Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 8

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Oliveira eut grand'peine à pénétrer chez le président du tribunal, qui distribuait à son gré ou refusait les billets d'entrée. On faisait queue chez lui comme au bureau d'un théâtre.

C'était un grand vieillard, à la parole lourde et indistincte, bredouillant, ânonnant, ne comprenant rien, honnête homme du reste et incapable de faire tort à son prochain. Le hasard, et une fortune dont l'origine se perdait dans la nuit des temps, l'avaient fait nommer président; l'inamovibilité l'avait maintenu sur son siège, et l'usage s'opposait à ce qu'on lui donnât sa retraite. Cette espèce de magistrats n'est pas la plus mauvaise; ils valent bien les gens plus subtils qui cherchent moins le sens de la loi qu'une opinion singulière et paradoxale, et qui s'entêtent d'autant plus volontiers dans cette opinion qu'elle n'appartient qu'à eux seuls. Entre un juge trop subtil et un juge qui l'est trop peu, le plaideur est fort embarrassé.

Le président se leva dès qu'il vit entrer le député, et le fit asseoir.

«Mon cher président, dit Oliveira, je venais vous demander trois places.

--Je n'en ai plus, interrompit le vieillard.

--Pour ma fille?

--Oh! c'est une autre affaire. Je lui céderais mon siége plutôt que de lui refuser quelque chose.... C'est donc un bien grand avocat, continua-t-il, que ce M. Brancas?

--C'est une merveille, dit Oliveira qui crut devoir faire l'éloge du futur époux de Rita.

--Pantaléon, ce jour est un beau jour pour toi, dit la présidente, jusque-là tapie et silencieuse dans un coin de la salle. Faut-il faire repasser ta cravate blanche?

--Fais, ma chère Léonide, répliqua-t-il avec une certaine majesté.

--J'espère, ajouta-t-elle, que ce M. Ripainsel recevra sur les doigts, et qu'il laissera désormais tranquilles nos bonnes soeurs de P...

--J'espère, dit Pantaléon en bégayant, que Caton d'Utique, s'il vient par hasard à l'audience, sera content de moi. Va faire repasser ma cravate, va Léonide.»

Léonide sortit en grognant un peu.

«Ah! monsieur, dit le président à Oliveira qui souriait, un pauvre homme a bien de la peine à faire son métier en conscience. Ma femme et mes cinq enfants ont pris parti, trois contre trois, dans cette affaire, et m'ennuient tout le jour de leurs exhortations à bien faire, c'est-à-dire à juger en faveur de leurs protégés. C'est un vacarme à ne pas s'entendre. Heureusement, je suis à moitié sourd, et le partage égal des voix dans ma famille maintient ma neutralité.»

Oliveira sortit avec ses trois billets qui lui assuraient des places réservées derrière les juges. Vieilleville, où les événements sont rares, était tout ému de l'espoir d'entendre un de ces fameux avocats de Paris auxquels les journaux font un piédestal. De toutes les parties du département, de nombreuses députations d'oisifs s'étaient donné rendez-vous à l'audience, et l'on s'attendait, vu la renommée de Brancas, à des effets de scène merveilleux. Son adversaire, venu de Paris, lui aussi, était un homme illustre à qui il n'a manqué peut-être, pour égaler les plus grands orateurs, que de défendre une cause plus sympathique à la nation française. C'était le plus brillant représentant du parti légitimiste.

Dès le soir même, Brancas reçut la visite de son oncle, mais il ne fut question ni d'Oliveira ni de sa fille dans la conversation. Le conseiller d'État sentait assez la nécessité de ne troubler, par aucune préoccupation, l'esprit de son neveu. À la veille d'une grande bataille, on ne songe qu'à l'ennemi.

«Souviens-toi, dit Graindorge, que du haut de ce prétoire trois cents électeurs te contemplent.

--Je m'en souviendrai,» répliqua laconiquement l'avocat, à qui il tardait d'être seul.

Dès que son oncle fut parti, il fit atteler un tilbury et descendit au grand trot du côté de Vieilleville pour aller voir Claudie, suivant son usage. En très peu de jours il était devenu l'ami intime du major Bonsergent, et la rêveuse Claudie préparait pour lui ses phrases les plus poétiques et ses discours les plus exquis. Personne ne se défiait de ses visites, si ce n'est peut-être le soupçonneux Audinet; quant à la jeune fille, si elle avait deviné l'amour de l'avocat (et comment ne l'aurait-elle pas deviné?) elle n'en laissait rien paraître. Elle était secrètement flattée de plaire à un homme aimable, déjà célèbre, et qui devait être si bon juge du mérite et de la beauté. Nulle femme n'est exempte de vanité, et la belle Claudie l'était moins que toute autre. Audinet, qu'elle avait toujours vu avec indifférence, lui devenait peu à peu odieux, car en amour l'indifférence n'est pas loin du mépris, ni le mépris de la haine.

Il faut avouer aussi que le secrétaire général était l'amant le plus incommode du monde. En garde contre Brancas, dont il avait deviné la rivalité, il surveillait jour et nuit les démarches du Parisien et s'offensait, non sans raison, des fréquentes visites que celui-ci faisait à la famille Bonsergent. Ses relations avec Catherine lui permettaient de savoir, heure par heure, tout ce que faisait sa maîtresse et de le lui répéter. De son côté, Claudie, irritée de cette surveillance continuelle, recevait fort mal les plaintes d'Audinet, et semblait, contre le gré de ses parents, prête à tout rompre.

Ce soir-là, Audinet était assis dans un coin, près de sa fiancée, pendant que le major et sa femme, discrètement retirés à l'autre bout du salon, laissaient au secrétaire général la faculté de faire librement sa cour. Claudie brodait, et sa main impatiente cassait souvent ou arrachait les fils, signe précurseur d'un orage prochain.

«Vous êtes agitée, ce soir, dit Audinet.

--Je ne suis pas agitée, répliqua-t-elle.

--Ou ennuyée?

--Oui, je suis ennuyée.

--Pourquoi?

--Que sais-je! Probablement parce que vous êtes là.

--Ou parce que _quelqu'un_ n'y est pas?

--Que voulez-vous dire? dit impérieusement Claudie. Qui est ce _quelqu'un_?

--_Quelqu'un_, dit froidement Audinet c'est quelqu'un; cela s'entend du reste.

--Cela ne s'entend pas du tout, monsieur. Dites-moi, je vous prie, qui c'est.»

Audinet, comme tous les jaloux, ne pouvait cacher sa jalousie. Rien n'était plus maladroit que d'en parler, mais rien n'était aussi plus naturel. Cependant, il sentit qu'il allait trop loin, et voulut sortir d'un mauvais pas.

«C'est peut-être une femme? dit-il négligemment.

--Non, ce n'est pas une femme, répéta vivement Claudie, que cette question irritait.

--C'est donc un homme? Vous en convenez?

--Ce n'est ni un homme ni une femme, dit Claudie.

--À moins que ce ne soit un avocat, reprit Audinet, je ne sais qui ce pourrait être.»

Claudie rougit légèrement.

«Eh bien, dit-elle, supposons que ce soit un avocat; que voulez-vous dire?

--C'est donc un avocat? Bon. Je suis bien aise de le savoir. Justement, il est sept heures du soir, et M. Brancas, contre son usage, n'a pas encore paru.

--Vous êtes bien au courant des habitudes de M. Brancas.

--Je le crois bien, dit Audinet. Un homme si célèbre! Il n'est question que de lui à Vieilleville et de son prochain mariage.

--Ah! dit la jeune fille qui se sentit pâlir. Avec qui, s'il vous plaît?

--Je savais bien, dit Audinet, que je finirais par vous dire des choses intéressantes. Oh! je connais mon métier de narrateur.

--Et de faiseur de cancans.

--De cancans, si vous voulez. Mais quel mal y a-t-il, s'il vous plaît, à dire que M. Brancas, avocat, épouse prochainement Mlle Marguerite Oliveira, votre amie d'enfance?

--Comment le savez-vous?

--Parbleu! ce n'est pas difficile. Toute la ville en est informée. La femme de chambre de Mlle Oliveira le dit à qui veut l'entendre. L'affaire est arrangée, et M. Graindorge, conseiller d'État, oncle du futur, est venu en poste tout exprès pour assister à la noce.

--Vous ne perdez pas de temps, dit amèrement Claudie et vous êtes fort au courant des affaires du prochain.»

En même temps, elle se leva.

«Où donc allez-vous? demanda Audinet.

--Je me sens un léger étourdissement, et je vais dans ma chambre. Cela se passera. Excusez-moi, cher monsieur, et allez, je vous prie, tenir compagnie à ma mère.»

Comme elle finissait de parler, Brancas entra, Claudie hésita et revint sur ses pas.

«Eh bien, dit Audinet, vous n'êtes pas encore partie?

--Vous êtes insupportable.

--Merci.»

Claudie reprit sa place, et Brancas vint les saluer. Le secrétaire général répondit au salut de l'avocat par un mouvement de tête froid et cérémonieux, auquel le Parisien ne fit aucune attention.

--C'est demain, dit le major Bonsergent, que nous allons entendre Démosthènes et Cicéron.»

Le Parisien s'inclina en souriant.

«Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit-il, mon cher monsieur; mais vous aurez le plaisir d'entendre l'un des plus grands avocats de ce siècle. Ce n'est pas moi que je veux dire.

--Est-ce que vous allez à l'audience? demanda Audinet au major. Je ne vous connaissais pas tant de goût pour les procès.

--Ma foi! répondit simplement Bonsergent, je vais où Claudie me mène. Tu sais bien que c'est mon chef de file.

--Ah! dit Audinet d'un air fin, c'est Mlle Claudie....

--Oui, monsieur le secrétaire général, répondit la jeune fille, qui sentit le coup. C'est moi-même.»

Le Parisien les observait tous deux sans rien dire et commençait à concevoir de grandes espérances. Audinet sortit plein de fureur contre son rival et contre Claudie. C'était un entêté mortel que le fils aîné du colonel Malaga; il aimait Claudie, et il était prêt à la disputer à son rival par tous les moyens que le Code tolère, faute de pouvoir s'y opposer.

La conversation devint générale après le départ du secrétaire général, et ne fut interrompue que par l'arrivée du colonel Malaga et de quelques voisins à qui Mme Bonsergent offrit du thé. On dressa une table de whist, les gens graves commencèrent à jouer, et Brancas s'assit à côté de Claudie.

Il y eut d'abord un assez long silence, que Claudie interrompit en demandant d'une voix brusque et saccadée:

«À quelle époque est fixé votre mariage?»

Brancas tressaillit.

«Quel mariage? dit-il. On me marie donc?

--Pourquoi rougissez-vous? dit Claudie. Il n'y a pas de honte à se marier. Le mariage n'est-il pas le plus beau de tous les sacrements?

--Je ne rougis pas, répliqua le Parisien, et je tiens comme vous que le mariage est le plus beau des sacrements; mais encore, pour se marier, faut-il être deux, et je ne sais pas même si nous sommes un.

--Vous êtes deux, Rita et vous. Ne niez pas, je le sais.

--Alors vous êtes plus savante que moi, car je ne le sais pas.

--En vérité?

--En vérité.

--Dites-moi, reprit Claudie, ce que vient faire à Vieilleville M. Graindorge, conseiller d'État, votre oncle?

--Il vient se promener, je suppose.

--Chez M. Oliveira?

--Oui, chez M. Oliveira. Ce sont deux vieux amis.

--Ah!... Rita et vous, n'êtes-vous pas aussi de vieux amis?

--Je le voudrais, dit Brancas, mais je n'ose m'en flatter. Je n'ai vu Mlle Rita qu'une fois.

--Eh bien, voyez la calomnie. On dit que vous l'épousez, et que votre oncle vient ici pour assister au mariage.

--Qui? on.

--Tout le monde.

--Ne serait-ce pas plutôt M. le secrétaire général, qui prend beaucoup d'intérêt à mes affaires?

--Après tout, dit Claudie d'une voix un peu altérée, je vous prie d'excuser, monsieur, ma curiosité. Je n'ai, certes, aucun droit à connaître vos secrets.»

La jeune fille avait le coeur ulcéré. Le Parisien s'en aperçut et devina la cause de cette sourde colère. Il comprit en même temps que la jalousie maladroite d'Audinet lui fournissait une occasion qu'il aurait longtemps et vainement cherchée de déclarer son amour. Il regarda autour de lui. Tout le monde jouait au whist. Deux vieilles femmes, reléguées dans un coin, disaient du mal de leur prochain, Mme Bonsergent était absente et dirigeait la confection du thé, le major dormait comme un loir, il vit le moment favorable, il prit la main de Claudie et lui dit à voix basse:

«Mademoiselle, on vous a menti. Je n'épouserai jamais Mlle Oliveira, car je n'ai aimé, je n'aime et n'aimerai jamais qu'une seule femme: c'est vous.»

Claudie retira sa main sans colère. Elle vit dans les yeux de l'avocat qu'il disait vrai, et elle sentit au fond de l'âme les tressaillements de l'amour. Elle n'osa répondre: Et moi aussi, je vous aime, mais ses yeux le dirent assez clairement à défaut de sa bouche. Cependant, elle s'efforça de composer son visage et son maintien.

«Monsieur, dit-elle en feignant de rire, j'entends très-bien la plaisanterie et je vous remercie de ne pas punir plus sévèrement ma curiosité. Veuillez croire, cependant, que l'amitié de Rita me donnait quelques droits à votre confiance.

--Claudie, répéta le Parisien d'un ton passionné, m'entendez-vous? Je vous aime.

--Si vous m'aimez, répliqua-t-elle, que vient faire ici M. Graindorge?»

Brancas vit bien qu'il fallait parler avec franchise. Il raconta les projets de mariage que son oncle avait formés pour lui et qu'il avait lui-même approuvés, jusqu'au jour où il entrevit la belle Claudie.

«Ce jour, continua-t-il, a décidé de ma destinée. Je vous aime.»

Il peignit cet amour des couleurs les plus passionnées. Il était sincère, et il était avocat; aussi fut-il éloquent: son amour passait avec ses paroles dans le coeur de la jeune fille. Elle se sentit vaincue et fit un dernier effort.

«Vous arrivez trop tard, dit-elle.

--Trop tard! s'écria Brancas découragé. Quoi! votre mariage est-il décidé et irrévocable?

--Il l'est.

--Quoi! vous allez devenir madame Audinet?

--Il le faut.

--Vous l'aimez?»

Un profond soupir fut la seule réponse de Claudie. Brancas se hâta de l'interpréter en sa faveur.

«Mais, dit-il, si vous ne l'aimez pas, qui vous force de l'épouser?»

J'essayerais vainement de rapporter cette conversation. L'amour ne se décrit ni ne s'explique. Il suffira de dire qu'après deux heures de protestations, de serments et de reproches, Brancas obtint ce seul mot qui était pour lui la plus éclatante victoire:

«Espérez.»

Au même moment le major s'éveilla; en voyant les joueurs de whist déjà levés, il s'avança vers le groupe que formaient Brancas et Claudie, et dit gaiement au Parisien:

«Que dites-vous donc de si intéressant à ma chère enfant? Ses yeux brillent ce soir comme deux charbons allumés.

--Papa, répliqua Claudie, M. Brancas me faisait l'honneur de me répéter le plaidoyer qu'il va prononcer demain.

--Et tu en es contente?

--Ravie. Je suis sûre qu'il gagnera son procès.

--Tant mieux, dit le major; je n'aime pas les jésuites.»

Sur ce mot, Brancas partit après avoir salué toute l'assemblée, y compris le colonel Malaga, qui le regarda de travers et lui rendit à peine son salut.

Quand tous les visiteurs furent partis, Malaga et un signe de l'oeil au major, qui embrassa tendrement sa fille et lui dit:

«Va te coucher, ma chère enfant, il est tard. Malaga et moi, nous allons rester ici et fumer une pipe en buvant un verre de Xérès.

Claudie, qui avait hâte de rester seule avec ses pensées, ne se fit pas prier et sortit.

Qui pourrait dire la couleur des rêves d'une jeune fille qui aime et qui est aimée pour la première fois; quelle divine symphonie s'élève dans cette âme vierge; quels échos de la musique des anges retentissent! Pour la première fois, Claudie goûtait un bonheur parfait et sans mélange; elle ne voyait plus dans la vie que des sujets de se réjouir et de remercier le Créateur de toutes choses; elle rêvait de mener avec Brancas cette vie pure, innocente, exempte de trouble et de malheur que Milton a peinte dans l'Eden, et qui fut le partage du premier homme et de la première femme. Elle aimait! Qu'il est doux d'aimer! Hélas! aucun bonheur n'est de longue durée, et la félicité parfaite est toujours voisine des épouvantables précipices du malheur.

«Mon cher ami, dit Malaga en allumant sa pipe, il est temps de conclure.

--Hum! dit Bonsergent, il est dangereux de trop précipiter les choses.

--Est-ce que Claudie n'est pas décidée? demanda le colonel.

--Je n'en sais rien. Les petites filles n'ont pas l'habitude de faire des confidences à nos vieilles moustaches.

--Si ce mariage ne se fait pas tout de suite, dit le colonel, il ne se fera jamais.

--Est-ce que tu retires la parole? demanda le major. En ce cas, dès à présent, tu es libre.

--Tu m'entends mal, répliqua le colonel. Audinet ne peut plus attendre; Audinet est jaloux.»

Le major haussa les épaules.

«De qui?

--De ce Parisien qui vient si complaisamment, tous les jours, te demander une leçon d'horticulture.

--Quelle folie! dit Bonsergent. Ma fille m'a dit qu'il doit épouser Mlle Oliveira.

--Folie ou non, ce garçon-là vient trop souvent ici; ce n'est pas pour tes beaux yeux, camarade, à moins que ce ne soit pour ceux de Mme Élodie.

--Oh! pour ceux-là, dit le major en riant, je les lui abandonne. Le temps des fredaines est passé.

--En deux mots, reprit le colonel, quel jour veux-tu faire le mariage?

--Eh bien! quand tu voudras.

--Dans trois semaines.

--C'est convenu.»

Les deux amis se donnèrent la main, fumèrent encore quelques pipes et s'en allèrent dormir comme deux braves qui ont souvent dormi au bruit du canon.

Pendant ce temps l'heureux Brancas retournait de cent mille manières le dernier mot de Claudie: _Espérez_, et repassait dans son esprit les périodes qu'il devait prononcer le lendemain devant les juges.

XII

Le jour suivant, dès neuf heures du matin, tout ce qui s'appelle à Vieilleville la _haute société_ avait envahi le prétoire. Les avocats, coiffés de leurs toques et vêtus de vastes robes noires sans grâce, mais non pas sans trous, disputaient leurs bancs aux dames, et les rejetaient brutalement hors de l'enceinte. De leur côté, deux ou trois comtesses sur le retour glapissaient contre l'huissier et contre les avocats, et répandaient autour d'elles des odeurs de musc et de patchouli capables d'effrayer le gendarme qui commença le supplice du criminel Jean Hiroux. Derrière les juges sur des fauteuils réservés, étaient assises une douzaine de personnes que recommandaient au président leur beauté, les liens de famille ou le désir de plaire aux puissants. Parmi ces privilégiés on distinguait le député Oliveira, sa fille, Claudie Bonsergent, sa mère, le vieux major et le conseiller d'État.

Rita et Claudie se rencontrèrent dans un couloir étroit, et Rita se jeta tout d'abord au cou de son amie. Claudie, bien qu'elle eût quelque remords d'avoir enlevé Brancas à Mlle Oliveira, ne se fit pas trop prier et lui témoigna la plus vive tendresse. De son côté, le député se montra fort poli pour le vieux major, qui était l'un des électeurs les plus influents de l'arrondissement. Le conseiller d'État entendant nommer Claudie, se douta qu'il avait sous les yeux la rivale de Mlle Oliveira, et écouta très attentivement la conversation des deux amies.

«Que tu es belle aujourd'hui, dit Rita. Comment se fait-il que je sois obligée de te chercher dans les couloirs d'un palais de justice.

--Au moins, dit le major qui voulut placer son mot, n'est-ce pas dans la salle des Pas-Perdus.»

Les deux jeunes filles poussèrent des éclats de rire que les rossignols leur auraient enviés, si les rossignols, ces chanteurs de génie, pouvaient être jaloux.

Rita répondit qu'elle était arrivée la veille, et qu'elle n'avait pas eu le temps de faire visite à son amie.

«Dis-moi, ajouta-t-elle, quel est ce jeune homme à la barbe large et blonde qui nous regarde si obstinément?

--Qui te regarde, veux-tu dire, car il n'a pas la moindre attention pour ton humble servante.

--Oh! toi ou moi, peu importe.

--C'est le bel Athanase.

--Athanase qui? Athanase quoi? Quel âge? Quel sexe? Quelle profession?

--Curieuse!

--Le spectacle n'est pas près de commencer. Que pouvons-nous faire en attendant si ce n'est de dévisager le prochain?

--C'est le bel Athanase Ripainsel, âge, trente ans; sexe: beau garçon, trop content de lui; profession: millionnaire et plaideur.

--Quoi! c'est lui qu'on va juger?

--C'est lui-même.

--Je le reconnais, dit tout à coup Rita.

--Tu l'as déjà vu?

--Oui.

--Où?

--Chez le préfet. Nous avons valsé ensemble. N'est-ce pas un républicain?

--Je n'entends rien à ces choses-là, dit Claudie. Adresse-toi à mon père.

--Que désirez-vous, mademoiselle? se hâta de dire le major.

--Monsieur, dit Rita, nous voudrions savoir si M. Athanase Ripainsel ici présent, et dont vous pouvez voir la barbe blonde à gauche près du pilier, est un républicain?

--Ma foi, dit le major, je n'en sais rien; mais je crois qu'il veut être député.

--Hein? plaît-il? dit Oliveira; qui veut être député, je vous prie?

--M. Ripainsel, répondit Rita.»

Athanase, se voyant regardé, se mit à lorgner les dames. À défaut des grâces civilisées de son ami Brancas, il possédait la plupart des qualités qui séduisent le sexe timide. Sa poitrine large, sa figure énergique, régulière et gaie, attiraient les regards de la foule. Son habit de velours à larges boutons, signe distinctif de tous les gentilshommes campagnards ou de ceux qui les imitent, était croisé sur sa poitrine, et sa main large, mais blanche, ouverte et sympathique, faisait sauter un léger binocle. Assis à côté de la place réservée à son avocat, il attendait patiemment l'arrivée des juges et le commencement du procès.

Enfin les deux avocats entrèrent. Un murmure flatteur s'éleva dans la foule; les dames se penchèrent et chuchotèrent. Brancas s'assit, regarda autour de lui, vit Claudie et la salua. Rita s'en aperçut:

«Tu connais donc mon hégélien? dit-elle à son amie.

--Un peu. Je l'ai vu quelquefois à la maison, répondit Claudie, qui se sentait rougir.

--Pourquoi rougis-tu? dit Rita étonnée.

--Quelle idée! C'est la chaleur de la salle. On étouffe ici.

Et ce moment, le président entra avec les juges.

Il s'assit carrément dans son fauteuil, se coiffa de sa toque, ouvrit son canif, bâilla posément, sans se presser, comme un homme qui prévoit qu'il bâillera plus d'une fois, tailla sa plume, la trempa dans l'encrier, esquissa légèrement un front, un nez, une bouche, et près d'arriver au menton, voyant ses collègues bien assis et en train de bien faire, il donna la parole à Brancas, qui demandait la nullité du testament de Caïus Gracchus Ripainsel.

On ne s'attend pas, sans doute, à voir ici les détails du procès. Tous les journaux de France en ont donné un compte rendu fidèle, suivant leur habitude. Les journaux légitimistes supprimèrent le discours de Brancas, et donnèrent en échange quelques phrases très mal faites et sans suite. Quant à l'avocat de P..., on publia tout au long tous ses arguments, on corrigea ses fautes de français, défaut assez commun aux improvisateurs, et l'on vanta l'enthousiasme de l'assemblée. De leur côté, les journaux de la gauche montrèrent l'ineptie de l'avocat des religieuses, le vide de ses raisons, et firent entendre qu'il parlait du nez et faisait de pitoyables calembours. Brancas, au contraire, avait mis la plus parfaite éloquence au service de la cause la plus juste et faisait retentir dans la salle une voix plus sonore que la trompette Sax et plus douce que la flûte de Tulou.

D'où vous conclurez, je pense, que tous les abonnés furent très-contents, ayant été servis selon leur goût, et ayant entendu dire beaucoup de bien de leurs amis et beaucoup de mal de leurs ennemis. C'est ce qui maintient l'équilibre dans le monde.

Les juges étaient fort embarrassés, et vous l'auriez été comme eux. Quand on voit deux honnêtes gens, qui ont de l'esprit, du jugement, de l'éloquence, qui connaissent la loi, et qui ne voudraient pas faire de tort à leur prochain, soutenir avec une assurance égale deux thèses contradictoires, et d'un air poli s'envoyer des démentis qui n'offensent personne, on a beau avoir l'habitude de juger, on ne peut guère s'empêcher d'hésiter.

Ils hésitaient donc, et le coeur d'Athanase battait fortement. Toute l'assemblée, partagée entre deux orateurs d'une puissance presque égale, car Brancas n'était guère inférieur à son adversaire, attendait en silence les conclusions de M. le procureur du roi, organe de la loi et défenseur de la société.