Part 8
Madame Bulteau, je l’en félicite, n’aime pas qu’on promène par la rue des plumes amaranthe, des jupons mousseux et des gants qui laissent voir les coudes; ses idées en matière de toilette sont tout autres, et comme je les tiens pour révélatrices du moi de cette personne transcendante, j’examine soigneusement sa parure, chaque fois que ma fortune la place sur ma route et contre sa roue. Malheureusement ces rencontres sont rares, rapides et difficultueuses. C’est une sortie de matinée théâtrale, plutôt bousculée; encore un voisinage de table aux «Réservoirs» où l’inspection soutenue serait impolie. Une fois pourtant, un point de Paris que je haïssais tout particulièrement et auquel, à cause de cela, j’ai pardonné, m’a rendu plus amplement ce service. C’est la fastidieuse et redoutable Porte-Maillot, qui impose à l’auto un arrêt rageur, dans la boue, souvent, dans la fétidité, toujours, dans la mendicité sans grandeur et sans grâce, d’une marmaille bohémienne assiégeant les portières avec des fleurs contaminées. Le chauffeur passe plus ou moins de temps à se mettre en règle et les instants s’emploient à pester. Le hasard fournit, un jour, aux miens, un meilleur exercice de distraction et d’étude. L’auto voisine, qui était citron, renfermait ou plutôt découvrait, gracieusement offert à mon télescope, en même temps qu’à mon microscope, le fuyant objet de mon étude. Tout de suite sa toilette me frappa. Un chaperon de paille blanche aux bords raisonnables, contourné de foulard oseille. J’en fus satisfait. Tout cela donnait raison à mes «hypothèses impertinentes». J’y retrouvais l’idée de _cornette_ et l’idée de _voile_, en même temps que le souvenir de la plante génératrice du potage-santé, à la fois saine et acidulée, me rappelait telles aigreurs que s’étaient attirées certaine «vieille dame aristocratique et bouffonne» et la grande veuve de Bayreuth.
Mais il y avait autre chose: le justaucorps; oui, celui-là, positivement, représentait l’armée, et bien que ce fût plutôt, si je me souviens bien, les Guides de Belgique, le rapport militaire me suffit. Imaginez un col à la Saxe et des parements auxquels manquait seulement un numéro, qui aurait pu être matricule, ou bien encore celui de l’auto _citron_. Or, ces revers étaient _canari_, et j’y relevai ce sens de l’équilibre, cette science des rapports qui caractérisent le style de la chroniqueuse. Et, pour la première fois, je sus gré à la station nauséeuse, au stage fuligineux, qui m’avait offert une nouvelle occasion de rendre justice à un confrère, non sans authentiquer ma perspicacité.
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La Comtesse Mathieu, qui professe de l’admiration pour cet auteur, a écrit (gentiment ou malignement, sait-on jamais?) en substance, du roman de Madame Bulteau: «Quel bonheur! Ces chroniques dont nous n’avions qu’une par semaine, en voilà dix, en voilà vingt, en voilà cent réunies!»--C’était juste. Ce roman, c’est une addition de chroniques; il y en a sur tout, sur l’amour, sur la musique, sur l’anarchie... les personnages se les dégoisent en longs colloques. C’est bien fait, nourri, assez solide, sans incorrection verbale, mais non plus, sans style, du moins qui se puisse reconnaître à autre chose qu’au ronron. Quand un tout petit peu de poésie apparaît, on est étonné, cela fait l’effet d’un ruban, d’une dentelle ou d’une fleur artificielle, sur un costume tailleur. Cela ne traîne pas trop, mais ne s’envole pas non plus; cela marche, _sermone pedestri_ et non sans _sesquipedalia verba_. On se demande quelquefois pourquoi ce n’est pas entraînant. La vraie raison, c’est que l’auteur n’_invite_ jamais, il _enjoint_ toujours; et le lecteur n’aime pas ça.
Cet auteur, il exprime, par une citation Shakspearienne ce qu’il admire le plus dans le roi Lear: l’_autorité_. Oh! que cette citation-là est partie du cœur! Mais l’autorité sans persuasion, c’est sec. Madame Bulteau a une façon de dire: «C’est entendu» qui entraîne à tiquer contre un raisonnement, qu’un peu plus de latitude aurait fait admettre, mais qui, présenté sans rémission, fait penser à ces marchands dont le geste enveloppe avec trop de hâte un objet que vous auriez choisi.
Quant aux _Pierres du Chemin_, elles ont fait le leur, dans le supplément du _Figaro_; leur _autorité_ a agi, dans un sens imprévu, et leur _persuasion_ qui, cette fois, ne fut pas absente, a persuadé ce qu’elles ne poursuivaient point. Ces persuasions sont de deux sortes. La première, c’est qu’il faut bien peser ses intitulés. Tel n’est pas, à mon avis, le cas du titre de ce _memorandum_. Et pas d’erreur possible, il ne s’agit pas là de pierres _précieuses_, du moins dans l’intention de l’écrivain, qui précise: «Aujourd’hui ce sont des cailloux ramassés sur les routes allemandes.» Mettons que ce soit des _cailloux du Rhin_. Il est vrai, je la vois venir, avec son goût de faire réagir contre son humilité apparente, elle veut se faire dire que ce sont des gemmes; car enfin, elle doit le savoir, des pierres ce n’est agréable à recevoir, ni par le nez, ni dans son jardin. Pourquoi pas plutôt: _les Fleurs du Chemin_? Cela peut s’offrir; c’est même d’ordinaire ce qu’on se fait un devoir de présenter. Parfaitement, mais à la condition de ne pas prétendre au titre de Lear de la Chronique; les Fleurs, ce serait la _persuasion_, les Pierres, c’est _l’autorité_.
L’autre preuve involontaire, faite par cette publication, est plus grave et peut ouvrir les yeux de plusieurs, de beaucoup, sur le danger de _l’anticipation_. Que cette leçon vous serve, pondeurs, détenteurs de petits cahiers qui, retrouvés après décès, feraient, sinon crier au miracle, du moins viendraient aimablement grossir le flot d’outre-tombe des menus mémoires pour servir aux historiettes d’un temps; ne lâchez pas la chose avant l’heure. L’importance du recul, la nécessité du _m’appar sulla tomba_ se font sentir pour ces déclics. L’accent funéraire confère aux paroles quelque chose d’achevé, qui change en oracles, le bavardage; qui sait même si, servis par une voix que l’on n’entendra plus, ces _sublimes légumes_, bouillis par Fœmina, et qui nous semblent imposer un peu trop d’écart entre l’adjectif et le substantif, ne nous paraîtraient pas, en un de ces réflexes chers à l’auteur des _Pierres du Chemin_, tendre à l’auteur du _Cœur Innombrable_, un de ces beaux tributs des potagers de Versailles, tels que Madame de Pompadour en offrait à la Reine.
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Madame Bulteau met, quelque part, en parallèle avec je ne sais plus quoi, les _Diaboliques_ de d’Aurevilly, et ce n’est pas à celles-ci qu’elle donne raison. Cela va de soi. En réalité, ce qu’elle vise, sans l’avouer, en infligeant ce mauvais point, ce sont les _Diaboliques Bleues_ et qui traitent comme elles le font, celles que le grand critique dénomme: «les Écrivailleuses endiablées.»
Toutes les femmes de lettres d’aujourd’hui sont ces _écrivailleuses_-là, quand elles ne sont pas des _écrivains_. Mais les unes comme les autres (je l’ai dit ailleurs, et je le répète) n’ont plus _rien à voir avec le bas-bleu_. En effet, ce qui distinguait ce dernier, c’était une science, souvent mal assimilée, mais toujours excessive, dont les premières se moquent comme de Colin-Tampon, et auxquelles les secondes préfèrent l’exercice de leur faculté créatrice.
Les deux seuls bas-bleus qui nous restent sont Madame Goyau et Madame Bulteau. Faisons-les, s’il se peut, se rencontrer, comme les géants cétacés dont l’espèce se raréfie, et que Michelet compare aux tours de Notre-Dame, quand ces baleines se retrouvent dans les solitudes boréales et se mettent debout pour se mesurer. Nos deux derniers _blue stocking_ échangeront leur _savoir_ unique,
«Comme un long sanglot tout chargé d’adieux.»
Et nous les écouterons disserter, discourir, pérorer, ratiociner, vaticiner, toutes deux disertes, assez spirituelles et assez braves pour préférer le reproche arbitraire de pédantisme à l’accusation fondée d’ignorance.
En attendant, gardons-les, sauvegardons-les, avec toute la piété nostalgique méritée par les survivants échantillons de races disparues, les vestiges d’espèces menacées dont, seuls, les moulages, dans les Muséums, apprendront, un jour, à la Postérité, quelles furent la stature et la physionomie de Celles qui citaient de mémoire Jean Second de la Haye, ou Ausone de Bordeaux, au lieu de tromper l’appétit de leur trop confiante clientèle, avec des versiculets flatulents, qui sont les beignets soufflés de la Littérature et les _Pets de Nonne_ de la Poésie.
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Jean de Bonnefon, déjà nommé, a tracé, de Madame Bulteau, dans la même _Corbeille des Roses_, un portrait fort bien venu, plutôt que très bienveillant.
Moi qui le suis, j’insiste sur ce point, je ne fais que citer: «Adonnée au journalisme, cette dame a retrouvé les formes perdues de l’ancienne chronique d’idées, sans renouveler les idées.--Elle signe tour à tour _Fœmina_ et _Jacques Vontade_; mais sous l’un et l’autre pseudonyme, elle fait naître cette pensée dans l’esprit du lecteur: «Je suis tombé sur un vieux journal.»--C’est toujours le bavardage de Madame de Girardin, diminué par une préoccupation de philosophie virile. Quand elle signe _Jacques Vontade_, Madame Bulteau ne donne pas l’illusion de la virilité littéraire. Elle est simplement»--_horresco referens!_--«une impuissance qui veut faire l’homme.»
«Madame Bulteau n’a, d’ailleurs, aucune prétention professionnelle.»--En êtes-vous bien sûr, Monsieur de Bonnefon?...--«Femme du monde parfaite, digne de profond respect par la tenue de sa maison et de sa vie, elle écrit pour échapper à l’ennui de la route. Elle écrit vite des chroniques qui descendent plus vite dans l’oubli et s’y enfoncent sous le poids des admirations amicales.»
Un peu oursonnes, aussi peut-être.
«C’est Nietzsche!» s’écriait, un jour, en parlant de la hautaine Bi-Mensuelle, une de ces admirations-là.
Un mauvais plaisant qui passait, rectifia désobligeamment: «Vous voulez dire: C’est _Nichts_.»
TABLE
Brelan de Dames 1 I.--Musées pour Rire 7 II.--Les Mirlitons Azurés 83 III.--La Shéhérazade de l’Encre Bleue 131
SAINT-AMAND (CHER).--IMPRIMERIE BUSSIÈRE.