Part 4
Le lendemain 2le jour dudict moys au matin à l'aube du jour feismes voylle & feismes porter le long de la dicte coste, tant que nous eusmes congnoissance de la reste de la dicte coste du Nort, que n'avions veu, & de l'ysle de l'Assumption, que nous avions esté querir au partir de la dicte terre: & lors que nous feusmes certains que ladicte coste estoit rengee, et qu'il n'y avoit nul passaige, retournasmes à nos navires qui estoient esdictz sept ysles où il y a bonne radde à dix huict & vingt brasses de sablon: auquel lieu avons esté sans pouoir sortir n'y faire voylle pour la cause des bruynnes & ventz contraires qui faisoient jusques au xxiiii° jour dudict moys que sommes arrivez à ung hable de la coste du Su, qui est à environ quatre vingt lieues des dictz sept ysles, qui est le travers de trois ysles plattes, qui sont par le parmy du fleuve. Et environ le my chemin des dictes ysles & ledict hable devers le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les haultes & basses terres, qui faict plusieurs bancqs à la mer à plus de trois lieues, qui est ung pais fort dangereux & sont de deux brasses & moins, & à la creste de iceulz bancqs trouverez xxv & xxx brasses bort à bort, toute icelle coste du Nort, gist, Nort, Nordest, & Su sur Onaist.
Le hable devantdict ou posasmes qui est à la terre du Su, est hable de marie & de peu de valleur, nous les nommasmes les Ysleaux [Page 11] sainct Jehan, parce que nous y entrasmes le jour de la decollation dudict faict, Et au paravant que arriver audit hable, y a une ysle à Best d'icelluy environ cinq lieues, ou il n'y à point de passaige entre terre & elle que par bateaux; le dict hable des ysleaux sainct Jehan asseche toutes les marees, & y maryne l'eaue de deux brasses: Le meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'ung petit yslot qui est au parmy du dict hable bort au dict yslot.
Nous appareillasmes du dict hable le premier jour de septembre pour aller vers Canada, & environ quinze lieues du dict hable à l'Onaist, Sur, Onaist y a trois ysles au parmy du fleuve, le travers desquelles y a une riviere fort perfonde & courante, qui est la riviere & chemin du royaulme & terre de Saguenay, ainsi que nous a esté dict par nos deux sauvages du pais de Canada. Et est icelle riviere entre haultes montaignes de pierre nue, sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croist grand quantité d'arbres & de plusieurs sortes qui croissent sur la dicte pierre nue comme sur bonne terre, de sorte qui y avons veu arbre suffisant à master navire de trente tonneaulx, aussi vert qu'il soit possible de veoir lequel estoit sur ung rocq sans y avoir aucune faveur de terre, à l'entrée d'icelle riviere trouvasmes quatre barques des sauvages, les quelz venoient vers nous en grand peur & craincte, de sorte qu'il en recueillit une, & lautre approcha pres qu'ilz peurent entendre l'un de nos sauvages, qui se nomma & feist sa congnoissance, & les feist venir seurement.
Le lendemain deuxiesme jour du dict septembre, resortismes hors de la dicte riviere pour faire le chemin vers Canada, & trouvasmes la mares fort courante & dangereuse, parce que devers le Su de la dicte riviere y a deux ysles, & l'entour desquelles, à plus de trois lieues n'y a que deux brasses semees de gros perrons, comme tonneaulz & pippes, & les marees de ce puantes par entre lesdictes ysles, de sorte que cuydasmes y perdre nostre gallyon, sinon le secours de noz barques & à la creste des dictz plateys, y a de perfond trente brasses & plus. Passe ladicte riviere du Saguenay & les dictes ysles, environ cinq lieues vers le Sur Onaist, y a une autre ysle vers le Nort, de laquelle y a de fort haultes terres le travers desquelles cuydasmes poser l'ancre pour estaller l'obbe, & ny peusmes trouver le fonds à six vingtz brasses a ung traict d'arc de terre, de sorte que feusmes contrainctz retourner vers la dicte ysle, ou passames à trente cinq brasses, & beau fondz. [Page 12]
Le lendemain matin feismes voylle, & appareillasmes pour passer oultre, & eusmes congnoissance d'une sorte de poissons, desquelz il n'est memoire d'homme avoir veu n'y ouy: Les dictz poissons sont aussi gros comme marsouyns sans avoir aucun estre, & sont assez faictz par le corps & teste de la facon d'ung levrier, aussi blancs que neige, sans avoir aucune tache: & en y a fort grand nombre dedans la dicte riviere qui vivent entre la mer & l'eaue doulce: Les gens du pais les nomment Adhothuys: & nous ont dict qu'ilz sont fors bons à menger, & nous ont affirmé n'y en avoir en tout le dict fleuve qu'en cet endroit.
Le sixiesme jour dudict moys avec bon vent feismes courir à mont le dict fleuve environ quinze lieues, & vinsmes poser à une ysle qui est bort à la terre du Nort, qui faict une petite baye & couche de terre: à laquelle y a ung nombre inestimable de grandes tortues, qui sont es environs d'icelle ysle, Pareillement par iceulz du pais, se faist es environs de la dicte ysle grand pescherie de Adhothuys. Il y a aussi grant courant es environs de ladicte ysle comme devant Bordeaux de flo, & ebbe. Icelle ysle contient environ trois lieues de long & deux de large: & est une moult bonne terre & grasse, plaine de beaulx & grandz arbres de plusieurs sortes: & entre autres y a plusieurs couldres franches que trouvasmes fort chargees de noisilles aussi grosses & de meilleur saveur que les nostres, mais ung peu plus dures. Et parce la nommasmes l'ysle es Couldres.
Le septiesme jour dudict moys jour nostredame, apres avoir ouy la messe, nous partismes de ladicte ysle pour aller à mont ledict fleuve, & vinsmes à quatorze ysles qui estoient distantes de ladicte ysle es couldres de sept à huict lieues, qui est le commencement de la terre & province de Canada: desquelles en y a une grande qui a environ dix lieues de long & cinq de large, en laquelle y a gens demourrans qui font grand pescherie de tous les poissons qui sont dedans le dict fleuve selon leur saison. Nous estans posez & a l'encre entre icelle grande ysle, & la terre du Nort, alasmes à terre & portasmes les deux sauvaiges que avions prins le precedent voyage:
Et trouvasmes plusieurs gens du pays, lesquelz commencerent à fuyr, & ne vouloient aprocher jusques ad ce que nosdictz deux hommes commencerent ä parler, & leur dire qu'ilz, estoient Taignoagny & dom Agaya. Et lors qu'ilz eurent congnoissance d'eulx commencerent a demener [Page 13] joye danfans & faisans plusieurs cerimonies; & vindrent parler des principaulz à noz basteaux, lesquelz nous apportoient force anguilles, & aultres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil qui est le pain de quoy ilz vivent en la dicte terre, & plusieurs gros melons. Et icelle journée vindrent à nos navires plusieurs barques du pays chargées de gens tant hommes que femmes pour veoir & faire chaire à nos dictz deux hommes, les quelz feurent tous bien receuz par nostre cappitaine, qui les festoya de ce qu'il peust, & pour faire sa congnoissance leur donna aucuns petis presens de peu de valleur, de quoy se contenterent fort.
Le lendemain le seigneur de Canada nommè Donnacona en nom, & l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens davant noz navires. Puis enfeist retirer arriere dix, & vint seulement avec deux à bort desdictz navires, accompaigné de seize hommes, & commenca ledict Agouhanna le travers du plus petit de noz trois navires a faire une predication & preschement à leur mode, en demenant son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui este une cerimonie de joye & asseurance, Et lors qu'il fut arrivé à la nef generalle ou estoient les dictz Taignoagny & son compaignon, parla le dict seigneur à eulx, & eulx à luy, & luy commencerent a compter ce qu'ilz avoient veu en France, & le bon traictement qu'il leur avoit esté faict, dequoy tut fort joyeulx, & pria nostre cappitaine luy bailler ses bras pour les baiser & accoller qui est leur mode de faire chere en ladicte terre. Lors nostre cappitaine entra en la dicte barque du dict Agouhanna, & commanda apporter pain & vin pour faire boire & menger ledict seigneur & sa bande, ce qui fut faict, dequoy furent fort contens. Et pour lors ne fut aultre present faict audict seigneur attendant lieu & temps. Apres lesquelles choses ainsi faictes, se departirent les ungs des aultres, & prindrent congé, & se retira le dict Agouhanna en ses barques pour se retirer & aller en son lieu. Et feist le dict cappitaine apprester ses barques pour passer oultre, & aller avant le dict fleuve avec le flo, pour cercher hable & lieu de sauveté pour mettre les navires, & feusmes oultre le dict fleuve environ dix lieues coustoyant la dicte ysle. Et au bort d'icelles trouvasmes ung asseurg d'eaulx fort beau & plaisant. Au quel lieu y a une petitie riviere & hable de barre marinant de deux à trois brasses, que [Page 14] trouvasmes lieu à nous propice pour mettre nosdictes navires à sauveté. Nous nommasmes le dict lieu saincte Croix, par ce que le dict jour y arrivasmes. Aupres d'iceluy lieu y a ung peuple, dont est seigneur le dict Donnacona, & y est la demeurance qui se nomme Stadacone, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir & bien fructiferente, pleine de fort beaulx arbres de la nature & sorte de France. Comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfz, cedres, vignes, aubespines, qui portent le fruict aussi gros que prunes de damas, & aultres arbres: soubz les quels croist de aussi beau chanvre que celuy de France, qui vient sans semence ny labour. Apres avoir visite ledict lieu, & trouvé estre convenable, se retira ledict cappitaine, & les aultres dedans les barques pour retourner es navires. Et ainsi que sortismes hors de la dicte riviere trouvasmes au devant de nous l'ung des seigneurs dudict peuple de Stadacone accompaigné de plusieurs gens tant hommes, femmes que enfans: lequel seigneur commenca a faire ung preschement à la facon & mode du pays, qui est de joye & asseurance, & les femmes dansoient & chantoient sans cesse estans en l'eaue jusques es genoulx, Nostre cappitaine voyant leur bonne amour & bon vouloir, feist approcher la barque ou il estoit, & leur donna des couteaulx, & petites patenostres de voirre, de quoy menerent une merveilleuse joye, de sorte que nous estans departis d'avec eulx distant d'une lieue ou environ, les oyons chanter, danser, & mener joye de nostre benne.
_Comme nostre cappitaine retourna es navires & alla veoir l'ysle, la grandeur & nature d'icelle, & comme il feist mener les dict navires à la riviere saincte Croix_.
Apres que nous feusmes arrivez avec noz barques ausdictz navires & retournez de la rivyere saincte Croix, le cappitaine commanda apprester lesdictes barques pour aller à terre à la dicte ysle veoir les arbres qui sembloient fort beaulx a veoir, & la nature de la terre d'icelle ysle. Ce que fut faict, & nous estans à ladicte ysle la trouvasmes plaine de fors beaulx arbres de la sorte des nostres. Et pareillement y trouvasmes force vignes, ce que n'avyons veu par cy devant à toute la terre, & par ce la nommasmes l'ysle de Bacchus. Icelle ysle [Page 15] tient de longueur environ douze lieues, & est fort belle terre a veoir, mais est plaine de boys sans y avoir aucun labouraige, fors qu'il y a aucunes petites maisons ou ilz font pescherie, comme par cy devant est faicte mention.
Le lendemain partismes avec nosdictz navires pour les mener audict lieu de saincte Croix, & y arrivasmes le 14 dudict moys. Et vindrent au devant de nous le lesdictz Donnacona Taignoagny & Dom agaya avec vingt cinq barques chargez de gens qui venoient dudict lieu dont estions partis, & alloient audict Stadacone ou est leur demourance, & vindrent tous a noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors noz deux hommes que avions apportez, Scavoir Thaignoagny & Dom agaya, lesquelz estoient tous changez de propos, & de couraiges, & ne vouloient entrer dedens nos dictz navires, nonobstant qu'ilz en feussent plusieurs fois priez: dequoy eusmes aucune deffiance d'eulx. Le cappitaine leur demanda s'ilz vouloient aller comme ilz luy avoient promis avec lui à Hochelaga, & ilz respondirent que oy: & qu'ilz estoient deliberez y aller: lors chascun se retira.
Le lendemain 15, ledict cappitaine feust à terre avec plusieurs pour faire planter ballises & merches pour plus seurement mettre les navires à sauveté. Auquel lieu se rendirent au-devant de nous plusieurs gens du pays & entre aultre le dict Donnacona noz deux hommes & leur bande, lesquelz se tindrent apart soubz une poincte de terre qui est sur le bort d'ung fleuve, sans ce que aucun d'eulx vint environ nous, comme les aultres qui n'estoient de leur bande faisoient. Apres que le cappitaine fut adverty qu'ilz y estoient, commanda à partie de ses gens aller avecques luy, & furent vers eulx soubz ladicte pointe, & trouverent les dictz Donnacona, Taignoagny, Dom agaya & plusieurs aultres: & apres se estre entre saluez, se avanca ledict Taignoagny de parler, & dit à nostre cappitaine que ledict seigneur Donnacona estoit marry, dont ledict cappitaine & ses gens portoient tant de batons de guerre, par ce que de leur part n'en portoient nulz. A quoy leur respondist ledict cappitaine que pour leur marrisson ne laisserons a les porter, & que c'estoit la coustume de France, & qu'il le scavoit bien, mais pour toutes leurs parolles ne laisserent le dict cappitaine & Donnacona a faire grand chere ensemble. Lors aperceusmes que ce que disoit le Taignoagny ne venoit que de luy & son compaignon. Et avant de partir dudict lieu, lesdictz Donnacona & cappitaine feirent une [Page 16] asseurance de sorte merveilleuse, car tout le peuple dudict seigneur Donnacona gecterent & feirent trois cris à plaine voix, que cestoit chose horrible a ouyr, & a tant prindrent congié les ungs des aultres, & nous retirasmes à bort pour celuy jour, & le lendemain 16, dudict moys nous meismes les deux plus grandz navires dedens ledict hable & riviere, ou il y a de plaine mer trois brasses & de bas d'eaue demy brasse, & fut laissé le gallyon dedens la radde pour mener au dict Hochelaga. Et tout incontinent que lesdictes navires furent audict hable & asseur, se trouverent devant les dictes navires Donnacona, Taignoagny, Domagaya, & plus de cinq cens personnes hommes, femmes, que petis enfans, et entra ledict seigneur avec dix ou douze des plus grandz personnaiges du pays, lesquelz furent par ledict cappitaine & autres festoyes, & leur fut donné aucuns petis presens, & fut par Taignoagny dict à nostre cappitaine, que ledict seigneur estoit marry dont il alloit à Hochelaga, & que ledict seigneur ne vouloit que luy que ploit y allast par ce que la riviere ne valloit riens, & leur fust respondu par ledict cappitaine que pour tout ce ne laisseroit y aller s'il luy estoit possible; par ce qu'il avoit commandement du roy son maistre de aller le plus avant qu'il pourroit: mais si le dict Taignoagny y voulant aller comme il avoit promis, qu'on luy feroit present, dequoy il seroit content & grand chere, & qu'ilz ne feroient que aller & venir seulement audict Hochelaga, puis retourner. A quoy respondist le dit Taignoagny, qu'il n'y yroit point. Lors se retirerent a leurs maisons. Et le lendemain, l7 dudict moys, le dict Donnacona & les aultres revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & aultres poissons, dequoy se faict grand pescherie audict fleuve, comme sera cy apres dict. Lors qu'ilz furent arrivez devant lesdictes navires, commencerent a chanter & danser comme avoient de coustume. Et apres qu'ilz eurent ce faict, feict ledict Donnacona mettre tous ses gens d'ung costé, & feist ung cerne sur le sable, & y feist mettre nostre cappitaine & ses gens: & lors commenca une harengue, tenant une fille d'environ l'aage de dix à douze ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter à nostre cappitaine, & tout incontinent tous les gens dudict seigneur se prindrent a faire trois criz & hurlemens en signe de joye & alliance. Puis de rechef presenta deux petis garsons de moindre aage l'un apres l'aultre, desquelz feirent telz criz & cerimonies que devant. Duquel present ainsi faict par le dict seigneur fut par nostre cappitaine remercié. Lors [Page 17] Taignoagny dict au cappitaine que la fille estoit la propre fille de la seur dudict seigneur, & l'ung des garsons frere de luy qui parloit, Et qu'on les luy donnoit sur l'intention qu'il n'allast point à Hochelaga. A quoy luy re respondist nostre cappitaine, que si on les luy avoit donnez sur ceste intention, que on les reprint, & que pour riens ne laisseroit y aller par ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur les quelles parolles Dom agaya compaignon dudict Taignoagny, dict audict cappitaine que ledict seigneur luy avoit donné les dictz enfans par bonne amour, & en signe d'asseurance, & qu'il estoit content aller avec luy audict Hochelaga, de quoy eurent grosses parolles lesdictz Taignoagny & Dom agaya. Lors aperceusmes que ledict Taignoagny ne valloit riens, & qu'il ne songeoit que trahison & malice tant par ce que aultres mauvais tours que luy avions veu faire. Et sur ce ledict cappitaine feist mettre lesdictz enfans dedans les navires, feist apporter deux espées, ung grand bassin d'arain plain, & ung ouvré pour laver mains, & en feist present audict Donnacona, lequel fort s'en contenta & remercia nostre cappitaine, Et commanda ledict Donnacona a tous ses gens chanter & danser, & pria ledict Donnacona nostre cappitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que lesdictz Taignoagny & Dom agaya lui en avoient faict teste, & aussi que jamais n'en avoient veu, ny ouy. A quoy le cappitaine respondist qu'il le vouloit bien, & commanda que on tirast une douzaine de barges avec leurs boulletz le travers du boys qui estoit jouxte lesdictes navires & gens. Dequoy furent tous si estonnez qu'ilz pensoient que le ciel feust cheu sur eulx, & Ce prindrent a hucher & hurler si tres fort, que sembloit que enfer y feust vuide, & davant qu'ilz se retirassent, le dict Taignoagny feist dire par interposés personnes, que les compaignons du gallyon, lequel estoit demouré ä la radde, avoient tué deux de leurs gens de coups d'artillerie: dont tous se retirerent à grand haste, ainsi que si les eussions voulu tuer. Ce que ne se trouva verité: Car durant ledict jour ne fut dudict gallyon tiré artillerie.
_Comment lesdictz Donnacona, Taignoagny, & aultres songerent une finesse, & feirent habiller trois hommes en guise de diables, faignans estre venuz de par Cudriagny leur dieu pour nous empescher d'aller audict Hochelaga_. [Page 18]
Le lendemain. 18. dudict moys pour nous cuyder tousjours empescher d'aller à Hochelaga, songerent une grand finesse qui feust telle, ilz habillerent trois hommes en la facon de trois diables, lesquelz avoient cornes aussi longues que le bras, & estoient vestus de peaulx de chien noirs & blancs. Et avoient le visaige painct aussi noir que charbon, & les feirent mettre dedans une de leurs barques à nostre non sceu; & leur bande vint comme ilz avoient de coustume au prez de noz navires, lesquelz se tindrent dedans le boys sans apparoistre environ deux heures, attendant que l'heure & marée fut venue pour l'arrivée de la dicte barque, à la quelle heure sortirent tous du boys, & se presenterent devant lesdictes navires sans eulx approcher ainsi qu'ilz fouloient faire, & commence le dict Taignoagny a saluer nostre cappitaine qui luy demanda s'il vouloit le bateau, lequel luy respondist que non pour l'heure, mais que tantost il entreroit dedans lesdictes navires & incontinent arriva ladicte barque ou estoient lesdictz trois hommes apparoissant estre trois diables ayans de grandz cornes sur leurs testes, & faisait celuy du milieu ung merveilleux sermon en venant: lesquelz passerent le long de noz navires avec leur dicte barque, sans aucunement tourner leur veue vers nous, & allerent assener & donner en terre avec leur dicte barque, & tout incontinent ledict seigneur Donnacona & des gens prindrent ladicte barque & lesditz trois hommes, lesquelz s'estoient laissé cheoir au fondz d'icelle comme gens morts, & porterent le tout ensemble dedans le boys qui estoit distant d'ung jet de pierre, & ne demoura une seulle personne devant nosdictes navires que tous ne se retirassent dedans ledict boys, & eulx estans audict boys commencerent une predication & preschement que nous oyons de noz navires qui dura environ demye heure. Apres laquelle sortirent les dictz Taignoagny & Dom agaya marchans ver nous, ayans les mains joinctes, & leurs chappeaulx soubz leurs coddes, faisans une grande admiration. Et commenca le dict Taignoagny a dire, & proferer par trois _Jesus, Jesus, Jesus_ levant les yeux vers le ciel, puis Dom agaya commenca a dire _Jesus Maria_. Jacques Cartier regardant vers le ciel comme l'aultre. Le cappitaine voyant leurs mines & cerimonies, leur commenca a demander qu'il y avoit, & que c'estoit que estoit survenu de nouveau, Lesquelz respondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, nenny, est il bon. Et ledict cappitaine leur demanda de rechef que c'estoit: & ilz repondirent, que leur dieu nommé Cudragny avoit parlé à [Page 19] Hochelaga, & que les trois hommes devant dictz estoient venus de par luy leur annoncer les nouvelles, qu'il y avoit tant de glaces & de neiges qu'ilz mouroient tous. Desquelles parolles nous prinsmes tous a rire, & leur dire que leur dieu Cudragny n'estoit que ung sot, & qu'il ne scavoit qu'il disoit, & qu'ilz le disent à ses messagiers, & que Jesus les garderoit bien de froid s'ilz luy vouloient croire. Lors dedict Taignoagny & son compaignon, demanderent audict cappitaine s'il avoit parlé à Jesus, & il respondist que ses prebstres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps. Desquelles parolles remercierent le dict cappitaine, & se retirent dedans le boys dire les nouvelles aux aultres, qui sortirent dudict boys tout incontinent faignans estre joyeulx desdictes parolles par ledict cappitaine ainsi dictes. Et pour monstrer qu'ilz en estoient joyeulx, tous incontinent qu'ilz furent devant les navires commencerent d'une commune voix a faire trois criz & hurlemens, qui est leur signe de joye, & se prindrent a danser & chanter, comme avoient de coustume: mais pour resolution lesdictz Taignoagny & Dom agaya dirent à nostre dict cappitaine, que le dict seigneur Donnacona ne vouloit point que nul d'eulx allast à Hochelaga avec luy, S'il ne bailloit plege qui demourast à terre avec ledict Donnacona. Le cappitaine leur respondist que s'ilz n'estoient deliberez y aller de bon couraige qu'ilz demourassent, & que par eulx ne laisseroit mettre paine y aller.
_Comment nostre cappitaine & tous les gentilz hommes avec cinquante hommes mariniers partirent de la province de Canada avec le gallyon, & les deux barques, pour aller à Hochelaga, & de ce que fut veu entre deux sur ledict fleuve_.