Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 9

Chapter 93,847 wordsPublic domain

Enfin ce magistrat se leva, retroussa ses manches d'un air noble et gracieux, jeta un coup d'oeil sur Rita et Claudie, un autre sur lui-même, un troisième sur la foule, et content de lui, content des autres, et content de l'éloquence qu'il allait déployer, il ouvrit la bouche.

C'était, du reste, un homme assez grand, de belles proportions, d'une figure douce, de favoris larges, de menton carré, de nez grand et saillant, un vrai modèle de procureur du roi. Ses cheveux noirs et épais étaient relevés sur le sommet de la tête à l'instar du roi Louis-Philippe, et son front, saillant au-dessus des yeux, mais rejeté en arrière comme la plupart des fronts limousins, indiquait un parfait magistrat et un redoutable parleur. Aussi était-il né à Limoges, la ville de France, après Bordeaux, qui a fourni le plus d'orateurs à nos assemblées délibérantes.

Son discours, médité avec soin et débité avec élégance, fut fort écouté, et, chose plus rare, emporta la balance encore indécise entre Brancas et son rival. Le procureur conclut en faveur de Brancas à l'annulation du testament, fit ressortir les vices de forme, démontra la captation et décida, sinon l'auditoire, lequel en majorité était décidé avant les plaidoiries des avocats, du moins les juges.

Il y parut bientôt. Le président se leva, et, tout bégayant, dicta de son mieux au greffier un jugement qui n'aurait pas excité la jalousie du roi Salomon, le plus illustre des jugeurs du temps passé. Au moins, l'essentiel y était, et Athanase était mis en possession de l'héritage de son oncle.

De nombreux applaudissements accueillirent cet arrêt et chacun alla dîner.

«Que dites-vous de mon neveu? dit le conseiller d'État, tout fier du succès de Brancas.

--Il parle assez bien, répondit Mlle Oliveira.

--Tu fais la modeste,» dit tous bas Claudie à l'oreille de son amie.

Rita se mit à rire.

«C'est assez joli, dit-elle, ces boutons de couleur bronzée sur le velours noir.

--De qui parles-tu? demanda Claudie.

--De ce binocle à gauche du pilier.

--Pour moi, dit Claudie, j'aimerais mieux une belle veste, sans boutons, rattachée seulement par des aiguillettes à la façon de Van Dyck.

La foule s'était écoulée, et les personnages de distinction, qui nulle part moins qu'à Vieilleville n'aiment à être confondus avec le vulgaire, sortirent à leur tour. Sur le grand escalier, Rita et Claudie rencontrèrent le bel Athanase et Brancas, déjà dépouillé de sa robe et de sa toque. Oliveira serra les mains de l'avocat et le complimenta sur son succès avec la politesse enthousiaste qu'on ne trouve qu'à Paris et qui est peut-être la récompense la plus enviée des artistes.

«Je n'ai rien entendu de plus beau, de plus simple, de plus clair et de plus juste, même à la Chambre des députés,» dit Oliveira.

L'avocat s'inclina en signe de remercîment et salua Claudie et Rita. Claudie lui tendit la main et le regarda d'un air d'admiration que son amie et le conseiller d'État remarquèrent seuls.

Pendant ce temps, Athanase, assez embarrassé de sa personne, recevait les félicitations du major Bonsergent. Brancas profita de l'occasion et dit à Oliveira:

«Permettez-moi, monsieur, de vous présenter M. Ripainsel, mon ami, et votre ancien rival.

--Rival infortuné! se hâta de dire Athanase, mais qui ne vous garde pas rancune de son échec.

--Vous avez reçu aujourd'hui une belle fiche de consolation, dit Oliveira.

--Bah! deux millions, tout au plus! Qu'est-ce que cela quand on est déjà riche?

Graindorge haussa les épaules.

«Ce niais de Brancas, pensait-il, va tresser lui-même la corde qui le pendra. Quel besoin avait-il d'amener ici cet Athanase?

--Viendrez-vous ce soir prendre une leçon d'horticulture? dit le major.

--Non... je ne pense pas...» répondit l'avocat d'un air embarrassé.

Rita fut étonnée de cet embarras et regarda Claudie qui paraissait très-mécontente.

«Mon neveu, dit vivement Graindorge, m'a promis de passer la soirée avec nous chez M. Oliveira.

--Eh bien! à demain,» dit Bonsergent en partant avec sa fille.

Brancas était fort embarrassé de son rôle. Malgré sa franchise ordinaire, il ne savait comment sortir du mauvais pas où la démarche de son oncle, qu'il ne pouvait désavouer, l'avait engagé. Il est fort aisé de ne pas demander une fille en mariage; mais quand on l'a demandée et obtenue, il n'est pas poli de se retirer en disant: «Mademoiselle, je vous prie d'excuser ma distraction. Ce n'est pas votre main que je voulais demander, c'est celle de votre voisine.»

«Messieurs, dit Oliveira en se retirant avec sa fille, quelques amis me font l'honneur de venir me voir ce soir; si vous voulez être de ce nombre, vous me ferez le plus grand plaisir. On ne parlera pas politique.»

Brancas et Ripainsel acceptèrent tous deux, l'un avec quelque ennui, l'autre avec une joie qui n'échappa point aux yeux de la clairvoyante Rita. Graindorge, resté en arrière, prit son neveu à part, et lui dit:

«À nous deux maintenant. C'est ce soir qu'il faut te déclarer.

--Je me déclarerai, répondit froidement Brancas.

--Et la noce se fera dans un mois.

--Quelle noce?

--La tienne.

--Je vous ai dit qu'il fallait y renoncer.

--Étourdi! Tu lâches la proie pour l'ombre.

--J'aime.

--Tu aimes! la belle affaire! C'est une marque certaine que tu as le coeur bien placé et une grande sensibilité. C'est l'essentiel. Qu'importe après cela que tu aimes la brune ou la blonde!

--Il importe beaucoup. Je veux aimer ma femme et je sens que je mourrais si Claudie passait aux bras d'un autre.

--Tu as vu cela dans les romans.

--Peut-être.

--Est-ce qu'on meurt de désespoir?

--Quelquefois.

--Oui. Une petite fille s'en va tous les matins acheter un boisseau de charbon et s'asphyxier un peu parce que son amant l'abandonne; mais tu dois voir que les sergents de ville s'en aperçoivent toujours à temps et ouvrent les fenêtres. C'est le préfet de police qui fait courir ce bruit pour montrer combien sa police est vigilante. Au fond, le charbon ne sert qu'à faire cuire les beefsteaks.

--Je vous crois, mais je n'aime pas Rita.

--Tu l'aimeras. N'est-elle pas aimable?

--Elle est charmante.

--Eh bien! force-toi un peu. L'amour viendra ou l'habitude, qui en tient lieu si souvent. Crois-tu que je fusse passionnément amoureux de ta tante quand je l'épousai?

--Que sais-je! Vous aimiez peut-être les rousses?

--Non, j'aimais le repos, la richesse, le confortable, ce bonheur que rien ne peut ôter, et qui nous console de tous nos malheurs. Je vis miss Evelina Shenectady: elle avait un million, elle était grande, un peu maigre....

--Très-maigre.

--Trop maigre, si tu veux, un peu rousse...

--Trop rousse.

--Un peu inégale d'humeur...

--Le respect m'empêche de vous approuver, cher oncle.

--Je ne te demande pas de m'approuver, mais de m'écouter, interrompant son neveu..... un peu inégale d'humeur.

--Vous l'avez dit.

--Assez insupportable...

--Oh! Oh!

--Et folle des puddings et des roatsbeefs, que je déteste.

--Et vous l'avez acceptée?

--Acceptée! Je l'ai choisie! Un million de dot?

--Un million! s'écria Brancas.

--Et feu sir Gaspardus Shenectady, ancien receveur des finances de Bénarès, lui gardait deux autres millions.

--Vous m'en direz tant!...

--Oui, mais l'animal...

--Qui?

--Shenectady...

--Votre honoré beau-père?

--Eut la sotte idée de prêter ses deux millions au shah de Perse...

--Diable!

--Oh! à cent pour cent.

--Sur hypothèque?

--Diable! l'hypothèque était la ville de Candahar.

--Eh bien! dit Brancas, l'hypothèque devait être bonne. Candahar est une ville admirable, l'or ruisselle dans les bazars, et les diamants, et les perles brillent au cou de toutes les femmes. Je m'en rapporte à Chardin.

--Or, le shah de Perse, continua Graindorge, a eu l'infamie de chercher querelle aux Afghans.

--En vérité?

--Tu connais les Afghans?

--Pas beaucoup.

--Eh bien! les Afghans sont des gens très-mal élevés qui n'aiment pas le shah de Perse.

--Pourquoi?

--Je te l'expliquerai un autre jour.

--Non, aujourd'hui.

--Ah! tu m'ennuies, n'as-tu pas assez parlé aujourd'hui, et n'est-ce pas mon tour?»

Brancas s'inclina respectueusement.

«Donc, continua le conseiller d'État, les Afghans ont pris Candahar, et brûlé l'hypothèque.

--Oh! c'est mal.

--N'est-ce pas! Shenectady, qui se promenait aux environs de la ville, fut saisi, pendu par les pieds et écorché vif. Ces gredins se firent un tambour de sa peau.

--Mais, dit l'avocat, cette tragique histoire nous enseigne, il me semble, à ne pas faire trop de fonds sur les millions.

--Shenectady pendu ne prouve rien. Tout le monde ne prête pas son argent au shah de Perse, et il est bien doux d'être riche sans se donner de peine.

--En deux mots, cher oncle, vous voulez que j'épouse Rita?

--Oui.

--Et moi, je ne le veux pas.

--Mais malheureux, tu ne seras jamais député.

--Je serai heureux.

--Tu me fais manquer à ma parole. C'est un affront qu'Oliveira ne me pardonnera jamais.

--Et si je lui présentais un autre gendre?

--Qui?

--Mon ami Athanase.»

L'oncle haussa les épaules.

«Présente qui tu voudras. Je ne serai pas complice de ta folie. À ce soir.»

Le conseiller d'État quitta les deux amis et retourna chez Oliveira.

«Il me semble, dit Athanase qui s'était éloigné par discrétion, que vous n'êtes pas trop d'accord, ton oncle et toi. De quoi s'agit-il?

--D'une niaiserie. Il veut me faire épouser Rita.

--Et tu refuses?

--D'emblée.

--Ô grand Jupiter! s'écria Ripainsel, fut-il jamais un ami plus aimable? Il refuse Rita!

--Tu ne la refuserais donc pas?

--Moi! je donnerais pour être aimé d'elle les deux millions que tu m'as gagnés ce matin. As-tu vu comme elle était belle?

--Je n'ai vu que Claudie.

--Allons dîner, dit Ripainsel. Je suis riche, et j'ai vu Rita. Mon âme est dans les étoiles.»

XIII

De graves événements se préparaient dans la maison Bonsergent. Le major sentait que le moment était venu de tenir la parole donnée au colonel Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se préparait à la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée à Audinet, se tenait prête à soutenir le corps de bataille, et même, au besoin, à commencer le feu. Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était loin de se douter qu'elle approchait du moment décisif.

«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.

--Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un Basque.

--J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi, Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui peuvent aisément compter pour quarante, car je ne compte pas le Trocadéro où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. Je suis vieux et je voudrais te voir heureuse.

--Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.

--Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le père. Il faut qu'une fille se marie.

--Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet.

--Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.

--Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les sentences.

--Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille.

Claudie garda le silence.

--Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»

Même silence.

«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.

Même silence.

«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un transport tragique, faut-il que tu sois née pour notre désespoir!»

Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrésolu.

«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?

--Non, papa.

--Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Après tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le comprend pas, il ira....

--Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à propos Claudie en lui sautant au cou.

--Comme je suis bonasse! veux-tu dire.

--Oh! papa, comment peux-tu penser?

--Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pères sont la propriété de leurs enfants.

--C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se chargera d'éconduire Audinet?»

Le major se gratta la tête.

«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie.

--Je me récuse, dit Mme Bonsergent.

--C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»

Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.

«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre ami, je puis tolérer, mais non pas approuver ce refus.

--Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance ou ton approbation? s'écria le major en colère; nous ferons bien nos affaires sans toi, n'est-ce pas, Claudie?

--Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer; je vois d'ici M. le secrétaire général qui s'avance.

--Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous deux, nous en viendrons peut-être à bout.»

En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de noir et cravaté de blanc, enfermé dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux oreilles. On le reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait pas perdu tout espoir, jouissait secrètement de l'embarras de son mari et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un prétexte. Mme Bonsergent allégua une visite qu'elle devait depuis longtemps à Mme la receveuse générale, et le pauvre major, pestant contre la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à Audinet. Celui-ci remarqua ce froid accueil, et d'une voix altérée:

«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.

--Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspéré. Élodie remplit la maison d'onguents de toute espèce; sa chambre est une pharmacie.»

Il y eut un assez long silence.

«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.

--Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin avec moi, nous causerons plus librement.»

Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.

«Vous me refusez! dit-il.

--Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à grands pas; non, je ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton père, de ta mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs; mais....

--Mais? demanda Audinet.

--Mais Claudie est trop jeune.

--Trop jeune!

--Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine d'en changer....

--Ah!

--Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours longs d'une aune, Claudie ne le veut pas.

--Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....

--Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu exposé?

--Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous porterait malheur.

--Quel Parisien?

--Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.

--Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse Mlle Oliveira.

--Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, mais je veux savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez pas me refuser cette consolation.

--Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est témoin que j'ai souhaité ce mariage autant que toi-même; mais Claudie ne le veut pas, et l'on ne met plus au couvent les filles désobéissantes. Reste ici, je vais chercher Claudie.»

Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de fureur contre Claudie, contre Brancas et contre le major même. Tout lâche et insolent qu'il était, il aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de cruelles tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisèrent dans sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hésitait sur le choix de la vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il pour cela commettre un crime.

«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant; que me voulez-vous?»

Elle rassemblait tout son courage pour une explication décisive.

--C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une voix rauque, et vous ne m'aimerez jamais!

--Je suis votre amie, répondit-elle; ne me demandez rien de plus.

--Claudie! je vous aime tant!

--Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.

--Vous l'aimez, lui!

--Qui? _Lui_.

--Brancas.

--Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, répliqua-t-elle fièrement. Cela doit suffire.

--Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant elle.

Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à coup Brancas parut et demeura stupéfait sur le seuil de la porte.

«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et irritée de cette surprise.

Audinet se leva, et d'un geste railleur:

«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède la place.»

Puis il sortit sans que personne cherchât à le retenir. L'avocat n'eut pas le temps de demander une explication à Claudie, car le major entra presque aussitôt.

«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.

--Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'était pas prêt quand je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates différentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous demander quelques conseils.

--Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience est à votre service. Est-ce sur les poires de _beurré gris, rouge, d'Amboise_, ou sur les _doyenné_? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers à huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés surtout au couchant, quoique l'orient et le midi ne soient guère moins favorables, sauf dans les étés très-chauds. Vous supprimez les branches parasites qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sève; vous...

--Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prêt.

--Prêt à quoi?

--À faire visite à M. Oliveira.

--À quelle occasion? dit le major.

--Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez lui. Tu n'as donc pas entendu?

--Non, le diable m'emporte.

--Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne me reverrait de sa vie si j'y manquais.

--Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. Attendez-moi ici mon cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.»

À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, regarda Claudie, qui se mit à rire et lui dit:

--Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous? Je vais me faire coiffer. Prenez ce _Wilhelm Meister_, et lisez en m'attendant. Cela vous distraira.»

En même temps elle lui donna sa main à baiser, et s'échappa, plus légère qu'une hirondelle.

«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat. Aimerais-je une coquette?»

Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer aigu. Les âmes délicates sont lentes à soupçonner, mais le soupçon les déchire de blessures inguérissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait et que pour elle il aurait donné sa vie.

«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet Audinet se mette à ses genoux! pensa-t-il. Elle se ménage un mari!»

Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il estima moins Claudie, sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours à l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas abandonner Ève est éternellement vraie.

«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une Anglaise rousse et de mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la fille de sir Gaspardus Shenectady.»

Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.

«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»

Brancas se leva sans dire un mot.

«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous avez du goût. Me trouvez-vous belle ce soir?

--Admirable.

--Vous dites cela du bout des lèvres, comme un mari de quinze ans. Que dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux?

--Que je vous aime.

--Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Répondez à ma question. Que dites-vous de ces fleurs rouges?

--Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!

--Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par hasard?»

Brancas poussa un profond soupir.

«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici mon père.»

Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis dix ans.

XIV

«Partons-nous? dit Bonsergent. Il est déjà neuf heures. La moitié de la ville est couchée, et l'autre, à coup sûr, se déshabille.»

Cette remarque, qui fit hausser les épaules à Élodie, fort dédaigneuse pour les habitudes régulières de la province, était parfaitement vraie en temps ordinaire. Heureusement, la fête improvisée par Oliveira, le désir de recommander ses parents et soi-même à un député influent, le secret espoir d'un bon souper (qui n'était pas annoncé dans le programme, mais que tout le monde prévoyait), et enfin le désir de voir Brancas, que les trois journaux de Vieilleville avaient tour à tour représenté comme le plus farouche des démagogues ou comme le plus brillants des orateurs, tout cela avait réuni dans le salon d'Oliveira la plus grande partie des habits noirs et des robes de soies de l'arrondissement. Une dizaine d'officiers d'infanterie et de cavalerie tous semblables par leurs manières, sinon par l'uniforme, se promenaient dans le salon en retroussant leurs moustaches aussi cirées que leurs bottes. Deux ou trois des plus jeunes et des plus hardis se glissaient près de quelques dames reléguées dans un coin du salon, et qui, comme eux avaient vu le feu.

Parmi les personnages, après le maître de la maison, brillaient au premier rang le conseiller d'État, le préfet, le général, le secrétaire général et le colonel Malaga. Rita, assise au coin de la cheminée, et vêtu d'une simple robe blanche à peine décolletée, où sa beauté brillait sans l'aide de l'art, recevait d'un air gracieux tous ses invités, attentive à les appeler par leurs noms et à leur montrer la plus active sollicitude. Elle pratiquait à merveille le métier si difficile de maîtresse de maison, sans distraction, sans oubli, pleine de présence d'esprit et de sang-froid, regardant à la fois tous les visiteurs, souriant à tous et ne répondant qu'à un seul. Cependant elle était préoccupée d'une pensée secrète. Sans connaître encore l'amour de Brancas et de Claudie, elle avait remarqué l'admiration de son amie pour l'avocat, et elle s'étonnait qu'il s'empressât aussi peu de venir lui faire sa cour.

Le conseiller d'État, qui devinait sa pensée, regardait la pendule avec impatience. Quand neuf heures sonnèrent, Athanase Ripainsel parut seul, semblable au fils de Pélée, le plus beau des Grecs. Il traversa le salon d'un air aisé, la tête haute et sans saluer personne comme il convient à un jeune homme bien portant, riche et célibataire, donna une poignée de main à M. Oliveira, marcha droit à Rita, qui l'attendait avec quelque émotion, lui débita un petit compliment préparé d'avance, et s'adossant à la cheminée, près d'elle, promena sur l'assemblée le plus fier des binocles. Graindorge, étonné de le voir entrer seul, allait lui parler de son neveu, mais Rita le prévint.

«Où donc est monsieur votre ami? dit-elle.

--Je ne sais, répondit Athanase. Il est sorti pour donner la main à Mlle Bonsergent et l'amener ici.

--Ah!» dit Rita rêveuse.

Oliveira, qui causait dans un groupe de la cherté toujours croissante des cuirs et de l'influence des vents alisés sur la fabrication des tiges de bottes, se retourna et dit:

«Eh bien, monsieur, vous n'amenez pas M. Brancas?

--Il est allé chercher Claudie,» répliqua Rita d'un ton significatif.

Au même moment, le Parisien parut donnant le bras à la rêveuse Élodie qu'il essayait d'adoucir et de gagner par cette politesse méritoire. Claudie les suivait avec son père.

Claudie n'avait jamais été plus belle. Sa physionomie était souriante, ses yeux rayonnaient d'une joie douce. Elle goûtait sans mélange le plaisir d'aimer et d'être aimée. La moitié de l'assemblée la regardait avec une admiration non déguisée, pendant que l'autre moitié, plus circonspecte, se pressait autour de Rita comme pour lui faire un bouclier contre son amie.