Brelan des dames

Part 2

Chapter 23,755 wordsPublic domain

Et cependant, qu’est-ce que nous offre à voir, dans le genre, le Musée Saint-Saëns, à côté de ce qui nous est présenté par le Musée d’Auxerre?

Le moment est venu de mettre en valeur le rapprochement dont je parlais plus haut. J’ai dit que la Marquise de Blocqueville avait offert au grand musicien nombre de tambours de basque. Mais elle en avait gardé pour elle. C’est de ceux-là que je veux tambouriner, pour accompagner une cantate en son honneur.

Au demeurant et, d’une part, cette cantate, il y a longtemps que j’aspire à l’entonner; d’autre part, l’étendue, sinon la grandeur du sujet me fait hésiter. Sur le point d’écrire les quelques notes que j’ai consacrées à la Province, dans les _Altesses Sérénissimes_, je me sentais effrayé par la majesté d’un sujet épuisé par Balzac. Un sujet effleuré par d’Aurevilly ne me semble pas moins redoutable. C’est le cas. On connaît le brillant passage que l’auteur des _Diaboliques_ a consacré à la Marquise dans un chapitre de ses _Bas-Bleus_. Il est loin, toutefois, d’avoir épuisé la matière; et comme elle nous apparaît sous un autre aspect, et que nous comptons l’aborder à un autre point de vue, nous allons contenter notre envie.

Madame de Blocqueville était, on le sait, la seconde fille du Maréchal Davoust. Elle professait un culte pour son père. La chose n’a rien que de noble et de naturel. Néanmoins, la Dame était si avantageuse que je me permets de démêler un peu de snobisme filial, dans ce grand amour. Chaque fois qu’elle en trouve le joint, elle se nomme elle-même _la Fille du Lion_, et cette désignation léonine n’est évidemment pas sans chatouiller agréablement la crinière d’une lionne de cette importance.

Je crois bien qu’elle fut belle. Mal mariée, de bonne heure, à un homme sans naissance (et, probablement sans mérite, d’aucun genre, car, nulle part, il n’en est jamais soufflé mot, au cours d’un océan de bavardages)[1], Louise d’Eckmühl, se mit à voyager et à philosopher, notamment à travers l’Italie. De là au bas-bleuisme, il n’y avait pas loin; l’espace fut vite franchi, et, bien qu’elle s’en défende, quand on l’induit à en rougir, elle représenta un type transcendant de cette espèce en train de se perdre.

[1] J’ai dû en rabattre sur cette appréciation; l’homme était au moins bel homme, si j’en juge par un portrait de lui que le hasard me met sous les yeux, chez un antiquaire de province.

En ce temps-là, nos Dames ne s’étaient pas toutes mises à pondre sur papier, comme elles ont fait depuis; or, c’est de cette universalité que meurt le bas-bleuisme qui, précisément, figurait l’exception, parfois du don, et souvent de la culture, lesquels faisaient se détacher nettement un type de Philaminthe, sur le monotone fond ourdi par le peuple des épouses selon le vœu de Chrysale. Aujourd’hui les conjointes ne savent plus mettre les rabats dans le _Plutarque_, mais elles ne savent pas davantage le lire. Cependant, elles ont appris à irriguer d’encre leur foyer, le monde et la ville; et si leur production ne va pas plus loin, c’est que la tubulure fait défaut, qui ne demande qu’à serpenter par l’univers.

Madame de Blocqueville n’a pas connu de ces mesquines rivalités; elle fut la Dinah Piedefer de l’Épopée. Elle pondit. Que dis-je? Elle fit mieux, ou pis. La Nature, qui lui avait refusé la maternité naturelle, lui permit de procréer de petits ours, et même de gros, qu’elle lécha consciencieusement, et qui lui parurent «mignons, beaux, jolis et bien faits sur tous leurs compagnons», illusion où l’entretint la complicité d’une cour amicale, une courette.

Il serait trop long d’examiner, ici, le plus ou moins de valeur de ces œuvres transcendantes, pleurnicheuses et philosophâtres, qui me paraissent tenir de ce qui fut, un instant, le goût du jour, au temps de la jeunesse de l’auteur, le Vicomte d’Arlincourt et Monsieur de Custine.

Certes, l’Auteuresse avait lu Joseph de Maistre. D’Aurevilly le dit excellemment: «Madame de Blocqueville a fourré du jasmin dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_.» Mais elle avait aussi lu _Lélia_; elle déguise en Stenio et en Trenmor, des messieurs de sa coterie; et pour son compte, elle se drape en Lélia, mais de toute l’infinie variété de ces peignoirs, que l’Auteur des _Diaboliques_ nous énumère. Cette Lélia guerrière s’appelle Eltha-Lucifera, elle est duchesse, et tout du long des quatre tomes de la _Villa des Jasmins_, le grand œuvre, elle change de toilettes, et _rase_. Car c’est là le vrai nom de ce que fait Madame de Blocqueville. Si d’Aurevilly n’emploie pas ce terme c’est, je crois, qu’il n’était pas d’un usage courant, à l’époque de son article. Mais quand il accuse la Dame, de _blaguer_, tout le temps, je ne doute pas que ce ne soit _raser_ qu’il ait voulu dire.

Si le cours de notre petit Essai nous y induit, nous parlerons de la _Villa des Jasmins_; mais ce n’est pas ce qui nous attire. Ce que nous voulons étudier c’est le type falot de la grosse Madame qui, toute une longue existence, peut bien se prendre au sérieux, dans de telles proportions, sur de si minces données; qui bâtit son immortalité, et celle de tout ce qui l’entoure, sur les assises que nous allons examiner, et meurt sans s’être réveillée de l’illusion d’un rêve, à la fois puéril et grandiose, comique et douloureux, qui a fait jaboter sa vie.

Ce sera donc seulement au Musée d’Auxerre, aux objets qu’il contient, à son catalogue qui les décrit, et tout spécialement à certaine collection d’agendas, que nous demanderons de nous enseigner, de nous renseigner, de nous réjouir.

*

* *

La Marquise est morte en 1890, si je ne me trompe; mais, depuis bien une dizaine d’années, au moins, plus que préoccupée d’assurer le destin de ce qu’elle croyait être ses trésors, elle avait résolu de les léguer à la Ville d’Auxerre (lieu de naissance de son père); à cet effet, elle s’était assuré le consentement des autorités, avait fait disposer une salle du Musée, et commencé d’envoyer ce qu’elle lui destinait.

Je ne sais si l’inauguration en fut faite, de son vivant; je ne le crois pas. En tout cas, elle-même n’y est jamais venue. Elle se contenta d’en dresser le catalogue, mais ce, avec une assiduité, une anxiété, dont témoignent les carnets vibrants.

Ce défaut de l’œil du maître se fait sentir dans l’ordre, il semble assez incohérent, de la bibliothèque. Le libraire Quantin avait accepté le titre de conservateur de ce singulier Musée; mais, je suppose, par condescendance, et ne dut pas y prendre beaucoup d’intérêt. Le Conservateur actuel est âgé et semble plus jaloux de ses droits, plus inquiet des indiscrétions, que désireux d’aider les recherches.

Et cependant le devoir de sa charge n’est pas douteux: accomplir la volonté de la défunte. Or, cette volonté n’est, elle-même, pas douteuse, elle se formule au cours des petits cahiers, qui se représentent l’intérêt de leur découverte pour «les chercheurs de l’avenir».

Il ne s’agit donc pas d’en marchander la lecture à ceux qu’elle peut intéresser. L’accès hebdomadaire, un nombre d’heures fort restreint, rend déjà la chose assez difficile. Un jour viendra, sans doute, où cette charge sera confiée à un homme jeune et mieux en accord avec sa mission, qui sera de débrouiller ce fatras, afin de faciliter la besogne aux «chercheurs» évoqués et invoqués par la donataire.

Chacun des agendas contient une année. Le catalogue fut imprimé en 1882. Le griffonnage ayant continué jusqu’en 1889, cela fait donc sept années à y ajouter. Si je démêle bien, dans le dit catalogue les indications ayant trait à ces cahiers, qu’il ne faut pas confondre avec d’autres gribouillages, l’interminable série commence en 1847 (pour ne finir, je l’ai dit, que l’an 1889). Ce qui devrait porter à quarante-deux le nombre des cahiers. Cependant, à en croire le même index, deux années manqueraient, 78 et 79. Cela me semble peu probable. Elles se retrouveront. Les chercheurs peuvent donc compter sur quarante-deux années de radotage, comme les fonds de bibliothèque en offrent peu d’exemples.

Celui-ci donne à réfléchir pour les mères qui mettent imprudemment entre les mains de leurs fillettes, des volumes tels que le _Journal de Marguerite_ de Mademoiselle Monniot, pour lequel je voyais, quand j’étais enfant, se passionner mes petites aînées. C’est un grand danger de laisser croire, à une jeune demoiselle, qu’elle peut déposer de l’écriture au seuil et au bas de chacun des jours de l’année. La terrible fournée des Eugénie de Guérin de raccroc, que nous subissons, pourrait bien ne pas avoir d’autre origine. On commence par barbouiller le quantième, la correction des épreuves n’est pas loin. Adieu la broderie qui était si belle! Le premier _vers_ se fait sans qu’on y pense!

*

* *

Quant à l’ensemble du dit, du soi-disant Musée, il est à peu près aussi bien aménagé que le permettent les pauvres choses qui le constituent.

C’est, au second étage de l’édifice, une salle un peu basse, pour sa longueur (une dizaine de mètres environ) éclairée, si je ne me trompe, par sept grandes fenêtres voilées de stores, à l’exception de celle du fond, pourvue d’un vilain vitrail, qui _ornait_ la salle à manger de la patronne, au Quai Malaquais. Sur la frise du plafond peint, s’inscrivent circulairement les noms des batailles de Davoust, dont le buste et la statue figurent dans la pièce, mais avec assez peu de précision pour que l’on se demande, en y pénétrant, si elle est consacrée à l’éloge du guerrier, ou à la gloire du Cap Frehel et de son phare, dont le modèle, bien qu’en miniature, est encore assez grand pour prendre toute l’attention, et jeter bas le reste du décor.

Je suis loin de mettre en doute les sentiments filiaux professés par la défunte; mais il ne me semble pas davantage douteux qu’elle en ait joué pour placer son ours et solenniser toute sa défroque.

Afin de pouvoir passer celle-ci en revue avec la familiarité qui convient, mettons à part les insignes du guerrier, et quelques-uns de ses objets de souvenir, lesquels seraient bien mieux à leur place au Musée de l’Armée. On peut aussi faire exception pour une ou deux jolies miniatures de famille.

Cependant, un objet domine tout cela, un chef-d’œuvre, peut-être le chef-d’œuvre de Ricard, un admirable portrait de la Marquise.

Je ne pense pas que celle-ci, qui n’avait aucun goût, l’ait apprécié; elle appelle à son aide pour le trouver et prouver beau. Et ce grand renfort, excusez du peu, n’est rien moins que le grand Dominique. Nous lisons, en effet, à la page 29 du _Catalogue de la Salle d’Eckmühl_: «Mon portrait de grandeur naturelle, avec les mains, peint par Gustave Ricard. Le costume,--sauf le léger voile noir voulu par Ricard, en souvenir de la Joconde,--rappelle le costume du beau portrait de la Duchesse de Buckingham, par Van Dyck, aujourd’hui au Musée d’Amsterdam. Robe de velours noir, guipures blanches et nœuds bleus. Monsieur Ingres nous a dit, un jour, «que celui qui avait fait ce portrait était certainement _un peintre_.»

Or, par l’effet d’une de ces surprises de destinées, que les spiritualistes peuvent considérer comme une forme d’épreuves des âmes, dans l’Au Delà, ce magnifique portrait, grâce au despotisme de la Marquise, devenue dans la mort sa propre geôlière et sa tourmenteuse implacable, est voué à ne jamais sortir du cabinet Auxerrois, auquel le condamne son modèle.

L’Exposition de Ricard, jamais accomplie depuis sa mort, et d’autant plus impatiemment attendue, sera faite, on le devine, avec quel noble éclat. Mais l’exercice maladroit d’une volonté enfantine et terriblement étroite, en exclura certainement l’une des meilleures œuvres du peintre.

Ceci dit, essayons de donner une idée de ce qui constitue l’intérêt de cette surprenante collection et du catalogue qui la décrit avec tant d’amour. Un intérêt évidemment un peu différent de celui que lui souhaitait la donatrice. Mais ces maldonnes sont assez fréquentes:

«_Un grand comique_ nous est né!» me disait, un jour, une femme d’esprit, parlant d’une dame qui venait de publier un roman, lequel lui devait, à ses yeux, faire prendre place au nombre des _grands lyriques_.

On prend la place qu’on peut.

C’est le cas de la Marquise de Blocqueville. Nombre de fois, au cours de ses incontinents agendas, elle nous entretient de ce factum qu’elle appelle: _ce terrible catalogue qui tourmente ma vie_. Il la fait s’écrier avec angoisse, à l’occasion d’une maladie qui la met en danger, avant la conclusion de ce document: pas encore, mon Dieu, _seulement le catalogue_!--Enfin, l’_œuvre_ est finie; elle l’envoie à l’impression (jour mémorable!) le 27 février 1882, après en avoir pris quatre copies.

Et, quand il est sorti des presses, un correspondant le proclame: «unique en son genre».

C’est que la Marquise fut, on peut le dire, victime des correspondants et des visiteurs familiers, sinon intimes. La lecture des agendas le prouve plus que surabondamment.

Des deux parts, le malentendu était inévitable. Elle était sédentaire. Comme un homme d’esprit que nous avons cité, elle aurait pu dire: «J’ai le besoin du repos et le goût du mouvement.» Ou, plutôt, ce n’est pas tout à fait cela. Ce qu’elle aurait dû formuler, pour dire le vrai, c’est: «J’ai le besoin du bruit et le goût du repos.» Il fallut donner satisfaction à cette double tendance. Pour cela, elle fit toilette, et attendit. On vint. Elle joua l’aimable, rien que pour ne pas être seule et, surtout, ceci est plus spécieux, pour pouvoir se plaindre d’être débordée.

Quant à ses invités, c’était tentant, pour des gens qui ont l’amour des visites, cette belle dame toujours costumée, sans cesse assise, presque trônante, qu’on savait trouver chez elle, indéfiniment, loquace et diserte. On était venu, on revint. On y prit goût, elle aussi; et, d’un côté, comme de l’autre, on tint cela pour de l’amitié. Peut-être y en eut-il; mais, je le crains, pas beaucoup; en tout cas, pas de bien forte. Rien que de cette égoïste habitude, pour des désœuvrés, de monter un étage et de se répandre. Et comme il fallait bien payer d’un écot, l’hospitalité souriante et ouverte, on gratta la Dame où elle se démangeait, à savoir en son amour-propre. A ce jeu elle devint insatiable. Tout lui était bon qui la flattait. Notez que je ne dis pas: qui la flagornait. Non, ce ne fut pas le cas. Les personnes qu’elle voyait constamment, et dont quelques-unes étaient aimables, n’étant pas toutes supérieures, s’illusionnèrent sur la valeur de leur hôtesse et Égérie, et y allèrent bon jeu bon argent de leur encens et de leurs offrandes.

En ce qui concerne ces dernières, elle ne se montrait pas difficile, préférant la quantité à la qualité. Au reste, celle-ci se déguisait peut-être à ses yeux; au moins s’amplifiait de cet augment que conférait, pour elle, au moindre grain de mil, l’idée qu’il lui était destiné. En somme, elle représenta parfaitement la _tenui popano corruptus Osiris_ de l’antiquité, la divinité qu’on se gagne par une friandise. Et cette friandise, c’était moins la babiole, que la sauce qui l’accompagnait de compliments et de fariboles.

On sait que le mangeur de haschisch est mis, par sa drogue, dans un tel état d’illusion, que le moindre bruit lui paraît un chant. La drogue de la Marquise fut sa vanité, qui lui fit perpétuellement prendre, avec bonheur, des vessies pour des lanternes.

Il est entendu que les amis n’aiment pas à donner. Mais quand on vit qu’elle se contentait de si peu, on marcha; pas dans les grands prix. Comme on le verra, quelques-uns abusèrent.

Il se trouva bien aussi, parmi cette acclimatation de familiers, quelques renards, pour vouloir goûter au fromage de cette bavarde corvine. Mais le fromage n’était pas gros. On sait au juste ce qu’il représentait. Le chiffre en est porté, dans la marge d’un des agendas: «revenu annuel 45.986 francs 94 centimes.» Il n’y a pas grand’chose à faire, pour les renards, quand le «phénix des hôtes de ces bois» connaît, à ce point, le compte des centimes et le prix du beurre.

La maligne écrit elle-même, plaisamment, un jour d’étrennes: «Charles Buet voudrait célébrer mon être en lettres de diamant, tracées sur une table d’émeraude. Cela réclamait plus que les cinquante francs envoyés le matin.»

*

* *

Ces offrandes, nous les retrouverons toutes; elles sont là, pavant l’enfer de la Salle d’Eckmühl, de leurs bonnes intentions problématiques. Nous les rencontrerons au cours de la visite que nous allons y faire et qu’il sied de ne plus différer. Autant que possible, je m’abstiendrai de tout commentaire, afin de laisser parler d’eux-mêmes les objets et leur description, me bornant à ce qui me semblera nécessaire pour souligner ou renforcer le spectacle et la gloire.

Tout au plus, avant de l’entreprendre, ce pèlerinage passionné, me semble-t-il désirable d’attirer l’attention du lecteur sur le tour particulier de la phrase de Madame de Blocqueville (dirai-je: le ronron de cette grosse chatte?) qui, dans la description de son catalogue, non moins que dans les notations de son agenda, rapproche, avec une imperturbable sérénité et un sourire déconcertant, les éléments les plus disparates et les sentiments les plus divers. De bonne heure on a dû dire à la malheureuse qu’elle avait du tour, qu’elle excellait à trousser le billet. C’en fut fait, elle était perdue, au moins pour la tapisserie.

EXTRAITS DU CATALOGUE DE LA SALLE D’ECKMÜHL

Encrier de Jacob... un monstre à gueule béante reçoit l’encre, ses oreilles servent de porte-plume.

Guéridon de forme ronde _(pléonasme)_. C’est devant cette table que, tous les 14 octobre, le Général de Trobriand nous racontait la bataille d’Auerstaëdt.

Tabouret d’acajou, appelé _X_, de forme à peu près grecque. Étant sans dossier, c’était le meuble où l’on devait, jeune fille, se tenir assise.

Chaise sculptée par Grohé, lors de mon mariage. Elle fut alors dorée et peinte par le Capitaine Ernest de Cissey.

Une autre chaise. Le cuir noir qui la recouvrait, tombait en lambeaux; je l’ai remplacé par une bande de tapisserie, fort belle, relevée de peluche rouge.

Deux corps de bibliothèque, ornés de perroquets, d’oiseaux d’eau, de plantes, _à la façon chinoise_... laqués d’un ton jaune d’ocre, relevé de rouge antique. Il y a aussi des niches du plus élégant dessin _persan_. Au-dessous de la corniche, j’ai voulu de grandes branches folles de jasmin, ce cher amoureux de la lumière. Les deux niches intérieures sont occupées par d’admirables vases... rapportés _de l’Inde_, par mon frère qui les tenait du gouverneur _anglais_[2].

[2] Ailleurs: «Ils n’ont pas leurs pareils en France.» En réalité, ce sont d’assez jolis vases. Voilà tout. Encore la blague. Au reste, l’un d’eux est endommagé.

J’ai voulu leur faire un écrin digne d’eux. Deux œufs d’autruche ornés de perles, à la façon _africaine_, donnés à ma mère, et reçus d’elle, pendent au-dessus des vases.--Dans les deux niches extérieures, terminant à pan coupé la bibliothèque, un nègre et une négresse, rapportés de _Venise_, d’un travail très fin, soutiennent un flambeau. Une petite lanterne chinoise, ornée de plaques d’émail, et de glands à beaux verres peints, pend au-dessus de chaque statuette.

Ces bibliothèques, d’un prix considérable, sont aussi originales que charmantes.

Essayez seulement, si vous vivez encore, si le noir veut bien nous prêter son flambeau ou, l’Empire du Milieu, sa petite lanterne, de vous représenter ce que peut donner ce _chinois_ compliqué d’_antique_, de _persan_, d’_indien_, d’_anglais_, d’_africain_, de _nègre_ et de _vénitien_, sans oublier le _jasmin_, et vous deviendrez aussi fou que les branches de ce cher amoureux de la lumière.

Deux meubles en marqueterie... copiés sur des meubles du Roi Louis XIV.

N’oublions pas que, parlant de la Dame et de ses Soirées, d’Aurevilly lâche le mot _blaguer_ et ajoute: «Tout du long de son livre, la Marquise ne fait que cette vilaine chose-là.»

Suite des «blagues»:

Deux armoires copiées sur des meubles de Madame de Maintenon, sauf en quelques variantes par moi désirées.--La seconde garde dans sa corniche les boutons de gilet du Maréchal et les chiffres de la Duchesse Arya-Eltha-Lucifera.

Ne manquez pas de reconnaître Adélaïde Louise d’Eckmühl, l’héroïne déguisée de la villa; son noble père, avec ses boutons de gilet; elle, avec ses boutons de jasmin.

Une table à dessin... J’ai peint là un manuscrit sur parchemin et beaucoup d’autres choses.

Elle peignait aussi.

Deux petites chaises (modèle étrusque) couvertes d’étoffe persane... et terminées, l’une par deux oies en bronze chinois servant de brûle-parfum, et posées sur les montants du dossier, l’autre, par une chimère et un personnage accroupi...

Un élégant flambeau en bronze chinois... représente un ibis, _un prêtre ou une sorcière_: don du Commandant de Coatpont.

Premier obus envoyé par l’armée de Versailles, sur le Palais des Beaux-Arts. Il a passé à quelques lignes au-dessus de ma tête, pour aller éclater dans mon appartement, le 25 mai 1871.--J’ai fait monter l’obus _qui a rasé mon front_, sur un petit bastion de pierre; et on a peint, dans le creux, l’ancien Palais Mazarin.

Charmante statuette de bronze, œuvre de Monsieur Mouton... résumant une boutade de la Duchesse Eltha. L’homme à tête de porc, à cornes de taureau, à corps et à jambes d’autruche, à longue queue de renard et à mains de singe, sculpté par Monsieur Mouton est tout à fait amusant. D’un air mélancolique, ce jeune homme, fait d’un métal argenté, se tient debout sur un socle de porphyre rouge, gravé de cette légende: L’homme d’après la Marquise de Blocqueville. Exemplaire unique.

_Boriko_... avec ses paniers arabes, de Barye, je crois. C’est le portrait vivant des chers petits ânes qu’on rencontre, à chaque pas, en Afrique.

Portrait de la jolie Marquise du Luc... Pendant les combats de la Commune, une balle est venue piquer ce tableau, placé au-dessus du canapé où je m’étais réfugiée; j’ai fait placer cette balle, avec une inscription, dans le bas du portrait.

Buste ancien[3], de grandeur héroïque... _On le trouve plus beau que celui du Louvre._

[3] D’un Médicis.

Joli petit melon chinois, en faïence de plusieurs verts, acheté par moi dans le singulier village hollandais de Brooke, afin d’être très convaincue, si je le retrouvais en autre lieu, que, pour la seconde fois, ce n’était pas en rêve que j’avais visité ce pays joujou.

Voici maintenant la collection de cachets. Le Musée Saint-Saëns a la sienne, Auxerre ne pouvait faire moins.

Voici le dernier que j’aie fait faire. Sur le socle doré, d’un éléphant argenté, est gravé _le refrain_ d’une vieille chanson française: «J’ai dans l’âme une fleur que nul n’a pu cueillir.»

Sauf votre respect, Madame la Marquise, la vieille chanson française n’est rien moins qu’une poésie de Victor Hugo, et des plus célèbres, dont le premier vers est celui-ci:

Puisque j’ai mis ma lèvre à ta coupe encore pleine.

Celui que vous citez n’est pas exact. Il faut _ne peut_ au lieu de _n’a pu_.

Champignon de bois sculpté, monté en argent et gravé, en souvenir d’une parole de l’Écriture, d’un _élégant chameau_ et de Memento.

Cachet de cristal, à lien d’argent, gravé en arabe du nom de Louise.

Au Musée de Dieppe, nous avons le cachet avec le nom de Saint-Saëns, en caractères chinois.

Joli paon de cornaline... J’ai fait graver sur ce bijou la devise du cachet personnel et de jeunesse du pauvre Empereur Maximilien: _Kallibiotik_, mot de la vieille langue des Bohèmes, qui signifie: par tous les moyens honnêtes, rendre la vie agréable.