Bruges-la-Morte

Chapter 2

Chapter 23,798 wordsPublic domain

Hugues ne s'arrêta pas... Il était devenu une volonté inerte, un satellite entraîné. Les mouvements de l'âme ont aussi leur vitesse acquise. Obéissant à l'impulsion antérieure, il pénétra à son tour dans le vestibule où la foule affluait. Mais la vision s'était évanouie. Nulle part, ni parmi le public qui faisait queue, ni au contrôle, ni dans les escaliers, il n'aperçut la jeune femme. Où avait-elle disparue? Par quel couloir? Par quelle porte latérale? Car il l'avait vue entrer, sans erreur possible. Elle allait au spectacle sans doute. Elle serait dans la salle tout à l'heure. Elle y était déjà peut-être, installée en quelque fauteuil ou dans la rouge obscurité d'une loge. La retrouver! La revoir! La contempler distinctement une soirée tout entière! Il sentait sa tête vaciller à cette pensée qui lui faisait du bien et du mal à la fois. Mais résister à la suggestion, il n'y songea même pas. Et sans réfléchir à rien: ni aux allures désordonnées où il s'abandonnait depuis une heure, ni à la déraison de son nouveau projet, ni à l'anomalie d'assister à une représentation théâtrale malgré le grand deuil dont il était vêtu éternellement, il se dirigea sans hésiter vers le bureau, demanda un fauteuil et pénétra dans la salle.

Son oeil fouilla vite toutes les places, les rangs de stalles, les baignoires, les loges, les galeries supérieures qui se remplissaient peu à peu, éclairées par la lumière contagieuse des lustres. Il ne la retrouva pas, tout déconcerté, inquiet, triste. Quel mauvais hasard se jouait de lui? Hallucinant visage tour à tour montré et dérobé! Apparitions intermittentes, comme celle de la lune dans les nuages! Il attendit, chercha encore. Des spectateurs attardés se hâtaient, gagnant leurs places dans un bruit grinçant de portes et de banquettes.

Elle seule n'arrivait point.

Il commença à regretter son action irréfléchie. D'autant plus qu'on avait remarqué sa présence et qu'on s'en étonna en une insistance de jumelles qu'il ne fut pas sans apercevoir. Certes, il ne fréquentait personne, n'avait noué de relations avec aucune famille, vivait seul. Mais chacun le connaissait de vue, au moins, savait qui il était et son noble désespoir, en cette Bruges peu populeuse, si inoccupée, où tout le monde se connaît, s'enquiert des nouveaux venus, informe ses voisins et se renseigne auprès d'eux.

Ce fut une surprise, presque la fin d'une légende, et le triomphe des malins qui avaient toujours souri quand on parlait du veuf inconsolable.

Hugues, par on ne sait quel fluide qui se dégage d'une foule quand elle s'unifie en une pensée collective, eut l'impression à ce moment d'une faute vis-à-vis de lui-même, d'une noblesse parjurée, d'une première fêlure au vase de son culte conjugal par où sa douleur, bien entretenue jusqu'ici, s'égoutterait toute.

Cependant l'orchestre venait d'entamer l'ouverture de l'oeuvre qu'on allait représenter. Il avait lu sur le programme de son voisin, le titre en gros caractère: _Robert le Diable_, un de ces opéras de vieille mode dont se compose presque infailliblement le spectacle en province. Les violons déroulaient maintenant les premières mesures.

Hugues se sentit plus troublé encore. Depuis la mort de sa femme, il n'avait entendu aucune musique. Il avait peur du chant des instruments. Même un accordéon dans les rues, avec son petit concert asthmatique et acidulé, lui tirait des larmes. Et aussi les orgues, à Notre-Dame et à Sainte-Walburge, le dimanche, quand ils semblaient draper par-dessus les fidèles des velours noirs et des catafalques de sons.

La musique de l'opéra maintenant lui noyait les méninges; les archets lui jouaient sur les nerfs. Un picotement lui vint aux yeux. S'il allait pleurer encore? Il songeait à partir quand une pensée étrange lui traversa l'esprit: la femme de tantôt qu'il avait, comme dans un coup de folie et pour le baume de sa ressemblance, suivie jusqu'en cette salle, ne s'y trouvait pas, il en était sûr. Pourtant, elle était entrée au théâtre, presque sous ses yeux. Mais si elle ne se trouvait pas dans la salle, peut-être allait-elle apparaître sur la scène?

Profanation qui, d'avance, lui déchirait toute l'âme. Le visage identique, le visage de l'épouse elle-même dans l'évidence de la rampe et souligné de maquillages. Si cette femme, suivie ainsi et disparue brusquement sans doute par quelque porte de service, était une actrice et qu'il allait la voir surgir, gesticulant et chantant? Ah! sa voix? serait-ce aussi la même voix, pour continuer la diabolique ressemblance--cette voix de métal grave, comme d'argent avec un peu de bronze, qu'il n'avait plus jamais entendue, jamais?

Hugues se sentit tout bouleversé, rien que par la possibilité d'un hasard qui pourrait bien aller jusqu'au bout; et, plein d'angoisse, il attendit, avec une sorte de pressentiment qu'il avait soupçonné juste.

Les actes s'écoulèrent, sans rien lui apprendre. Il ne la reconnut pas parmi les chanteuses, ni non plus parmi les choristes, fardées et peintes comme des poupées de bois. Inattentif, pour le reste, au spectacle, il était décidément résolu à partir après la scène des Nonnes dont le décor de cimetière le ramenait à toutes ses pensées mortuaires. Mais tout à coup, au récitatif d'évocation, quand les ballerines, figurant les Soeurs du cloître réveillées de la mort, processionnent en longue file, quand Helena s'anime sur son tombeau et, rejetant linceul et froc, ressuscite, Hugues éprouva une commotion comme un homme sorti d'un rêve noir qui entre dans une salle de fête dont la lumière vacille aux balances trébuchantes de ses yeux.

Oui! c'était elle! Elle était danseuse! Mais il n'y songea même pas une minute. C'était vraiment la morte descendue de la pierre de son sépulcre, c'était _sa_ morte qui maintenant souriait là-bas, s'avançait, tendait les bras.

Et plus ressemblante ainsi, ressemblante à en pleurer, avec ses yeux dont le bistre accentuait le crépuscule, avec ses cheveux apparents, d'un or unique comme l'autre...

Saisissante apparition, toute fugitive, sur laquelle bientôt le rideau tomba.

Hugues, la tête en feu, bouleversé et rayonnant, s'en retourna au long des quais, comme halluciné encore par la vision persistante qui ouvrait toujours devant lui, même dans la nuit noire, son cadre de lumière... Ainsi le docteur Faust, acharné après le miroir magique où la céleste image de femme se dévoile!

IV

Hugues eut vite fait d'être renseigné sur elle. Il sut son nom: Jane Scott, qui figurait en vedette sur l'affiche; elle résidait à Lille, venant deux fois par semaine, avec la troupe dont elle faisait partie, donner des représentations à Bruges.

Les danseuses ne passent guère pour être puritaines. Un soir donc, induit à se rapprocher d'elle par le charme douloureux de cette ressemblance, il l'aborda.

Elle répondit, sans avoir l'air surpris et comme s'attendant à la rencontre, d'une voix qui bouleversa Hugues jusqu'à l'âme. La voix aussi! La voix de l'autre, toute semblable et réentendue, une voix de la même couleur, une voix orfévrée de même. Le démon de l'Analogie se jouait de lui! Ou bien y a-t-il une secrète harmonie dans les visages et faut-il qu'à tels yeux, à telle chevelure corresponde une voix appariée?

Pourquoi n'aurait-elle pas également la parole de la morte puisqu'elle avait ses prunelles dilatées et noires dans de la nacre, ses cheveux d'or rare et d'un alliage qui semblait introuvable? En la voyant maintenant de plus près, de tout près, nulle différence ne s'avérait entre la femme ancienne et la nouvelle. Hugues en demeurait confondu et que celle-ci, malgré les poudres, le fard, la rampe qui brûle, eût le même teint naturel de pulpe intacte. Et, dans l'allure aussi, rien du genre désinvolte des danseuses: une toilette sobre, un esprit qui semblait réservé et doux.

Plusieurs fois, Hugues la revit, conversa avec elle. Le sortilège de la ressemblance opérait... Il n'avait eu garde cependant de retourner au théâtre. Le premier soir, ç'avait été une manigance adorable de la destinée. Puisqu'elle devait être pour lui l'illusion de sa morte retrouvée, il était juste qu'elle lui apparût d'abord comme une ressuscitée, descendant d'un tombeau parmi un décor de féerie et de clair de lune.

Mais désormais il n'entendait plus se la figurer ainsi. Elle était la morte redevenue femme, ayant recommencé sa vie à l'ombre, s'habillant d'étoffes tranquilles. Pour que l'évocation fût sauve, Hugues ne voulut plus voir la danseuse qu'en toilette de ville, mieux ressemblante ainsi et toute pareille.

Maintenant il allait la visiter souvent, chaque fois qu'elle jouait, l'attendant à l'hôtel où elle descendait. D'abord il se contenta du mensonge consolant de son visage. Il cherchait dans ce visage la figure de la morte. Pendant de longues minutes, il la regardait, avec une joie douloureuse, emmagasinant ses lèvres, ses cheveux, son teint, les décalquant au fil de ses yeux stagnants... Élan, extase du puits qu'on croyait mort et où s'enchâsse une présence. L'eau n'est plus nue; le miroir vit!

Pour s'illusionner aussi avec sa voix, il baissait parfois les paupières, il l'écoutait parler, il buvait ce son, presque identique à s'y méprendre, sauf par instant un peu de sourdine, un peu d'ouate sur les mots. C'était comme si l'ancienne eût parlé derrière une tenture.

Pourtant, de cette première apparition sur la scène, un souvenir troublant persistait: il avait entrevu ses bras nus, sa gorge, la ligne souple du dos et se les imaginait aujourd'hui dans la robe close.

Une curiosité de chair s'infiltra.

Qui dira les passionnées étreintes d'un couple qui s'aime, longuement séparé? Or la mort ici n'avait été qu'une absence, puisque la même femme était retrouvée.

En regardant Jane, Hugues songeait à la morte, aux baisers, aux enlacements de naguère. Il croirait reposséder l'autre, en possédant celle-ci. Ce qui paraissait fini à jamais allait recommencer. Et il ne tromperait même pas l'Épouse, puisque c'est elle encore qu'il aimerait dans cette effigie et qu'il baiserait sur cette bouche telle que la sienne.

Hugues connut ainsi de funèbres et violentes joies. Sa passion ne lui apparut pas sacrilège mais bonne, tant il dédoubla ces deux femmes en un seul être--perdu, retrouvé, toujours aimé, dans le présent comme dans le passé, ayant des yeux communs, une chevelure indivise, une seule chair, un seul corps auquel il demeurait fidèle.

Chaque fois maintenant que Jane arrivait à Bruges, Hugues la rejoignit, soit à la fin de l'après-midi, avant le spectacle; mais surtout après, dans les silencieux minuits où, jusque tard, il s'enchantait auprès d'elle: malgré l'évidence, son grand deuil intact, les appartements d'hôtel toujours l'air étrangers et transitoires, il parvenait peu à peu à se persuader que les mauvaises années n'avaient point été que c'était toujours le foyer, le ménage d'amour, la femme première, l'intimité calme avant les baisers permis.

Les douces soirées: chambre close, paix intérieure, unité du couple qui se suffit, silence et paix quiète! Les yeux, comme des phalènes, ont tout oublié: les angles noirs, les vitres froides, la pluie, au dehors, et l'hiver, les carillons sonnant la mort de l'heure--pour ne plus papillonner que dans le cercle étroit de la lampe!

Hugues revivait ces soirées-là... Oubli total! Recommencements! Le temps coule en pente, sur un lit sans pierres... Et il semble que, vivant, on vive déjà d'éternité.

V

Hugues installa Jane dans une maison riante qu'il avait louée pour elle au long d'une promenade qui aboutit à des banlieues de verdures et de moulins.

En même temps, il l'avait décidée à quitter le théâtre. Ainsi il l'aurait toujours à Bruges et mieux à lui. Pas une minute, cependant, il n'avait envisagé le petit ridicule pour un homme grave et de son âge, après un si inconsolable deuil notoire, de s'amouracher d'une danseuse. À vrai dire, il n'avait pas d'amour pour elle. Tout ce qu'il désirait, c'était pouvoir éterniser le leurre de ce mirage. Quand il prenait dans ses mains la tête de Jane, l'approchait de lui, c'était pour regarder ses yeux, pour y chercher quelque chose qu'il avait vu dans d'autres: une nuance, un reflet, des perles, une flore dont la racine est dans l'âme-- et qui y flottaient aussi peut-être.

D'autres fois, il dénouait ses cheveux, en inondait ses épaules, les assortissait mentalement à un écheveau absent, comme s'il fallait les filer ensemble.

Jane ne comprenait rien à ces allures anormales de Hugues, à ses muettes contemplations.

Elle se rappelait, au commencement de leurs relations, son inexpliquée tristesse quand elle lui avait dit que sa chevelure était teinte; et avec quel émoi, depuis, il l'épiait pour savoir si elle la maintenait de la même nuance.

--«J'ai l'envie de ne plus me teindre», avait-elle dit un jour.

Il en avait paru tout troublé, insistant pour qu'elle gardât ses cheveux de cet or clair qu'il aimait tant. Et, en disant cela, il les avait pris, caressés de la main, y enfonçant les doigts comme un avare dans son trésor qu'il retrouve.

Et il avait balbutié des choses confuses: «Ne change rien... c'est parce que tu es ainsi que je t'aime! Ah! tu ne sais pas, tu ne sauras jamais ce que je manie dans tes cheveux...»

Il semblait vouloir en dire davantage; puis s'arrêtait, comme au bord d'un abîme de confidences.

Depuis qu'elle s'était installée à Bruges, il venait la voir presque tous les jours, passait d'ordinaire ses soirées chez elle, y soupait parfois, malgré la mauvaise humeur de Barbe, sa vieille servante qui, le lendemain, maugréait d'avoir inutilement préparé le repas et d'avoir attendu. Barbe feignait de croire qu'il avait vraiment mangé au restaurant; mais, au fond, demeurait incrédule et ne reconnaissait plus son maître, auparavant si ponctuel, si casanier.

Hugues sortait beaucoup, partageant les heures entre sa maison et celle de Jane.

Il y allait de préférence vers le soir, par habitude prise de ne sortir qu'aux fins d'après-midi; et puis aussi pour n'être pas trop remarqué en ses promenades vers cette demeure qu'il avait expressément choisie dans un quartier solitaire. Lui n'avait éprouvé vis-à-vis de lui-même aucune honte ni rougeur d'âme, parce qu'il savait le motif, le stratagème de cette transposition qui était non seulement une excuse, mais l'absolution, la réhabilitation devant la morte et presque devant Dieu. Mais il fallait compter avec la province qui est prude: comment ne pas s'y inquiéter un peu du voisinage, de l'hostilité ou du respect publics lorsqu'on en sent sur soi incessamment les yeux posés, l'attouchement pour ainsi dire?

En cette Bruges catholique surtout, où les moeurs sont sévères! Les hautes tours dans leurs frocs de pierre partout allongent leur ombre. Et il semble que, des innombrables couvents, émane un mépris des roses secrètes de la chair, une glorification contagieuse de la chasteté. À tous les coins de rue, dans des armoires de boiserie et de verre, s'érigent des Vierges en manteaux de velours, parmi des fleurs de papier qui se fanent, tenant en main une banderole avec un texte déroulé, qui de leur côté proclament: «Je suis l'Immaculée.»

Les passions, les accointances des sexes hors mariage y sont toujours l'oeuvre perverse, le chemin de l'enfer, le péché du sixième et du neuvième commandement qui fait parler bas dans les confessionnaux et farde de confusion les pénitentes.

Hugues connaissait cette austérité de Bruges et avait évité de l'offusquer. Mais, en cette vie de province tout exiguë, rien n'échappe. Bientôt il suscita à son insu une pieuse indignation. Or, la foi scandalisée s'y exprime volontiers en ironies. Telle la cathédrale rit et nargue le diable avec les masques de ses gargouilles.

Quand la liaison du veuf avec la danseuse se fut ébruitée, il devint, sans le savoir, la fable de la ville. Nul n'en ignora: bavardages de porte en porte; propos d'oisiveté; cancans colportés, accueillis avec une curiosité de béguines; herbe de la médisance qui, dans les villes mortes, croît entre tous les pavés.

On s'amusa d'autant plus de l'aventure qu'on avait connu son long désespoir, ses regrets sans éclaircie, toutes ses pensées uniquement cueillies et nouées en bouquet pour une tombe. Aujourd'hui, c'est là qu'aboutissait ce deuil qu'on avait pu croire éternel.

Tous s'y étaient trompés, le pauvre veuf lui-même, qui avait été sans doute ensorcelé par une coquine. On la connaissait bien. C'était une ancienne danseuse du théâtre. On se la montrait au passage, en riant, en s'indignant un peu de son air de personne tranquille que démentaient, trouvait-on, son dandinement et sa chevelure jaune. On savait même où elle habitait, et que le veuf allait la voir tous les soirs. Encore un peu, on aurait dit les heures et son itinéraire...

Les bourgeoises curieuses, dans le vide des après-midi inoccupées, surveillaient son passage, assises à une croisée, l'épiant dans ces sortes de petits miroirs qu'on appelle des espions et qu'on aperçoit à toutes les demeures, fixes sur l'appui extérieur de la fenêtre. Glaces obliques où s'encadrent des profils équivoques de rues; pièges miroitants qui capturent, à leur insu, tout le manège des passants, leurs gestes, leurs sourires, la pensée d'une seule minute en leurs yeux--et répercute tout cela dans l'intérieur des maisons où quelqu'un guette.

Ainsi, grâce à la trahison des miroirs, on connut vite toutes les allées et venues de Hugues et chaque détail du quasi concubinage dans lequel il vivait maintenant avec Jane. L'illusion où il persistait, ses naïves précautions de ne l'aller voir qu'au soir tombant greffèrent d'une sorte de ridicule cette liaison qui avait offusqué d'abord, et l'indignation s'acheva dans des rires.

Hugues ne soupçonnait rien. Et il continua à sortir quand le jour décline, pour s'acheminer, en de volontaires détours, vers la toute proche banlieue.

Comme, à présent, elles lui furent moins douloureuses, ces promenades au crépuscule! Il traversait la ville, les ponts centenaires, les quais mortuaires au long desquels l'eau soupire. Les cloches, dans le soir, sonnaient chaque fois pour quelque obit du lendemain. Ah! ces cloches à toutes volées, mais si en allées-- semblait-il--et déjà si lointaines de lui, tintant comme en d'autres ciels...

Et le trop-plein des gouttières avait beau dégouliner, le tunnel des ponts suinter des larmes froides, les peupliers du bord de l'eau frémir comme la plainte d'une frêle source inconsolable, Hugues n'entendait plus cette douleur des choses; il ne voyait plus la ville rigide et comme emmaillotée dans les mille bandelettes de ses canaux.

La ville d'autrefois, cette Bruges-la-Morte, dont il semblait aussi le veuf, ne l'effleurait plus qu'à peine d'un glacis de mélancolie; et il marchait, consolé, à travers son silence, comme si Bruges aussi avait surgi de son tombeau et s'offrait telle qu'une ville neuve qui ressemblerait à l'ancienne.

Et tandis qu'il s'en allait chaque soir retrouver Jane, pas un éclair de remords; ni, une seule minute, le sentiment du parjure, du grand amour tombé dans la parodie, de la douleur quittée--pas même ce petit frisson qui court dans les moelles de la veuve, la première fois qu'en ses crêpes et ses cachemires elle agrafe une rose rouge.

VI

Hugues songeait: quel pouvoir indéfinissable que celui de la ressemblance!

Elle correspond aux deux besoins contradictoires de la nature humaine: l'habitude et la nouveauté. L'habitude qui est la loi, le rythme même de l'être. Hugues l'avait expérimenté avec une acuité qui décida de sa destinée sans remède. Pour avoir vécu dix ans auprès d'une femme toujours chère, il ne pouvait plus se désaccoutumer d'elle, continuait à s'occuper de l'absente et à chercher sa figure sur d'autres visages.

D'autre part, le goût de la nouveauté est non moins instinctif. L'homme se lasse à posséder le même bien. On ne jouit du bonheur, comme de la santé, que par contraste. Et l'amour aussi est dans l'intermittence de lui-même.

Or la ressemblance est précisément ce qui les concilie en nous, leur fait part égale, les joint en un point imprécis. La ressemblance est la ligne d'horizon de l'habitude et de la nouveauté.

En amour principalement, cette sorte de raffinement opère: charme d'une femme nouvelle arrivant qui ressemblerait à l'ancienne!

Hugues en jouissait avec un grandissant délice, lui que la solitude et la douleur avaient dès longtemps sensibilisé jusqu'à ces nuances d'âme. N'est-ce pas d'ailleurs par un sentiment inné des analogies désirables qu'il était venu vivre à Bruges dès son veuvage?

Il avait ce qu'on pourrait appeler «le sens de la ressemblance», un sens supplémentaire, frêle et souffreteux, qui rattachait par mille liens ténus les choses entre elles, apparentait les arbres par des fils de la Vierge, créait une télégraphie immatérielle entre son âme et les tours inconsolables.

C'est pour cela qu'il avait choisi Bruges, Bruges d'où la mer s'était retirée, comme un grand bonheur aussi.

C'avait été déjà un phénomène de ressemblance, et parce que sa pensée serait à l'unisson avec la plus grande des Villes Grises.

Mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l'air de la Toussaint! Ce gris comme fait avec le blanc des coiffes de religieuses et le noir des soutanes de prêtres, d'un passage incessant ici et contagieux. Mystère de ce gris, d'un demi-deuil éternel!

Car partout les façades, au long des rues, se nuancent à l'infini: les unes sont d'un badigeon vert pâle ou de briques fanées rejointoyées de blanc; mais, tout à côté, d'autres sont noires, fusains sévères, eaux-fortes brûlées dont les encres y remédient, compensent les tons voisins un peu clairs; et, de l'ensemble, c'est quand même du gris qui émane, flotte, se propage au fil des murs alignés comme des quais.

Le chant des cloches aussi s'imaginerait plutôt noir; or, ouaté, fondu dans l'espace, il arrive en une rumeur également grise qui traîne, ricoche, ondule sur l'eau des canaux.

Et cette eau elle-même, malgré tant de reflets: coins de ciel bleu, tuiles des toits, neige des cygnes voguant, verdure des peupliers du bord, s'unifie en chemins de silence incolores.

Il y a là, par un miracle du climat, une pénétration réciproque, on ne sait quelle chimie de l'atmosphère qui neutralise les couleurs trop vives, les ramène à une unité de songe, à un amalgame de somnolence plutôt grise.

C'est comme si la brume fréquente, la lumière voilée des ciels du Nord, le granit des quais, les pluies incessantes, le passage des cloches eussent influencé, par leur alliage, la couleur de l'air-- et aussi, en cette ville âgée, la cendre morte du temps, la poussière du sablier des années accumulant, sur tout, son oeuvre silencieuse.

Voilà pourquoi Hugues avait voulu se retirer là, pour sentir ses dernières énergies imperceptiblement et sûrement s'ensabler, s'enliser sous cette petite poussière d'éternité qui lui ferait aussi une âme grise, de la couleur de la ville!

Aujourd'hui ce sens de la ressemblance, par une diversion brusque et quasi miraculeuse, avait agi encore, mais d'une façon inverse. Comment, et par quelle manigance de la destinée, dans cette Bruges si lointaine de ses premiers souvenirs, avait surgi brusquement ce visage qui devait les ressusciter tous?

Quoi qu'il en fût du singulier hasard, Hugues s'abandonna désormais à l'enivrement de cette ressemblance de Jane avec la morte, comme jadis il s'exaltait à la ressemblance de lui-même avec la ville.

VII

Depuis les quelques mois déjà que Hugues avait rencontré Jane, rien encore n'avait altéré le mensonge où il revivait. Comme sa vie avait changé! Il n'était plus triste. Il n'avait plus cette impression de solitude dans un vide immense. Son amour d'autrefois qui semblait à jamais si loin et hors de l'atteinte, Jane le lui avait rendu; il le retrouvait et le voyait en elle, comme on voit, dans l'eau, la lune décalquée, toute pareille. Or, jusqu'ici, nulle ride, nul frisson sous un vent mauvais qui atténuât l'intégrité de ce reflet.