Brancas; Les amours de Quaterquem
Chapter 4
La maison du major Bonsergent était située dans le faubourg au delà de la rivière, à quelques pas de l'octroi. Le major, amateur passionné de l'horticulture, l'avait fait bâtir lui-même à l'entrée d'un grand jardin, qui était, avec sa fille, son amour et sa joie. La façade, par une bizarrerie d'homme de goût, qui n'est pas rare en province, était tournée vers le jardin. Du reste, exposée au midi et revêtue des fleurs bleues de la clématite, du liseron aux fleurs campanulées où le jaune, le blanc et le bleu s'unissent dans une admirable harmonie, et des grappes rouges de la glycine écarlate, elle annonçait à tous les yeux la maison d'un vieux soldat de Napoléon, à qui le repos était devenu cher après tant de combats livrés et tant de courses inutiles de Cadix à Moscou.
Un rez-de-chaussée, élevé d'une marche au-dessus du jardin, un premier étage et un grenier composaient toute la maison. Elle était partagée en deux parties égales par la porte d'entrée. À droite, on trouvait la cuisine, commode et spacieuse, avec une grande cheminée sous le manteau de laquelle on pouvait se réunir en hiver et causer gaiement à la lueur du foyer; plus loin, la salle à manger, lambrissée de bois de chêne et garnie d'immenses armoires. À gauche étaient le salon et la chambre à coucher du vieux Bonsergent. Au-dessus, les deux chambres de la belle Claudie et de sa mère. Partout, à profusion, entraient l'air et le soleil.
Dis-moi où tu loges, je te dirai qui tu es. Cette maison, unique à Vieilleville et reluisant d'une propreté hollandaise, était le fruit des méditations réunies du major et de sa femme que tout le monde appelait la rêveuse Élodie. Mme Bonsergent, avant son mariage, avait ébauché bien des romans sans en terminer aucun. À la fin de l'Empire, les maris étaient rares, et les guerres du grand Napoléon avaient si fort éclairci les rangs des hommes nubiles qu'un mari bien portant, bien constitué, ni trop gras, ni trop maigre, ni trop grand, ni trop petit, ni trop froid, ni trop jaloux, ne s'obtenait qu'au poids de l'or. Élodie, trop enorgueillie de son génie et de sa beauté pour comprendre ce simple calcul de statistique, se trouva, vers 1825, comme la fille dont parle La Fontaine, fort aise et fort contente d'épouser.... le major Bonsergent. En huit jours, l'affaire fut bâclée et le major s'aperçut, un peu tard, que la poésie est le plus dangereux de tous les ingrédients qui entrent dans la composition d'un ménage.
Ce n'est pas que le brave homme eût à se plaindre de la fidélité de sa femme. Non, grâce au ciel, Élodie, sans être exempte de coquetterie, n'eut jamais d'amant. Fût-ce piété, mépris du sexe masculin, crainte du redoutable major dont la réputation de sabreur effrayait les plus braves, ou ces trois motifs ensemble, Bonsergent évita le triste sort dont le menaçaient les aspirations poétiques de sa femme.
Mais de quelles angoisses paya-t-il cette fidélité? Avec l'âge, l'imagination ardente et rêveuse de la belle Élodie tournait à l'aigre, comme le lait trop longtemps conservé; son caractère impérieux et violent ne supportait plus aucune résistance, et les discours les plus étranges retentissaient du matin au soir dans la maison du major. Celui-ci, toujours impassible et calme dans la tempête, haussait les épaules, allumait sa pipe et cherchait un asile au jardin.
Ce sang-froid du vétéran accoutumé au bruit du canon et au sifflement de la mitraille exaspérait la nerveuse Élodie. Pourquoi ne pas l'avouer? Le major n'avait rien d'idéal. Il ne soupçonnait même pas la vraie cause des colères toujours renaissantes de sa femme. Philosophe patient, endurci au malheur par les secousses de la guerre des guérillas d'Espagne, toujours sur ses gardes et prêt à tous les périls, mais positif et sage, préoccupé de la réalité présente et non des rêveries féminines, il excitait, sans se douter de rien, l'indignation de Mme Bonsergent. Cet enfant du dix-huitième siècle, qui avait sabré sans relâche de 1798 à 1815, ne se doutait pas des ravages que la lecture de Byron et de Chateaubriand avait faits dans l'âme de sa femme. Il n'avait jamais lu _René_ ni le _Corsaire_, et s'il les avait lus, il n'aurait rien compris à ces tourments imaginaires. Il considérait la _Henriade_ comme le plus beau des poëmes épiques et le plus durable monument de la langue française; il déclamait avec complaisance ces beaux vers:
Je chante ce héros qui régna sur la France Et par droit de conquête et par droit de naissance.
Et le reste. La _Henriade_ et les tragédies de Racine et de Corneille étaient pour lui le sommet de toute littérature et de toute poésie. En vérité, je vous le dis, ce Français de la vieille roche était un homme de sens. Qu'avons-nous gagné à épeler Shakespeare et Goethe, ces fils d'une race étrangère? Sommes-nous bien sûrs d'entendre _Hamlet_ et de déchiffrer _Faust_ ou _Wilhelm Meister_? De bonne foi, est-il un Français qui puisse se flatter de pénétrer ces imaginations germaniques?
Au reste, on se tromperait si l'on croyait que le major Bonsergent fût inquiet des rêveries poétiques de sa femme. Le vieux guerrier n'était pas de cette race héroïque et naïve qui, sans savoir pourquoi, emboîta le pas derrière Napoléon depuis Iéna jusqu'à Waterloo. Sous le voile d'une tendresse conjugale qui avait passé en proverbe à Vieilleville, il cachait cet égoïsme savant, délié, poli, délicat, bienveillant, circonspect qui est la plus utile de toutes les vertus sociales. Attentif à ne blesser personne, parce que la vue d'un visage attristé aurait troublé sa douce quiétude, plus attentif encore à n'écouter jamais les discours de ses voisins, il feignait de croire à l'amitié de tout le monde, et passait pour un bon homme simple et doux qu'on se fût fait scrupule de tromper. De plus, sa fermeté connue inspirait le respect, et sa réserve éloignait la familiarité. Habile à gouverner sa fortune aussi bien qu'à en user, il jouissait de la considération que la province accorde si volontiers aux gens qui n'ont besoin de personne. Son ami le plus intime était le colonel Audinet, surnommé _Malaga_, du pays où il avait fait sa fortune.
Le colonel Audinet était un grand diable osseux, sec, dont la face triangulaire, pourvue de deux yeux gris, brillants et durs, enfoncés sous d'épais et noirs sourcils, effrayait tous ses compatriotes. Les moines espagnols pris les armes à la main et fusillés étaient le moindre de ses exploits. Après tout, c'étaient des ennemis et des ennemis féroces; mais le colonel ne revint pas les mains vides de ce pays de l'or. Les bons habitants de Vieilleville qui l'avaient vu, tout enfant, rôder pieds nus dans la rue de _la Queue-des-Vaches_ furent émerveillés de le revoir, après vingt ans de combats, acheter, comme le lieutenant de la _Dame-Blanche_, un château et une terre de huit cent mille francs sur ses économies. Encore vit-on bientôt qu'il n'avait pas vidé son sac. Il prêtait sans façon à quinze ou vingt pour cent, sur bonne hypothèque. Terrible aux Français comme à l'ennemi, il conduisait ses huissiers à la bataille et expropriait impitoyablement ses débiteurs. Un de ces malheureux, cruellement poursuivi, mit le feu à l'un de ses bois. Le colonel, prévenu à temps, l'éteignit seul avec ses domestiques. Pas un habitant de Vieilleville n'avait voulu lui porter secours, quoique le bois fût voisin de la ville. Le colonel, sans s'émouvoir ni daigner demander justice aux magistrats, se mit lui-même à la recherche de l'incendiaire, le joignit et le bâtonna de telle sorte que le pauvre homme mourut à l'hôpital deux jours après. L'affaire n'eut pas de suites, et ce terrible châtiment fit trembler tous les ennemis du vieux _Malaga_.
Ces deux hommes, si différents l'un de l'autre, dont la fraternité d'armes expliquait seule l'intimité, se promenaient côte à côte dans le jardin du major.
«Eh bien! dit le colonel, quand ferons-nous ce mariage?
--Quel mariage? répondit Bonsergent.
--Parbleu! celui de nos enfants. L'as-tu oublié?
--Claudie est si jeune!
--Elle est grande comme père et mère!»
Le major, sans répliquer, tira de sa poche une petite serpe et se mit à tailler un églantier.
«Voyons, reprit le colonel, laisse là ta serpe et réponds-moi. J'ai huit enfants, chacun desquels recevra cent mille francs le jour de son mariage. Mon fils Audinet est secrétaire général de préfecture.
--Vois-tu ceci? interrompit le major.
--Oui! c'est un bourgeon. Après?
--Un bourgeon! c'est bientôt dit; mais quel bourgeon?
--Qu'en sais-je?»
Bonsergent éleva le bourgeon à la hauteur de ses yeux, le tourna et le retourna, le contempla quelque temps avec amour, et se penchant vers le colonel:
«C'est le _géant des batailles_! dit-il.
--Ah! tant mieux.... Il sera préfet avant deux ans.
--Qui? le _géant des batailles_?
--Non, non, mon fils Audinet!
--Oui, c'est un garçon d'avenir, et je ne suis pas inquiet de son avancement.... Où diable vais-je le placer?
--Audinet?
--Eh! tu ne parles que de ton Audinet. Je te parle de mon _géant des batailles_. Tiens, voici la rose jaune à fleurs doubles d'un vermeil orangé à l'intérieur, _rosa sulphurea_, n'est-ce pas joli? Mais ce jaune ferait tort au rouge écarlate de mon beau géant. Ah! vois-tu ma _pimprenelle à fleurs de ciste?_ Ses larges fleurs blanches feront valoir le _géant_.... Tu hausses les épaules? Ignorant! Comme si ma _pimprenelle_ ne valait pas toutes les préfectures de France! Voyons, tu disais que ton Audinet sera préfet dans deux ans?
--Préfet ou député.
--Député! voilà qui va bien. Dans quel arrondissement, je te prie?
--À Vieilleville.
--De mieux en mieux. Tu lui donnes ta voix, je pense?
--Parlons sérieusement, dit le colonel. Audinet devait avoir cent mille francs le jour de son mariage avec Claudie; mais en ta faveur et pour qu'il soit député, je doublerai la dose; cela te convient-il?
--Vrai? tu feras cette belle action, mon vieux Malaga? Eh bien! tu vaux mieux que ta réputation, et mieux que ton fils. Cela te fâche. Eh! mon ami, depuis soixante ans que nous avons ensemble roulé à travers le monde, nous devons nous connaître à fond, et nous pouvons parler franchement.
--Voyons. Que lui reproches-tu? Il n'est pas prodigue.
--Pas assez. J'aimerais mieux qu'il jetât l'argent par les fenêtres.
--Un argent si durement gagné!
--Je le crois bien! Tu as eu assez de peine à desceller cette sainte Vierge en or massif dans la chapelle des dominicains de Malaga! Dieu! qu'elle était lourde! Deux hommes avaient peine à la soulever. T'en souviens-tu?
--Bonsergent! dit le colonel d'un ton sévère.
--Que crains-tu? Personne n'écoute. Et ce martyr de Velasquez dont le gouvernement t'offrit vingt mille francs l'an dernier, que de peine t'a coûté l'emballage!
--On me l'a vendu, tu le sais bien.
--Parbleu! puisque j'assistais à la vente. Je ris encore de la drôle de mine que faisait le prieur des Franciscains quand, le pistolet sur la gorge, tu lui fis signer l'acte de vente et lui jetas généreusement une piastre. Mais, comme dit Sancho, à tout péché miséricorde. Si tu donnes deux cents mille francs comptants à Audinet, la prescription est acquise, et je te donne Claudie en toute propriété, son consentement réservé, bien entendu.
--Et cent mille francs!
--Va pour cent mille francs, bien que cela me gêne un peu, car je ne suis pas un Crésus comme toi. Les saints et la Vierge n'ont rien fait pour moi.
--Encore! dit Malaga avec impatience.
--Toujours, mon vieux. À quoi sert l'amitié, si ce n'est à nous permettre d'être francs avec sécurité?
--Eh bien! l'affaire est bâclée, dit le colonel.
--Bâclée, c'est le mot, comme la Charte de 1830 et la royauté citoyenne.
--Allons, tout va bien. Il ne s'agit plus que de démolir Oliveira.
--C'est difficile.
--Pas trop. Oliveira fait l'homme d'esprit, le frondeur, l'indépendant; il est à demi brouillé avec le préfet dont il croit n'avoir plus besoin. Mon Audinet, qui a la souplesse du serpent et l'astuce du chat-tigre, va les brouiller tout à fait. Ce sera l'affaire d'un quart d'heure. Tous les gens riches et bien pensants vont dîner chez le préfet; les vieux de la vieille ne connaissent que toi; les pères de famille qui veulent pousser leurs fils dans la magistrature, ou dans l'enregistrement, ou dans les aides et gabelles, qu'on appelle aujourd'hui, par politesse, impôts indirects (comme s'il y avait quelque chose d'indirect en matière d'impôts), tout ce monde fait bien au moins cent quatre-vingts citoyens éclairés, patriotes, vertueux et délicats qui aiment à tremper leur cuiller dans la marmite du budget. Cent quatre-vingts électeurs sur trois cents, c'est une belle majorité, et je connais bien des gens qui s'en accommoderaient assez.
--Bon! j'accorde qu'Audinet sera nommé. Trois cent mille francs, ce n'est pas de quoi faire figure à Paris.
--Bien répliqué. Et ses appointements de conseiller d'État les comptes-tu pour rien?
--Conseiller d'État! que ne t'expliquais-tu? _Manibus et pedibus descendo in sententiam tuam_, comme disait après boire notre défunt curé.
--Oui, certes, conseiller d'État! Qui l'en empêcherait?
--Pas moi, à coup sûr.
--Audinet est homme d'esprit. Il sait le métier, il connaît les affaires, il a de l'aplomb, de l'audace, une légitime confiance dans ses forces, et il n'est attaché qu'à sa propre fortune. Avec tant de belles qualités s'il ne réussit pas, qui donc réussira? Va, nous le verrons ministre.
--Que le ciel t'entende! dit Bonsergent. Voici ma Claudie. Bonjour, Claudie.»
La belle Claudie entrait en ce moment dans le jardin. Si j'étais né poëte (et plût aux dieux immortels qu'ils m'eussent fait ce don divin de la poésie!) j'aurais essayé de peindre cette beauté admirable où la nature et l'art avaient réuni toutes leurs grâces. Fi de la beauté grecque et de la fameuse Hélène, épouse incomprise du roi Ménélas! fi du masque indifférent et froid de la Vénus de Milo! Claudie était mille fois plus belle. Son front, ses yeux, sa bouche et son sourire étaient ce que les dieux ont fait de plus exquis. Ses cheveux noirs, fins et soyeux, naturellement bouclés, retombaient librement sur ses épaules soulevés par le plus léger souffle du vent. Ses yeux avaient la douceur, la force et la sérénité; ses épaules, un peu maigres encore, étaient légèrement arrondies, et son corps, délicatement sculpté, mais non pas frêle, offrait toutes les sinuosités qu'on admire dans les jolies statuettes de Pradier.
Être belle, c'est tout et ce n'est rien. C'est la puissance invincible, c'est la gloire, c'est le génie; mais il faut savoir manier cette arme dangereuse. Un proverbe inventé par les laides qui font la majorité du beau sexe, veut que les belles n'aient pas d'esprit. Pourquoi donc, s'il vous plaît? la nature est-elle si avare de ses dons? Claudie avait de l'esprit je vous le garantis, et du plus délicat, et du plus cultivé, un esprit gracieux, attrayant, plein de charmes, un esprit d'une forme toute divine et qui n'avait d'autre défaut qu'une fierté sans égale, que la jeune fille ne prenait aucun soin de dissimuler. Elle se laissait adorer et jetait à peine un regard distrait sur les fidèles prosternés dans le temple. Combien d'autres ont le même orgueil sans avoir la même excuse!
La province, qui vaut bien Paris, n'est cependant pas tout à fait parfaite. Entre voisins, les relations sont souvent _très-tendues_, pour parler comme messieurs les diplomates, qui connaissent mieux, je l'espère, le droit des gens que la langue française. Certes, le merle blanc est un animal extraordinaire et rarement entrevu; mais un groupe de dix ou douze personnes qui se voient avec plaisir, qui causent sans se quereller, qui discutent sans se battre, qui ne disent pas de mal des absents, qui n'échangent, suivant les traditions de l'ancienne et noble politesse française, que des paroles amies ou courtoises, ou instructives, ou gaies, qui ont de la bienveillance pour le prochain et qui ne calomnient pas l'ennemi, ce groupe, j'ose le dire et ne crains que de répéter une vérité trop connue, est tout à fait introuvable. Ce n'est pas la faute des provinciaux qui ne sont à coup sûr, ni plus bêtes ni plus méchants que les Parisiens; c'est la faute du divin Jupiter, qui n'a pas pris soin d'ajuster les angles saillants des uns aux angles rentrants des autres, et qui leur a ménagé trop d'occasions de se choquer réciproquement. On se laisse volontiers coudoyer par un passant qu'on ne reverra jamais; mais si le passant revient chaque jour, s'il prend plaisir à vous heurter, si sa fenêtre a vue sur votre jardin, si sa femme étend son linge sur votre haie, si ses enfants montent sur vos pruniers et mangent vos meilleures prunes, si ses poules viennent becqueter votre salade et son chien vous mordre aux jambes, il est clair qu'au bout d'un mois vous penserez au moyen de l'égorger secrètement et de vous faire un tambour de sa peau. De là, ces haines immortelles qui s'éteignent parfois de la même manière que celle de Montague et de Capulet, mais avec un dénoûment plus heureux. La coupe empoisonnée tombe encore pleine des mains de Juliette, et Roméo remet à temps l'épée dans le fourreau.
Est-il besoin de dire après ce préambule que Mlle Claudie Bonsergent était la personne la plus brillante, la plus enviée et la plus détestée de Vieilleville! Sa beauté excitait la jalousie des femmes, et son orgueil offensait le sexe barbu, qui n'aime pas qu'on dédaigne de lui plaire. Elle entrait au bal indifférente et superbe, recevant tous les hommages sans en désirer aucun. À l'église, où de temps immémorial se réunit la _bonne société_ de Vieilleville, tous les yeux étaient tournés sur elle. Ses chapeaux, qui venaient de Paris, avaient je ne sais quoi de victorieux et d'imprévu, que tout le monde se hâtait d'imiter. On copiait ses airs de tête, mais vainement. Elle gardait le secret de sa beauté.
Telle était la fille unique et l'héritière présomptive du vieux Bonsergent. Elle entra dans le jardin du pas léger de la belle Camille, dont les pieds ne courbaient même pas la tige des blés, donna son front à baiser au major et tendit gracieusement la main au colonel qui la baisa avec la galanterie des marquis du siècle dernier.
«Plus belle que l'Aurore! dit le colonel.
--Je m'en doutais, répondit-elle en souriant.
--Vous avez bien dormi, ma chère Claudie, reprit Malaga, car vous avez ce matin le plus beau teint du monde.
--Oui. J'ai fait des rêves d'or.
--Des rêves d'or! Contez-nous cela, je vous prie.
--Oh! c'est bien simple, et mon imagination n'a pas fait grand effort pour trouver ces belles choses. Figurez-vous que je me promenais dans une magnifique forêt, tout à fait semblable à la forêt de Saint-Germain. Le soleil traversait à grand'peine les feuilles des arbres et éclairait ma route. J'étais seule, et je voyais au loin la vallée de la Seine et le dôme du Panthéon.
--Oh! je tremble, dit le colonel.
--Et vous avez raison. Tout à coup un loup affamé sort du fond de la forêt et s'élance pour me dévorer. Je prends la fuite. Ô terreur! mes pieds sont cloués au sol...
--Je frémis, dit Malaga. Achevez. Vous me faites mourir de frayeur...
--Le loup arrivait au grand trot, les yeux étincelants, la gueule béante. Déjà je faisais une dernière prière et je me recommandais à Dieu. Heureusement...
--Eh bien! votre histoire est finie? Continuez donc, je vous prie. Heureusement...
--Mon cher colonel, dit Claudie, le déjeuner est servi, et ma mère me charge de vous inviter. Vous apprendrez le reste au dessert.»
Là-dessus, elle fit la révérence et rentra dans la maison.
--Ma foi, dit le colonel, je donnerais de bon coeur mes huit enfants pour une fille de ce caractère.
--Parbleu! répliqua Bonsergent, tu n'es pas dégoûté, camarade.
--Mitraille, enfer et catapulte! Audinet n'est pas malheureux.
--Tu sais, dit Bonsergent, que je ne me mêle de rien.
--Que dit ta femme de nos projets!
--Ma femme! Oh, je sais bien ce qu'elle dit, mais pour ce qu'elle pense, si tu es curieux de l'apprendre, va le lui demander toi-même.
--Bon! et que dit-elle?
--Que ce parti est très convenable, qu'il resserrera l'union des deux familles, qu'Audinet a beaucoup d'esprit, qu'il ira loin, mais qu'il n'entend rien à l'idéal, et qu'il a, sur le rôle d'un mari dans son ménage, des théories déplorables.
--Total?
--Sa fille est bien jeune. Elle ne veut pas s'en séparer. Elle est d'avis qu'on attende, etc., etc.
--Sait-elle, reprit le colonel, qu'Audinet aura deux cent mille francs le jour de son mariage?
--Non.
--Eh bien, dis-le lui. Cette nouvelle lèvera, je crois, bien des scrupules.
--Tu parles comme un livre. Allons déjeuner.»
Mme Bonsergent reçut le colonel avec la cordialité d'un vieil ami. On se mit à table, et, vers le milieu du déjeuner, les convives dont la faim était à demi calmée, commencèrent une conversation suivie.
«Vous avez fait un bon voyage? dit le colonel.
--Très-bon, répondit Mme Bonsergent, puisque, la diligence ayant roulé dans un précipice, nous n'avons perdu qu'un ou deux flacons d'eau de Cologne.»
En même temps elle raconta tous les détails de l'accident.
«Par bonheur, ajouta-t-elle, un Parisien se trouvait là, sans qui nous aurions eu peine à nous tirer d'affaire.
--Connaissez-vous ce Parisien? demanda le colonel.
--C'est un avocat, répondit Claudie, qui vient à Vieilleville pour plaider la cause de M. Athanase Ripainsel. C'est l'ami de mon amie Rita.
--Il doit venir nous voir aujourd'hui, ajouta Mme Bonsergent.
--Sous quel prétexte? demanda le major.
--Rita, dit la jeune fille en rougissant, l'a chargé de m'apporter un bracelet de Froment-Meurice, dont elle me fait présent.»
Les deux vieillards se regardèrent.
«Ce doit être un beau parleur, dit le colonel, un de ces idéologues qui ont perdu la France avant et après Napoléon.
--Bah! dit Bonsergent, Napoléon est mort et nous ne nous en portons que mieux. Buvons à la santé des vivants et ne méprisons personne. La France est faite pour parler et pour sabrer, alternativement. Quand elle sabre, elle se tait; quand elle parle, elle met son sabre au clou. C'est toute l'histoire de France. Eh bien, le tour des avocats est à la fin venu.
--Très-bien, dit le colonel, mais voilà trente ans qu'ils parlent; sacrebleu! la luette doit leur faire mal.
--Prends patience, dit Bonsergent, le tour des autres ne peut pas tarder beaucoup. Je vois en Algérie des gaillards qui s'escriment de la belle façon et qui découpent très-proprement les enfants du Prophète. Laisse-les prendre Abd-el-Kader, et tu verras de quel air ils vont rentrer en France, et comme ils sauront se faire place. Souviens-toi du mot de Bugeaud: _Le futur maître de la France fume en ce moment sa pipe dans quelque bivouac de l'Atlas_.»
On versa le café.
«Comment s'appelle ton avocat, Claudie? demanda le colonel.
--Mon avocat, qui est à vous autant qu'à moi, répondit la jeune fille, est M. Brancas.
--C'est ce fameux Brancas qui a plaidé l'autre jour pour un petit coquin qui avait égorgé son père?
--Oui, colonel.
--Je ne lui en fais pas mon compliment. Faire acquitter ce scélérat, quand tout le condamnait! Voilà un vilain tour de force.
--Qu'en sais-tu? dit le major. Qui te dit que ce malheureux n'avait pas été exaspéré jusqu'à la folie par de longues souffrances? On coupe le cou aux parricides, c'est fort bien; mais que fait-on aux parents qui égorgent leurs enfants ou qui les séquestrent? Presque rien. Le jury est plein d'indulgence pour eux.
--Bon! ne vas-tu pas démolir l'autorité paternelle déjà si ébréchée? dit Malaga.
--L'autorité paternelle n'est pas un droit, c'est un devoir. Les parents sont la propriété des enfants.
--Bravo! papa, s'écria Claudie en battant des mains, voilà qui est bien dit, et je suis bien fâchée que tu n'aies pas rédigé le Code.
--Tais-toi, petit serpent, dit le major; on ne te demande pas ton avis.