Part 5
Le lendemain, 19e jour dudict moys de Septembre, nous appareillasmes & feismes voylle avec le dict gallyon & les deux barques, pour aller avec la marée amont ledict fleuve, ou trouvasmes à veoir des deux costez d'icelluy les plus belles & meilleures terres, qu'il soit possible de veoir. Aussi vives que l'eaue plaine des beaulx arbres du monde: & tant de vignes chargez de raisins le long dudict fleuve, qu'il semble mieulx qu'elles ayent esté plantez de main d'homme que aultrement: mais par ce qu'elles ne sont cultivez ne taillez, ne sont les raisins si [Page 20] groz & si doulx que les nostres: pareillement trouvasmes beaucoup de maisons sur ledict fleuve, le lesquelles sont habitees de gens qui font grande pescherie de tous poissons: lesquelles gens venoient à noz navires d'aussi grand amour & privaulte, que si eussions esté du pays, Nous apportant force poisson, & de ce qu'ilz avoient pour avoir de nostre marchandise tendans les mains au ciel, & faisans plusieurs signes de joye. Et nous estans posez environ ving cinq lieues de Canada en ung lieu nommé Ochelay, qui est ung destroict dudict fleuve fort courant & dangereux, tant de pierres que d'aultres choses vindrent plusieurs barques à bort, Et entre aultres, y vint ung grand seigneur du pays, lequel faisoit un grand sermon en venant & arrivant à bort, monstrant par signes evidens avec les mains & aultres cerimonies, que le dict fleuve estoit ung peu plus avant fort dangereux, nous advertissant de nous en donner garde. Et presenta celuy seigneur au cappitaine deux de ses enfans, desquelz le cappitaine print une fille de l'aage d'environ sept a huit ans, & reffusant ung garson de deux ou trois ans, par ce qu'il estoit trop petit, Le dict cappitaine festoya le dict seigneur & sa bande de ce qu'il peust, & luy donna aucun petit présent: puis s'en allerent à terre. Et depuis sont venus celuy seigneur & sa femme veoir leur fille jusques à Canada & apporter aucun present au cappitaine, Depuis le 19e jour jusques au 28, dudict moys nous avons esté navigans a mont ledict fleuve sans perdre heure ny jour, durand lequel temps avons veu & trouvé d'aussi beau pays & terres aussi unyes que l'on scauroit desirer, plaine comme dict est des beaulx arbres du monde, scavoir chesnes, hormes, noyers, cedres, pruches, fresnes, briez, sandres, oziers, & force vignes. Lesquelles avoient si grand habondance de raisins, que les compaignons en venoient chargez à bort. Il y a seulement force grues, signes, oultardes, oyes, cannes, allouettes, faisans, perdrix, merles, mauvis, teurtres, chardonnereulx, serins, roussignolz, passes solitaires, & aultres oyseaulx, comme en France, & en grand habondance.
Ledict 18e jour de septembre nous arrivasmes en ung grand lac & playne dudict fleuve, large d'environ cinq ou six lieues, & douze de long, Et navigasmes celluy jour amont sans y trouver partout icelluy que deux brasses de parfond esgallement sans haulser ny baisser. Et nous arrivans a l'ung des boutz dudict lac, ne nous apparoissoit aucun [Page21] passaige n'y sortye: Ains sembloit icelluy estre tout cloz sans aucune riviere, & ne trouvasmes audict bout que brasse & demie, dont nous convint poser & mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec les barques: & trouvasmes qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudict fleuve en icelluy lac, & venant dudict Hochelaga: mais en icelluy ainsi sortantes, y a barres & traverses faictes par le cours de l'eaue, ou il n'y avoit pour lors que une brasse: Et lesdictes barres passees y a quatre ou cinq brasses, qui estoit le temps des plus petites eaues de lannée, ainsi que nous vinsmes par les flotz des dictes eaues qu'elles croissent de plus de trois brasses de pic, toutes icelles rivieres circuysent & environnent cinq ou six belles ysles, qui sont le bout dudict lac: puis se rassemblent environ quinze lieues à mond toutes en une. Celuy jour feusmes à l'une d'icelles, ou trouvasmes cinq hommes qui prenoient des bestes sauvaiges: lesquels vindrent aussi privement à noz barques, que s'ilz nous eussent veu toute leur vie sans avoir peur ne craincte, & nosdictes barques arrivez à terre, l'un d'iceulx hommes print nostre cappitaine entre ses bras, & le porta à terre aussy legierement que sy feust esté ung enfant de cinq ans, tant estoit icelluy homme grand & fort. Nous leur trouvasmes ung grand mouceau de raz sauvaiges: lesquelz vivent en l'aue, & sont gros comme connyns, & bons à merveilles. Desquelz feirent present à nostre cappitaine, qui leur donna des couteaulx, & patenostres pour recompence. Nous leur demandasmes par signe, si c'estoit le chemin de Hochelaga: Ilz nous monstrerent que ouy, & qu'il y avoit encores trois journees à y aller.
_Comment le cappitaine feist accoustrer les barques pour aller audict Hochelaga, & laisserent le gallyon pour la difficulté du passaige: & comment nous arrivasmes audit Hochelaga, & le racueil que le peuple nous feist à nostre arrivée_.
Le lendemain nostre cappitaine voyant qu'il n'estoit possible povoyr pour lors passer le dict gallyon, feist advictailler & accoustrer les barques, & mettre victuailles pour le plus de temps qu'il feust possible, & que lesdictes barques en peurent accueillir, & se partit avecques icelle accompaigné des gentilz hommes: scavoir Claude [Page 22] du pont grand echanson de monseigneur le Dauphin. Charles de la Pommeraye, Jehan gouion, Jehan poullet, avec vingt huict marinyers, y comprins Mace jallobert & Guillaume le breton, ayans la charge soubz le cappitaine des deux autres navires, pour aller amond ledict fleuve, au plus loing qu'il nous seroit possible. Et navigasmes de temps à gré jusques au dixneufiesme jour d'Octobre, que nous arrivasmes audict Hochelaga, qui est distant d'ou estoit demouré ledict gallyon, de quarante cinq lieues. Auquel & chemin faisant trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquelz nous apportoient du poisson & aultres victuailles, dansans & menans grand joye de nostre venue. Et pour les atraire & tenir en amytié avec nous, leur donnait ledict cappitaine pour recompence, des couteaulx, patenostres & autres menues choses, dequoy estoient fort contens. Et nous arrivez audict Hochelaga, Se rendirent au devant de nous plus de mil personnes, tant hommes femmes que enfans; Lesquelz nous feirent aussy bon racueil, que jamais pere feist à enfant, menant joye merveilleuse: Car les hommes en une bande dansoyent. Les femmes d'aultre & les enfans de l'autre: & apres ce nous apporterent force poisson, & de leur pain faict de gros mil, qui gettoient dedans nosdictes barques, en force qu'il sembloit qu'il tumbast de l'aer, voyant ce, nostre dict cappitaine descendit à terre avec plusieurs de ses gens. Et si tost qu'il fut descendu, se assemblerent tous sur luy, & sur tous les autres, en faisant une chaire inestimable; Et apportoient leurs enfans à brasees pour les faire toucher audict cappitaine & autres, faisant une feste, qui dura plus de demye heure, Et voyant nostre cappitaine leur largesse & bon recueil, feist asseoir & renger toutes les femmes, & leur donna des petites patenostres d'estain & aultres menues choses: & à partye des hommes des cousteaulx, puis se retira à bort des barques pour souper & passer la nuict: durant laquelle demoura icelluy peuple sur le bort dudict fleuve a plus pres desdictes barques, faisant toute nuict plusieurs feux & danses, en disant à toutes heures Aguyaze, qui est leur dire de salut & joye. [Page 23]
_Comment le cappitaine & les gentilz hommes avec vingt cinq hommes bien armez & en bon ordre, allerent en la ville de Hochelaga & la situacion dudict lieu_.
Le lendemain au plus matin le cappitaine s'acoustra & feist mettre ses gens en ordre pour aller veoir la ville & demourant dudict peuple, & une montaigne qui est jacente en leur dicte ville: ou allerent avec le dict cappitaine les gentilz hommes & vingt marinyers, & laissa le parsus pour la garde des barques, & print trois hommes de la dicte ville de Hochelaga pour les mener & conduyre audict lieu, & nous estans en chemin, le trouvasmes aussi battu qu'il soit possible, & plus belle terre & meilleure qu'on scaurait veoir, toute plaine de chesnes aussy beaulx qu'il ayt en forest de France: Soubz lesquelz estoit toute le terre couverte de glan. Et nous ayans marché environ lieue & demye trouvasmes sur le chemin, l'un des principaulx seigneurs de la dicte ville, accompaigné de plusieurs personnes: lequel nous feist signe qu'il se falloit reposer audict lieu pres ung feu qu'ilz avoient faict audict chemin. Ce que feismes, lors commenca ledict seigneur à faire ung sermon & preschement, comme cy devant est dict estre leur coustume de faire joye & congnoissance, en faisant celluy seigneur chere audict cappitaine & la compaignie, lequel cappitaine luy donna une couple de haches, & une couple de cousteaulx, avec une croix, qu'il luy feist baiser, & la luy pendit au col: de quoy rendit graces audict cappitaine. Ce faict marchasmes plus oultre: & environ demye lieue de là, commencasmes à trouver les terres labourées & belles grandes champaignes plaines de bledz de leur terre, qui est comme mil de bresil, aussy gros ou plus que poix, dequoy vivent ainsi, comme nous faisons de fourment: & au parmy d'icelles champaignes est situee la ville de Hochelaga, pres & joignant une montaigne qui est à lentour d'icelle, labourée & fort fertile: de dessus laquelle on veoit fort loing. Nous nommasmes la dicte montaigne le mont Royal. La dicte ville est toute ronde, & close de boys à trois rencqs, en facon d'une piramide, croisée par le hault, ayant la rengée du parmy en facon de ligne perpendiculaire: puis rengée de boys couchez de long, bien joinctz & cousus à leur mode: Et est de haulteurs environ deux lances, n'y a en icelle ville que une porte & entrée, qui ferme à barres. Sur laquelle & en plusieurs endroictz de ladicte [Page 24] closture, y a manieres de galleries, & eschelles à y monter qui sont garnis de roches & chaillouz. Pour la garde & deffence d'icelle, il y a dedans icelle ville, environ cinquante maisons longues d'environ cinquante pas ou plus chascune, & douze ou quinze pas de larges, & toutes faictes de boys couvertes & garnyes de grandes escorces & pelleures desdictz boys aussy large que tables, bien cousus artificiellement selon leur mode: & par dedans icelles y a plusieurs estres & chambres: Et au meilleu d'icelles maisons y a une grande place par terre ou font leur feu, y vivent en communaulté, puis se retirent en leur dictes chambres les hommes avecques leurs femmes & enfans. Pareillement ilz ont grenyers au hault de leurs maisons, ou ilz mettent leur bled dequoy font leur pain, qu'ilz appellent Carraconny, Et le font en la sorte cy apres: Ilz ont des pilles de boys comme a piller chanure, & bastent avec pillons de boys le dict bled en pouldre, puis le massent en paste, & en font tourteaulx qu'ilz metent sur une pierre large qui est chaulde, puis le couvrent de cailloudz chauldz. Et ainsi cuysent leur pain en lieu de four. Ilz fond pareillement force potaiges dudict bled & de febves et poix, desquelz ilz ont assez & aussy grosses concombres & aultres fruictz. Ilz ont de grandz vaisseaulx comme thonnes en leurs maisons ou ilz mettent leur poisson, lequel ilz sechent à la fumée durant l'esté & en vivent l'yver: Et de ce font grant amas comme avons veu par experience. Tout leur vivre est sans aucun goust de sel: Et couchent sur escorces de boys estandues sur la terre avec meschantes peaulx de bestes sauvaiges, dequoy font leur vestement & couverture. La plus precieuse chose qu'ilz ayent en ce monde, est Esurgny, lequel est blanc comme neif, & le prennent audit fleuve en cornibotz en la maniere qui ensuyt. Quand ung homme a desservi mort, ou qu'ilz ont prins aucuns ennemys à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fessens, cuysses, & espaulles à grandes taillades puis au lieu ou est ledict Esurgny, avallent ledict corps au fond de l'eaue & le laissent dix ou douze heures, puis le retirent à mont & treuvent dedans lesdictes taillades & inciseures lesdictz cornibotz, desquelz ilz font manieres de patenostre, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a vertu d'estancher le sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Tout cedict peuple ne s'adonne que à labourage & pescherie pour vivre: Car des biens [Page 25] de ce monde n'en font compte, parce qu'ilz n'en ont congnoissance, & qu'ilz ne bougent de leur pais, & ne sont ambulataires comme ceulx de Canada, & du Saguenay, nonobstant que lesdictz Canadiens leur soyent subgectz avec huict ou neuf autres peuples, qui sont sur ledict fleuve.
_Comment nous arrivasmes à ladicte ville, & de la reception que nous y fut faicte, & comme le cappitaine leur feist des presens: & aultres choses comme sera veu en ce chapitre_.
Apres que feusmes arrivez au pres d'icelle ville, se rendirent au devant de nous grand nombre des habitans d'icelle, qui à leur facon de faire nous feirent bon racueil: & par noz guydes & conducteurs feusmes menez au meilleu d'icelle ville, ou il y a une place entre les maisons, spacieuse d'ung gect de pierre en carré ou environ: lesquelz nous feirent signe que nous arrestions audict lieu. Et tout soudain s'assemblerent les filles et femmes de ladicte ville, dont l'une partye estoient chargez d'enfans entre les bras, & qui nous vindrent frotter le visaige, bras & autres endroictz de dessus le corps ou ilz pouvoient toucher, pleurant de joye de nous veoir, en nous faisant le meilleure chere qu'il leur estoit possible, nous faisans signes qu'il nous pleust toucher à leursdictz enfans. Apres lesquelles choses les hommes feirent retirer les femmes & se assirent sur la terre à lentour de nous, comme sy eussions voulu jouer un mystere. Et tout soudain revindrent plusieurs femmes, qui apporterent chascun une natte carrée en façon de tapisserie: Et les estendirent sur la terre au milleu de ladicte place, & nous feirent mettre sur icelles, Apres lesquelles choses ainsy faictes, fut apportée par neuf ou dix hommes le Roy et seigneur du pays qu'ils appellent en leur langaige Agouhanna, lequel estoit assis sur une grande peau de Cerf, & le vindrent poser dedans ladicte place sur lesdictes nattes au pres de nostre cappitaine, nous faisant signe que cestoit leur Roy & seigneur. Cestuy Agouhanna estoit de l'aage environ cinquante ans, & estoit point myeulx accoustré que les aultres, fors qu'il avoit à lencontre de sa teste, une maniere de lysiere rouge pour sa couronne, faicte de poil de Herissons. Et estoit celluy seigneur tout percluz de ses membres. Apres qu'ilz eust faict son signe de salut audict cappitaine & à ses gens, leurs faisant signes evidens, qu'ilz feussent les tres bien venuz: Il montra ses bras & jambes audict [Page 26] cappitaine, luy faisant signe qu'il luy pleust les toucher: lequel cappitaine les frota avecques les mains. Et lors ledict Agouhanna print la lysiere & couronne qu'il avoit sur sa teste, & la donna a nostre cappitaine. Et tout incontinent furent amenez audict cappitaine plusieurs malades, comme aveugles, borgnes, boisteulx, impotens, & gens sy tresvieulx, que les paupieres des yeulx leur pendoyent jusques sur les joues: les seant & couchant au pres de nostre dict cappitaine, pour les toucher: Tellement qu'il sembloit que Dieu feust la descendu pour les guerir.
Notre dict cappitaine voyant la pitié & foy de cedict peuple, dist l'evangile Sainct Jehan: scavoir l'imprincipio, faisant le signe de la croix sur les povres malades, priant Dieu qu'il leur donnast congnoissance de nostre saincte foy, & grace de recouvrer chrestienté & baptesme. Puis le dict cappitaine print une paires d'heures & tout haultement leut de mot à mot la passion de nostre seigneur. Sy que tous les assistans le peurent ouyr, ou tout ce pauvre peuple feirent une grand silence & feurent merveilleusement bien entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles cerimonyes qu'ilz nous veoient faire. Apres laquelle feist le cappitaine renger tous les hommes d'ung coste, les femmes d'ung autre, & les enfans d'aultre, & donna aux principaulx des hachotz, es aultres des couteaulx & es femmes des patenostres, & autres menues besongnes puis gecta parmy la place entre les petis enfans des petites bagues, & agnus dei d'estain, dequoy menerent une merveilleuse joye. Ce faict ledict cappitaine commanda sonner les trompettes & aultres instrumens de musique: desquelz ledict peuple fut fort resjouy. Apres lesquelles choses nous prinsmes congié d'eulx & nous retirasmes, voyant ce les femmes se mirent au devant de nous pour nous arrester, & nous apportoient de leurs vivres, qu'ilz nous avoient apprestez, Comme poisson, potages, febves & autres choses pour nous cuyder faire repaistre & disner audict lieu; & pource que leurs vivres n'estoient à nostre goust, & qu'il n'y avoit aucune saveur, les remerciasmes, leur faisant signe que n'avions besoing de manger.
Apres que nous feusmes yssuz de ladicte ville, plusieurs hommes & femmes nous vindrent conduyre sur la montaigne cy devant dicte, qui est par nous nommée, Mont royal, distant dudict lieu d'ung quart de lieues. Et nous estans sur icelle montaigne eusmes veue & congnoissance [Page 27] de plus de trente lieues à lenviron d'icelle: y a vers le Nort, une rengée de montaignes, qui sont Est & Onaist, gisantes, & autant devers le Su. Entre lesquelles montaignes est la terre la plus belle qu'il est possible de veoir, unye, plaine, & labourable: & par le meilleu desdictes terres voyons le dict fleuve oultre le lieu ou estoient demourees noz barques: auquel va ung sault d'aue le plus impetueulx qu'il est possible de veoir: lequel ne nous fut possible passer, tant que l'on povoit regarder grand, large & spacieulx, qui alloit au Sur Onaist: & passoit aupres de trois belles montaignes rondes, que nous voyons, & estimyons qu'elles estoient environ quinze lieues de nous: & nous fut dict & monstre par signes par nosdictz trois hommes du pais qui nous avoient conduict, qu'il y avoit trois telz saulx d'aue audict fleuve, comme celuy ou estoient nosdictes barques, mais nous ne peusmes entendre quelle distance il y avoit entre l'un & l'autre par faulte de langue: puis nous monstroient par signes que lesdiz saulx passez, l'on pouvoit naviguer, plus de trois lieues par ledict fleuve. Et oultre nous monstroient que le long desdictes montaignes estant vers le Nort, y a une grande riviere, qui descend de l'occident comme ledict fleuve: Nous estimions que c'est la riviere qui passe par le royaulme du Saguenay, & sans que leur feissions aucune demande & signes, prindrent la chaine du sifflet du cappitaine qui estoit d'argent & ung manche de poignard, lequel estoit de laton jaulne comme or: lequel pendoit au costé de l'ung de noz compaignons marinyers, & montrerent que cela venoit d'amond ledict fleuve, & qu'il y a des Agouionda, qui est à dire mauvaises gens: lesquelz sont armez jusques sur les doigtz, nous monstrant la facon de leur armeures, qui sont de cordes & de boys, lassez & tissues ensemble, nous donnant à entendre que lesdictz Agouionda menoient la guerre continuelle, les ungs contre les autres: mais par deffaulte de langue ne peusmes avoir congnoissance combien il y avoit jusques audict pays. Nostre cappitaine leur monstra du cuyvre rouge, qu'ilz appellent caignetdaze, leur monstrant vers ledict lieu, demandant par signe s'il venait de là & ilz commencerent à secourre la teste disant que non. Et monstrerent qu'il venoit du Saguenay, qui est au contraire du precedent: Apres lesquelles choses ainsi veues & entendues, nous retirasmes à noz barques, qui ne fut sans avoir conduicte de grand nombre [Page 28] dudict peuple. Dont partie d'eulx quand veoyent noz gens las, les chargeoient sur eulx comme sur chevaulx, & les portoient: Et nous arrivez à nosdictes barques feismes voylle pour retourner à nostre gallyon, pour doubte qu'il n'eust aucun encombrier. Lequel partement ne feust sans grand regret dudict peuple: Car tant qu'ilz nous peurent suyvre aval ledict fleuve, ilz nous suyvirent, & tant feismes que nous arrivasmes à nostredict gallyon le lundy quatriesme jour d'octobre.
Le Mardy 5e jour dudict moys, nous feismes voylle & appareillasmes avec nostre dict gallyon & barques pour retourner à la province de Canada au port de saincte Croix, ou estoient demourez nosdictes navires. Et le 7e jour nous vinsmes poser le travers d'une rivière qui vient devers le Nort, sortant audict fleuve: à l'entrée de laquelle y a quatre petites ysles plaines d'arbres: nous nommasmes icelle riviere la riviere de Fouez. Et pource que l'une d'icelles ysles s'avance audict fleuve, & la veoit on de loing, feist le cappitaine planter une belle grande croix sur la poincte d'icelle, & commanda apprester les barques pour aller avec marée, dedans icelle, pour veoir la nature d'icelle: ce qu'il fut faict, & nagerent celuy jour amond ladicte riviere. Et parce qu'elle fut trouvée de nulle experience n'y perfonde retournerent & appareillasmes pour aller aval.
_Comment nous arrivasmes audict hable de saincte Croix, & l'ordre comme nous trouvasmes noz navires, & comme le seigneur du pays veint veoir nostre cappitaine, & comme le dict cappitaine l'alla veoir, & partie de leur coustume en particulier_.