Brancas; Les amours de Quaterquem
Chapter 2
--Il aime à se vanter. Les parvenus d'autrefois cachaient leur origine comme le Nil cache ses sources. Ceux d'aujourd'hui mettraient volontiers dans leurs armes les savates qu'ils ont raccommodées. Tout est vanité, comme dit Salomon. Au reste, Oliveira ne s'en fait pas trop accroire. Il a fait des journaux, il a fait la banque, il a fait le commerce des cuirs de la Plata et des _Méditations_ de Lamartine; enfin, il a fait fortune et je te jure qu'il a bien gagné ses millions. Voici Mlle Rita qui s'avance portant deux tasses de thé. Passons au salon. Le moment est favorable pour entrer en matière et faire ta cour. Va donc, et bonne chance; ma commanderie est dans tes mains, et ton portefeuille aussi.»
III
Marguerite Oliveira, blonde aux yeux de saphir, que ses amies de pension appelaient Rita, avait toute la grâce et la simplicité qu'on ne trouve qu'au deux pôles de la civilisation, chez les sauvagesses d'Otaïti et dans quelques salons de Paris. Grande, assez instruite au besoin pour tout comprendre et parler de tout sans affectation, elle plaisait à tout le monde et ne s'imposait à personne. Son âme était limpide et sans mystère comme son regard. Peut-être n'était-elle pas faite pour les grandes passions; bien faite, riante, pleine de douceur et de charme, pour parler comme Chateaubriand, elle n'avait pas été mouillée par la pluie des orages du coeur.
Rita offrit du thé au conseiller d'État qui s'empressa d'accepter. L'avocat fit un geste de refus.
«Mademoiselle, dit-il, je vous remercie, je n'aime pas le thé.
--Ce n'est pas une raison, monsieur, répliqua-t-elle. Qui est-ce qui aime le thé? Personne; car je ne compte pas deux ou trois cents millions de Chinois, qui en boivent par patriotisme, et trente millions d'Anglais, par entêtement. C'est une tisane des plus médiocres, mais acceptée par les honnêtes gens. Il faut bien faire comme tout le monde. Prenez donc, monsieur, prenez et buvez!»
Pendant ce temps, le conseiller d'État se retirait sous prétexte d'aller au whist, et les deux jeunes gens se trouvèrent, non sans quelque embarras, à peu près seuls dans un coin du salon.
«Mademoiselle, dit l'avocat en feuilletant un album, vous avez là de fort beaux paysages. Quel est ce large fleuve qui coule entre deux chaînes de montagnes escarpées? Est-ce une vue d'Allemagne ou de Suisse?
--Ceci monsieur? c'est une vue du Delaware que j'ai visité l'an dernier avec mon père. Ces montagnes sont les Alleghanys, et ce pont qui s'enfonce dans le fleuve sous le poids d'un convoi de chemin de fer, c'est un pont du _Pensylvanian Rail-Rand_ à qui cet accident est arrivé pendant que nous allions de Philadelphie à Pittsbourg. Ce bateau à vapeur que vous voyez un peu plus loin, appartient au constructeur du pont; il sert à repêcher les trains qui tombent à l'eau, et je vous assure qu'au dire des voisins, il ne manque pas d'occupation.
--Vous avez vu les États-Unis? dit l'avocat étonné.
--Oui, monsieur, et le Canada. Cela n'est pas dans les règles, je le sais bien, et mon père aurait dû me conduire en Suisse ou en Italie comme toutes les petites filles qui sortent de pension; mais alors, pourquoi se déranger? Pour voir des sites que tout le monde connaît, des auberges que tout le monde décrie, et des voyageurs qu'on rencontre partout? autant vaut rester chez soi. Mon père l'a bien compris, et m'a menée du premier coup à la cataracte du Niagara, qui est la plus belle chose de la création...»
IV
Réflexion inattendue.
J'avais pensé d'abord à rapporter mot à mot la conversation de Rita et de l'avocat, espérant qu'elle servirait de modèle aux jeunes gens des deux sexes qui veulent s'engager dans les doux liens de l'hyménée: déjà mon siège était fait, et mon héros comme on doit s'y attendre, n'aurait prononcé que des discours graves, sensés, spirituels, philosophiques, moraux, harmonieux et doux, tels enfin que dans les romans anglais du genre _high life_ en débitent d'une voix posée et mélodieuse ces gentilshommes dont les favoris épais et bien brossés, la taille perpendiculaire et les grâces inimitables font les délices du peuple parisien; mais le hasard ayant fait tomber dans mes mains une lettre de Mlle Rita Oliveira à Mlle Claudie Bonsergent, où le même sujet est traité avec une grande supériorité, j'ai cru devoir laisser la parole à Mlle Rita, meilleur juge que moi, sans contredit, des grâces et de l'éloquence de son fiancé. Voici cette lettre, ou plutôt le _post-scriptum_.
V
Rita à Claudie.
.......................... .......................... «_P. S._ Grande nouvelle. On me marie. _On_, c'est-à-dire mon père. La femme étant au dire des poëtes, le chef-d'oeuvre de la création, comment se fait-il, très-chère, que tout bon père de famille n'ait pas d'autre inquiétude que de se débarrasser du dit chef-d'oeuvre en faveur du premier venu? Les poëtes se moqueraient-ils de nous, par hasard? Réponds à cela, subtile raisonneuse. Pour moi, j'en suis toute humiliée.
«Hier matin, j'étais en tête-à-tête avec Julie, cette adorable Julie qui me peigne si bien, et que tu m'as enviée si souvent. Je me regardais assez complaisamment dans la glace, adoucissant mes yeux et essayant mes sourires, ainsi que tu fais sans doute en pareille circonstance, lorsque mon père est entré.--Bravo! Rita, m'a-t-il dit en m'embrassant, tu aiguises tes armes, à ce que je vois. (J'ai rougi un peu.)--Papa, tu sais bien qu'il ne faut pas entrer chez les dames sans les faire avertir.--Le mal n'est pas grand, je n'ai rien vu. As-tu donné les ordres, pour ce soir? (Il faut te dire que mon père offre tous les mardis du thé, du punch et des cigares à trente ou quarante personnes qui se divisent en trois catégories: les gens riches, les gens d'esprit et les gens bien cravatés. Quand la conversation est engagée et qu'on s'échauffe, quand on partage l'Orient, donnant l'Égypte aux Anglais, Constantinople aux Russes, le reste à je ne sais qui, et à la France la Gloire de présider au partage; je m'esquive doucement sur la pointe du pied.)--Tout est prêt, papa, ai-je dit. Il m'a regardée dans les yeux, m'a embrassée une seconde fois très-tendrement, s'est assis près de moi et m'a demandé d'un air mystérieux: Penses-tu quelquefois au ménage?--Pas encore.» C'était presque vrai. Je n'y pense qu'à mes moments perdus, et je t'assure que ma toilette, les emplettes du matin, les promenades au bois de Boulogne dans l'après-midi, quelques visites à mes bonnes amies, les leçons de chant, l'Opéra, et l'édifiante lecture des romans de M. Jules Sandeau, ne me laissent guère de loisirs. «J'en suis fâché, a-t-il repris, car j'avais justement à te proposer un mari très-présentable; mais, puisque le mariage te déplaît, n'en parlons plus.--Oh! je n'ai ni sympathie ni antipathie pour le mariage; je n'y pense pas. Voyons un peu ton mari très-présentable.--Non, mon enfant, je ne veux pas gêner tes goûts ni tes habitudes....--Mais, papa, tu ne gênes rien ni personne, je t'assure.--Non, Rita, je connais le danger des unions mal assorties....--Mais papa, cette union n'est ni bien ni mal assortie, puisqu'elle n'est pas assortie du tout.--Non, mon enfant, je ne suis pas de ces pères barbares!... (Plus j'insistais, plus il reculait et s'amusait à irriter ma curiosité.)--Eh bien garde ton secret, ai-je dit avec impatience. Il s'est décidé à parler: Que dis-tu du nom de Brancas?--Duc de Brancas?--Non, non, Brancas avocat.--Il y a tant d'avocats!--Pas plus que de ducs.--Oh! je ne tiens pas aux ducs. Comment est-il fait ton M. Brancas, qui n'est pas duc?--Je ne sais pas, je le connais à peine, mais on le dit assez riche, fort éloquent, et du bois dont on fait les ministres, qui sont plus rares sur la place et plus recherchés que les ducs.--Voyons-le donc. Tu l'attends ce soir?--Tu l'as deviné. Viens déjeuner.»
«Les pédants nous accusent d'être surtout bavardes: ce sont de sottes gens qui n'entendent rien aux femmes: nous sommes mille fois plus curieuses. Je t'avoue que la journée m'a paru longue et qu'il me tardait de voir le mortel téméraire que ma dot a séduit; car, pour mes yeux, il n'y faut pas penser: où les aurait-il rencontrés? Était-il blond ou brun? grand ou petit, aquilin ou camus? Dans cette incertitude, les minutes coulaient avec la lenteur des siècles. Pour moi, un brun, aquilin, non sans moustaches et un peu farouche, me convenait assez.
«Enfin le désiré Brancas a paru. Ma chère, c'est un blond. J'aurais dû m'en douter. Le destin n'en fait pas d'autres. À cela près, il a bonne apparence: il n'est ni fat ni impertinent, ni trop content de sa personne, ni dédaigneux, ni bavard, ni empesé, ni froid. Tout dans ses manières respire la politesse, la franchise et la bienveillance: tu peux croire que si j'ai mal vu, ce n'est pas faute d'avoir bien regardé. En entrant, il m'a fait un très-court compliment auquel j'ai répondu par un sourire; puis mon père s'est emparé de lui et l'a conduit dans un petit salon que le sexe malpropre se réserve pour fumer et cracher tout à l'aise. Là ils ont causé de ne je sais quoi qui devait être fort intéressant, si j'en juge par l'air attentif de notre avocat. Mon père l'a quitté tout ravi. «On ne peut pas avoir plus d'esprit,» m'a-t-il dit en passant près de moi. Ma chère, cet homme est sans défaut; il est avocat, et il écoute; n'est-ce pas un prodige dans son métier? Il a deviné le faible de mon père, qui est de parler, et il n'a pas dit six paroles. Curieuse à mon tour de contempler ce prodige, je me suis avancée sous prétexte d'offrir du thé, et un conseiller d'État, qui est son oncle, a eu la discrétion de se retirer et de nous ménager un tête-à-tête dans l'embrasure d'une fenêtre.
«Claudie, c'est à n'y pas croire: il parle encore mieux qu'il n'écoute. Il est d'un naturel parfait, il ne s'échauffe pas, il ne gesticule pas, il ne cherche pas ses phrases, il ne s'efforce pas d'avoir de l'esprit et il en a, il ne se moque ni des présents ni des absents, il ne discute jamais, il ne cite personne, d'un mot il dit une histoire, il n'interrompt jamais et il se laisse interrompre; je ne crois pas qu'il ait du génie, bien que mon père assure qu'il est l'un des trois premiers avocats de Paris, mais c'est l'homme le plus aimable que j'aie jamais vu.
À ce mot tu vas rire, et je t'entends déjà. L'homme le plus aimable ne tardera guère à être le plus aimé. Mademoiselle, vous pourriez vous tromper. Il est très-aimable, je l'avoue, mais ce n'est pas mon idéal. Tu entends bien ce que je veux dire, toi qui cherches encore cet idéal et qui le cherchais dès la pension, tantôt dans le maître de chant, tantôt dans le maître d'italien. Mon idéal, c'est le beau Ténébreux, c'est Amadis de Gaule sur la Roche-Pauvre, c'est je ne sais quoi de mystérieux, d'héroïque, d'incompréhensible, qu'un avocat ne saurait avoir. As-tu vu quelque part l'histoire du premier roi de Portugal? C'était un brave gentilhomme, aimé des dames, et que sa maîtresse voulut obliger de lui conquérir un royaume.--N'est-ce que cela? dit-il en montant à cheval, eh! je vous en donnerai, s'il le faut, une demi-douzaine.--Il partit pour l'Espagne, et tua tant de Sarrasins que ceux qui restaient, pour obtenir quelque répit, lui offrirent le Portugal, dont il fit, ma foi, présent à sa dame comme il l'avait promis. Voilà un homme! Mais ceux d'aujourd'hui ne savent que s'injurier de vive voix ou par écrit, suivant leur profession.
«Pour revenir au sieur Brancas, qui ne conquerra jamais rien, si ce n'est peut-être le droit de s'asseoir avec quatre ou cinq cents bavards, dans une grande salle assez mal bâtie qui est au bout du pont de la Concorde, nous avons causé de toutes sortes de choses, et d'abord de voyages. J'ai déclaré, non sans quelque fierté, que j'avais vu la cataracte du Niagara. Cette nouvelle a paru lui faire grand plaisir. Espère-t-il, le voyage étant fait, n'avoir pas à le recommencer, ou bien a-t-il admiré mon intrépidité? Ce point est encore indécis.
«Du Niagara nous passâmes au Rhin, et du Rhin aux Alpes et à la poésie. Ma chère, croirais-tu qu'il ne lit jamais les poëtes? C'est à faire frémir; on n'est pas avocat à ce point. Monsieur s'excusa sur ce qu'il est hégelien. Hégel! Qui est cette bête-là? Tu as vu sans doute des loups, des ours, des renards et des éléphants blancs; mais peut-être n'as-tu jamais vu des hégeliens. Ma chère, rien n'est plus joli. Vois un peu: _Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est rationnel_. Exemple: Tu n'as jamais vu d'homme à trois têtes, mais tu as l'idée d'un homme et d'une tête et par conséquent de deux et de trois têtes. Or, tout ce qui est rationnel est réel; donc l'homme à trois têtes, à cent têtes, à trente mille têtes existe, et s'il n'existe pas, c'est la faute de la Providence, de la nature ou de n'importe qui; n'est-ce pas clair? Eh bien, ma chère, il m'a débité cela couramment, sans broncher, comme un hégelien qu'il est. De Victor Hugo, de Lamartine ou de Musset, pas un mot. Messieurs les hégeliens ne se dérangent pas pour si peu. Oh! s'il s'agissait d'objectif ou de subjectif, c'est une autre affaire. J'ai voulu pousser celui-ci:
«Mais, monsieur, si toute idée rationnelle devient aussitôt une réalité, vous avez assurément l'idée que vous pouvez mourir; donc vous êtes mort?--Vous avez raison, m'a-t-il répondu avec gravité.... (Vis-tu jamais, Claudie, un hégelien de cette force?) Tous les jours il se joue, dans le fond de mon âme, des symphonies aussi réelles et mille fois plus belles qu'aucune symphonie de Beethoven. J'en ai l'idée, donc je les entends quand il me plaît et sans crainte de devenir jamais sourd. De même en amour: j'aime sans crainte, je suis sûr d'être aimé.
--Vous aimez? dis-je un peu étonnée et encore plus curieuse.
--Je veux dire: s'il me plaisait d'aimer.
--Et... vous plaît-il quelquefois?»
«En faisant cette question d'un air fort détaché, je rougissais malgré moi.
--Je n'en ai pas encore fait l'expérience.... (À trente ans, Claudie! le crois-tu?) J'attends encore mon idéal. (Ma chère, il a un idéal, cet hégélien!)
--Et votre idéal a sans doute une forme ravissante?
--Vous me feriez tort d'en douter, mademoiselle. C'est une blonde aux yeux de saphir, qui a bien de l'esprit et qui parle philosophie comme un platonicien.» (Avoue qu'il cause bien, cet hégelien; et si tu voyais comme ses yeux expliquent ses paroles.)
La conversation a continué quelque temps sur ce ton, et il ne tient qu'à moi de penser que j'ai fait sa conquête. Quant à lui, mon père n'avait pas tort, il est très-présentable.
Au reste, pour que tu puisses en juger, je vais te l'envoyer lui-même. Cela t'étonne. Apprends donc, chère belle, que mon hégelien va partir pour Vieilleville; c'est lui qui plaidera je ne sais quoi contre je ne sais qui. Cette indication doit te suffire. Il m'a gracieusement offert de se charger de tous mes paquets, messages et commissions, et, ma foi, j'en profite pour te le montrer. Il te remettra un bracelet qu'a demandé pour toi à Froment Meurice ta meilleure amie et ton humble servante.
«RITA.»
«Comment se porte le seigneur Audinet, ton futur propriétaire? Je ne sais pourquoi sa figure ne me revient pas, et je ne donne pas mon consentement au mariage. Oui, je t'entends, une fille sans dot ne fait pas ce qu'elle veut. Eh! mon enfant, est-il si dur de mourir fille? Coquette, je lis dans tes yeux que tu ne manques pas de maris. Au moins, ne me prends pas mon Hégelien. Ce n'est pas que j'y tienne, mais un Hégelien est un oiseau rare à Paris.»
VI
«Eh bien! dit le conseiller d'État à son neveu, es-tu content de ta future?
--Oui.... assez.
--Est-elle jolie?
--Charmante.
--A-t-elle de l'esprit?
--Trop.
--Comment trop!
--Eh! oui, rien ne l'étonne.
--Ah! tu aimes mieux le mystère et les petites filles qui baissent modestement les yeux et regardent les hommes à travers leurs doigts écartés. À ton aise, mon ami, la province est pleine de ces ingénues. Va en province.
--J'y vais.
--Ainsi, tout est rompu?
--Vous m'entendez mal, cher oncle. Rita est tout à fait séduisante, mais....
--Mais elle ne te séduit pas.
--Oui, elle me plaît beaucoup; mais je la trouve trop raisonnable, trop gaie; j'ai pour elle beaucoup d'amitié, je n'aurai jamais d'amour.
--Jamais d'amour! ô douleur! Tu comptais donc sur un mariage d'amour?
--Pourquoi non?
--Très-bien, mon ami. Ce _pourquoi non_? est sublime. Est-ce que l'amour est de ton âge? L'amour, c'est l'Inconnu. Quand on a pénétré cet Inconnu, tout est fini. Toutes les femmes se ressemblent. Les grimaces changent un peu, le son de voix est plus doux ou plus rude, la feuille de figuier est plus ou moins bien taillée, mais le fond est toujours le même. Cléopatre ou Goton, c'est tout un. Oh! si tu n'avais jamais aimé, je comprendrais ton désir.
--J'ai aimé.
--Qui?
--Ni Goton ni Cléopatre assurément, mais de fort aimables créatures qui m'ont été tantôt cruelles, tantôt compatissantes, suivant l'humeur du jour ou les conseils de la nuit, je vous jure qu'aucune d'elles ne m'a ennuyé ni fait voir deux fois le même spectacle. L'amour est infini et varié comme ce vaste univers. Cher oncle, vous n'entendez plus rien à ces questions. Vous êtes comme un brave vétéran qui a cent fois affronté le feu dans sa jeunesse, mais qui ne connaît plus la manoeuvre.
--En résumé, dois-je demander la main de Mlle Oliveira, ou faut-il attendre qu'un rayon d'amour t'illumine?
--Demandez toujours, cher oncle. Vous pourriez avoir une pire nièce.»
Deux jours après, Brancas partit pour Vieilleville. En ce temps-là, qui déjà pour nous se confond avec celui où Noé jeta l'ancre sur le mont Ararat, les convois du chemin de fer s'arrêtaient à Orléans, et toute la France qui est entre la Loire et les Pyrénées ne connaissait qu'en peinture cette manière de voyager. Il fallut donc monter en diligence à Orléans. Il était minuit, et Brancas, un manteau sous le bras et les mains dans les poches, attendait patiemment dans le bureau que le conducteur donnât le signal du départ. À ce moment, deux dames entrèrent suivies de onze malles, caisses et cartons à chapeau. Cette vue fit blasphémer le facteur, qui croyait son travail terminé. Le conducteur leva les épaules, et Brancas regarda les dames. La plus âgée paraissait avoir cinquante ans et n'avait rien de remarquable qu'une maigreur assez rare et des grâces pleines d'affectation. Ce n'était pas de quoi séduire le voyageur. En revanche la plus jeune avait les plus beaux yeux noirs qu'on pût voir, et son visage régulier et doux, mais un peu altier, était de ceux qu'on n'oublie pas. Le Parisien en fut ébloui, et se rangea respectueusement pour lui faire place près du bureau. Elle le remercia par un salut et un demi-sourire auquel Brancas, fin connaisseur en sourires, devina qu'elle avait le sentiment de sa propre supériorité.
«Parbleu! se dit-il, en sortant du bureau de la diligence, voilà une petite personne à qui il ne doit pas être facile de baiser le bout des doigts. Mais qu'elle est belle! Rita est à cent piques au-dessous.»
Sur cette réflexion, il fit le tour de la place du Martroi, en regardant les étoiles, et revint à la diligence au moment où le conducteur, ayant déjà terminé l'appel des voyageurs, criait à tue-tête:
«Monsieur Brancas! en voiture!»
Il se hâta de monter dans le coupé, où déjà les deux dames l'avaient précédé, et s'installa dans un coin avec le soin d'un homme qui remplit scrupuleusement tous ses devoirs envers lui-même. Le postillon fit claquer son fouet, et les quatre chevaux s'élancèrent au galop sur la route de Vieilleville.
Le temps était sombre et pluvieux. La dame maigre, qui occupait l'autre coin du coupé, avança bientôt la tête, et dit d'une voix cadencée:
«Monsieur, voulez-vous avoir la bonté de relever le carreau de votre côté? ma poitrine est si délicate qu'elle ne peut supporter la fraîcheur de l'air ambiant.»
Le Parisien, déjà plongé dans les délices du premier sommeil, ne répondit rien. La dame irritée se pencha vers lui de nouveau.
«Monsieur, dit-elle avec aigreur, voulez-vous relever le carreau?»
Brancas ouvrit les yeux.
«Plaît-il, madame? que désirez-vous?
--Monsieur, dit poliment la jeune dame, ma mère qui est malade, vous prie de vouloir bien relever le carreau.»
L'avocat s'empressa de s'excuser et d'obéir. Il est des voix fortes, il en est de sourdes, de claires, d'agréables, de discordantes, d'harmonieuses; il en est qui vont au coeur, il en est qui déchirent le tympan, il en est qui donnent envie de bâiller, il en est qui donnent envie de rire, il en est qui commandent, il en est qui supplient; celle de la jeune dame était mélodieuse et souple, mais un peu saccadée, signe certain d'un esprit pénétrant et gracieux, et d'une rare fierté. Après quelques instants de silence, Brancas regarda sa voisine à la clarté de la lune qui commençait à dissiper les nuages, et s'aperçut qu'elle dormait. Une respiration calme soulevait à intervalles égaux son sein, et de toute sa personne s'exhalait ce divin parfum que donnent la jeunesse, la santé et la grâce. L'avocat se sentit ému.
«Diable! pensa-t-il, deviendrais-je par hasard amoureux de ma compagne de voyage! Ce serait curieux, à la veille d'épouser Rita. Ne faisons pas cette folie.»
Cette sage résolution dura quelques minutes, mais la belle dormeuse fut bientôt la plus forte, et Brancas reprit le cours de ses rêveries.
«Est-elle mariée? Non.... Son mari ne la laisserait pas voyager ainsi. D'ailleurs, elle est bien jeune. On n'est pas plus belle! Voilà une main ravissante.»
Il faut dire que la main était exposée en pleine lumière, blanche, fine, transparente, un peu longue et d'une beauté parfaite.
Un grave accident mit fin aux réflexions sentimentales de l'avocat. La diligence descendait alors le long d'une côte escarpée; le conducteur dormait, et le postillon, ivre ou maladroit, poussait aveuglément ses chevaux. La route, bordée d'un côté par la montagne, de l'autre par un précipice, tournait brusquement vers le milieu de la descente. Tout à coup les chevaux s'emportèrent, prirent le mors aux dents et se précipitèrent au galop. Les deux premiers, dans leur élan, franchirent le parapet peu élevé qui servait de garde-fou le long du précipice, et la diligence elle-même demeura comme suspendue et prête à se jeter dans l'abîme. Le postillon, renversé par le choc, tomba de son siège; les voyageurs poussaient des cris, cherchant à ouvrir les portières et s'embarrassant mutuellement dans leurs efforts. Tout paraissait perdu.
Seul, l'avocat gardait son sang-froid. Sans s'émouvoir du tumulte et aussi libre d'esprit que s'il eût été dans un salon, il ouvrit promptement la portière et dit à sa voisine toute tremblante:
«Ne craignez rien. Suivez-moi. Je réponds de vous.»
En même temps il sauta à terre et se trouva hors de danger; mais le plus difficile était encore à faire. La dame sèche criait de toutes ses forces:
«Sauvez-moi! sauvez Claudie!» et lui tendait les bras.
Brancas, mettant le pied sur la roue de la diligence, malgré le danger d'être renversé et écrasé sous les pieds des chevaux, dit d'une voix forte:
«Donnez-moi la main, ou vous êtes perdue.»
En même temps, les chevaux firent un violent effort pour se dégager, et la voiture recula. Claudie, éperdue, s'élança dans les bras du Parisien, qui l'enleva rapidement et la mit en sûreté.
«Monsieur, sauvez ma mère!» s'écria-t-elle.
Déjà la diligence, penchée sur le talus, perdait l'équilibre et allait rouler au fond du précipice; la dame sèche, épouvantée, sortait à demi du coupé sans oser sauter à terre et poussait des cris épouvantables. Le Parisien la saisit brusquement à bras le corps, l'enleva et la remit, non sans danger, aux mains de sa fille.
Au même moment, un grand cri se fit entendre. La diligence et les chevaux roulèrent et se brisèrent au fond de la vallée. Heureusement, le conducteur et le postillon, qui s'étaient relevés sans graves contusions, avaient eu le temps de dégager les autres voyageurs. Tout le monde frémit, et Claudie s'écria:
«Ah! monsieur, nous vous devons la vie!»