Part 6
Le lundi unziesme jour d'Octobre nous arrivasmes audict hable saincte Croix ou estoient noz navires, & trouvasmes que les maistres & mariniers qui estoient demourez, avoient faict ung fort davant lesdictes navires, tout cloz de grosses pieces de boys, plantez debout joignans les unes & autres: & tout à lentour garny d'artillerie, & bien en ordre pour soy deffendre contre toute la puissance du pais. Et tout incontinent que le seigneur du pais fut adverty de nostre venue, veint le lendemain douziesme jour dudict moys, accompaigne de Taignoagny, Dom agaya & plusieurs autres: lesquelz feirent une merveilleuse feste à nostre cappitaine, faignans avoir grand joye de nostre venue: lequel leur feist assez bon racueil, toutes foys qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Ledict Donnacona pria nostre cappitaine de aller le lendemain veoir [Page 29] Canada, Ce que luy promist le dict cappitaine. Et le lendemain, 13e jour du dict moys, ledict cappitaine avecques ses gentilz hommes accompaigne de cinquante compaignons bien en ordre, allerent veoir ledict Donnacona & son peuple, qui est distant dou estoient lesdictes navires d'une lieue: & se nomme leur demourance Stadacone, Et nous arrivez audict lieu, vindrent les habitans au devant de nous loing de leurs maisons d'ung gect de pierre ou mieulx. Et la se rengerent, & assirent à leur mode, & facon de faire: les hommes d'une part, & les femmes de l'autre debout chantant & dansant sans cesse, Et apres qu'ilz s'entre furent saluez & faict chere les ungs aux aultres, ledict cappitaine donna aux hommes des cousteaulx & autres choses de peu de valleur, & feist passer toutes les femmes & filles par devant luy, & leur donna à chascun une bague d'estain, dequoy remercierent le dict cappitaine, lequel fut par ledict Donnacona & Taignoagny mené veoir leurs maisons, les quelles estoient bien estaurez de vivres selon leur sorte, pour passer leur yves, & nous fut par ledict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'homme, estandues sur du boys, comme paulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dist que c'estoient des Trudamans devers le Su, que leur menoient continuellement la guerre, & fut dict qu'il y a eu deux ans passez que les dictz Trudamans les vindrent assaillir jusques dedans ledict fleuve, à une ysle qui est le travers du Saguenay, ou ilz estoient a passer la nuict tendans aller à Honguedo leur mener la guerre, avec environ deux cens personnes tant hommes femmes qu'enfans. Lesquelz furent surprins en dormant dedans ung fort, qu'ilz avoient faict, ou misrent lesdictz Trudamans le feu tout à l'entour & comme ilz sortoient les tuerent tous reservé cinq qui eschapperent. De laquelle destrousse se plaignoient encores fort, nous monstrant qu'ilz en auroient vengeance. Apres lesquelles choses, nous reterasmes à noz navires.
_De la facon de vivre du peuple de la dicte terre, & de certaines conditions creance & facon de faire qu'ilz ont_.
Cedict peuple n'a aucune creance de Dieu, car ilz croient a ung qu'ilz appellent Cudragny, & disent qu'ilz parlent souvent à eulx & leur dict le temps qu'il doibt faire. Ilz disent aussi quand il se [Page 30] courouce à eulx, qu'il leur gecte de la terre aux yeulx. Ilz croyent aussi quand ilz tespassent, qu'ilz vont es estoilles, puis viennent baissans en lorrizon comme les dictes estoilles. Et s'envont en beaulx champs, vers plains de beaulx arbres, fleurs & fruictz sumptueux. Apres qu'ilz nous eurent donné le tout a entendre, nous leur avons remonstré leur erreur, & dict que leur Cudragny est ung mauvais esperit, qui les abuse & dict qu'il n'est que ung Dieu, qui est au ciel, lequel nous donne toutes choses necessaires, & est createur de toutes choses & que cestuy debvons croire seulement, & qu'il fault estre baptisez, ou aller en enfer, & leur feust remonstré plusieurs aultres choses de nostre foy. Ce que facilement ilz ont creu, & appellé leur Cudragny, Agouionda, tellement que plusieurs fois ont prié nostre cappitaine les faire baptiser, & y sont venuz ledict seigneur Taignoagny, Dom agaya, & tout le peuple de leur ville pour le cuyder estre: mais par ce que ne scavions leur intention & couraige, & qu'il n'y avoit qui leur remonstrant la foy pour lors, feust prins excuse vers eulx. Et dict à Taignoagny & Dom agaya, qu'ilz leur feissent entendre que retourneryons ung aultre voyage, & apporterions des prestres & du cresme, leur donnant a entendre pour excuse, que lon ne peult baptiser sans ledict cresme, Ce qui croient, par ce que plusieurs enfans ont veu baptiser en Bretaigne. Et de la promesse que leur fust faicte de retourner furent tresjoyeulx.
Cedict peuple vit en communaulté de biens assez de la sorte des Brisilans, & sont vestus de peaulx de bestes sauvaiges, & assez povrement. L'yver ilz sont chaulsez de chausses & soulliez qu'ilz fond de peaulx: & l'esté vont nudz piedz. Ilz gardent l'ordre de mariage, fors qu'ilz prennent deux ou trois femmes, & depuis que leur mary est mort jamais ne se remarient, ains font le dueil de la dicte mort toute leur vie, & se taignent le visaige de charbon pellé, & de gresse espez comme l'espesseur du doz d'ung cousteau, & a cela congnoist on que elles sont veuves.
Ilz ont une aultre coustume fort mauvaise de leurs filles, car depuis qu'elles sont d'aage d'aller à l'homme, elles sont toutes mises en une maison de bordeau, habandonnées à tout le monde qui en veult, jusques à ce que elles ayent trouvé leur party. Et tout ce avons veu par experience, car nous avons veu les maisons plaines des dictes filles, comme est une eschole de garsons en France. Et d'avantaige le hazard selon leur mode tient esdictes maisons ou ilz jouent tout ce qu'ilz ont jusques à la couverture de leur nature. [Page 31]
Ilz ne font point de grand travail, & labourent leur terre avec petis boys, comme de la grandeur d'une demye espée, ou ilz font leur bled, qu'ilz appellent Osizy. Lequel est gros comme poix, & de ce mesme en croist assez au bresil. Pareillement ilz on grand quantité de gros melons, concombres, & courges, poix, & febves, & de toutes couleurs, non de la sorte des nostres. Ilz ont aussi une herbe de quoy ilz font grand amastz l'esté durand pour l'yver. Laquelle ilz estiment fort & en usent les homes seulement en facon que ensuit. Ilz la font seicher au soleil, & la portent à leur col en une petite peau de beste en lieu de sac, avec ung cornet de pierre ou de boys: puis à toute heure font pouldre de ladicte herbe, & la mettent en l'ung des boutz dudict cornet, puis mettent un charbon de feu dessus, & sussent par l'autre bout, tant qu'ilz s'emplent le corps de fumée, tellement qu'elle leur sort par la bouche, & par les nazilles, comme par ung tuyau et chauldement, & ne vont jamais sans avoir lesdictes choses. Nous avons esprouvé ladicte fumée, apres laquelle avoir mis dedans nostre bouche, semble y avoir mis de la pouldre de poyvre tant est chaulde. Les femmes dudict pays travaillent sans comparaison plus que les hommes, tant à la pescherie de quoy font grand faict, qu'au labeur & aultres choses Et sont tant hommes femmes qu'enfans plus durs que bestes au froid. Car de la plus grand froidure que ayons veu, laquelle estoit merveilleuse & aspre venoient par dessus les glaces & neiges tous les jours à noz navires, la pluspart d'eulx tous nudz, qui est chose fort a croire qui ne la veu. Ilz prennent durand lesdictes glaces & neiges, grand quantité de bestes sauvaiges comme dains, cerfz, hours, lievres, martres, regnardz & aultres. Ilz mengent leur chair toute creue, apres avoir esté seichée à la fumée, & pareillement leur poisson. A ce que nous avons veu & peu entendre de cedit peuple, me semble qu'il seroit aisé à dompter. Dieu par sa saincte miséricorde y vueille mettre son regard. Amen.
_De la grandeur & parfondeur dudict fleuve, & des bestes, oyseaulx, poissons, & aultres choses que y avons veu, & la situation des lieux_.
Ledict fleuve commence passé l'isle d'assumption le travers des haultes montaignes de Honguedo & des sept ysles. Et y a de distance en [Page 32] traverse environ trente cinq ou quarante lieues, & y a au parmy plus de deux cens brasses de parfond le plus seur a naviguer est du costé devers le Su & devers le Nort, scavoir es dictes sept ysles y a d'ung costé & d'aultre environ sept lieues loing desdictes ysles deux grosses rivieres qui descendent des montz de Saguegnay, lesquelles font plusieurs barcqs à la mer fort dangereux. A l'entrée desdictes rivieres avons veu plusieurs ballaynes & chevaulz de mer.
Le travers desdictes sept ysles, y a une petite riviere qui va trois ou quatre lieues à la terre par dessus des marestz: en laquelle y a ung merveilleux nombre de tous oyseaulx de riviere: depuis le commencement dudict fleuve jusques à Hochelaga, y a trois cens lieues & plus, & est le commencement d'icelluy à la riviere qui vient du Saguenay: laquelle fort dentre haultes montaignes, & entre dedans ledict fleuve au par avant que arrive à la province de Canada, de la bande devers le Nort, Et est icelle riviere fort parfonde, estroicte, & fort dangereuse a naviguer.
Apres ladicte riviere est la province de Canada, ou il y a plusieurs peuples par villages non cloz. Il y a aussi es environs dudict Canada dedans le dict fleuve plusieurs ysles tant grandes que petites, & entre autres en y a une qui contient plus de dix lieues de long: laquelle est plaine de beaulx arbres & haultz. Et aussi en icelle y a force vignes. Il y a passaige des deux costez d'icelle. Le meilleur & plus seur est du costé devers le Su. Et au bort d'icelle ysle vers l'Onaist, y a ung affoug d'eaues, lequel est fort beau & delectable pour mettre navires, ou il y a ung destroict dudict fleuve fort courant & parfond: mais il n'a de long que environ ung tiers de lieue: le travers duquel y a une terre double de bonne haulteur toute labourée, aussi bonne terre comme jamais homme veist & la est la ville & demourance de Donnacona, & de noz deux hommes qui avoient esté prins le premier voyage, laquelle demourance se nomme Stadacone, & auparavant que arriver audict lieu, y a quatre peuples de demourance, scavoir Araste, Starnatau, Tailla, qui est sur une montaigne, & Scitadin, puis le dict lieu de Stadacone, soubz laquelle haulte terre vers le Nort est la riviere & hable de saincte croix auquel lieu avons esté depuis le 15e jour de Septembre, jusques au 6e jour de May. 1536. Auquel lieu les navires demeurent a sec, comme cy devant est dict passé ledict lieu & la demourance & peuple de Tequenondahi, qui est sur une montaigne & la ville de Hochelay, Lequel Hochelay est ung plain pays. [Page 33]
Toute la terre des deux costez dudict fleuve jusques à Hochelaga & oultre, est aussi belle terre & unye que jamais homme regarda. Il y a aucunes montaignes assez loing dudict fleuve que on veoit par sus lesdictes terres, desquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dedans ledict fleuve. Toute ceste dicte terre est couverte & plaine de boys de plusieurs sortes & force vignes, excepté à lentour des peuples, laquelle ilz on desertée pour faire leur demourance & labour. Il y a grand nombre de cerfz, dains, hours, & aultres bestes. Il y a force liepvres, connins, martres, regnardz, loueres, byevres, escureux, ratz, Lesquelz sont gros à merveilles, & aultres sauvaigiens. Ilz s'acoustrent des peaulx des bestes, par ce qu'ilz n'ont nulz accoustremens. Il y a aussi grand nombre d'oyseaulx, scavoir grues, signes, oltardes, oyes sauvages, blanches, & grises, cannes, cannardz, merles, mauvis, teurtres, ramiers, chardonneaulx, turnis, serins, linotes, roussignolz, passes solitaires et autres oyseaulx comme en France. Aussi comme par cy devant es chapitres precedentz est faicte mention, ledict fleuve est le plus habondant de poissons & de toutes sortes qu'il soit memoire avoir jamais veu ny ouy: car depuis le commencement jusques à la fin y trouverrez selon les saisons la pluspart des sortes & espesses de poissons de la mer & eaue doulce, vous trouverez jusques audict Canada force ballaynes, marsouyns, chevaulx de mer, adhothuys qui est une sorte de poisson duquel jamais n'avyons veu ny ouy parler. Ilz sont gros comme marsouyns, blancs comme neigne, & ont le corps & la teste comme lepvriers, lesquelz se tiennent entre la mer & l'eaue doulce qui commence entre la riviere du Saguenay & Canada.
_Chapitre d'aucuns enseignemens que ceulx du pays nous ont donnez depuis estre revenuz de Hochelaga_.
Depuis estre revenuz de Hochelaga avec le gallyon, & les barques, avons conversé allé & venu avec les peuples plus prochains de noz navires en doulceur & amityé, fors que parfors avyons quelques differendz avec aucuns mauvais garsons, dont les aultres estoient fort marris & couroucez, & avons entendu par le seigneur Donnacona & aultres, que la riviere devant dicte est nommée la riviere du Saguenay, & va jusques audict Saguenay, qui est plus loing du commencement de plus [Page 34] d'une lieue de chemin ver l'Onaist, Noronaist, & que passe huict ou neuf journées, elle n'est plus parfonde que par basteaulx: mais que le droict & bon chemin dudict Saguenay est par le fleuve jusques à Hochelaga, a une riviere qui descend dudict Saguenay, & entre audict fleuve, & que de la sont une lieue a y aller, & nous on faict entendre que les gens sont vestuz & habillez comme nous, & de draps, & qu'il y a force villes & peuples, & bonnes gens & qu'ilz ont grand quantité d'or & cuyvre rouge, & que le tout de la terre depuis ladicte premiere riviere jusques à Hochelaga & Saguenay, est une ysle, laquelle est circuite & environnée dudict fleuve, & de rivieres. Et que passé ledict Saguenay va ladicte riviere entrent en deux ou trois grandz lacz d'eaue, puis que on trouve une mer doulce, de laquelle n'est mention avoir veu le bout, a ce qu'ilz ont oy par ceux du Saguenay: car il nous ont dict ny avoir esté, oultre nous ont donné a entendre que au lieu ou nous avions laissé nostre gallyon quand feusmes a Hochelaga, y a une riviere qui va vers le Suronaist, ou semblablement sont une lune a aller jusques a une terre où il y a jamais glaces, ny neiges, mais que en ceste dicte terre y a guerres continuelles les ungs avec les aultres. Et que en icelle terre y a oranges, almandes, noix, pommes & aultres sortes de fruictz & en grand habondance. Et nous ont dict les hommes & femmes d'icelle terre estre vestuz & accoustrez de peaulx comme eulx. Apres leur avoir demandé s'il y avoit de l'or & cuyvre, nous ont dict que non. L'estime à leur dire ledict lieu estre vers la floride, à ce qu'ilz monstrent par leurs signes & marches.
_D'une grosse maladie qui a esté au peuple de Stadacone, de laquelle pour les avoir frequentez en avons esté imbouez, tellement qu'il es mort de noz gens jusques au nombre de vingt cinq_.
Au moys de Decembre feusmes advertis que la mortalité s'estoit mise au peuple de Stadacone, tellement que ja en estoient mors par leur confession plus de cinquante. Au moyen de quoy leur deffendismes nostre fort, & ne venir entour nous: mais nonobstant les avoir chassez commenca la maladie entour nous d'une merveilleuse sorte, & la plus incongneue: car les ungs perdoient la substance, & de leur devenoient les [Page 35] jambes grosses & enflez & les nerfz retirez & noirciz comme charbon, & à aucuns toutes fermées de gouttes de sang comme pourpre: puis montoit ladicte maladie aux hanches, cuisses & espaulles, aux bras & au col. Et a tout venoit la bouche si infecte & pourrye par les gensyves, que tout la chair en tumboit jusques à la racine des dentz, lesquelles tumboient pres que toute. Et tellement se esprit la dicte maladie à noz trois navires, que à la my Febvrier de cent dix hommes que nous estions il n'y en avoit pas dix sains, en sorte que l'ung ne pouvoit secourir l'aultre qui estoit chose piteuse à veoir, consideré le lieu ou nous estions. Car les gens du pays venoient tous le jours devant nostre fort, qui peu de gens veoyent, & ja y en avoit huict de mors & plus de cinquante, en qui on ne esperoit plus de vie.
Nostre cappitaine voyant la pitié & maladie ainsi esmeue, feist mettre le monde en prieres & oraisons & feist porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre ung arbre distant de nostre fort d'ung traict d'arc les travers des neiges & glaces. Et ordonna que le dimenche en suyvant l'on diroit audict lieu la messe. Et que tous ceulx qui pourroient cheminer tant sains que malades yroient à la procession chantant les sept pseaulmes de David avec la letanie, en priant ladicte vierge qu'il luy pleust prier son cher enfant qu'il eust pitié de nous. La messe dicte & celebrée devant ledict ymage, se feist le cappitaine pelerin à nostre dame de Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnoit grace de retourner en France. Celuy jour trespassa Philippes Rougemont natif d'Amboise, de l'aage de environ vingt deux ans.
Et pour ce que la maladie nous estoit incongneue, feist le cappitaine ouvrir le corps pour veoir si aurions congnoissance d'icelle pour preserver si possible estoit, le persus. Et feust trouvé qu'il avoit le coeur blanc & fletry environé de plus d'ung pot d'eaue rousse comme dacte, le foye beau, mais avoit le poulmon tout noircy et mortifié & s'estoit retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert sortist au dessus du coeur grand habondance de sang noir infect. Pareillement avoit la ratte par devers l'eschine ung peu entamée environ deux doidz comme si elle euct esté frotée sur une pierre rude. Apres cela veu, luy feust ouverte & incise une cuisse, laquelle estoit fort noyre par dehors, mais dedans la chair fut trouvée assez belle. Ce faict, fut inhumé à mieulx que lon peust. Dieu par sa saincte grace pardonne à son âme, & à tous trespassez, Amen. [Page 36]
Et depuis de jour en aultre s'est tellement continuée ladicte maladie, que telle heure a este, que par tous les trois navires ny avoit pas trois hommes sains, de sorte qu'en l'ung desdictz navires n'y avoit homme qui eust peu descendre soubz le tillac pour tirer à boire, tant pour luy que pour son compaignon. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de mortz. Lesquelz il nous convint mettre par par foiblesse soubz les neiges: car il ne nous estoit possible de povoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée tant estions foibles, & avyons peu de puissance. Et si estions en une crainte merveilleuse des gens du pays qu'ilz ne se apperceussent de nostre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladicte maladie lors qu'ilz venoient pres nostre fort nostre cappitaine que Dieu a tousjours preservé, debout sortoit au devant d'eulx avec deux ou trois hommes, tant sains que malades. Lesquelz faisoit sortir apres luy. Et lors qu'il les voyoit hors du fort, faisoit semblant les vouloir battre en criant & leur gectant bastons apres eulx, les envoyant à bort monstrant par signes esdictz sauvages qu'il faisoit besongner tous ses gens dedans les navires les ungs à gallefestrer, les aultres à faire du pain & aultres besongnes, & qu'il ne estroit pas bon qu'ilz vinsent donner de hors. Ce qu'ilz croyent, & faisoit ledict cappitaine battre & mener bruict esdictz malades dedans les navires avec bastons & caillousz faignans callefestrer. Et pour lors estions si esprins de ladicte maladie que avions quasi perdu l'esperance de jamais retourner en France si Dieu par sa bonté infinie & misericorde ne nous eust regardé en pitié & donné congnoissance d'ung remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ny trouvé sur la terre, ainsi qu'il sera faict mention en ce chapitre.
_Le nombre de temps que nous avons esté au hable saincte Croix & places dedans les glaces & neiges, & le nombre de gens decedez depuis le commencement de la maladie jusques à la my Mars_.
Depuis la my Novembre jusques au quinziesme jour d'Apvril, avons esté continuellement enfermez dedans les glaces, lesquelles avoient plus de deux brasses d'espesseur. Et dessus la terre avoit la haulteur [Page 37] de quatre piedz de neiges & plus, tellement qu'elle estoit plus haultes que les bortz de noz navires: lesquels les ont duré jusques audict temps, en sorte que nos breuvages estoient tous gellez dedans les fustailles, Et par dedans nosdictes navires tant de bas que de hault, estoit la glace contre les bortz a quatre doigtz d'espesseur. Et estoit tout le dict fleuve, par autant que l'eaue doulce en contenoit jusques au dessus dudict Hochelaga gellé: durant lequel temps nous deceda jusques au nombre de vingt cinq personnes des principaulx & bons compaignons que nous eussions: Et pour l'heure y en avoit plus de cinquante, en qui on esperoit plus de vie & le parsus tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre: Mais dieu par sa saincte grace nous regarda en pitié: & nous envoya la congnoissance & remede de nostre guarison & santé de la sorte & maniere qu'il sera devisé en ce chapitre.
_Comment par la grace de dieu nous eusmes congnoissance de la sorte d'ung arbre, par lequel nous avons esté guariz apres avoir usé dudict arbre, & la facon d'en user_.
Ung jour nostre cappitaine voyant la maladie si esmeue & ses gens si fort esprins d'icelle, estant sorty dehors du fort, Et soy promenant sur la glace, apperceust venir une bende de gens de Stadacone, en laquelle estoit Dom agaya, lequel le cappitaine avoit veu dix ou douze jours auparavant fort malade de ladicte maladie que avoient ses gens. Car il avoit l'une des jambes par le genoul aussy grosse qu'ung enfant de deux ans. Et tout les nerfz d'icelle retirez: les dentz perdues & gastees, & les gensives pourries & infectées.
Le cappitaine voyant ledict Dom agaya sain & deliberé feust joyeulx esperant par luy scavoir comme il estoit guary: Affin de donner ordre & secours à ses gens. Lors qu'ilz furent arrivez pres le fort, le cappitaine luy demanda comme il s'estoit guary de sa maladie: lequel Dom agaya respondit qu'il avoit le jus & le marcq des fueilles d'ung arbre dont il s'estoit guary, & que c'estoit le singulier remede pour maladie. Ledict cappitaine luy demanda s'il y en avoit point la entour, & qu'il luy en monstrast pour guarir son serviteur qui avoit prins ladicte maladie audict Canada, durant qu'il demouroit avec Donnacona, [Page 38] ne luy voulant declarer le nombre des compaignons qui estoient malades. Lors ledict Dom Agaya envoya deux femmes pour en querir: lesquelles en apporterent neuf ou dix rameaulx, & nous monstrerent comme il failloit peller l'escorce & les fueilles dudict boys, & mettre tout boullir en eau, puis en boire de deux jours l'un, & mettre le marcq sur les jambes enflees & malades, & que de toute maladie ledict arbre guerissoit, ilz appellent ledict arbre en leur langaige Ameda.
Tost apres le cappitaine feist faire du breuvage pour faire boire es malades, desquelz n'y avoit nul d'eulx qui voulsist essayer ledict bruvage, synon ung ou deux qui se misrent en adventure d'icelluy assayer. Tout incontinent qu'ilz en eurent beu, ilz eurent l'advantage qui se trouva estre ung vray & evident myracle. Car de toutes maladies dequoy ilz estoient entachez, apres en avoir beu deux ou trois foys, recouvrerent santé & guarison: Tellement que tel y avoit desdictz compaignons qui avoit la grosse verolle cinq ou six ans au parvant ladicte maladie: a esté par icelle medecine curé nectement. Apres ce avoir veu & congneu, y a eu telle presse ladicte medecine, que on si vouloit tuer, à qui premier en auroit. De sorte que ung arbre aussi gros & aussi grand que chesne qui soit en France, a esté employé en six jours: lequel a faict telle operation, que si tous les medecins de Louvain & de Montpellyer y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dict arbre a faict en six jours: Car il nous a tellement proffite, que tous ceulx qui ont voullu user, on recouvert santé & guarison la grace à dieu.
_Comment le seigneur Donacona accompaigné de Taignoagny & plusieurs aultres faignans aller a la chasse aux Cerf & aux Dains, furent deux moys sans retourner. Et à leur retour amenerent grand nombre de gens que n'avions accoustumé de veoir_.