Brancas; Les amours de Quaterquem
Chapter 5
--Mais je l'offre, papa, et je veux que tu l'entendes. Et pour commencer, puisque tu es ma propriété, je ne veux pas qu'on détériore mon bien. Prends-moi cette calotte de velours pour te garantir du vent frais du soir, et allons au jardin. Venez-vous, colonel?»
Les deux anciens soldats obéirent.
«À propos, dit Malaga, raconte-nous donc la fin de ton rêve.
--Où en étais-je?
--Au loup qui allait te dévorer. Heureusement....
--Eh bien! un guerrier plus beau que le jour est venu l'épée en main, et, comme un vrai Saint-Georges, il a jeté le loup par terre d'un coup de pointe.
--Après quoi l'on vous a menés tous deux à l'autel? dit le colonel en riant.
--Tiens, comment le savez-vous? demanda Claudie.
--Parbleu! depuis Ève les jeunes filles ne rêvent pas d'autre chose.»
En ce moment, on annonça Brancas.
Le Parisien était en grande tenue. Dès le matin il avait fait une course à cheval dans les bois de son hôte et pris langue dans le pays. Comme tous les gens que leur métier condamne à vivre entre quatre murs, il n'aspirait qu'au grand air. Un secret sentiment, voisin de l'amour et à coup sûr fort éloigné de l'indifférence, le poussait à s'acquitter au plus vite de sa commission et à rendre visite à la famille Bonsergent. Ripainsel, qui devina l'impatience de l'avocat, se plut à l'exciter par toutes sortes de lenteurs calculées; enfin il fallut le laisser partir.
«Va où les destins t'appellent,» dit-il en riant.
Brancas ne se le fit pas dire deux fois. Il sella et brida lui-même son cheval, et partit au galop. Vingt minutes après, il descendait devant la maison du major Bonsergent, et attachait la bride de son cheval à l'anneau de fer qui, de temps immémorial, est scellé dans le mur des maisons confortables de province.
Il s'avança vers Mme Bonsergent, la salua avec une politesse exquise et chercha des yeux Claudie qui s'était hâtée de monter dans sa chambre et de donner un dernier coup d'oeil à son miroir. Élodie présenta le jeune homme à son mari et au colonel Malaga. Le major le reçut avec un sourire et une poignée de main, et Malaga s'inclina avec une certaine roideur que le Parisien feignit de ne pas apercevoir. On s'assit au fond du jardin dans un kiosque aux verres coloriés qui était en été le salon de la famille Bonsergent.
Après les premiers compliments:
«Comment trouvez-vous notre pays? demanda Mme Bonsergent. Il n'a pas les grands aspects de la Suisse, ni les infinis de l'Océan, ni la beauté régulière des parcs de Saint-Cloud, de Saint-Germain et de Meudon. Notre nature, à nous, est une nature de province.»
Brancas devina le danger. Tous les provinciaux feignent une modestie exagérée en parlant de leur province, et ils sont tous intérieurement de l'avis du Gascon, qui trouvait le Louvre semblable aux écuries de son père. Cette petite vanité dont on se moque est faite des mêmes sentiments que l'amour de la patrie que nous trouvons si beau chez les Grecs et chez les Romains. Vieilleville rit des barbares d'Angoulême, de Carpentras et de Lons-le-Saulnier, comme Athènes riait des barbares de Suze, d'Ecbatane et de Persépolis; et Paris, arbitre suprême du goût, entre Vieilleville et Lons-le-Saulnier, se moque de tous deux. Au fond, l'amour de la patrie n'est pas autre chose que l'amour de soi, agrandi et doublé de la haine du prochain.
«Madame, répliqua modestement le Parisien, j'ai trop peu vu votre pays pour en parler, mais ce que j'en ai vu est admirable. Les glaciers de la Suisse sont faits pour les Anglais et les chamois; le Righi ressemble au Mont-Blanc, le Mont-Blanc au Mont-Genèvre, le Mont-Genèvre au Mont-Rosa, et tous ensemble n'ont rien de merveilleux. Ce sont d'énormes amas de rochers sans perspective, au bas desquels sont de profondes vallées que n'éclaire jamais le soleil; au-dessus de ces vallées et sur la pente de la montagne s'élèvent des sapins dont le feuillage sombre attriste les yeux et le coeur; de quelque côté qu'on se tourne, on ne voit que des objets effrayants ou tristes. Les poëtes sont convenus de trouver cela beau. Je le veux bien, ils s'y connaissent à coup sûr mieux que moi, mais cette convention est de date bien récente. Croyez-vous que le sage Homère se fût fort accommodé de la vallée de Chamounix, lui qui avait tant de peine à supporter la vue de l'Ida, six fois moins élevé au-dessus de la plaine que la butte Montmartre? Et le doux Virgile, à qui fait horreur l'Eridan, «roi des fleuves» parce qu'il dégrade quelquefois les murs des métairies de Mantoue? Et Fénelon, qui, pour tout paysage, se contente d'un bois d'orangers, d'un ruisseau qui coule dans une prairie, d'une petite île bordée de tilleuls, et d'une grotte d'où l'on découvre la mer? La grotte de Calypso n'est pas autre chose, et remarquez, je vous prie, que c'est la demeure d'une déesse; jugez si de simples mortels doivent se contenter à moins. Vous avez de l'eau, de l'herbe, des forêts et «des collines couvertes de pampre vert qui pend en festons.» Que pouvez-vous désirer de plus? Bien des gens ont fait le tour du monde et soufflé dans leurs doigts sur le sommet du Chimborazo, qui sont trop heureux aujourd'hui de s'asseoir paisiblement au coin du feu entre leur femme et leurs enfants, et d'entendre, le verre en main, l'âpre sifflement de la bise dans les serrures.
--Mais, dit la poétique Élodie, Chateaubriand avait-il tort de vanter les merveilles du Niagara, les forêts immenses, les savanes et le soleil à demi englouti dans les vagues de l'Atlantique? Byron n'est-il pas inspiré lorsqu'il chante la terre du myrte et du citronnier, ou le Mont-Blanc, ce «roi des montagnes?»
--Ta, ta, ta! dit le major Bonsergent, ton Chateaubriand est un habile homme; mais, que le diable m'emporte si je vois goutte dans ses étonnantes histoires! Tantôt c'est une soeur qui prend son frère pour son cousin, et, pour expier son erreur, s'amuse à chanter _De profundis_ pendant que ce frère qui, de son côté, n'a pas la cervelle bien saine, se promène, matin et soir, sur le bord de la mer retentissante, insensible à tous les rhumatismes et à toutes les pleurésies; tantôt c'est une aimable sauvagesse qui court le guilledou dans la forêt avec un sauvage des plus civilisés, et qui s'empoisonne juste au moment où un très-sage vieillard dont le nez s'incline vers la tombe lui fait comprendre qu'elle ferait mieux de se marier. Est-ce qu'un paysage normand, breton ou poitevin pourrait suffire à ces belles imaginations?
--Profane! s'écria Élodie, secrètement irritée des discours bourgeois de son mari. Tu voudrais peut-être qu'on peignît des boeufs, des moutons, des bergères assises sur l'herbe et tressant des chapeaux de paille, ou que l'art suprême et le chef-d'oeuvre du poëte fût la conversation d'un aubergiste et de sa femme qui compte, les jours de foire, le gain de la journée? À coup sûr, il n'est pas nécessaire de mêler les tempêtes de l'Océan à la peinture des émotions d'un herboriste.»
Bonsergent haussa les épaules sans parler et alluma sa pipe. Malaga suivit son exemple. Brancas, qui comprit que cette discussion littéraire ennuyait les deux soldats de Napoléon, se hâta d'y mettre un terme.
«Nous avons tous raison, dit-il....
--Voilà bien une conclusion d'avocat, interrompit le colonel.
--Oui, monsieur, dit Brancas, nous avons tous raison. N'est-il qu'une route pour le génie? Byron et Chateaubriand ont eu raison d'emboucher la trompette épique; Virgile et Fénelon ont eu raison de chanter sur un mode plus doux le bonheur des champs: l'Anglais et le Breton plaisent aux âmes troublées et violentes; le Français et le Lombard, aux âmes douces, humaines et pacifiques. Aux premiers, les Alpes et leurs sombres glaciers; aux seconds, le Poitou et les prairies toujours vertes.
--Sacrebleu! dit Bonsergent, c'est plaisir de vous entendre, monsieur le Parisien, si je suis bien fâché de ne pas connaître votre méthode, pour établir dans mon ménage une paix perpétuelle. Jamais ma femme n'a voulu croire que j'eusse raison contre elle ou en même temps qu'elle, et je mourrai sans le lui persuader.
--Pour moi, dit Malaga, je suis plus heureux, ma femme marche au doigt et à l'oeil.
--Fi donc! l'horreur, s'écria Mme Bonsergent. Ne parlez jamais de choses pareilles, colonel, si vous voulez conserver mon amitié.»
Malaga se mordit les lèvres.
«Tu vas gâter nos affaires, dit tout bas Bonsergent à son ami; tais-toi, je t'en supplie, veux-tu te brouiller avec Claudie?
--Oh! pour Claudie, c'est une autre affaire, répliqua sur le même ton le colonel. Tu sais bien que je l'aime comme ma fille.»
Au même moment, Claudie se présenta et salua le Parisien d'une gracieuse révérence. Bonsergent et Malaga se levèrent tous deux.
«Mon cher monsieur, dit Bonsergent, après le service que vous m'avez rendu, ma maison est à vous tout entière. J'espère que j'aurai souvent le plaisir de vous y voir.
--Où va donc M. Bonsergent? demanda Brancas en le voyant sortir du jardin en même temps que Malaga.
--Il va faire le tour de la ville et jouer sa partie de billard avec le colonel, répondit Mme Bonsergent. Les maris de ce pays-ci ne peuvent pas supporter la société des femmes. Toute l'après-midi se passe au café, où ils boivent, jouent, fument, se querellent et crachent tout à leur aise. Triste infortune que celle d'une femme délicate et née pour de meilleures destinées, qu'une loi absurde attache pour la vie à ces êtres brutaux.
--Oh! maman, s'écria Claudie, que, dis-tu là? Mon père est si bon et si doux!
--Ton père! Dieu seul sait, Claudie, combien de fois je me suis fait violence pour.... Mais ce n'est pas aux yeux de ma fille que je voudrais déprécier son père.»
La pauvre Élodie était le type le plus parfait de ces femmes incomprises qui, pendant quelque temps ont été à la mode en province. Tous ses chagrins, pour la plupart imaginaires, naissaient d'un immense orgueil. Quelques vers trop vantés par le rédacteur idolâtre de la gazette de Vieilleville, une beauté longtemps célèbre, un esprit souple et facile et un caractère despotique avaient fait de Mme Bonsergent la reine de la mode dans tout le département. Elle rêva Paris et la gloire; mais le sage major, peu soucieux de la réputation qui s'attache aux maris des femmes trop célèbres, s'y opposa formellement, et passa aux yeux d'Élodie pour le plus féroce tyran qui jamais eût torturé un pauvre coeur de femme. Ce fut un moment critique dans le ménage. Heureusement, nul célibataire n'osa profiter de la fureur de Mme Bonsergent qui se fût fait enlever de bon coeur et conduire à Paris. Les défenseurs des belles opprimées étaient glacés d'effroi au souvenir de l'aventure du pauvre Varambon. Ce jeune homme, capitaine dans la garde royale en 1829, s'avisa, étant en congé, d'envoyer une lettre et un bouquet de fleurs rares à Mme Bonsergent. La lettre fut interceptée par le major, qui fit prier Varambon de venir dans son jardin. Celui-ci vint sans défiance et se trouva face à face avec deux sabres de cavalerie et forcé de se battre. À la seconde passe, Bonsergent lui coupa le poignet droit sous les yeux mêmes de sa femme qui était attirée par le bruit. Varambon ramassa son poignet tombé à terre, et partit le soir même pour l'Italie, dégoûté de toutes les bonnes fortunes.
L'impuissance de se venger augmentait la rage d'Élodie. En 1845, elle avait atteint l'âge où la vengeance est impossible aux femmes; mais elle se consolait en décriant son mari et en faisant à elle-même un piédestal.
«Voilà une terrible mère!» pensa Brancas, mais déjà il n'avait plus d'yeux que pour Claudie, et l'arrivée d'un nouveau visiteur lui permit de la considérer à son aise. Ce visiteur était M. Audinet, secrétaire général de la préfecture, le propre fiancé de Mlle Bonsergent.
Une figure plate, un nez de Kalmouk, un front large mais fuyant en arrière, une large bouche semblable à celle des batraciens, un Marat en cravate blanche, voilà la physionomie de M. Audinet, fils aîné du colonel Malaga. Les yeux étaient jaunes et fixes comme dans la race féline; tout annonçait chez lui l'intelligence, la ruse et une basse férocité.
Il s'avança comme un chat, en faisant un détour, prit un fauteuil et s'assit en face de Brancas, en ayant soin de tourner le dos au jour. L'avocat, à sa vue, ressentit une impression pénible, et comme une secousse électrique. Il se souvint que c'était le mari désigné de Claudie et l'examina sans affectation.
«Vous venez bien tard aujourd'hui, dit Mme Bonsergent au nouveau venu.
--Madame, répondit-il d'un ton grave et doctoral, je ne connais que mon devoir. La vie est une série de devoirs à remplir. J'ai dû remplacer le préfet, qui fait sa tournée, et signer pour lui un certain nombre d'arrêtés.»
En même temps il regarda Brancas d'un air qui n'ajouta rien aux dispositions amicales de celui-ci. Élodie s'en aperçut et se hâta de les présenter l'un à l'autre.
«Monsieur Brancas, M. Audinet, secrétaire général de la préfecture et notre ami particulier.»
Brancas s'inclina poliment, mais avec froideur.
«Monsieur Audinet, M. Brancas, l'un des plus célèbres avocats du barreau de Paris.
--Ah! c'est monsieur qui a eu le bonheur de vous sauver la vie, dit Audinet avec une feinte chaleur; monsieur, permettez-moi de vous en remercier particulièrement.»
À ces mots, il se leva d'un air empressé et serra la main de Brancas. L'avocat s'aperçut que la main d'Audinet était froide et gluante comme la peau d'un serpent, ce qui est, pour les physiologistes, un signe de bassesse et d'hypocrisie. Il se hâta de retirer la sienne, sans affectation néanmoins; mais il fut blessé de l'air assuré dont Audinet paraissait prendre possession de Claudie.
«Vous venez plaider la cause de M. Ripainsel? demanda le secrétaire général.
--Oui, monsieur.
--Vous avez beaucoup à faire pour gagner votre procès. Tout le monde est d'accord que le testament est tout à fait valable.
--J'espère, dit l'avocat, prouver le contraire et forcer la communauté de P.... à une restitution.
--Je sais, monsieur, reprit Audinet, qui parut prendre plaisir à irriter son interlocuteur, que rien n'est impossible à votre éloquence; mais je doute fort que le tribunal consente à dépouiller ces pauvres religieuses en faveur de votre client.»
Le Parisien comprit la tactique d'Audinet, qui, d'instinct et sans le connaître, le traitait en ennemi. Il sentit que le secrétaire général voulait l'exciter à parler et le forcer à se découvrir, il para le coup.
«Je craindrais d'ennuyer ces dames, répliqua-t-il, en exposant tous les moyens de droit dont je dispose; mais soyez sûr que l'évidence est pour mon client et qu'on dépouillera, comme vous dites, ces pauvres religieuses en sa faveur, si c'est être dépouillé que de restituer le bien d'autrui.»
Ainsi finit la première escarmouche. Brancas sortit quelques minutes après, et eut le plaisir d'être invité par Mme Bonsergent à revenir tous les jours.
Quand il fut parti:
«Tout Parisien est un fat, dit Audinet. Celui-ci ne fait pas exception à la règle.
--Et vous, monsieur, toute parole que vous dites est une méchanceté, interrompit vivement Claudie, d'un ton moitié sérieux, moitié plaisant. En cette occasion vous ne faites pas, vous non plus, exception à la règle.
--Claudie! s'écria Mme Bonsergent avec sévérité.
--J'aime cette aimable franchise, dit Audinet. Il paraît que vous prenez grand intérêt à ce bel étranger?
--Je me soucie de ce _bel étranger_ aussi peu que des pyramides d'Égypte; mais je n'aime pas que vous disiez devant moi du mal d'un homme qui nous a sauvé la vie.
--Bah! dit Audinet, qui n'en ferait autant? Donner la main aux dames pour descendre de voiture, voilà qui est bien périlleux et bien difficile.»
La dispute se prolongea encore quelque temps, mais il ne se dit plus rien qui mérite d'être rapporté.
IX
Brancas, semblable au jeune Hippolyte, reprit tout pensif le chemin du château de son ami Ripainsel. Sa main sur son coursier laissait flotter les rênes, et le coursier en profita pour faire la route au petit pas, comme le sage bidet d'un curé de campagne. Le Parisien était ébloui de la beauté de Claudie.
«Cette jeune fille est charmante, se disait-il, et Rita est bien imprudente de me la montrer à la veille de notre mariage. Elle n'est pas riche, c'est vrai, mais je plaiderai par nécessité au lieu de plaider par plaisir; voilà tout. Une fois la vie assurée, qu'importe qu'on ait deux, quatre, six ou dix chevaux? mener quatre chevaux à la fois est un plaisir de postillon.»
Cette rêverie le mena très loin.
«Parbleu! continua-t-il, je suis bien bon de m'inquiéter du ménage. Elle est à demi mariée; et si j'en crois la physionomie de cet Audinet, c'est un gaillard à ne pas lâcher prise aisément. Et Rita? et la députation?»
Cette dernière réflexion le réveilla tout à fait. Il poussa son cheval au galop et arriva au château.
Athanase l'attendait et lui dit en riant:
«Eh bien! tu as vu cette petite sirène. Qu'en dis-tu?
--Qu'elle est fort au-dessous de sa réputation, répondit l'avocat d'un air indifférent.
--Peste! tu es difficile. Les Parisiennes t'ont gâté, à ce que je vois.
--Moi! non. Mais Mme Bonsergent me paraît une provinciale très prétentieuse.
--Bon! je te parle de la fille et non de la mère. Est-ce que les mères existent?
--Quelquefois, à Paris surtout, où la beauté est si rare qu'on y supplée à force d'esprit, de tact et d'usage du monde. C'est un article du code féminin que les mères ont seule la parole. Par là, on évite les dangers que peut causer l'indiscrétion d'une fille trop sincère ou trop mal stylée. Bien des maris ont pris femme qui se seraient gardés du mariage comme de la peste s'ils avaient pu soupçonner ce que recouvrait ce silence pudique et mystérieux dont s'enveloppent toutes les filles d'Ève qui veulent faire une fin.
--Sceptique malhonnête! Tu ne crois donc pas à la vertu des dames?
--J'y crois si bien, que mon oncle va me faire épouser Mlle Oliveira avant que trois révolutions de la lune se soient accomplies.
--Ainsi, quand je te demande ce que tu penses de Claudie, tu me réponds que sa mère est prétentieuse?
--N'est-ce pas répondre clairement?»
Ripainsel n'en put pas tirer autre chose; mais pendant toute la soirée le Parisien, sous divers prétextes, essaya d'obtenir toutes sortes de renseignements sur M. Bonsergent et sur sa femme.
À la fin, Athanase appuya ses coudes sur la table, son menton dans ses mains, en regardant son ami dans les yeux:
«Sais-tu, dit-il, quelle est la meilleure de toutes les définitions?
--Je n'y ai jamais pensé, mais tu me feras plaisir de me l'apprendre.
--C'est celle qui définit par le genre prochain et par la différence spécifique. Par exemple: l'homme est un animal raisonnable; c'est une définition, n'est-ce pas?
--Oui, et même assez mauvaise, il me semble.
--Je te l'abandonne. Elle est de Descartes, Malebranche, Leibnitz ou Cicéron, et n'en vaut pas mieux pour cela. Bonne ou mauvaise, c'est une définition.
--Bien. Après?
--L'homme est un animal; voilà le genre prochain. Ainsi, tu es un animal, Audinet est un animal.
--Et toi?
--Moi aussi, si tu veux. C'est par respect pour Audinet et pour toi que je n'osais me mettre en si bonne compagnie. Donc, l'homme est un animal, voilà le genre prochain; mais c'est un animal raisonnable, voilà la différence spécifique, celle qui distingue toi et moi de mon cheval et de mon chien.
--Conclus.
--Or, quel est l'objet d'une définition?
--C'est de faire connaître la nature d'une chose.
--Ami, viens sur mon coeur. Tu as très-bien répondu. On voit que tu connais à fond la logique de Port-Royal.
--Achève donc, dit l'avocat. Au palais nous ne mettrions pas plus de temps à nous expliquer, et cependant nous parlons à l'heure.
--Prends patience, avocat. Tiens, voici des noisettes pour tuer le temps, et du vin de Vouvray pour digérer les noisettes. Je veux dire que depuis une heure tu cherches, sans en avoir l'air, à obtenir une définition passable de la belle Claudie.
--Moi!
--Oh! ne t'en défends pas. Elle en vaut la peine, et si je n'avais pas contre les femmes poétiques une antipathie de naissance, je saurais à quoi m'en tenir sur son compte.
--Et que ferais-je d'une définition?
--Je n'en sais rien, mais tu la cherches. Tu connais déjà son père et sa mère, c'est-à-dire le genre prochain; quant à son esprit et à son caractère, c'est-à-dire à la différence spécifique, personne à Vieilleville ne peut la deviner. C'est à toi de la chercher.»
Le Parisien étendit les bras en bâillant.
«Bâiller au nez des gens n'est pas poli, continua l'impitoyable Athanase; mais je te pardonne. Au reste, cela ne te sauvera pas de mes conseils. Va dormir.»
Le lendemain, dès neuf heures du matin, le major Bonsergent se présenta au château. Brancas, un peu étonné d'une visite si matinale, conduisit le major dans le parc.
«Je vois, dit Bonsergent qu'on ne se lève pas de bonne heure à Paris. Pour moi, je suis sur pied depuis quatre heures du matin. C'est une bonne habitude, saine au corps et à l'esprit.... Voilà de beaux espaliers.
--Oui, ce jardin est magnifique, répliqua l'avocat.
--Par saint Christophe! dit Athanase qui parut en robe de chambre et qui vint rejoindre les deux promeneurs, croyez-vous, major, être le seul jardinier du pays? Voyez-moi ces pêchers, je vous prie! Quel est celui-ci aux feuilles longues, aiguës et dentées, aux fleurs petites et d'un ronge vif?
--C'est la _Chevreuse hâtive_.
--Et cet autre aux feuilles planes et étroites, aux fleurs petites et d'un rose pâle?
--Parbleu! c'est le pêcher de Troyes. Un enfant vous le dirait comme moi.
--Ma foi dit Brancas, qui voulut gagner les bonnes grâces du père de Claudie, je vous admire, moi qui ne sais même pas ce que c'est que la greffe.
--Ce n'est pas faute de connaître les greffiers, répliqua le major.
--Ah! ah! ah! dit Athanase en riant aux éclats, le calembour est joli.
--Euh! dit modestement le major.
--Ne dites pas, euh! Il est charmant.
--Vous êtes trop bon, reprit Bonsergent.
--Je ne suis pas trop bon. Je dis ce que je pense. Voilà un calembour sans pareil.
--Ma foi, si vous le voulez absolument....
--Je le veux! Tenez, major, vous savez si je tiens à mon vin de Clos-Vougeot. J'en ai douze bouteilles dans ma cave, et qui datent de 1811. C'est un titre de noblesse, cela. Eh bien, je donnerais tout mon Clos-Vougeot pour le mot que vous venez de dire. La greffe! les greffiers! Parole d'honneur, c'est ravissant! Vous avez enlevé le mot à la pointe de la langue, comme autrefois vous enleviez les Autrichiens à la pointe de la baïonnette.
--Hum! hum! dit Bonsergent, que tant d'éloges mettaient en défiance, si nous parlions d'autre chose, qu'en dites-vous?
--Comme il vous plaira.
--Mais non! dit Brancas, revenons à la greffe, et enseignez-moi, je vous prie, monsieur, le grand art de greffer.
--On ne greffe donc pas à Paris?
--Pas beaucoup, répondit l'avocat.
--Eh! à quoi peut-on passer le temps, grand Dieu!
--Ma foi, je n'en sais rien, on parle, on crie, on vend, on achète, on fabrique, on imprime, on gouverne, on boit, on mange, on dort et l'on va au Père-Lachaise sans savoir pourquoi, ni comment.
--Oh! ce n'est pas toute la vie de Paris, je pense?
--Peu s'en faut. Vous entendrez dire quelquefois qu'il s'y fait des révolutions. C'est la querelle des gens qui impriment et des gens qui jugent, qui sabrent et qui gouvernent: grand procès plusieurs fois plaidé et qui n'est pas encore décidé. Les gens qui impriment disent pis que pendre des gens qui gouvernent: les gens qui gouvernent, de leur côté, mettent en prison et à l'amende ceux qui impriment, et les gens qui sabrent, et qui sont tout à fait impartiaux entre les uns et les autres, font pencher la balance tantôt d'un côté et tantôt de l'autre, suivant qu'il leur plaît ou qu'il plaît aux spectateurs.
--De sorte qu'il reste très peu de temps aux Parisiens pour greffer?
--Vous l'avez dit.
--Eh bien, monsieur, je vais, si cela vous fait plaisir, vous donner une première leçon.