Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 3

Chapter 33,780 wordsPublic domain

Brancas reçut avec modestie ce remercîment et ceux de sa mère.

Le danger passé, on tint conseil. Les voyageurs étaient à deux lieues du relai le plus proche. Le conducteur, forcé d'annoncer cette triste nouvelle, fut couvert de malédictions, aussi bien que le postillon malencontreux.

«Qu'allons-nous faire? disait en gémissant la dame sèche. Il est trois heures du matin; nous gèlerons. Ce conducteur veut nous faire périr. J'écrirai à l'administration des Messageries, et je le ferai destituer. Brrr! qu'il fait froid!

--Madame, dit Brancas, je vais descendre et chercher votre châle qui est resté dans la voiture.

--Monsieur, dit la dame sèche en minaudant, je ne sais si je dois....»

Au fond, elle brûlait d'envie de le voir descendre. Brancas le comprit, et, s'accrochant avec les mains aux arbustes, posant le pied avec précaution dans les moindres saillies du rocher, à la clarté de la lune, il commença cette périlleuse descente.

«Laissez le châle! lui cria le conducteur, vous allez vous casser le cou!»

Mais Brancas ne l'écoutait pas. Tout à coup, une grosse pierre sur laquelle ses pieds étaient appuyés glissa, et il parut près de rouler la tête la première dans le précipice. Heureusement il vit le danger et, par un effort désespéré, il reprit l'équilibre et parvint sans accident au fond de la vallée.

Les voyageurs restés sur la route le regardaient avec une inquiétude mêlée d'admiration.

«Voilà un gaillard qui ne manque pas de sang-froid, dit le conducteur. Au diable si je risque jamais ma peau et mes os pour aller chercher un châle.»

La dame sèche l'entendit et répliqua sur-le-champ:

«Ces hommes sont égoïstes et lâches!»

Le conducteur vit bien qu'il n'était pas de force à soutenir une conversation qui débutait si vivement, et, ramassant le sac de dépêches qu'il s'était hâté de jeter hors de la diligence, il se mit à la tête de la caravane et prit le chemin du relais. Les voyageurs le suivirent clopin-clopant, demi-endormis, demi-éveillés, mais grognant tous avec un parfait ensemble.

Enfin, l'avocat reparut, chargé de vêtements de toute espèce, parmi lesquels le châle de la dame sèche et ses socques. La dame sèche se confondit en remercîments auxquels il répondit de son mieux.

Après quelques minutes, que les trois voyageurs employèrent à se rouler dans leurs châles et leurs manteaux, la vieille dame prit le bras de l'avocat et ils se hâtèrent de rejoindre les pauvres diables moins heureux qui étaient déjà en marche.

«Vous êtes Parisien, monsieur? dit la dame sèche.

--Oui, madame, et vous aussi, sans doute? répondit Brancas.

--Non, monsieur, répliqua fièrement la dame sèche, mais il n'a tenu qu'à moi d'habiter Paris, et nous y avons des amis haut placés. M. Duverney, mon cousin, qui est chef de bataillon dans la garde nationale, dîne avec Louis-Philippe trois fois par an.

--Diable! dit le Parisien, c'est un heureux homme que M. Duverney; est-ce qu'il est fonctionnaire public?

--Non, monsieur, il est bottier, dit Claudie.

--Il est bottier, reprit la mère; mais il n'était pas né pour faire des bottes. Il a publié, en 1835, un poëme dramatique intitulé: _la Danse macabre_, que Victor Hugo appelait le «monument impérissable du dix-neuvième siècle.» Je me rappelle encore les derniers mots de la lettre de Victor Hugo:

_«Lisez la Bible et Homère, mon cher Duverney. Nourrissez-vous de cette moelle de lion.»_

--Peste! dit l'avocat, c'est un brevet d'immortalité, cela.

--N'est-ce pas, monsieur? Eh bien! le public est si peu connaisseur qu'il ne s'en est pas vendu six exemplaires, et cependant je vous jure qu'il n'y manquait aucune des épices de la vraie poésie. On y voyait des femmes séduites par des gnômes, des poëtes plus beaux que le jour assassinés la nuit par de jeunes princesses mal élevées, des rois qui s'embusquaient au détour des rues pour poignarder lâchement de sublimes boulangers. Monsieur, c'était une bénédiction. J'ai compté vingt-cinq personnes qui mouraient de mort violente en six mille vers. Notez que je laisse de côté les menus crimes, les petites trahisons, les viols, les adultères et autres incidents tragiques.

--Six exemplaires vendus!

--Oui, monsieur, six.

--Au moins Louis-Philippe avait acheté l'un des six, puisqu'il a tant d'amitié pour M. Duverney?

--Sa Majesté se soucie bien de poésie! La première fois que M. Duverney dîna aux Tuileries, Louis-Philippe lui parla de ses bottes pendant un quart d'heure. Pas plus de _Danse macabre_ que sur la main. Monsieur, mon cousin était si outré qu'il allait voter pour le candidat de l'opposition. Heureusement le ministre de l'intérieur l'apprit et lui envoya la croix. Depuis ce temps, mon cousin est tout dévoué à la dynastie, et le roi ne fait rien sans lui demander conseil. Oh! c'est un homme de caractère que mon cousin Duverney. Il l'a dit souvent au roi: «Sire, tenez tête aux Anglais, développez le commerce, encouragez l'industrie, rendez le peuple heureux, et je réponds de tout. On ne connaît ses vrais amis que dans l'adversité; mais si vous êtes malheureux quelque jour, j'irai vous consoler dans votre exil. Vos pairs et vos députés pourront vous trahir, mais jamais Duverney ne vous manquera.»

--Et qu'a répondu le roi?

--Ma foi, le roi en est très-flatté; c'est que Duverney le ferait comme il le dit.»

Le Parisien s'amusait fort de l'histoire du sieur Duverney, chef de bataillon dans la garde nationale, et ami dévoué mais indépendant, du roi Louis-Philippe. Il n'eut pas de peine à reconnaître dans la dame sèche un des individus les plus distingués de cette belle famille de vertébrés, mammifères, bipèdes, imberbes, aux doigts unguiculés, aux dents incisives, canines et molaires, qui, sous prétexte de poésie, ont agacé, depuis trente ans, un nombre considérable de maris de province. Il devina qu'elle devait être poëte, et moitié pour entretenir la conversation, moitié pour gagner sa confiance:

«Vous aimez la poésie, madame? dit-il.

--Qui ne l'aimerait, s'écria-t-elle avec enthousiasme. N'est-ce pas aux poëtes que nous devons les jouissances les plus pures et les plus sublimes? Le poëte n'est-il pas le maître souverain de la nature? Sur sa palette magique le bleu de cobalt se fond avec le blanc d'argent, et le carmin avec la terre de Sienne. La poésie, c'est l'azur du ciel où se perdent des millions d'étoiles; c'est la profondeur insondable de l'Océan qui cache à nos yeux des amas innombrables d'êtres animés, comme nous fils de l'Éternel.

--Maman, interrompit Claudie, marchons plus vite, il fait froid.»

La dame sèche jeta sur elle un regard courroucé.

«Ma chère enfant, répliqua-t-elle d'un ton aigre-doux, je marche comme il me plaît. Ce n'est pas à mon âge qu'on reçoit des leçons de sa fille.

--Permettez-moi mademoiselle, de vous offrir mon manteau, dit Brancas.

--Vous êtes bien bon de faire attention aux discours de cette petite sotte, reprit la dame sèche. Elle n'a parlé que pour m'interrompre.... Où donc en étais-je, s'il vous plaît?

--Vous faisiez, madame, l'éloge de la poésie, dit le Parisien qui se mordait les lèvres pour ne pas rire.

--C'est cela; j'y suis.... Mais que dire des mains où la poésie est tombée? Où trouver cette magnifique déesse à la démarche majestueuse, à la robe flottante, au visage mobile, tour à tour riant et sombre, doux et terrible, joyeux et mélancolique, qui se plaît aux festins, aux combats, aux discours des sages et au tumulte des multitudes, qui souffle à son gré l'amour ou la haine, qui tient dans sa main le coeur des hommes et la destinée des empires? Où trouver ce génie si souple, si étendu, si sublime, si profond et si varié que la poésie demande au poëte? Les hommes avec leurs froids calculs, leur stérile bon sens, l'horreur qu'ils ont de l'idéal, peuvent-ils atteindre à ce sommet? Ils ne le peuvent pas, ils reculent épouvantés, et, découragés eux-mêmes, ils cherchent à décourager les plus braves. Trop faibles pour tenter l'escalade, ils renversent à coups de sottes plaisanteries les échelles déjà dressées contre le rempart, ils tirent par les pieds ceux qui de la tête touchent déjà les créneaux! Ah! monsieur, que de génies inconnus, que de grands esprits végètent en province, à qui l'occasion seule a manqué pour soulever le monde! Que de femmes, peut-être égales par la pensée à cette femme illustre qui est l'un des premiers écrivains de ce siècle, s'éteignent tous les jours dans la mort lente des travaux domestiques, des bas à tricoter et des chemises à recoudre! Ah! qu'il est dur d'habiter Vieilleville!»

Pendant cette tirade, le Parisien regardait la belle Claudie qui donnait des signes non équivoques d'impatience. Tout à coup, il se retourna, frappé des derniers mots qu'avait prononcés la dame sèche.

«Vous allez à Vieilleville, madame? demanda-t-il.

--Oui, monsieur, et vous?

--Moi aussi, madame. Est-ce un beau pays?

--Vous ne le connaissez pas! C'est inconcevable. On m'avait bien dit que les Parisiens n'étaient pas forts en géographie, mais cela passe les bornes. Vieilleville, monsieur, est une grande ville de trente mille âmes, perchée sur une colline assez élevée. Les Romains l'ont bâtie, les Anglais l'ont prise, les protestants l'ont brûlée, la cour royale y rend ses arrêts, l'évêque y fait ses mandements, le recteur ses circulaires, et le préfet y trône. Avez-vous des amis à Vieilleville?

--Je n'ai, madame, d'autre ami que mon client, M. Athanase Ripainsel.

--Vous êtes avocat, monsieur?

--Oui, madame.»

La conversation devint bientôt plus intime. La dame sèche apprit à Brancas étonné qu'elle s'appelait Mme Bonsergent, que Mlle Claudie était l'amie de pension de Mlle Rita, et qu'elles venaient de visiter un oncle à succession qui habitait Orléans.

Enfin, l'on atteignit le relais, et les voyageurs fatigués et à demi gelés purent s'asseoir et se reposer au coin d'un bon feu. Le reste du voyage se fit sans accident, et une nouvelle diligence, chargée des bagages de l'ancienne qu'on retrouva en fort mauvais état au fond du précipice, déposa Brancas à la porte de son ami Ripainsel. Au moment de quitter les dames, il demanda poliment à Mme Bonsergent la permission de se présenter chez elle et de lui porter le bracelet que Mlle Rita envoyait à son amie. La permission fut accordée avec empressement, et le Parisien entra gaiement dans la maison de son hôte.

VII

Celui-ci l'attendait sur le seuil et lui ouvrit les bras avec effusion. C'était un grand et gros garçon de magnifique encolure, fort comme le Grand Turc en personne, cavalier achevé, fantassin médiocre, enragé chasseur, ami de bonne chère et des festins, bien portant, content de vivre, riche et, partant, recherché des filles à marier, mais inclinant par goût vers les cuisinières, dont la conquête est plus facile et moins embarrassante.

Après les premiers embrassements:

«Avant tout, dit-il, il est tard, allons souper; nous causerons d'affaires après boire, c'est la bonne manière.»

La maison d'Athanase Ripainsel, vaste, antique, ornée de deux tourelles et d'un parc immense, méritait le nom de château. Elle fut construite vers 1512, par un compagnon d'armes de Bayard et de La Palisse, demi-héros, demi-sacripant, qui avait fait de bonnes affaires dans les guerres d'Italie. Riche du pillage de Brescia, il fit dessécher, à grands renforts d'argent, d'immenses marais, et fit ériger ses domaines en baronnie. Le père d'Athanase, associé de son frère dans les fournitures des armées impériales, acheta la plus grande partie de ce domaine et le château acquis à la nation par la fuite du propriétaire, qui fut tué en 1795 dans les rangs de l'armée de Condé. Le vieux Ripainsel, qui visait au solide, vendit les grilles de bronze doré qui remplaçaient les vieux remparts et défendaient, depuis 1750, l'entrée de la grande cour du château. Les oies, les canards et les poules prirent possession de la pelouse, et les vieux bahuts indestructibles du seizième siècle, qui n'étaient pas encore à la mode à Paris, furent le seul ornement de cette antique demeure.

Athanase et le Parisien s'assirent seuls devant une table somptueusement servie. La province, où tout abonde et à bon marché, entend mieux la vie confortable que Paris, où tout est sacrifié à la mode et à l'apparence. Après souper, lorsque les deux convives, pleins de cette voluptueuse satisfaction que donne la conscience du devoir accompli et de l'appétit satisfait, eurent allumé des cigares et mis les coudes sur la table, Ripainsel expliqua son affaire. L'avocat l'écouta attentivement, fit quelques questions, prit des notes, et conclut, au bout d'une demi-heure, en disant:

«Ton affaire est sûre. Nous prouverons la captation, et nous reprendrons les deux millions. Parlons maintenant d'autre chose. Connais-tu Mlle Claudie Bonsergent?

--La fille du major Coupe-en-Deux? Parbleu! si je la connais? c'est la merveille de Vieilleville; une jolie fille, noire de cheveux, blanche de peau, droite, gracieuse, un peu maigre, fort spirituelle, élégante au suprême degré, qui lit des romans et qui rêve, dit-on, d'en être l'héroïne; en un mot, la digne héritière de la rêveuse et sensible Élodie. Mais toi-même, où l'as-tu rencontrée?»

Brancas raconta les malheurs de ses compagnons de voyage.

«D'où vient ce nom de major Coupe-en-Deux? dit-il en terminant.

--Je ne sais trop. Le vieux major, qui a fait depuis Austerlitz toutes les guerres de Napoléon, était, dit-on, l'une des premières lames de l'armée. Il ne se donnait pas un coup de sabre au régiment où il ne fût juge, acteur ou témoin. C'était la manie de ce brave homme, aujourd'hui pacifique et doux comme un marguillier de paroisse. Ses camarades disent qu'à l'espadon il était sans pareil et citent des bras enlevés, des jambes coupées, des têtes fendues jusqu'à l'épaule comme au temps des paladins. Ce vieux-là et le colonel Audinet, surnommé Malaga, ont brisé plus de cervelles autrichiennes, turques, russes, anglaises, espagnoles, qu'il n'y a de jours dans l'année.

--Le récit de leurs campagnes doit être amusant.

--Oui, pendant une heure. Ces vieux braves ont vu toute l'Europe sans s'étonner, mais aussi sans y rien comprendre. Le colonel Audinet peut te dire, à un centime près, ce que coûtent les tables d'hôte de Madrid, de Badajoz, d'Oporto, de Vienne, de Berlin et du Caire, où se mangent les meilleurs melons, où se vend le vin le moins cher; mais là s'arrête sa science. C'est un spectacle curieux que de les entendre discuter les mérites comparés de l'infanterie et de la cavalerie. Chacun d'eux tient que son arme a décidé de tout dans toutes les batailles. Quant à l'artillerie et au génie, tu devines que ce sont les goujats de l'armée... Quel intérêt peux-tu prendre à ces braves gens?

--Moi! aucun, dit Brancas d'un air détaché. Que ferais-je d'un vieux soudard, de sa fille qui est jolie, c'est vrai, mais qui n'a pas dit six paroles, et de sa femme pour qui _Valentine_, _Indiana_, _Jacques_ et _Mauprat_ sont les quatre Évangélistes?»

Athanase prit un air mystérieux.

«Écoute, dit-il, tu es mon ami et mon hôte, je dois te prévenir des piéges qu'on peut te tendre. Défie-toi d'Élodie.

--Qu'est-ce qu'Élodie?

--C'est le petit nom de Mme Bonsergent, la femme la plus poétique et la plus insupportable de l'arrondissement. Élodie sera une effrayante belle-mère, si jamais elle devient belle-mère, et tout le monde en doute. Élodie est rêveuse, Élodie a des spasmes nerveux, Élodie a de l'esprit, de la bonté même et du dévouement pour ses amis; elle a de tout, excepté du bon sens. Je parie qu'elle t'a parlé poésie?

--Tu l'as deviné.

--Parbleu! elle ne fait pas autre chose. La pauvre femme, qui peut-être avait l'étoffe d'une Sapho, mourra de désespoir en raccommodant les vieux habits du major Coupe-en-Deux. Que veux-tu? Sapho n'a jamais reprisé la tunique du beau Phaon; je ne sais qui faisait le ménage; peut-être en ce temps-là ne dînait-on pas. On vivait de pain et d'olives ou de raisins confits; mais le major Coupe-en-Deux n'entend pas de cette oreille-là. Le vieux brave aime à bien vivre, et s'il laisse en toute chose le ministère de l'intérieur à la sensible Élodie, c'est à la condition de bien dîner.

--Qu'ai-je à craindre d'Élodie?

--D'elle seule, rien; de sa fille, tout. Claudie est d'autant plus dangereuse, qu'on trouverait difficilement une femme plus aimable à Vieilleville. C'est un mélange de grâce, de hauteur, de franchise et d'impertinence qui ne laisse indifférent aucun de ceux qui l'approchent.

--Ah! ah! tu t'es trahi, dit le Parisien. Ce portrait est d'un amoureux dédaigné.

--Dédaigné, c'est possible, répliqua Ripainsel, car je crois que la petite personne se regarde comme très-supérieure au reste de l'univers, mais amoureux, oh! non. Athanase Ripainsel n'est pas homme à perdre son temps et à pousser d'inutiles soupirs. Grâce au ciel, ajouta-t-il en frisant sa moustache entre ses doigts, je n'en suis pas réduit à me morfondre aux pieds d'une coquette, et qui pis est, d'une fille sans dot.

--Sans dot?

--Qu'est-ce que deux cent mille francs, dont un tiers à peine comptant?

--N'es-tu pas riche, toi? demanda, après un instant de silence, l'avocat à son ami.

--Bah! un pauvre million, est-ce de quoi faire figure? Supposons trois enfants dans le ménage, c'est une moyenne raisonnable. Que je vive encore trente ou quarante ans, eux et ses enfants tireront la langue; il faudra retenir des places à l'hôpital.

--Eh bien, ils travailleront. Est-ce une perspective si alarmante?

--Travailler, travailler! tu parles de cela fort à l'aise. Quel travail peut-on faire, je te prie, quand on a été bercé dans un million? Plaider? ne plaide pas qui veut. Juger, ou demander en patois judiciaire la tête des gens? Veux-tu prendre en main la cause de la Providence, qui seule, en ce monde, distingue le juste de l'injuste? Ouvrir boutique, acheter, vendre, amorcer le public, ruiner ses concurrents, mentir, faire des prospectus, côtoyer cent fois le Code et se garder de ses précipices? J'aimerais autant greffer des roses, comme le major Coupe-en-Deux.

--Le major est jardinier?

--Jardinier passionné. Élodie lui permet les choux en faveur des tulipes, des camélias et des rhododendrons.

--Et Claudie?

--Bon! dit Ripainsel en riant, je vois l'effet de mes avertissements. Tu vas, comme les enfants, te brûler les doigts à la chandelle. À ton aise, mon ami.

--Quelle folie! je la connais à peine.

--Prends garde d'apprendre trop tôt à la connaître. Si Élodie te guette, tu es un homme perdu. Tu ne connais pas la force d'attraction de la dame.

--Va, je ne risque rien. Je serai marié dans trois mois.

--À qui?

--À la fille de M. Oliveira.

--Le député de Vieilleville?

--Lui-même. Le connais-tu?

--Si je le connais! Je suis le chef de l'opposition dans ce pays et son successeur désigné.

--Diable! nous sommes rivaux.

--Rivaux! Tu veux être député à Vieilleville, toi qui peux être élu à Paris!

--Paris est plus beau, mais Vieilleville est plus sûr.

--Et c'est ta raison principale pour épouser Mlle Oliveira?

--Principale, non, mais c'est une des meilleures.

--Pauvre Rita! dit Athanase d'un air mélancolique.

--Est-ce que tu la connais? demanda Brancas étonné.

--Sacrifiée aux calculs du père Oliveira!...

--Comment! sacrifiée?...

--Immolée à l'ambition d'un avocat!

--Immolée?

--Brûlée comme Iphigénie sur le bûcher de l'amour filial?...

--Ah çà! que veux-tu dire? et quelle preuve as-tu du sacrifice? Es-tu son confident?

--Moi! non.

--Son ami?

--Non.

--Son père? son frère?

--Non, j'ai dansé avec elle chez le préfet.

--Je respire.... Eh bien! me crois-tu à l'abri des regards de la belle Claudie!

--Il ne faut jurer de rien. Heureusement, là aussi, la place est prise.

--Elle a un amant?

--Un amant? Non, mais un mari désigné.

--Quelle espèce d'homme est-ce!

--Ah! ah! pour un homme à demi marié, tu es bien curieux, mon gaillard.

--C'est l'influence de la province. Continue.

--D'un cuistre à ce mari désigné la distance est petite. C'est le sieur Audinet, secrétaire général de la préfecture, fils aîné du colonel Malaga, menteur, rogue, insolent avec les faibles, pliant les épaules devant les forts, vil partout, auteur présumé de vingt lettres anonymes, collectionneur de soufflets qui tombent sur sa joue plus dru que grêle, homme d'esprit d'ailleurs (à ce que disent les dames, car pour moi je n'y connais rien), mais l'un des plus lâches coquins qui déshonorent ce pays.

--Et elle l'aime?

--Non; mais elle le supporte, et l'épousera, je le crains.

--Comment! il ne se trouve personne pour faire concurrence à cet aimable garçon?

--Il s'en trouvera mille dès qu'elle sera mariée: mais on n'épouse pas une fille trop bien élevée, trop jolie, trop élégante, et de qui la toilette seule coûtera peut-être quinze cents francs par an; c'est-à-dire le revenu de la dot. C'est un diamant, mais la monture est trop chère. Les femmes sont devenues des objets de luxe comme les chevaux anglais. Elles jouent du piano comme Thalberg, elles chantent en montrant le blanc des yeux, elles se coiffent tous les jours _à l'instar de Paris_, elles récitent George Sand et cachent sous leur chevet les poésies d'Alfred de Musset; elles s'habillent à trois heures de l'après-midi pour faire des visites et médire du prochain. Où veux-tu qu'elles prennent le temps de faire le ménage? Aujourd'hui, le mariage est un casse-cou. Aussi, vois-tu comme il est passé de mode?

--Pas trop. On se marie quelquefois à Paris.

--Parbleu! et à Vieilleville aussi; témoin Élodie. Mais Élodie s'est mariée à trente ans, et par quel heureux hasard! Le major Bonsergent, usé par quinze campagnes et par dix ans de vie de garnison, poli par le frottement comme un caillou de grand chemin, jauni, bruni, ridé, mais ferme encore sur les arçons et astiqué comme un fourniment les jours de parade, la vit à la messe, la demanda le soir en mariage et l'obtint sur-le-champ, l'heureux gaillard. Mais ce sont là des coups de fortune sur lesquels il est imprudent de compter. Ces vieux soldats de Napoléon sont d'une naïveté incomparable. Habitués à obéir sans raisonner, ils ont porté au logis cette habitude des camps, et les femmes en ont profité; elles ont mis sur leur dos tout le fardeau de la vie, et se sont occupées à soigner les poules, opération qui ne les fatigue pas beaucoup.

--Tu n'es guère indulgent pour le sexe enchanteur!

--Eh! mon ami, de qui dit-on du mal si ce n'est de ceux qu'on aime?

--Voilà une maxime bien relâchée, dit Brancas. Bonsoir, je vais dormir.»

Ripainsel le conduisit lui-même dans la chambre qui lui était destinée. Des fenêtres de cette chambre, située au second étage, à cinquante pieds du sol, on apercevait au loin par-dessus les arbres du parc qui descendait en pente rapide vers la rivière, les lumières des maisons de Vieilleville.

«La ville, dit Athanase à son hôte, est à une lieue d'ici. Tu trouveras dans mes écuries un tilbury et deux chevaux, l'un de selle, et l'autre de voiture, dont je te prie d'user et abuser.

--Et toi?

--Il me reste encore trois chevaux pour moi seul.

--Le neveu de Caïus-Gracchus est un grand seigneur,» dit en riant Brancas, qui s'endormit en rêvant de la belle Claudie.

VIII

Vieilleville, que peu de voyageurs ont visitée, est l'ancienne capitale d'une des plus belles provinces de l'Ouest. Des rues étroites, tortueuses et sales, des magasins où l'acheteur ne voit goutte, une cathédrale assez laide, où l'on trouve le portrait de saint Prétextat, le galant chapelain de sainte Aldegonde, de vieilles églises moisies que les antiquaires gardent religieusement par amour de ce qui est malpropre et de ce qui encombre la voie publique, voilà les monuments qui recommandent Vieilleville à la curiosité des Anglais.