Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 12

Chapter 123,871 wordsPublic domain

Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet, qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fût une fâcheuse idée, car le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des témoins.

Comment peindre la douleur de Claudie! Heureusement, on ne meurt pas de toutes les balles. Celle-ci fut extraite assez habilement, et l'histoire de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Ils se marièrent, ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfants. Si ce n'est là le bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers le monde avec sa femme, ses enfants et son yacht, libre et heureux comme un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue il y a trois jours, est datée de Bornéo.

Rita, qui a épousé le bel Athanase, aujourd'hui député au Corps législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.

Malaga vit encore.

Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où.

LES

AMOURS DE QUATERQUEM

I

«Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème est résolu, et le ballon va voler comme l'hirondelle et remplacer la diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!) et les duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux filtrée); le monde est à moi. À propos, que vais-je en faire?»

À ce moment le portier entra.

«Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril!

--J'en suis bien aise. Fait-il chaud?

--Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance....

--Les feuilles commencent à pousser?

--Oui, monsieur. Le propriétaire....

--Et les oiseaux chantent dans les bois?

--Monsieur, je le présume. J'étais venu....

--Ô puissante nature, toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse immortelle!

--Monsieur, c'est deux cents francs....

--Que tu m'apportes? Sois le bien venu, mon brave. Et quel est l'homme généreux?...

--Monsieur, c'est le propriétaire....

--Qui me les envoie? Oh! digne homme!

--Non, monsieur....

--Comment ton propriétaire n'est pas un digne homme?

--Je ne dis pas cela.

--Mais tu l'as dit.

--Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit!

--J'ai donc menti?» dit Quaterquem en se levant d'un bond.

À cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.

«Monsieur, dit-il, au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que mon propriétaire m'envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux cents francs.

--Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?

--Non, monsieur.

--Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotte et rouge comme un homard cuit?

--Non, monsieur, c'est....

--Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?

--Monsieur vous lui devez un terme.

--Déjà?

--Oui, monsieur; vous êtes entré ici le 15 janvier 1859: cela fait aujourd'hui trois mois.

--Trois mois! Comme le temps passe vite!

La vie est un vase fragile; Le briser, hélas! est facile.

La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De loin, ils paraissent innombrables; arrachez-les, il n'y en pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?

--Non, monsieur.

--C'est Bossuet. As-tu lu Bossuet?

--Non, monsieur.

--Tant pis. C'était un grand homme, un beau génie, un aigle de Meaux.

--Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....

--Te payer? Si je le veux? Eh! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus tôt.»

Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'impatience.

«Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?

--Monsieur, voici l'almanach.

--Tu sais le proverbe: «Menteur comme un almanach.» Je me défie des almanachs.

--Voici le journal de ce matin.

--Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal?

--Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.

--Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le journal a menti. Assieds-toi sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.

--Monsieur, le propriétaire m'attend.

--Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.

--Monsieur....

--Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non?

--Monsieur je veux être payé.

--Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec ta demande. Je suis né sur les bords de la Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé, c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. As-tu compris?

--Oui, monsieur; et je m'en vais.

--Bonsoir, mon ami.

--Je vais chez le propriétaire.

--Présente-lui mes compliments.

--Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, et il vous fera mettre à la porte.

--Plaît-il?

--À la porte; oui, monsieur, à la porte,» dit le portier en prenant la fuite.

Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras croisés, les jambes étendues, et réfléchit profondément.

«Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah! à quoi bon? Quand on peut fendre l'air comme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs?»

Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre ami.

«Entrez!» dit-il.

Aussitôt un homme de mine douce et polie se présenta.

«Monsieur, dit-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie, que j'ai l'honneur de parler?

--Oui, monsieur, à lui-même.

--Monsieur, je suis charmé de faire votre connaissance. C'est vous qui avez fait des recherches très-savantes sur la manière de diriger les aérostats?

--Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même à la solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?

--Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et que j'honore particulièrement les savants. Votre réputation, monsieur, est venue jusqu'à moi.

--Monsieur!...

--Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux hommes de votre génie, aux inventeurs, et j'ose dire qu'ils n'ont jamais eu qu'à se louer de moi.

--Monsieur, je vous crois. Quelle est votre profession, s'il vous plaît?

--Monsieur, je suis connu par mes exploits.

--Vous êtes officier?

--Oui, monsieur, officier public, ou si vous voulez, jurisconsulte chargé de citer, notifier et signifier, au plus juste prix, les ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et du tribunal civil.

--Ah! vous êtes huissier, mon cher monsieur; j'en suis bien aise. J'ai toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc, je vous en prie.

--Monsieur je ne saurais....»

Ici l'homme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible.

«Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze cent trente-cinq francs quarante-trois centimes, composant en principal, intérêts et frais, le montant de sa créance.

--Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre instruments de physique. Cela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.

--Oui, monsieur, et les frais de recouvrement de ladite créance font le reste. Vous avez été condamné par défaut.

--Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arrivera-t-il?

--Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos instruments.

--Saisir!... Qui parle de saisir? cria-t-on du corridor. Les meubles sont à moi et garantissent le payement du loyer.»

Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre.

«Ma foi, dit Quaterquem en s'asseyant dans un fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente mon huissier; mon cher huissier, je vous présente mon propriétaire.

--Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de l'argent!

--Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule guinée, une seule piastre, un seul petit écu!»

L'huissier était assis et griffonnait en silence.

«Que faites-vous là? demanda le propriétaire.

--.... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.

--Ces meubles sont à moi! cria le propriétaire.

--Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur.»

La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira six billets de banque de mille francs.

«Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la bonne nouvelle, prends cette pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire à ma santé.»

Le facteur salua en mettant la main sur son coeur et partit.

«Et vous, amis généreux qui ne m'avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) À celui qui a tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»

Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardochée furent partis, Quaterquem devint rêveur.

«Çà, dit-il, me voilà riche! De six mille francs ôtez dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille somme?»

Tout en parlant, il regardait la pendule.

«Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est l'effet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des idées, et le boulevard des Italiens est leur père.»

Là-dessus, il prit le chemin du boulevard. Il ne devinait guère quelle influence cette promenade aurait sur sa destinée.

II

Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque argent à pêcher la morue sur les côtes de Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de France; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait rendre son nom immortel: c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.

«Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la vapeur et les chemins de fer civilisent l'Europe et peuplent l'Amérique; avec les ballons, qui sait? je défricherai peut-être l'Océanie! Or, que manque-t-il aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas le moteur: c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières.»

Et il chercha pendant deux ans.

Le 15 avril 1858, jour où commence cette histoire, le problème, après mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est l'âge d'aimer la gloire et d'en jouir.

Il est des hommes de génie qui frappent les yeux tout d'abord et qui se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le dos, le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme admirable et sans regarder personne.

Au coin du boulevard et de la rue Vivienne, il fit une réflexion.

«En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. À trois heures j'ai fait fortune, il est trois heures et quart, et j'ai déjà oublié mes amis; il faut que ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires. Si je leur offrais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu! voilà justement le bol.»

Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient voir des extrémités du monde civilisé, et où l'on rencontre pêle-mêle les armures, les casques, les sabres, les dagues, les épées, les cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la spécialité de l'industrie parisienne.

«Combien vaut ce vase de Sèvres? demanda-t-il au marchand.

--Trois mille francs, monsieur.»

Quaterquem se mordit les lèvres.

«Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe. Aussitôt qu'il fut fait, on en brisa le moule. Voyez la peinture, c'est une copie de la «Jeune fille à la cruche cassée,» de Greuse. Cette copie est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon.»

Quaterquem se mit à rire.

«Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier?

--Non; je suis géomètre.

--Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez; et les héritiers de M. le comte de Péluze l'ont vendu à un prince russe, de qui je le tiens.

--Je vous crois, dit Quaterquem; mais c'est bien cher, trois mille francs!

--Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges toute neuve à meilleur marché.»

Cela ne faisait pas le compte de l'acheteur. Il fit le tour du magasin; mais il ne pensait qu'au vase de Sèvres. Enfin il le paya, l'emporta chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis la lettre-circulaire que voici:

«Mon cher ami,

«Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J'ai trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus. Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil.

«Un bonheur ne vient jamais seul; l'or ruisselle dans mes poches, et je viens d'acheter un ancien plat à barbe de Napoléon, né à Sèvres; c'est là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures.

«Tout à toi:

«YVES QUATERQUEM.»

Quand les dix-sept lettres furent écrites, il se leva pour chercher un bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres, heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.

Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le regret de l'argent perdu et du chef-d'oeuvre brisé l'accablaient en même temps. Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes ses lettres ce post-scriptum.

«P. S. Enfer et damnation! Je viens de casser le plat à barbe de Napoléon. Ne te dérange pas. Le punch est remis à des temps meilleurs. Au diable le vase, l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Monge, Monge qui le légua à ses neveux, les neveux, qui l'ont vendu au prince russe, et le prince russe qui eut la sotte idée de s'en défaire! Adieu. Je vais à l'Opéra-Comique.»

Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. À huit heures il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa vie.

La loge était vide; mais un quart d'heure après, un Anglais entra, flanqué de deux Anglaises: l'une blonde et mûre comme une vieille pomme ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle comme un lis et charmante comme une héroïne de Walter Scott. C'étaient la mère et la fille.

Quant à l'Anglais, c'était un Anglais. Tout le monde connaît cette race énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais de la loge était un des plus beaux échantillons de la race.

Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami fut récompensé d'un sourire et d'un: «Je vous remercie,» auquel l'accent britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton qui ne s'en souciait guère, et se pencha vers la jeune fille.

«Ma chère Alice, dit-il en anglais, connaissez-vous ce gentleman?

--Non, dit-elle.

--Personne ne vous l'a présenté?

--Personne.

--S'il n'est pas présenté, c'est comme s'il n'existait pas; s'il n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié?»

Alice leva les épaules.

«Et s'il n'existe pas, dit-elle, pourquoi me parlez-vous de lui? Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant: seriez-vous jaloux du vide?

--Ma chère Alice, dit l'Anglais, vous savez bien que je ne suis pas jaloux....

--Tant pis.

--Mais....

--Taisez-vous. Voici l'ouverture.»

On préludait en effet à l'ouverture du Chalet.

Quaterquem, qui savait un peu d'anglais et qui devinait le reste, n'avait pas perdu un mot de cette conversation faite à demi-voix. Il regarda miss Alice et la trouva plus belle que le jour. La musique du Chalet y perdit quelque chose.

«Voilà une jolie Anglaise, pensa-t-il. Est-ce la fiancée ou la femme de ce grand garçon si roux et si mal élevé?»

Pendant ce temps, la belle Alice écoutait fort attentivement l'opéra. Elle pleura sur le sort des fantassins de l'Autriche quand elle apprit de Max:

Qu'au service de l'Autriche Le militaire n'est pas riche.

Elle rit aux éclats quand elle les vit jouer à la drogue et se pincer le nez avec des chevilles de bois. Enfin elle scandalisa complétement sa mère et l'Anglais aux favoris roux. Pendant l'entr'acte, la mère prit la parole.

«Ma chère Alice, y pensez-vous? Vous riez comme une petite Française évaporée. Cela est tout à fait choquant.

--Choquant et inconvenable, ajouta l'Anglais.

--Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de votre prudence, et je sais que vous ne seriez pas déplacé à la chambre des communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de grâce, n'usez pas cette précieuse éloquence pour une petite évaporée. La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.

--Alice! dit la mère d'un ton sévère.

--Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M. Harrison me fait-il la leçon à tout propos? Croit-il que j'ignore les convenances, et qu'il est parfaitement «improper» de témoigner par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque? Cela est fort bon dans Oxford-Street, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres; nous sommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai que faire des sermons de M. Harrison.»

Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la conquête de Quaterquem. Il est des jours où les savants aiment comme des ignorants. Ce jour-là, c'était le tour de notre ami. Justement son coeur était vide, car la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse pas de place à d'autres amours, et depuis deux ans, Quaterquem, tout occupé de ses recherches sur les aérostats, avait mené la vie d'un anachorète au désert. En quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le coeur du pauvre mécanicien.

«Quelle folie, pensait-il, d'aimer cette petite fille, déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte qui peut-être doit changer la face du monde!»

La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son ardeur, ne songea plus qu'à se rapprocher de la jeune Anglaise; mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances britanniques? Cependant l'entr'acte allait finir; déjà la salle se remplissait de spectateurs; il fit un effort de génie et trouva cette question:

«Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison?»

La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.

«Oui, monsieur,» dit-elle.

L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles; mais Quaterquem était décidé à ne pas s'en apercevoir.

«Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin James Harrison, du Devonshire.

--Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air rogue.

--Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous félicite, car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal élevé.»

La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil.

«Bon! pensa Quaterquem, la glace est rompue et la présentation est faite. Au reste, monsieur, continua-t-il, la famille Harrison à laquelle je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'honneur pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison, était l'une des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'oeuvre. Ce qui m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice: on dirait sa mère ou sa soeur.»

Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière: on eût dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue, étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli.

«Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison, êtes-vous d'origine anglaise?

--Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père, au quinzième degré, épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est de là que vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. En Bretagne, les cousins, des cousins sont tous cousins entre eux.

--Vous n'avez jamais vu M. James Harrison, votre cousin? demanda miss Alice.

--Non; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée.

--Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James?

--Alice, dit la mère en regardant avec ses yeux rigides, la curiosité est une chose «_improper_».

--Oh! madame, il n'y a nulle curiosité, se hâta de répondre Quaterquem. Dans un mois le monde entier saura de quoi il s'agit. Je veux donner à la France l'empire du monde.

--Oh! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à l'Angleterre.

--Moi! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai pas un continent, pas une île, pas un comté.

--Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indigner ma mère au point de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire, par patriotisme.»

Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le _Domino noir_ interrompit la conversation.