Brancas; Les amours de Quaterquem
Chapter 7
--Du melon, mademoiselle, répondit Brancas. Le melon, _melon cucumis_, genre concombre, famille des cucurbitacées, est l'ami de l'homme.
--Et l'homme est l'ami du melon, répliqua Bonsergent. Prenez-moi un bon cantalop, semez-moi ses graines dans des pots remplis de bon fumier, recouvrez-moi cela d'une terre meuble, c'est-à-dire labourée, pétrie, concassée avec soin, arrosez-moi le tout, couvrez-le d'une cloche pour le garantir du soleil, et vous m'en direz des nouvelles.
--Mademoiselle, dit Brancas, monsieur votre père est un puits de science.
--Puisez toujours, jeune homme, répliqua Bonsergent, et ne craignez pas de tarir la source.»
À ces mots, Ripainsel et le Parisien prirent congé de leurs hôtes, et montèrent dans un tilbury que conduisait Athanase. Brancas était plongé dans une profonde rêverie.
«Il faut avouer, dit Ripainsel, que j'étais né pour jouer les rôles de confidents.
--Aimerais-tu mieux jouer les tyrans que les confidents?
--Les tyrans, non; mais les jeunes-premiers.
--Qui t'en empêche?
--Toi, parbleu! qui me jettes Mme Bonsergent sur les bras, et qui prends la fuite.
--La conversation a dû être intéressante?
--D'un intérêt palpitant, comme disent les réclames. Élodie m'a raconté ses malheurs.
--Pauvre femme!
--Oh! oui, pauvre femme! C'est un récit à faire dresser les cheveux sur la tête.
--Bon! Rien n'est plus agréable que de sentir ses cheveux se dresser en bonne compagnie. C'est marque qu'on n'est pas chauve. La lune sort des nuages et éclaire la vallée sombre. Voici de bons cigares, le cheval va de lui-même et connaît sa route. Tout se tait, c'est à peine si l'on entend cette délicieuse harmonie des sphères qui faisait pâmer Pythagore. Commence ton récit; j'écoute.
--Tu sauras d'abord, dit Athanase, qu'Élodie est d'illustre naissance.
--Je m'en doutais.
--Son père, qui fut chapelier, avait l'âme d'un roi.
--D'un roi en fonctions ou d'un roi détrôné? Les rois détrônés sont ordinairement de fort méchante humeur.
--Il avait l'âme d'un très-grand roi, une âme noble et belle. Sa mère....
--La mère du roi?
--Non. La mère d'Élodie, belle comme Vénus, sage comme Minerve, poétique comme Apollon....
--.... Filait comme Arachné?
--Non c'était une médiocre fileuse, mais une parleuse de premier ordre.
--Tant pis. La soupe ne devait pas être bonne.
--Que parles-tu de soupe, âme grossière et livrée aux appétits des sens? La mère d'Élodie ne sut jamais de quoi se faisait la soupe.
--Je plains le chapelier, dit Brancas.
--Or, continua Ripainsel, cette mère accomplie ne souffrit pas que sa fille fît oeuvre de ses dix doigts; d'où il suit qu'elle comprit de bonne heure que le lot du sexe barbu était d'apporter à boire et à manger au sexe timide, lequel, en échange, consentait à recevoir avec bonté les hommages du dit sexe barbu: Cela dura trente ans, pendant lesquels le sexe barbu, comme tu penses, ne faisait pas queue à la porte d'Élodie.
--Elle te l'a dit?
--Non; mais je l'ai deviné. Dieu merci, ce n'était pas difficile. On sait assez ce que signifient ces amours trompées, ces espérances déçues, ces soupirs, ces yeux levés au ciel. Ce n'est pas tout d'ailleurs. J'ai des faits plus positifs.
--Des faits!
--Quel héros c'était?
--Qui? Le major Bonsergent?
--Il est bien question de Bonsergent! Je te parle de ce hussard qui fut tué à Waterloo....
--Quel hussard?
--Celui d'Élodie, qui unissait la grâce à la force, le génie à la beauté, et qui n'ignorait pas le respect qu'on doit aux dames. C'était un homme, celui-là!
--Et nous, qui sommes-nous donc?
--Des gens mal élevés, je suppose.
--Continue. Ton récit m'intéresse.
--Après dix ans passés à pleurer le hussard, Bonsergent se présenta....
--Et fut accepté d'emblée? dit le Parisien.
--Que de larmes versa la triste Élodie avant d'unir son sort à celui de cet homme vulgaire! Mais quoi! Le chapelier ordonnait. Par piété filiale, elle obéit.
--Triste victime!
--Oh! oui, triste victime! Le chapelier n'eut pas plutôt passé l'onde du Styx qu'on ne repasse plus, _irremeabilis unda_, comme dit Virgile, que l'affreux Bonsergent dévoila toute sa perfidie.
--Je t'avertis, dit Brancas, que tu ménages trop tes effets de scène. Tu _prends des temps_ comme un acteur, et le public finira par te tourner le dos.
--Patience! dit Athanase. La patience, c'est la force continuée. En deux mots, la dame s'est fort ennuyée, et je la soupçonne d'écrire en secret ses mémoires pour servir à l'instruction et à l'édification de son sexe.
--Voilà ce qu'elle t'a conté pendant une heure et demie?
--Oh! mon Dieu, oui. Je croyais entendre Esther raconter à la jeune Élise comment, avec la protection du Dieu d'Israël, elle parvint à devenir l'une des cinq cents femmes du sultan Assuérus, et je repassais involontairement tous les récits fameux des vieilles tragédies.... Or çà, j'espère que tu as été plus heureux que moi?
--Oui, Bonsergent m'a donné de bons conseils sur la culture des melons.
--Ne fais donc pas le réservé. Tu as vu Claudie?
--Mon cher ami, dit Brancas, es-tu capable de garder ton sérieux pendant quelques instants?
--Toute l'éternité, s'il le faut.
--Et bien, je l'aime.
--Toi! Effectivement, il n'y a pas de quoi rire.
--N'est-ce pas? à la veille de mon mariage!
--Ma foi, ce serait bien plus triste le lendemain.
--Que faire?
--Te voilà bien embarrassé! Aime-la quinze jours si tu veux, et cela se passera. C'est une petite fièvre qui n'a rien d'inquiétant et qu'il faut traiter par les sédatifs.
--Mauvais plaisant!
--Parbleu! je ne vois pas là de quoi s'arracher les cheveux. Claudie est charmante, et tu fais preuve de goût.
--N'est-ce pas qu'elle est belle? dit l'avocat.
--Oh! ravissante, répliqua Ripainsel.
--Crois-tu qu'elle aime cet Audinet?
--Qui sait! On voit tant de rencontres bizarres! Audinet est un homme, après tout.
--Lui, un homme! c'est un babouin.
--Mon ami, dit Athanase, la douleur t'égare. Audinet n'est pas un babouin, c'est un vilain animal, je l'avoue; il est d'une capacité médiocre, mais il est homme et secrétaire général, et, ce qui vaut mieux encore, il est le fils du colonel Malaga. Or, tu sauras qu'il n'est personne à Vieilleville qui ose déplaire au terrible colonel. Quiconque l'a fait, s'en est toujours repenti.
--Je me moque de tous les Malaga du monde. Ce colonel est fait de chair et d'os, je suppose?
--Oui, mais sa chair et ses os sont taillés dans l'acier le mieux trempé. Il est homme à tuer pour une épingle, pour un salut manqué, pour un sourire douteux. Après 1815, il était la terreur des officiers de la garde royale.
--Diable! voilà qui met le comble à mon amour.
--Tu vas faire la cour à Mlle Bonsergent?
--Pourquoi non?
--Et t'en faire aimer?
--Si c'est possible.
--Jupiter aveugle ceux qu'il veut perdre.
--Jupiter se soucie très peu de mes affaires. Quant au colonel, je l'engage à ne pas faire le méchant, car je retroussais fort bien, dans l'occasion, ma robe d'avocat et mes manches, et tu verrais une belle bataille.
--Est-ce que tu sais manier une épée?
--Oui.
--Et un pistolet?
--Encore mieux.
--C'est égal, sois prudent, et si tu vois venir Malaga sur le trottoir de droite, prends le trottoir de gauche; cède-lui le haut du pavé, ne lui épargne pas les saluts, et ne te fais pas embrocher comme une mauviette.
--J'y veillerai.
--Un mot encore. Avant toute chose, gagne-moi mon procès et fais-moi rendre l'héritage du vieux Caïus-Gracchus Ripainsel, mon oncle vénéré; car il n'est pas juste que je pâtisse de tes fredaines.
--Tu auras tes deux millions et le plaisir de voir donner une leçon à ce vieux rodomont».
En même temps, les deux amis entraient dans la cour du château.
XI
Un domestique remit à Brancas une lettre de son oncle; il la lut sur-le-champ, et frappa du pied avec impatience.
«Qu'as-tu donc? demanda Ripainsel.
--Une tuile sur la tête! Ah! que la divine Providence est dure aux pauvres gens! Écoute ceci:
«Mon cher ami,
«Tout est conclu. La dot est d'un million. Oliveira te trouve charmant. Miss Rita ne dit mot et ne paraît pas moins bien disposée. Ton bonheur est assuré. Oliveira s'engage à donner sa démission à la fin de l'année. Il a parole du ministre d'être pair de France à cette époque. Pour un ancien marchand de cuirs, c'est assez joli. Ma future nièce a de l'esprit, du bon sens, et, ce qui est plus précieux que tout, elle a le romanesque en horreur. Ta tante la trouve admirable. Allons, tu as le pied à l'étrier, monte à cheval et galope.
«Oliveira et sa fille vont passer deux mois à Vieilleville pour faire dîner les électeurs. Je n'ai pas besoin de te recommander l'assiduité. Une fille de ce caractère et une dot d'un million ne se trouvent pas dans le pas d'une mule.
«Adieu, mon cher ami; mille prospérités.
«GRAINDORGE.»
--Suis-je assez malheureux? dit l'avocat.
--Toi! répliqua Ripainsel, tu es né coiffé. Rita et un million, et monsieur se fait prier, monsieur fait le difficile. C'est à hausser les épaules, parole d'honneur.
--Et Claudie?
--Ton amour s'en ira comme il est venu, en une soirée. À première vue, tu t'enflammes, et tu te crois pris pour l'éternité.
--Diable d'oncle! s'écria Brancas. De quoi se mêle-t-il?
--Ton oncle est un sage, dit Athanase, et toi un écervelé, malgré tes épais favoris et ton air d'homme grave. Il sait qu'on ne vit pas seulement d'amour et d'eau fraîche, mais de bon potage, comme dit le bonhomme Chrysale; il te sauve, sans le savoir, des griffes du vieux Malaga, et il te donne pour femme la plus délicieuse Rita, qui jamais ait vu le jour, soit à Paris, soit à Vieilleville.
--Mon ami, dit Brancas après un long silence, c'en est fait, je l'aime.
--Qui? Rita?
--Non, Claudie.
--Tu fais une sottise.
--Je m'en moque.
--Et tu t'en repentiras.
--Soit. Je m'en repentirai, mais je l'aime.
--Ah! dit Athanase, si je n'avais pas fait concurrence au père Oliveira dans les dernières élections!
--Achève.
--Eh bien! je ferais ma cour à Rita, qui vaut une vingtaine de Claudies.
--Fais-la, tu me rendras service.
--Bien vrai?
--Je te le jure!
--Eh bien! présente-moi à la première occasion.
--C'est convenu. Et toi, aide-moi à bourrer cet Audinet qui m'agace cruellement les nerfs.
--Quoi! vraiment! tu veux épouser Claudie?
--Je n'en sais rien, mais je veux chasser l'Audinet.
--Qu'il soit fait suivant ta parole! dit Athanase.
L'avocat se coucha fort agité. La pensée des obstacles qu'il aurait à surmonter excitait son ardeur, car les âmes nobles et courageuses n'aiment pas à triompher sans péril; mais il se voyait prêt à sacrifier tous ses rêves à l'amour, et, pour un ambitieux, c'était un cruel sacrifice. Avant d'épouser Claudie, avant même de savoir s'il en serait aimé, il fallait désavouer son oncle, rompre avec Oliveira, et se fermer probablement le chemin de la députation de Vieilleville. Cependant, il n'hésita pas un instant, et, prenant la plume, il écrivit à son oncle la résolution qu'il avait prise, en le priant de dégager sa parole. Ce devoir accompli, il se coucha, et dormit assez bien, bercé dans des rêves d'azur et d'or. La belle Claudie, impératrice des îles Fortunées, lui offrait son trône et sa main.
Athanase, de son côté, rêvait à Mlle Oliveira. Ce n'est pas qu'il fût au fond de l'âme ni très-ambitieux ni très-amoureux. Non. La députation lui semblait être le complément naturel et nécessaire de son château, de ses cinquante mille livres de rente et du bien-être qui l'entourait. Comme il avait toujours été heureux, il était optimiste. Il aimait son ami, mais il n'oubliait pas le soin de ses intérêts, et il voyait avec plaisir cet amour naissant qui allait brouiller Brancas avec le père Oliveira. De plus, Rita le séduisait avec sa grâce toute parisienne, et le gentilhomme campagnard n'avait pu rester insensible à sa beauté. Que Brancas épousât ou non Claudie, il s'en souciait peu, pourvu qu'il pût lui-même approcher de la belle Rita, et satisfaire en même temps deux passions de force égale, la passion d'épouser une femme aimable et la passion de représenter le peuple français.
Pendant ce temps, la famille Bonsergent était réunie en conseil et délibérait sur les plus graves questions. Lorsque Claudie, tenant à la main une bougie, s'approcha de son père pour l'embrasser, suivant l'usage de chaque soir, et se retirer dans sa chambre, le major la retint par la main et la fit asseoir à ses côtés.
«Ma fille, dit Élodie d'un ton solennel, reste un moment; il s'agit de ta destinée.
--Ma chère enfant, dit le major, es-tu heureuse?
--Assurément, papa, répondit-elle, étonnée de cet exode et commençant à deviner ce qu'on allait lui dire.
--S'il se présentait un bon mari, sage, prudent, avec une belle fortune, une belle position sociale et un nom honorable, qui voulût vivre avec nous, et qui fût notre ami, que ferais-tu?
--Je ferais, dit Claudie, ce que vous auriez jugé convenable.»
Le major l'attira doucement sur ses genoux et l'embrassa.
«Il est trouvé, dit-il. C'est notre ami Audinet.»
Claudie, qui s'attendait à ce nom, ne put cependant s'empêcher de se mordre les lèvres.
«Eh bien, qu'en dis-tu? demanda Élodie.
--Moi, maman je n'en dis rien.
--Et qu'en penses-tu?
--Pas davantage.
--Diable! dit le major entre ses dents, cela va mal... Comment! tu n'as pas d'opinion sur un homme que tu vois tous les jours!»
Claudie garda le silence.
«Est-ce que tu ne veux pas te marier?
--Je n'ai pas dit cela, papa.
--N'est-ce pas un homme intelligent?
--Assurément, quoique son esprit consiste surtout à médire du prochain.
--Son père lui donnera deux cent mille francs le jour de son mariage.
--Eh! papa, n'avons-nous pas de quoi vivre?
--Il sera préfet ou député à son choix.
--Tant mieux pour la France.
--Il est estimé de tout le monde.
--Pas trop, dit Claudie, qui fut heureuse de trouver ce prétexte, et voilà ce qui me fâche.
--Hum! hum! dit le major, le temps est à l'orage.»
Au fond du coeur, il était de l'avis de sa fille. Un homme tant de fois souffleté lui semblait un gendre médiocre; mais, comme beaucoup d'honnêtes gens, avec un égoïsme assez naturel, il s'étourdissait volontairement sur l'insolence et la lâcheté d'Audinet, et voyait, avant tout, dans ce mariage, la certitude de garder sa fille près de lui et de plaire à son ami Malaga.
Cependant l'attaque de Claudie était si directe qu'il n'osa insister. Par malheur, Mme Bonsergent, fort engouée d'Audinet, qui divaguait avec elle pendant des heures entières sur des subtilités de métaphysique, et flattée d'entendre vanter son génie par le secrétaire général, prit vaillamment la défense de son favori.
«Mademoiselle, vous êtes une sotte, dit-elle tout d'abord. M. Audinet est un homme de la plus haute intelligence et du plus grand avenir. Peut-être ne le trouvez-vous pas assez beau?
--Ma foi, dit bonnement Claudie, je n'y pensais pas, mais, puisque tu m'en parles, je t'avouerai qu'il est plus laid qu'une chenille.
--Comme une chenille, c'est le mot, répéta le major en éclatant de rire.
--Bon! encouragez-la dans sa désobéissance, répliqua d'un ton amer Mme Bonsergent.
--Je ne l'encourage pas, dit le major.
--Mais, dit Claudie, je n'ai pas à désobéir; vous ne m'avez rien ordonné.
--C'est vrai, cela, dit Bonsergent, qui voulut mettre fin à la discussion et surtout ne pas attrister sa fille. Elle est libre de ses actions.
--Le devoir d'une mère, dit Élodie avec solennité, est de préparer l'avenir et le bonheur de sa fille. Il faut que la prévoyance d'une mère supplée à l'aveuglement de ses enfants. Il faut...
--Il faut que tu te taises, interrompit Bonsergent d'un ton ferme et sans réplique. C'est assez causé d'affaires pour ce soir. Nous ferions prendre ce pauvre Audinet en grippe à Claudie. En attendant, qu'il vienne ici comme à l'ordinaire, et tu le recevras de ton mieux.
--Oh! de grand coeur, dit la jeune fille, pourvu que cela ne m'engage à rien.
--Bonsoir, mon enfant, dit le major; va dormir. Et toi, ma femme, fais-moi préparer un lait de poule, car j'ai gagné un mal de gorge au jardin ce soir.»
Mme Bonsergent sortit et appela la servante.
«Catherine! Catherine!»
Personne ne répondit.
Élodie cria plus fort:
«Catherine!
--Elle est couchée, sans doute, dit le major. Laisse-la dormir.»
Mme Bonsergent entra dans la cuisine où se trouvait le lit de Catherine, et vit que le lit était vide. Au même instant, Catherine accourut précipitamment, les joues et les oreilles rouges, et les cheveux à demi dénoués. C'était une jeune fille assez belle et très-bien faite.
«D'où venez-vous? demanda Mme Bonsergent, et que faites-vous dehors à onze heures du soir?»
L'apostrophe était foudroyante. À onze heures, en province, tous les gens paisibles dorment du plus profond sommeil. Cependant Catherine répondit avec assurance:
«Madame, j'étais au fond du jardin et je fermais la porte du kiosque.
Sa maîtresse la blâma sévèrement de n'avoir pas fermé plus tôt cette porte, et toutes deux se hâtèrent de préparer le lait de poule du major.
Pendant ce temps, M. le secrétaire général de la préfecture sortait tranquillement du jardin au moyen d'un passe-partout, présent d'amour de la tendre Catherine.
Cette petite scène de la vie intime, qui se renouvelle souvent en province, devait avoir sur la suite de cette histoire et sur le sort de la belle Claudie la plus tragique influence.
Un matin, M. Graindorge conseiller du roi Louis-Philippe en son conseil d'État, commandeur de la Légion d'honneur et de l'Aigle noir, grand-croix de l'ordre de Charles III, et officier de celui d'Isabelle la Catholique, déjeunait tête à tête avec sa femme et décachetait rapidement ses lettres, lorsque l'écriture de son neveu attira plus particulièrement son attention. Il se hâta de lire la lettre et la jeta sur la table avec colère.
«De qui?» dit sa femme.
C'était une Anglaise laconique, sèche comme les vieilles femmes de son pays, laide et sans enfants, dont la dot avait triplé la fortune de son mari. Rousse, du reste, avare et revêche, elle jouissait dans son ménage d'une influence toute-puissante.
«De cet écervelé de Brancas, répondit le conseiller d'État.
--Quelle nouvelle?
--Lis.
Vieilleville, mai 1845.
«Vous avez trop réussi, cher oncle. Je n'accuse que moi-même de ma mésaventure, mais il faut rompre à tout prix. Courez, je vous en conjure, chez M. Oliveira, et dites-lui.... non, ne lui dites rien. J'aime une fille adorable, une perle de beauté, un ange, une péri, tout ce qui vous plaira, mais j'aime. Son père est un vieux soldat de Napoléon, sa mère est une ancienne jolie femme; mais elle! oh! elle! c'est une fleur, c'est un bouton de rose, c'est une grâce, c'est.... tout ce qu'il faut pour devenir votre nièce. M'aimera-t-elle? Voilà la question. Un orang-outang, à demi préfet, la garde à vue comme les muets du sérail. Le monstre la convoite, mais la divine Providence ne permettra pas que le crime s'accomplisse, et, au besoin, mon bras aiderait la Providence.
«Bonsoir, cher oncle. Je tourne au mélodrame; c'est vous dire jusqu'où va mon amour. Adieu, adieu. Je vous quitte pour penser à ma Claudie.
«Mettez-moi aux pieds de mon adorable tante, et soyez indulgent pour ma folie. Il est si rare et si doux de perdre le sens pour ce qu'on aime. J'en ferai quelque jour, s'il n'est déjà fait, un opéra sous ce beau titre: _Il pazzo der amore. Le Fou par amour_, pour faire pendant au chef-d'oeuvre de Cimarosa. Ô Claudie, étoile populaire, axe du monde, mon coeur est à toi.
«Adieu, oncle chéri. Si vous la voyiez, vous voudriez être neveu.
«À vous,
«BRANCAS.»
--Eh bien? dit Graindorge après la lecture.
--Eh bien?
--Est-il assez fou?
--Trop.
--Que faire? Je ne puis aller chez Oliveira et lui dire: mon cher, je me suis trompé. Cela n'est pas admissible. Que le diable emporte sa Claudie!
--Une petite provinciale!
--Un bouton de rose!
--Quelque sotte!
--Une perle de beauté!
--Voilà ma commanderie à bas!
--Est-ce que tu vas consentir à ce sot mariage?
--Il le faut bien. Il a passé l'âge des lisières.
--Il faut le déshériter.
--Tu ne le connais pas, répliqua l'oncle. Il ne tient pas à l'argent, et toutes les successions du monde ne le feront pas changer d'avis. Il va manquer par sa faute le plus beau mariage du monde.
Oliveira n'est pas embarrassé de sa fille. Rita est femme d'esprit; elle mènera très-bien la barque de son mari.
--Rien n'est perdu, dit l'Anglaise. S'il est amoureux, c'est de fraîche date, car il n'en parlait pas le jour de son départ. Ce feu de paille se consumera et s'éteindra tout naturellement. Traîne l'affaire en longueur. Suis Oliveira, qui t'a invité à voir sa maison de Vieilleville; tu sonderas le terrain, tu verras toi-même sa Claudie. Il faudrait être bien malheureux ou bien maladroit pour ne pas lui trouver quelque défaut ou quelque vice.
--Rédhibitoire!
--Voilà, dit sèchement l'Anglaise, une plaisanterie de gentilhomme ou de palefrenier que le conseil d'État ne devrait pas connaître.»
Graindorge s'inclina humblement. Il courut chez Oliveira, se hâta de se faire inviter, et cacha soigneusement le but de son voyage.
Trois jours après, M. Oliveira, sa fille et Graindorge partaient pour Vieilleville. Oliveira pensait à ses électeurs, Graindorge à sa commanderie, et Rita à son mariage. Cette dernière n'était que curieuse de revoir son fiancé. Brancas ne lui déplaisait pas, mais c'est un phénomène connu au moral, comme au physique, que les fluides de même nature se repoussent et que les fluides contraires s'attirent. L'avocat et la jeune Parisienne étaient tous les deux trop spirituels, trop raisonnables et trop civilisés pour s'accrocher fortement. Entre deux corps parfaitement ronds, il y a trop peu de points de contact. De là vient que certains ménages, composés d'ailleurs de deux individus, homme et femme, parfaitement aimables, sont médiocrement heureux et médiocrement unis. Saint Pierre ne put jamais s'accommoder de Saint Paul, bien qu'ils fussent saints tous deux au même degré.
Quand les trois voyageurs entrèrent à Vieilleville, toute la ville était en rumeur. On devait plaider le lendemain le fameux procès pour lequel Ripainsel avait fait venir son ami. Deux partis s'étaient formés, comme il arrive dans toutes les causes de ce genre, et soutenaient, l'un la validité du testament et les droits de la communauté de P***, et l'autre les droits de Ripainsel. La politique s'en mêlait. Le journal de l'évêché ne tarissait pas sur l'éloge de ces saintes femmes qui avaient renoncé au monde pour ne relever que de Jésus-Christ; c'étaient les soeurs des pauvres, les mères des orphelins, les anges de Dieu sur la terre. Allait-on dépouiller encore l'Église catholique, si honteusement pillée en 1789, et achever l'oeuvre sacrilège des révolutionnaires? Et pour qui, grand Dieu! violer ce testament? Pour ajouter au luxe et à la richesse de l'un des hommes les plus riches de tout le pays, pour entretenir des chevaux et peut-être pis que cela. Ce dernier point n'était pas clairement exprimé, mais on l'entendait du reste.
De son côté, le journal de l'opposition, ami de Ripainsel, qui était le plus riche actionnaire du journal, déclamait vigoureusement contre les envahissements du clergé, et citait Grégoire VII qui déposait les rois, Alexandre VI qui empoisonnait ses propres cardinaux, et tous les mauvais prêtres dont l'histoire a parlé. Pour qui ces trésors arrachés à l'aveugle piété des mourants? Pour les jésuites, pour les évêques, pour les congrégations de toutes sortes. Rien n'était plus éloquent que ce rédacteur tempêtant pour son actionnaire.
Seul, le journal de la préfecture gardait le plus profond silence et enrageait tout bas de ne pouvoir prendre part à la bataille. Tout n'est pas roses dans le métier de journaliste officiel. Comment avoir un avis quand le préfet n'en a pas? Ce serait une impiété. Or, le préfet, bon homme d'ailleurs, et assez embarrassé de son rôle, n'était occupé que de vivre en bonne harmonie avec tout le monde, de peur d'être en butte aux foudres du _National_.