places symétriques, attristées d'une plainte d'arbres, s'enfonçait dans l'écheveau infini des rues grises.

Ah! toujours ce gris des rues de Bruges!

Hugues sentait son âme de plus en plus sous cette influence grise. Il subissait la contagion de ce silence épars, de ce vide sans passants--à peine quelques vieilles, en mante noire, la tête sous le capuchon, qui, pareilles à des ombres, s'en revenaient d'avoir été allumer un cierge à la chapelle du Saint-Sang. Chose curieuse: on ne voit jamais tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent--déjà de la couleur de la terre--âgées et se taisant, comme si elles avaient dépensé toutes leurs paroles... Hugues les remarquait à peine, marchant au hasard, trop absorbé par son ancienne douleur et ses soucis présents. Machinalement, il revenait à la maison de Jane. Personne encore!

Il recommençait à marcher, hésitait, tournoyait dans les rues atrophiées et, sans s'en douter, arrivait au quai du Rosaire. Alors il se décidait à rentrer chez lui; il n'irait chez Jane que plus tard, dans la soirée; s'asseyait en un fauteuil, essayait de lire; puis, au bout d'un instant, noyé de solitude, envahi par le silence froid de ces grands corridors, il sortait de nouveau.

C'est le soir... il bruine, d'une petite pluie qui s'étire, s'accélère, lui épingle l'âme... Hugues se sentait reconquis, hanté par le visage, poussé vers la demeure de Jane; il s'acheminait, en approchait, revenait sur ses pas, pris tout à coup d'un besoin d'isolement, ayant peur maintenant qu'elle fût chez elle à l'attendre et ne voulant pas la voir.

À pas rapides, il marchait dans la direction opposée, enfilant des quartiers vieux, déambulant sans savoir où, vague, lamentable, dans la boue. La pluie se hâtait, dévidant ses fils, embrouillant sa toile, mailles de plus en plus étroites, filet impalpable et mouillé où peu à peu Hugues se sentait amollir. Il recommençait à se souvenir... il pensait à Jane. Que faisait-elle à pareille heure, dehors, par ce temps désolé? Il pensait à la morte... Que devenait-elle aussi? Ah! sa pauvre tombe... les couronnes et les fleurs en ruines dans ces averses...

Et des cloches tintaient, si pâles, si lointaines! Comme la ville est loin! On dirait qu'à son tour elle n'est plus, fondue, en allée, noyée dans la pluie qui l'a submergée toute... Tristesse appariée! C'est pour Bruges-la-Morte que, des plus hauts clochers survivants, une sonnerie de paroisse tombe encore, et s'afflige!

X

À mesure que Hugues sentait son touchant mensonge lui échapper, à mesure aussi il se retourna vers la Ville, raccordant son âme avec elle, s'ingéniant à cet autre parallèle dont déjà auparavant-- dans les premiers temps de son veuvage et de son arrivée à Bruges --il avait occupé sa douleur. Maintenant que Jane cessait de lui apparaître toute pareille à la morte, lui-même recommença d'être semblable à la ville. Il le sentit bien dans ses monotones et continuelles promenades à travers les rues vides.

Car il en arrivait à être incapable de rester chez lui, effrayé de la solitude de sa demeure, du vent pleurant dans les cheminées, des souvenirs qui y multipliaient autour de lui comme une fixité d'yeux. Il sortait presque toute la journée, au hasard, désemparé, incertain de Jane et de son propre sentiment pour elle.

L'aimait-il vraiment? Et elle-même, quelle indifférence ou quelle trahison dissimulait-elle? Incertitudes lancinantes! Tristes fins des après-midi d'hiver abrégées! Brume flottante qui s'agglomère! Il sentait le brouillard contagieux lui entrer dans l'âme aussi, et toutes ses pensées estompées, noyées, dans une léthargie grise.

Ah! cette Bruges en hiver, le soir!

L'influence de la ville sur lui recommençait: leçon de silence venue des canaux immobiles, à qui leur calme vaut la présence de nobles cygnes; exemple de résignation offert par les quais taciturnes; conseil surtout de piété et d'austérité tombant des hauts clochers de Notre-Dame et de Saint-Sauveur, toujours au bout de la perspective. Il y levait les yeux instinctivement comme pour y chercher un refuge; mais les tours prenaient en dérision son misérable amour. Elles semblaient dire: «Regardez-nous! Nous ne sommes que de la Foi! Inégayées, sans sourires de sculpture, avec des allures de citadelles de l'air, nous montons vers Dieu. Nous sommes les clochers militaires. Et le Malin a épuisé ses flèches contre nous!»

Oh! oui! Hugues aurait voulu être ainsi. Rien qu'une tour, au-dessus de la vie! Mais lui ne pouvait pas s'enorgueillir, comme ces clochers de Bruges, d'avoir déjoué les efforts du Malin. On eût dit, au contraire, un maléfice du Diable, cette passion envahissante dont à présent il souffre comme d'une possession.

Des histoires de satanisme, des lectures lui revenaient. Est-ce qu'il n'y avait pas quelque fondement à ces appréhensions de pouvoirs occultes et d'envoûtement?

Et n'était-ce pas comme la suite d'un pacte qui avait besoin de sang et l'acheminerait à quelque drame? Par moments, Hugues sentait ainsi comme l'ombre de la Mort qui se serait rapprochée de lui.

Il avait voulu éluder la Mort, en triompher et la narguer par le spécieux artifice d'une ressemblance. La Mort, peut-être, se vengerait.

Mais il pouvait encore échapper, s'exorciser à temps! Et à travers les quartiers de la grande ville mystique où il s'acheminait, il relevait les yeux vers les tours miséricordieuses, la consolation des cloches, l'accueil apitoyé des Saintes Vierges qui, au coin de chaque rue, ouvrant les bras du fond d'une niche, parmi des cires et des roses sous un globe, qu'on dirait des fleurs mortes dans un cercueil de verre.

Oui, il secouerait le joug mauvais! Il se repentait. Il avait été le _défroqué de la douleur_. Mais il ferait pénitence. Il redeviendrait ce qu'il fut. Déjà il recommençait à être pareil à la ville. Il se retrouvait le frère en silence et en mélancolie de cette Bruges douloureuse, _soror dolorosa_. Ah! comme il avait bien fait d'y venir au temps de son grand deuil! Muettes analogies! Pénétration réciproque de l'âme et des choses! Nous entrons en elles, tandis qu'elles pénètrent en nous.

Les villes surtout ont ainsi une personnalité, un esprit autonome, un caractère presque extériorisé qui correspond à la joie, à l'amour nouveau, au renoncement, au veuvage. Toute cité est un état d'âme, et d'y séjourner à peine, cet état d'âme se communique, se propage à nous en un fluide qui s'inocule et qu'on incorpore avec la nuance de l'air.

Hugues avait senti, à l'origine, cette influence pâle et lénifiante de Bruges, et par elle il s'était résigné aux seuls souvenirs, à la désuétude de l'espoir, à l'attente de la bonne mort...

Et maintenant encore, malgré les angoisses du présent, sa peine quand même se délayait un peu, le soir, dans les longs canaux d'eau quiète, et il tâchait de redevenir à l'image et à la ressemblance de la ville.

XI

Or la Ville a surtout un visage de Croyante. Ce sont des conseils de foi et de renoncement qui émanent d'elle, de ses murs d'hospices et de couvents, de ses fréquentes églises à genoux dans des rochets de pierre. Elle commença à gouverner Hugues et à imposer son obédience. Elle redevint un Personnage, le principal interlocuteur de sa vie, qui impressionne, dissuade, commande, d'après lequel on s'oriente et d'où l'on tire toutes ses raisons d'agir.

Hugues se retrouva bientôt conquis par cette face mystique de la Ville, maintenant qu'il échappait un peu à la figure du sexe et du mensonge de la Femme. Il écoutait moins celle-ci; et, à mesure, il entendit davantage les cloches.

Cloches nombreuses et jamais lassées tandis que, dans ses rechutes de tristesse, il s'était remis à sortir au crépuscule, à errer au hasard le long des quais.

Cela lui faisait mal, ces cloches permanentes--glas d'obit, de requiem, de trentaines; sonneries de matines et de vêpres--tout le jour balançant leurs encensoirs noirs qu'on ne voyait pas et d'où se déroulait comme une fumée de sons.

Ah! ces cloches de Bruges ininterrompues, ce grand office des morts sans répit psalmodié dans l'air! Comme il en venait un dégoût de la vie, le sens clair de la vanité de tout et l'avertissement de la mort en chemin...

Dans les rues vides où de loin en loin un réverbère vivote, quelques silhouettes rares s'espaçaient, des femmes du peuple en longue mante, ces mantes de drap, noires comme les cloches de bronze, oscillant comme elles. Et, parallèlement, les cloches et les mantes semblaient cheminer vers les églises, en un même itinéraire.

Hugues se sentait conseillé insensiblement. Il suivait le sillage. Il était regagné par la ferveur ambiante. La propagande de l'exemple, la volonté latente des choses l'entraînaient à son tour dans le recueillement des vieux temples.

Comme à l'origine, il se remit à aimer y faire halte le soir, dans ces nefs de Saint-Sauveur surtout, aux longs marbres noirs, au jubé emphatique d'où parfois tombe une musique qui se moire et déferle...

Cette musique était vaste, ruisselait des tuyaux sur les dalles; et c'est elle, eût-on dit, qui noyait, effaçait les inscriptions poussiéreuses sur les pierres tumulaires et les plaques de cuivre dont partout la basilique est semée. On pouvait dire vraiment qu'on y marchait dans la mort!

Aussi rien, ni les jardins des vitraux, ni les tableaux merveilleux et sans âge: des Fourbus, des Van Orley, des Érasme Quellyn, des Crayer, des Seghers aux guirlandes de tulipes jamais fanées--ne pouvait édulcorer la tristesse tombale du lieu. Et même, des triptyques et des retables, Hugues n'envisageait qu'à peine la féerie de couleurs et ce songe éternisé de lointains peintres, pour ne songer qu'avec plus de mélancolie à la mort en voyant, sur les volets, le donateur, mains jointes, et la donatrice aux yeux de cornalines--dont rien ne reste que ces portraits! Alors il évoquait de nouveau la morte--il ne voulait plus penser à la vivante, à cette Jane impure dont il laissait l'image à la porte de l'église--c'est avec la morte qu'il se rêvait aussi agenouillé autour de Dieu, comme les pieux donateurs de naguère.

Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de Jérusalem. C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant, les femmes en mante... Il entrait après elles; les nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle édifiée pour l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient là.

Mais, parmi ses pèlerinages à travers la ville, Hugues adorait surtout l'hôpital Saint-Jean, où le divin Memling vécut et a laissé de candides chefs-d'oeuvre pour y dire, au long des siècles, la fraîcheur de ses rêves quand il entra en convalescence. Hugues y allait aussi avec l'espoir de se guérir, de lotionner sa rétine en fièvre à ces murs blancs. Le grand Catéchisme du Calme!

Des jardins intérieurs, ourlés de buis; des chambres de malades, toutes lointaines, où l'on parle bas. Quelques religieuses passent, déplaçant à peine un peu de silence, comme les cygnes des canaux déplacent à peine un peu d'eau. Il flotte une odeur de linge humide, de coiffes défraîchies à la pluie, de nappes d'autel qu'on vient d'extraire d'antiques armoires...

Enfin Hugues arrivait au sanctuaire d'art où sont les uniques tableaux, où rayonne la célèbre châsse de sainte Ursule, telle qu'une petite chapelle gothique en or, déroulant, de chaque côté, sur trois panneaux, l'histoire des onze mille Vierges; tandis que dans le métal émaillé de la toiture, en médaillons fins comme des miniatures, il y a des Anges musiciens, avec des violons couleur de leurs cheveux et des harpes en forme de leurs ailes.

Ainsi le martyre s'accompagne de musiques peintes. C'est qu'elle est douce infiniment, cette mort des Vierges, groupées comme un motif d'azalées dans la galère s'amarrant qui sera leur tombeau. Les soldats sont sur le rivage. Ils ont déjà commencé le massacre; Ursule et ses compagnes ont débarqué. Le sang coule, mais si rosé! Les blessures sont des pétales... Le sang ne s'égoutte pas; il s'effeuille des poitrines.

Les Vierges sont heureuses et toutes tranquilles, mirant leur courage dans les armures des soldats, qui luisent en miroirs. Et l'arc, d'où la mort vient, lui-même leur paraît doux comme le croissant de la lune!

Par ces fines subtilités, l'artiste avait exprimé que l'agonie, pour les Vierges pleines de foi, n'était qu'une transsubstantiation, une épreuve acceptée en faveur de la joie très prochaine. Voilà pourquoi la paix, qui régnait déjà en elles, se propageait jusqu'au paysage, l'emplissait de leur âme comme projetée.

Minute transitoire: c'est moins la tuerie que déjà l'apothéose; les gouttes de sang commencent à se durcifier en rubis pour des diadèmes éternels; et, sur la terre arrosée, le ciel s'ouvre, sa lumière est visible, elle empiète...

Angélique compréhension du martyre! Paradisiaque vision d'un peintre aussi pieux que génial.

Hugues s'émouvait. Il songeait à la foi de ces grands artistes de Flandre, qui nous laissèrent ces tableaux vraiment votifs--eux qui peignaient comme on prie!

Ainsi de tous ces spectacles: les oeuvres d'art, les orfèvreries, les architectures, les maisons aux airs de cloîtres, les pignons en forme de mitres, les rues ornées de madones, le vent rempli de cloches, affluait vers Hugues un exemple de piété et d'austérité, la contagion d'un catholicisme induré dans l'air et dans les pierres.

En même temps sa petite enfance, toute dévote, lui revenait, et, avec elle, une nostalgie d'innocence. Il se sentait un peu coupable vis-à-vis de Dieu, autant que vis-à-vis de la morte. La notion du péché réapparaissait, émergeait.

Depuis un soir de dimanche surtout qu'entré au hasard dans la cathédrale, pour le salut et pour les orgues, il avait assisté à la fin d'un sermon.

Le prêtre prêchait sur la mort. Et quel autre sujet choisir, que celui-là, dans la ville morne, où de lui-même il s'offre, s'impose et seul fait monter autour de la chaire sa vigne aux raisins noirs, jusqu'à la main du prédicateur qui n'a qu'à les cueillir. De quoi parler, sinon de ce qui est là partout dans l'atmosphère: la mort inévitable! Et quelle autre pensée approfondir que celle de son âme à sauver, qui est ici le souci essentiel et l'affre permanente des consciences.

Or le prêtre discourant sur la mort, la Bonne Mort qui n'était qu'un passage, et sur la réunion des âmes sauvées en Dieu, parla aussi du péché qui était le péril, le péché mortel, c'est-à-dire celui qui fait de la mort la vraie mort, sans délivrance ni recouvrance d'êtres chers.

Hugues écoutait, non sans un petit émoi, près d'un pilier. La grande église était ténébreuse, à peine éclairée de quelques lampes, de quelques cierges. Les fidèles se fusionnaient en une masse noire, presque incorporée par l'ombre. Il lui semblait qu'il était seul, que le prêtre se tournait vers lui, s'adressait à lui. Par un jeu du hasard ou de son imagination impressionnée, c'était comme son cas que la parole anonyme débattait. Oui! il était en état de péché! Il avait eu beau se leurrer sur son coupable amour et invoquer vis-à-vis de lui-même cette justification de la ressemblance. Il accomplissait l'oeuvre de chair. Il faisait ce que l'Église a toujours réprouvé le plus sévèrement: il vivait en une sorte de concubinage.

Or si la Religion dit vrai, si les chrétiens sauvés se retrouvent, il ne reverrait jamais, lui, la Regrettée et la Sainte, pour ne point l'avoir exclusivement désirée. La mort ne ferait qu'éterniser l'absence, consacrer une séparation qu'il avait crue temporaire.

Après, comme maintenant, il vivra loin d'elle; et ce sera vraiment son supplice éternel de toujours s'en souvenir en vain.

Hugues sortit de l'église dans un trouble infini. Et, depuis ce jour-là, l'idée du péché tourna en lui, tournoya, enfonça son clou. Il aurait bien voulu s'en délivrer, être absous. La pensée de se confesser lui vint pour atténuer le désemparement, le chavirement d'âme où il glissait. Mais il fallait se repentir, changer de vie; et malgré les griefs, les peines quotidiennes, il ne se sentait plus la force de quitter Jane et de recommencer à être seul.

Pourtant la Ville, avec son visage de Croyante, reprochait, insistait. Elle opposait le modèle de sa propre chasteté, de sa foi sévère...

Et les cloches étaient de connivence, tandis que maintenant il errait tous les soirs dans une angoisse accrue, avec la souffrance de l'amour de Jane, le regret de la morte, la peur de son péché et de la damnation possible... Les cloches persuadaient, d'abord amicales, de bon conseil; mais bientôt inapitoyées, le gourmandant --visibles et sensibles pour ainsi dire autour de lui, comme les corneilles autour des tours--le bousculant, lui entrant dans la tête, le violant et le violentant pour lui ôter son misérable amour, pour lui arracher son péché!

XII

Hugues souffrait; de jour en jour les dissemblances s'accentuaient. Même au physique, il ne lui était plus possible de s'illusionner encore. Le visage de Jane avait pris une certaine dureté, en même temps qu'une fatigue, un pli sous les yeux qui jetait comme une ombre sur la nacre toujours pareille et la pupille de jais. La fantaisie aussi lui était revenue, comme au temps de sa vie de théâtre, de se velouter de poudre les joues, de se carminer la bouche, de se noircir les sourcils.

Hugues avait essayé en vain de la dissuader de ce maquillage, si en désaccord avec le naturel et chaste visage dont il se souvenait. Jane raillait, ironique, dure, emportée. Mentalement, il se remémorait alors la douceur de la morte, son humeur égale, ses paroles d'une noblesse si tendre, comme effeuillées de sa bouche. Dix années de vie commune sans une querelle, sans un de ces mots noirs qui montent comme la vase du fond remué d'une âme.

Les différences entre les deux femmes se précisaient maintenant chaque jour davantage. Oh! non, la morte n'était pas ainsi! Cette évidence le navra, supprimant ce qui avait été l'excuse d'une aventure dont il commençait à voir la misère. Une gêne, presque une honte l'envahit: il n'osait plus songer à celle qu'il avait tant pleurée et vis-à-vis de laquelle il commençait à se sentir coupable.

Dans les salons où s'éternisent des souvenirs d'elle, il n'allait plus qu'à peine, troublé, confus devant le regard de ses portraits, un regard--eût-on dit--qui reproche. Et la chevelure continuait à reposer dans la boîte de verre, presque délaissée, où la poussière accumulait sa petite cendre grise.

Plus que jamais, il se sentait l'âme toute molle et désemparée: sortant, rentrant, sortant encore, chassé pour ainsi dire de sa demeure à celle de Jane, attiré à son visage quand il en était loin, et pris de regrets, de remords, de mépris de lui-même, quand il se retrouvait auprès d'elle.

Son ménage aussi allait à la débandade; plus rien de ponctuel, d'organisé. Il donnait des ordres, puis les changeait; contremandait ses repas. La vieille Barbe ne savait plus comment régler sa besogne, s'approvisionner. Triste, inquiète, elle priait Dieu pour son maître, sachant la cause...

Car souvent on apportait des notes, des factures acquittées, réclamant des sommes importantes pour les achats faits par cette femme. Barbe, qui les recevait en l'absence de son maître, demeurait stupéfaite: d'incessantes toilettes, des colifichets, des bijoux ruineux, toutes sortes d'objets qu'elle obtenait à crédit, usant et abusant du nom de son amant, dans les magasins de la ville où elle achetait sans cesse, avec une prodigalité qui rit de la dépense.

Hugues cédait à tous ses caprices. Pourtant elle ne lui en sut aucun gré. De plus en plus, elle multipliait ses sorties, s'absentant parfois une journée entière, et le soir aussi; ajournant les rendez-vous pris avec Hugues, lui écrivant des billets hâtifs.

Maintenant elle prétendait avoir noué quelques relations. Elle avait des amies. Est-ce qu'elle pouvait toujours vivre seule ainsi? À un autre moment, elle lui annonça que sa soeur était malade, une soeur qui habitait Lille et dont elle ne lui avait jamais parlé. Il lui faudrait aller la voir. Elle resta absente quelques jours. Quand elle revint, les mêmes manèges recommencèrent: vie éparse, absences, sorties, va-et-vient d'éventail, flux et reflux où l'existence de Hugues se trouvait suspendue.

À la longue, il conçut quelques soupçons; il l'épia; alla, le soir, rôder autour de sa demeure, fantôme nocturne dans cette Bruges endormie. Il connut le guet dissimulé, les haltes haletantes, les coups de sonnette brefs dont la titillation meurt dans les corridors qui se taisent, la veille en plein vent jusque tard dans la nuit devant une fenêtre éclairée, écran du store où passe en ombres chinoises une silhouette qu'on croit à chaque seconde voir apparaître double.