Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 11

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--Mangé? Non, mais il est à la broche.

--Ah! Claudie, c'est mal. Comment! Je n'ai qu'un hégelien, un seul, un oison d'une espèce rare et hors de prix, et tu l'enlèves sous mes yeux. Claudie, Claudie! c'est une noirceur abominable.

--Tu tiens donc beaucoup à ton hégelien? demanda Claudie.

--Beaucoup? Non. Ce serait trop. Mais j'y tiens assez pour vouloir le garder dans ma ménagerie.

--Et l'épouser?

--Oh! non. Ce mariage est une invention de mon père et de M. Graindorge, ce conseiller d'État au crâne beurre frais que tu as vu chez nous.

--Tu as tout Paris et tu m'envies un avocat!

--Envies! Quel vilain mot! Sache, mon enfant, que je n'envie jamais. Je suis comme César, qui n'enviait rien....

--Mais qui prenait tout, dit Claudie.

--Parfait.... Donc, tu le prends?

--Oui.... non.... peut-être.... je ne sais pas....

--Que fais-tu de ton Audinet?

--Rien de bon. M. le secrétaire général, sous ombre que mes parents l'autorisent, est venu se jeter à mes pieds, en plein kiosque, hier.

--Et tu ne l'as pas prié de ne plus revenir?

--J'allais lui parler, et d'un bon style, lorsque l'avocat a eu la maladresse d'entrer.

--C'est fâcheux! et qu'as-tu fait?

--J'ai mis l'Audinet à la porte, et dit à l'autre: Je vais me faire coiffer, attendez-moi, s'il vous plaît.

--Claudie! s'écria Rita d'un air solennel, tu es une forte tête.

--Je le crois.

--Et tu iras loin, c'est moi qui te le prédis. À propos, dis-moi: Connais-tu ce fier binocle qui nous contemplait hier avec tant d'assurance, et que l'hégelien m'a présenté hier?

--Ah! ah! dit Claudie en riant, je vois que tu ne porteras pas longtemps le deuil de l'avocat.

--Coquette! tu voudrais, pour ta gloire, que je mourusse de jalousie. Quant au binocle, que tu appelles, je crois, Rouxpainsel ou Ratpainsel, ou je ne sais comment, quel homme est-ce, je te prie?

--C'est un druide.

--Claudie, ma petite Claudie, ne me fais pas languir, je t'en conjure, pense à l'hégelien que je t'ai cédé de si bon coeur, et parle-moi franchement.

--Eh bien, c'est un druide blond.

--Je l'ai vu. Après?

--C'est, dit Mlle Bonsergent, le meilleur garçon du monde et le plus gai; mais il a le goût de tous les gentilshommes de campagne; il adore les cuisinières.

--Fi donc!

--J'ai cru que tu voulais savoir la vérité vraie; si tu n'as demandé que la vérité officielle, excuse ma sincérité.»

À ce moment, Catherine parut et annonça M. Brancas. Rita voulut se lever.

«Non, reste, dit Claudie. Sa visite ne sera pas longue.»

Le Parisien parut surpris et gêné de la rencontre de Mlle Oliveira; cependant, comme ils avaient tous deux beaucoup d'usage du monde, cet embarras réciproque cessa bientôt. Brancas après réflexion, fut content d'avoir trouvé l'occasion de mettre fin à une situation ridicule. Il déploya la plus rare habileté pour faire entendre à Rita, sans l'offenser qu'il aimait Claudie; et Mlle Oliveira, qui riait de ses efforts pour expliquer une chose qu'elle entendait si bien et qui lui était indifférente, s'amusait à le pousser et à l'embarrasser.

Après une heure de cet exercice fatiguant, Brancas épuisé et désespérant de se faire comprendre, allait prendre congé des deux jeunes filles, lorsque la malicieuse Rita l'arrêta court.

«Monsieur, dit-elle, je vous entends, vous aimez Claudie et vous n'osez me le dire. Suis-je donc si terrible? Eh! mon Dieu, rien n'est plus simple, ma franchise vous paraîtra peut-être extraordinaire, et je ferai peut-être mieux, suivant les règles de la _civilité puérile et honnête_, de paraître ignorer les conventions de mon père et de M. Graindorge: mais quoi! je suis seule sur la terre, car un père est un père et ne peut se charger de certaines négociations difficiles et délicates. Vous êtes libre, monsieur, et je me charge de le dire à mon père. Claudie vous aime, je le sais....

--Je n'ai rien dit de pareil, s'écria Claudie.

--Bon! je l'ai deviné.

--Inventé!

--Deviné. Au reste, le mot ne fait rien à la chose. Je m'offre à vous servir de témoin.

--Mademoiselle, dit le Parisien en lui baisant la main, vous avez la grâce et l'esprit d'un ange.

--Mais, dit Claudie, si Rita est un ange, que me reste-t-il à moi?

--Tu seras une divinité, dit Rita en riant. Adieu mes amis, je vous quitte. Mariez-vous et soyez heureux, c'est le mieux que vous puissiez faire.»

Là-dessus, remettant son châle et son chapeau, elle sortit.

«Vous m'aimez donc? dit Brancas à Claudie.

--Puisqu'elle le dit!» répliqua-t-elle en souriant.

Comment peindre les transports et la joie de ces deux amants? Claudie était la plus heureuse des femmes. Elle oubliait Audinet, elle s'enivrait du bonheur présent et du bonheur à venir. Heureux moments, trop rares dans la vie de l'homme, et qui devaient être suivis d'un triste réveil!

Il fut convenu que Brancas, pressé de revenir à Paris, la demanderait en mariage le jour même, et que la noce se ferait le plus tôt possible, en dépit de tous les Audinet.

Le major Bonsergent, consulté, n'osa ni donner ni refuser son consentement. Comment violer la parole donnée au colonel Malaga? Comment rompre une amitié de cinquante ans? Cependant Claudie n'eut pas trop de peine à le déterminer.

«Eh bien! dit-il, si ma femme y consent....»

Mais Élodie répondit par un refus net et catégorique. Les empressements de Brancas, les prières et les larmes de Claudie ne purent la fléchir.

«Faites ce qu'il vous plaira, dit-elle, vous le pouvez, mais ma volonté est immuable. J'ai l'âme assez naïve encore pour ne pas comprendre qu'on manque à sa parole.»

En réalité, elle voulait se donner le temps de consulter Audinet.

«Ne la pressez pas trop, dit à voix basse le major à Brancas, vous la feriez butter comme un âne sur un caillou. Au reste, je réponds de tout.»

Brancas partit le coeur plein d'un bonheur infini. Son cheval fit en dix minutes le trajet entre Vieilleville et la maison d'Athanase.

«Je me marie! j'aime! je suis aimé!» dit le Parisien en sautant dans les bras de son ami.

--Cela se voit, dit Athanase, mon pauvre _Éclair_ est fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga, et souviens-toi de cet illustre _blagueur_ qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.

XVI

Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque méprisante de Claudie le désespérait. Le lendemain de la demande de mariage faite par Brancas, il alla chez le major Bonsergent et ne rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur dont il était menacé, et sortit plein de fureur.

«Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me vengerai.»

Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta sur-le-champ.

Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi conçu:

«On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous les soirs, à onze heures, le reçoit dans sa chambre. Vous pouvez vous en assurer vous-même,

«UNE AMIE INCONNUE.»

L'écriture était contrefaite. Brancas pâlit de colère et de douleur. Audinet aux genoux de Claudie lui revint à l'esprit.

«Quoi! ce misérable!...» pensa-t-il indigné.

On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force invincible, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à personne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent.

Il n'attendit pas longtemps. À onze heures, Audinet parut, reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le coeur de l'avocat battit violemment.

Le secrétaire général ouvrit avec un passe-partout la porte du jardin, voisine du kiosque, que longeait une rue déserte, et la referma avec soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe-partout, voulut vérifier son malheur jusqu'au bout. S'aidant des pieds et des mains, il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader, au moyen d'une échelle de cordes, la fenêtre de Claudie, qui était au premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras d'une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle.

Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. Il connaissait cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait retiré l'échelle de cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et sans moyens de vengeance!

«Quelle école! pensait-il les dents serrées. Voilà une vertu de province! Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la députation. Amour, richesse, ambition, tout m'échappe!»

Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à tout prix; mais une pluie violente le força de sortir du jardin et de chercher asile sous un toit qui s'avançait en saillie dans la rue voisine. Cet incident changea le cours de ses idées; la pluie et le froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra chez Athanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour.

Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami essaya de l'en détourner.

«Non, dit Brancas, j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va se juger dans trois jours. Il faut que je parte.

--Eh! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?

--Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie, je te prie, un exprès porter cette lettre à Mlle Bonsergent.

--Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?

--Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.

--Hum! ceci est bien extraordinaire,» dit Ripainsel; mais il ne fit aucune question.

Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et tomba évanouie. Voici ce terrible billet:

«Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audinet monter dans votre chambre; vous teniez l'échelle de cordes. Ne mentez pas; je l'ai vu. Je voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie. Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous laisse sans remords.

«Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.

«BRANCAS.»

Quelques instants après, elle reprit ses sens, vit la lettre et comprit tout son malheur.

«Est-ce que je rêve? dit-elle; il m'a vue! il a vu Audinet! Il me croit criminelle; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!.... C'est impossible. Où donc étais-je cette nuit? Ma mère était malade; on m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!.... Ah! malheureuse que je suis! Et Catherine?»

Elle sonna. La servante parut.

«Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'avez-vous fait cette nuit?

--J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée.

--Vous dormiez à onze heures du soir?»

Catherine garda le silence.

«Vous n'avez fait entrer personne dans ma chambre? Répondez-moi sincèrement, ou je vous fais interroger par mon père.

--Mademoiselle, dit Catherine effrayée, pardonnez-moi, c'est lui qui l'a voulu.

--Qui, lui?

--M. Audinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère, je ne crus pas mal faire....

--C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai à mon père, qui vous tuera comme deux chiens, vous et votre complice. Restez, je vous pardonne, à condition que vous allez faire porter ceci à M. Brancas, chez M. Ripainsel.

--Oh! c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux, prendra le cheval de son patron et fera votre commission en vingt minutes.»

Voici la lettre de Claudie:

«Vous m'accusez d'infamie! Vous me condamnez sans m'entendre et vous partez! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les vrais coupables! Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais: vous avez douté de moi.

«CLAUDIE.»

Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme tous les amants, il désirait trouver sa maîtresse innocente.

«Cependant, j'ai vu! se dit-il. Que va-t-elle inventer pour sortir d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait l'échelle? Mme Bonsergent est malade et ne quitte pas le lit.... Suis-je aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps de partir?»

Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main, et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les explications qu'elle avait données.

«Eh bien?» dit Claudie, restée seule avec le Parisien.

Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle.

«Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui n'eût douté comme moi devant ce terrible témoignage? Claudie, ayez pitié de mon désespoir.

--Adieu! dit-elle.

Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit entrer en tremblant dans son cabinet de travail. Le visage du Parisien, ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général.

«Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissez-vous cette écriture?»

Il montrait le billet anonyme.

«Non, dit Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la chambre.

--Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin!» s'écria Brancas d'une voix tonnante.

Au bruit, le colonel Malaga entra.

«Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.

--Moi! répliqua Brancas furieux. Moi! qui parle à monsieur votre fils.

--Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon petit monsieur, commencez par ôter votre chapeau. Je suis chez moi et je veux qu'on me respecte.

--Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur.

--C'est fort heureux! interrompit Malaga.

--Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!...

--Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament, monsieur le Parisien?

--On m'avait bien prévenu, dit amèrement Brancas, qu'offensé par le fils j'aurais à me battre avec le père.

--Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est votre arme?

--Le pistolet.

--Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends.»

Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison, et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le plus heureux des hommes.

«Tiens, lis, dit-il.

«M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner avec lui lundi prochain.»

--Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton serviteur.... Tous les bonheurs à la fois!

--Tant pis! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux contrariait secrètement.

--Comment, tant pis!

--Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand Turc et pour le Grand Mogol! Toutes les femmes ne valent pas le diable!

--Oh! oh! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon compère?.... À propos tu ne pars plus?

--Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.

--Qu'est-ce que je te disais? Je parie que tu as écrasé la patte de son chien? Vieux soudard, va! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son lit.

--Veux-tu être mon témoin?

--Parbleu! Quelle est ton arme?

--Le pistolet.

--Tu es habile?

--Oui, assez.

--Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents pistolets de tir.»

La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à tromper sa colère et son désespoir. Il ne put s'empêcher de confier à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Claudie, et le fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules.

--C'est un orage qui passera, dit-il. Claudie veut se faire valoir. C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu vois, et à obéir; disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita.

--Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces?

--Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon coeur, répondit Athanase. Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit; que je veux l'épouser, et elle refuse en riant; hier, en parlant, j'ai baisé la main qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour je ne m'y connais plus. Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle lui-même, le conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus mauvais accueil.

--Heureux garçon! dit Brancas en soupirant.

--Va, ton tour reviendra, dit Athanase; en attendant, buvons frais; la joie est au fond des pots.»

Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.

«Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occasions, dit Athanase, j'aurais peur pour toi de quelque faiblesse.

--Je ne suis pas faible, répondit Brancas, et je ne crains pas la mort; mais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudie?

--Bah! dit Athanase, qu'est-ce que l'amour? Je ne sais plus qui l'a dit: C'est le contact de deux épidermes. Que l'épiderme soit brun, rose ou blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles.

--Impie! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme?

--Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase.

--Je plains le major Bonsergent, dit Brancas après un long silence; il perd un élève qui était près de lui faire honneur.

--Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.

--Je l'espère aussi, si tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon coeur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.

--Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie! la mort! Eh! tu ne rabâches que ces deux mots! Après tout, la vie, c'est peut-être la mort; la mort, c'est peut-être la vie.

--Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à une autre.

--On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.

--Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat; un amas de matières en décomposition et en recomposition continuelle, un tas de détritus immondes, un séjour malsain, une étable où tous les animaux de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne sais quoi dont la petitesse doit faire rire les habitants de Saturne et de Jupiter. C'est bien la peine de regretter ce logement? Quelque part que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.

--Très bien! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher. Il faut avoir l'oeil clair, la main sûre et l'esprit net, et par ce moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga, qui ressemble à une trompe.»

Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air grave et farouche étonna Claudie qui sortit sur un signe de son père.

«Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.

--Tu te bats? dit le major étonné.

--Oui.

--Contre qui?

--Contre ce maudit Parisien.

--Il t'a offensé?

--Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....

--À quel propos?

--Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.

--Et l'autre?

--Je ne lui ai pas demandé.

--Il fallait les laisser se quereller.

--Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et....

--Il t'envoie ferrailler à sa place? Brave garçon! va. Entre nous, plus je le vois, plus je me félicite que Claudie n'en ait pas voulu.

--Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec impatience. Veux-tu, oui ou non, me servir de témoin?

--Contre mon futur gendre? C'est impossible; mais toute la garnison se fera un plaisir de me remplacer. À quel heure est le duel?

--À sept heures du matin.»

Le colonel sortit brusquement, et sur son passage heurta Catherine, qui prêtait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se hâta d'avertir sa maîtresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil qui luttait dans son coeur contre l'amour, elle écrivit à Brancas ces deux mots:

«Aimez-moi et vivez.

«CLAUDIE.»

Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu avec une ferveur extraordinaire.

«Hélas! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu.»

Le matin, dès six heures, elle vit son père prendre sa canne et sortir.

«Où vas-tu? dit-elle.

--Me promener dans la campagne.

--Tâche d'empêcher cet affreux duel! s'écria-t-elle.

--Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.

--Qu'importe? Je le sais.»

Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audinet, sa querelle avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les raisons probables du duel.

--Ah! le lâche coquin!» s'écria le major en pensant à Audinet.

Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses témoins. Le major prit des informations dans le voisinage, et suivant toujours le colonel comme à la piste, il parvint à l'apercevoir. Mais déjà il était trop tard. Le combat était commencé.

Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de Vieilleville, qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua, on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance et les deux adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui tira le premier.

La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de cheveux.

«Bien visé! dit Malaga, mais voici qui est mieux...»

Au même moment arrivait le major tout essoufflé.

«Ne tire pas!» s'écria-t-il.

Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.

«Malaga, dit Bonsergent, écoute-moi deux minutes, et tu feras après cela ce que tu voudras.»

Le colonel y consentit, et les témoins s'étant écartés par discrétion, le major lui répéta le récit de Claudie. Malaga frémit de rage.

«Et c'est là mon fils! s'écria-t-il. Mais, pour mon honneur, il faut que ce jeune homme me fasse des excuses.

--Des excuses de quoi? dit le major.

--De tout ce qu'il lui plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on m'aura bravé impunément.»

Bonsergent haussa les épaules.

«Non, point d'excuses! dit Brancas. J'ai tiré sur lui qu'il tire sur moi. Plus tard, nous verrons.»

Le major lui remit le billet de Claudie. Brancas le lut, et lui sautant au cou:

«Ah! mon père! s'écria-t-il, que je suis heureux!

--Êtes-vous prêt? dit le colonel.

--Je le suis.»

Le coup partit, et Brancas, frappé dans la poitrine, tomba sanglant sur le gazon. Ripainsel et le major coururent à lui et le relevèrent. Il essaya de parler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.

«Va-t'en! lui cria Bonsergent d'une voix terrible, va-t'en! Il ne tient presque à rien que je prenne sa place.»