Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 13

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«Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.»

Il attendit avec confiance la fin du premier acte et parut uniquement occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la toile était-elle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et commença l'attaque en ces termes:

«Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson!

--Celui que mon père a tué!

--Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!

--Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. Nelson faisait tirer sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui faisait son métier à bord du _Redoutable_, à Trafalgar. Quand le _Victory_ que montait Nelson aborda le _Redoutable_, mon père qui était dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa et, comme il était bon tireur, il le tua d'un coup de fusil.»

La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait clairement: «Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise.» Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune fille vint à son secours.

«Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu, néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée!

--Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que moi combien toute notre famille a perdu dans cette mort funeste.

--Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un souvenir douloureux.

--Monsieur, dit Alice, vous ne pouvez pas comprendre le chagrin de ma mère. C'est un secret de famille.

--Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me brouillât dès les premiers mots avec une «vieille folle!»

Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la vieille dame reprit l'entretien.

«Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde.»

L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque espérance.

«Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher votre secret pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.

--Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma question, monsieur, s'il vous plaît.

--Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans le _Times_ avant quarante-huit heures.

--J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée?

--Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une invention des plus simples, qui fera de Paris le centre de la terre et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les flottes de Spithead.

--Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille Anglaise.

--Rien n'est plus facile, répliqua Quaterquem. J'ai inventé le ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers. Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort cher et ne rapporte pas grand'chose.

--Vous savez diriger les ballons? dit l'Anglaise.

--Je le sais.

--Depuis longtemps?

--Depuis trois heures de l'après-midi.

--Vous allez faire sans doute une grande fortune?

--Je ne sais pas, dit Quaterquem, je n'y ai jamais pensé.»

Elle le regarda avec admiration.

«En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un millionnaire.

--Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.

--Vous voulez être ministre?

--Non.

--Roi ou empereur?

--Dieu m'en garde! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons par-dessus tout qu'on nous admire.

--Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à l'hôtel.»

Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du _Domino noir_ commençait. Pendant l'entr'acte suivant on causa de tout, et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise. En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses goûts et ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue cet art, inconnu ailleurs qu'en France, de caresser sans bassesse l'esprit le plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux, les yeux fixes, bien résolu à ne pas répondre à ses avances.

Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé un moyen de revoir sa maîtresse. Les dames se levèrent et sortirent de la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit pas. Harrison, qui se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher. Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se disposait à la suivre à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui.

«Le voilà!» s'écrièrent à la fois dix-sept voix.

Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient, le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.

«Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le choeur des amis.

--Au nom du ciel, lâchez-moi! s'écria Quaterquem. Je suis pressé.

--Où est le plat à barbe de Napoléon?

--Lâchez-moi!

--Où est le ballon-omnibus?

--Lâchez-moi!»

Pendant ce débat, la voiture d'Alice avait disparu au coin du boulevard.

«Eh bien, dit Quaterquem désespéré, venez avec moi puisqu'il le faut; noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour.»

Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà l'on éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu de l'attente générale, prononça le discours suivant:

«Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris, vous voyez en moi le plus heureux des hommes et le plus infortuné....

--Bravo! très-bien! dit le choeur des amis.

--Mon bonheur est sans limites, comme l'Océan, et mon infortune est sans fin, comme l'éternité....

--Tu l'as déjà dit! cria le choeur.

--Eh bien! je le répète, ne m'interrompez pas, ou je ne dirai rien.... J'aime la plus belle des femmes....

--Écoutez! écoutez! cria le choeur.

--Elle est blonde, avec des yeux d'émeraude, des lèvres de corail, et des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pêche aux îles Bahrein....

--Eh bien! épouse-la, dit le choeur.

--Elle ignore que je l'aime....

--Dis-le lui.

--Je ne puis pas lui parler....

--Écris.

--Je ne sais pas où elle demeure....

--Cherche-la.

--Je ne sais pas son nom....

--Es-tu fou? dit le choeur. Tu nous contes des histoires à dormir debout, et le punch refroidit.»

Quaterquem versa le punch en soupirant.

«Hélas! dit-il, je ne la reverrai jamais. Elle va retourner à Londres....»

À ces mots le choeur, qui déjà portait son verre à sa bouche, le remit sur la table.

«C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une voix.

--Je l'avoue...

--Pauvre garçon! dit le choeur.

--Elle est à Paris, reprit Quaterquem.

--Qu'en sais-tu?

--Elle était à l'Opéra-Comique ce soir, et sans vous je l'aurais suivie; sans vous, barbares, je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous qui m'avez retenu....

--Eh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et dispersons-nous pour chercher son adresse. À quel signe reconnaît-on ta bien-aimée?

--À sa beauté sans rivale....

--Ce signalement est un peu vague. Est-elle seule?

--Elle donne le bras à sa mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....

--Très-bien! cria le choeur. Trois grognements pour Hercules et trois hourras pour Quaterquem!»

III

Miss Alice était la fille unique de M. Cornelius Hornsby, principal associé de la maison Hornsby, Harrison et Cie, dont les toiles peintes couvrent les marchés de l'Allemagne et des États-Unis. Hercules Harrison, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les deux négociants, pour ne pas séparer leurs intérêts, avaient depuis longtemps arrêté ce mariage.

Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules, quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roide, orgueilleux, silencieux, presque brutal, comme l'Angleterre en fabrique chaque année des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué, perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui plaisent à la plupart des filles. Cependant, tel qu'il était, et faute de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du coeur.

Ce jour-là, au retour de l'Opéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna mistress Hornsby.

«Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé?

--Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington! J'ai bien ri de ses aérostats!»

Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la vérité en disant qu'elle se moquait de lui. Toute vérité n'est pas bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. Quaterquem, avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses manières aisées, était aussi peu semblable que possible au triste Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus, elle voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans, et une si longue familiarité n'était pas propre à faire naître l'amour.

Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.

«Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peut-être un homme de génie, bien qu'il ne soit pas né en Angleterre.

--Ô ma mère, que dites-vous là? Un homme de génie qui n'a même pas de gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi son gilet?

--Il faut que vous l'ayez regardé bien attentivement, Alice,» dit Hercules avec sa gaucherie accoutumée.

Elle se mordit les lèvres.

«Qu'entendez-vous par là, Harrison? demanda-t-elle vivement. Ai-je dit encore quelque chose d'improper? Cherchez-vous le texte d'un nouveau sermon?»

Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice.

M. Cornelius Hornsby les attendait. C'était un grand et gros gentleman dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire de plusieurs millions. Lui-même et son argent exceptés, il n'aimait rien au monde autant que sa fille, et après sa fille, ce qu'il préférait à toutes choses, c'était son musée.

Car il avait un musée. En Angleterre, c'est à ce signe qu'on reconnaît le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand on a des ancêtres) on joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux tableaux noircis des peintres italiens, les vieilles poteries étrusques, les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés, les missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et de Rome.

M. Cornelius Hornsby était venu en France pour augmenter sa collection et promener Alice. Ce jour-là, justement, le désir d'acheter une vieille inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de Persépolis, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription et allait l'enfouir dans son propre musée; de sorte que M. Cornelius Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y eût ce soir-là en Europe.

Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue Rivoli quand il vit mistress Hornsby descendre de voiture avec sa fille et le triste Harrison.

«Vous arrivez bien tard,» dit-il.

Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.

«Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie..... Hercules, je vous remercie. Bonsoir.»

Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla, désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maîtresse. Dès qu'il fut parti:

«Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Hornsby.

--En revanche, dit Alice, il m'a fort ennuyée: nous sommes quittes.

--Alice! dit M. Hornsby.

--Mon Dieu! cher père, ne faites pas le sévère et ne froncez pas le sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est un très-honnête homme, un très-bon citoyen, une homme très-riche et qui le sera encore davantage par la suite; je vous accorde tout cela. Accordez-moi qu'il est ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose déplaisante, et les jours de pluie, le seul son de sa voix m'agace les nerfs.

--Veux-tu l'épouser, oui ou non? demanda Cornelius Hornsby.

--Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer ailleurs.

--Y penses-tu? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornelius Hornsby, de la maison Harrison, Hornsby et Cie, ne fasse pas, honneur à sa signature!

--Eh! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre parole.

--Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu veux, et décide-toi. Il est temps que Harrison retourne en Angleterre; nos affaires vont mal en son absence.

--Eh bien, laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j'y perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par l'air des boulevards. J'aime les Parisiens, moi; on ne voit pas chez eux ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.

--Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtes sur le continent; tu prends le langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle légèreté tu as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était au spectacle dans la même loge que nous.

--Mais, dit Alice, fallait-il prendre sa place et ne pas le remercier? Vous-même, maman, vous l'avez trouvé très-aimable et très-poli.

--Qui est ce jeune homme dont vous parlez? demanda M. Hornsby.

--C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats, dit la jeune fille, et qui veut donner l'empire du monde au peuple français. Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!

--C'est un extravagant, dit le père.

--Le pire, ajouta Mme Hornsby, c'est que son père, qui assistait à la bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup de fusil.

--Et il a osé s'en vanter?

--Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre famille.

--Parbleu! dit Cornelius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage, mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson!

--Et si je l'aimais? dit Alice.

--Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...

--Mais enfin, si je l'aimais?

--Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.

--Non; mais si je l'aimais!

--Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais Harrison.»

Alice tomba dans une profonde rêverie.

--«Il est temps de dormir,» dit la mère, et Cornelius se retira dans une chambre voisine.

Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée.

IV

Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se réunirent chez le physicien, et dirent:

«Elle s'appelle Alice Hornsby.

--Alice! ô le doux nom! s'écria Quaterquem.

--Son père est le noble Cornelius qui donne au monde, en échange de beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir au catéchisme, accomplir l'une des sept oeuvres de pénitence, et «vêtir ceux qui sont nus.»

--Va pour Cornelius.

--Sa mère est la digne Kate, et son futur, le seigneur Hercules, un brave homme, très-entêté, très-amoureux, et très-fort au pistolet.

--Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale.

--Toute la famille part demain.

--Ô ciel! dit Quaterquem en pâlissant.

--Ils vont à Tours, ville très-renommée.

--C'est bien. Je pars. Que vont-ils faire à Tours?

--Le vieux Cornelius, qui est antiquaire, va chercher le champ de bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel. Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdérame; il veut trouver son cimeterre.

--Qui vous l'a dit?

--La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour.

--Malheureux! Vous l'avez séduite!

--Oh! si peu, dit le choeur. Je l'ai à peine embrassée.

--Encore un mot. Où loge la belle Alice?

--À l'hôtel Meurice.

--Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur mon coeur.... (On va vous vous apporter du jambon...) Jamais mon coeur n'oubliera....»

On l'interrompit tout d'une voix.

«Et du vin?

--Bacchus et Cérès ne seront pas oubliés. À table! Je bois à mon prochain mariage avec Alice.»

Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait dans la rue de Rivoli. Le choeur des dix-sept amis le suivait à quelque distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les Anglais montaient en voiture et allaient partir.

«Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels par votre dévouement à l'amitié. Gardez qu'Harrison ne parte.

--Sois tranquille, dit le choeur, Hercules est à nous.»

On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus agile, se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais sans le voir, s'avançaient M. Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de faire peser les bagages, était resté en arrière.

Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.

«Faites donc attention, monsieur, s'il vous plait,» dit l'autre avec hauteur.

Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait heurté, fit un détour et se plaça en avant de la porte de la salle d'attente.

«En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse.»

L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire; mais un voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un groupe autour d'eux.

«Qu'est-ce qu'il y a? dit le choeur.

--C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses.

--Qu'il fasse des excuses, dit une voix.

--Non, qu'il se batte, reprit une autre voix».

Harrison serrait les poings avec fureur.

«Messieurs, dit-il, je n'ai cherché querelle à personne. Lâchez-moi. La cloche sonne et le train partira sans moi.»

Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler; celui-ci se dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit lâcher prise.

«Bon! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.

--Non, il rue, dit un autre.

--Il faut aller chercher le sergent de ville, suggéra un troisième.»

Comme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix s'élevèrent à la fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques minutes, et le sergent de ville eut grand'peine à comprendre de quoi il s'agissait. Dès qu'il eut compris, il mit la main sur le pauvre Harrison, qui se débattait comme un diable.

«Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent.»

Le choeur des amis riait et chantait:

Jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera.

Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide Quaterquem ourdissait tranquillement sa trame.

V

Le physicien vit entrer dans le salle d'attente Cornelius Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait de saluer Alice; mais la prudence l'emporta. Il se tourna du côté du mur, et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'oeil, et il eut le plaisir de voir qu'il en était fort regardé.

Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornelius s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.

Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du wagon.

«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va partir.

--La place est gardée pour un ami, s'écria Cornelius Hornsby.

--Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur, dépêchons.»

Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.

«Excusez-moi, dit gracieusement notre ami en prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négligence impardonnable.»

Cornelius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami parut les reconnaître.

«Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir sitôt.»

À ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.

«Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame», dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître Cornelius.

Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes à l'un des deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.