Brancas; Les amours de Quaterquem

Chapter 10

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Rita le sentit, et, quoiqu'elle eût assez d'esprit et de conscience de sa beauté pour ne craindre aucune rivalité, elle se sentit assez mal disposée pour la nouvelle venue. L'amitié, qu'on croit si immuable, n'est guère moins mobile que l'amour. Un professeur du Jardin des Plantes, homme doux, pacifique, et sensé, jeta l'an dernier son ami du troisième étage dans la rue, uniquement pour vérifier si les amis jouissent de la faculté des chats, qui, dit-on, de quelque hauteur qu'ils tombent, se trouvent toujours sur leurs pattes en arrivant à terre. Un autre, plus curieux encore et plus dévoué à la science, coupa son ami par tranches, le sala et le hacha menu comme chair à saucisses, désireux d'introduire un mets nouveau dans la _Cuisinière bourgeoise_, et de remédier aux disettes de viande pendant les épizooties. Celui-là était un utilitaire. Un troisième, chimiste distingué, mais économe, essayait sur ses amis la force de ses poisons. Un ami, disait-il, en ces temps malheureux est moins rare et moins cher qu'un petit chien. Ce fut sa seule défense devant le juge ignorant qui l'envoya à la potence. Hélas! on a si peu d'égards pour les savants!

Ceci vous fera comprendre comment l'aimable Rita, qui sentait le sceptre échapper de ses mains, eut un vague désir d'étrangler la belle Claudie. Au reste, ce désir dura peu, et la muette contemplation d'Athanase Ripainsel, qui paraissent ébloui de toute les paroles et de tous les gestes de Rita, ne servit pas peu à ramener le calme dans l'âme de la jeune Parisienne. Claudie, sûre d'elle-même, et sûre de Brancas, ne s'aperçut pas de la froideur de son amie, et crut qu'il fallait l'attribuer aux préoccupations habituelles d'une maîtresse de maison.

Oliveira fit grand accueil au major, et, tendant la main à Brancas:

«Mon cher monsieur, dit-il, nous commencions déjà à désespérer de vous. Il ne faut pas que vos succès oratoires vous fassent négliger vos amis».

Brancas répondit une phrase polie qu'Oliveira, déjà occupé ailleurs, écouta d'un air distrait, et suivit son oncle, qui le regardait avec des yeux flamboyants.

«Malheureux! dit Graindorge, tu veux donc te perdre? Que fait ici ce Ripainsel qui se pose de trois quarts en regardant Mlle Rita, comme une gazelle qui mange des confitures? C'est toi qui nous amènes ce prétendant? Car c'est un prétendant.

--Dieu le veuille! dit Brancas.

--Et la députation?

--Je me présenterai à Paris. N'est-il que Vieilleville au monde?

--Va, je te sauverai malgré toi, dit l'oncle.

--Gardez-vous en bien, répliqua Brancas. Un bonheur d'oncle ressemble rarement à un bonheur de neveu, et ce serait un très-mauvais calcul de mettre l'un à la place de l'autre. Laissez-moi être heureux à ma guise, s'il vous plaît, ou vous ne serez jamais commandeur.»

Cette menace apaisa le conseiller d'État, qui n'en résolut pas moins de brouiller à tout prix Brancas avec Claudie.

La soirée se passa comme toutes les soirées. On chanta beaucoup, on joua beaucoup du piano, on but du punch, du sirop, on avala des glaces, on joua le whist; des jeunes gens de famille, cachés dans un réduit écarté, perdirent au lansquenet quelques milliers de francs; des mâchoires se désarticulèrent à force de bâiller; et déjà les goutteux et les asthmatiques cherchaient à grand bruit leurs chapeaux, lorsque M. Oliveira rendit à tout le monde la joie la plus vive en offrant son bras à Mme Bonsergent et en annonçant qu'on allait souper.

Ce fut un coup de théâtre. Des cinq sens que l'avare nature nous a donnés, le seul qui naisse et ne meure qu'avec nous, c'est le sens du goût. De plus, l'expérience a prouvé que de toutes les variétés connues de la race humaine, l'électeur était la plus vorace. Cette remarque, faite il y a soixante ans par le célèbre Cabanis fondateur de la physiologie, et mise à profit par Oliveira, était le fondement de sa politique.

On se précipita dans la salle à manger avec une impatience mal contenue. Quelques coudes exercés frayèrent rapidement un large passage à leurs propriétaires; quelques bottes écrasèrent quelques souliers de satin; quelques sacrebleu! dominèrent le bruit des gémissements; mais, enfin, il y eut de la place et du jambon pour tous: c'était le problème à résoudre.

Un hasard, qu'Athanase avait savamment préparé, lui permit d'offrir son bras à Rita et de la préserver, grâce à ses larges épaules et à ses poignets robustes, de toute atteinte. Il s'assit près d'elle et tout d'abord s'écria:

«Mademoiselle, que vous êtes belle!»

Ce compliment, qui ne demandait pas un grand effort d'esprit, fit sourire Rita.

«Voulez-vous du poulet?» dit-elle.

Athanase avança son assiette.

«Oui, mademoiselle, dit-il avec sensibilité, de quelle ardeur j'attendais votre retour!

--Vous ne buvez pas,» dit Rita en remplissant son verre jusqu'aux bords.

Athanase le vida d'un trait.

«Ce vin est excellent, répliqua-t-il. C'est du Volnay premier cru..... Ah! dit-il en soupirant, vous n'avez pas besoin de ce vin pour m'enivrer! Vous souvenez-vous, mademoiselle, de ce jour fortuné où j'eus le bonheur de valser.....

--Avec moi? où donc? dit Rita, qui s'en souvenait fort bien.

--Au bal de la préfecture, il y a dix-huit mois. Cet heureux souvenir ne sortira jamais de mon coeur.»

La plupart des autres convives étaient groupés au hasard, et des conversations s'engageaient d'un bout à l'autre de la vaste table.

«Messieurs, dit Oliveira d'une voix qui domina toutes les autres, je bois à la prospérité de la France, notre belle patrie!

--Et à la confusion des Anglais! ajouta le major Bonsergent en levant son verre.

--Cela va sans dire, ajouta le receveur des finances.

--La France, poursuivit Oliveira, est le vrai peuple de Dieu.

--C'est l'Angleterre qui fait tous les trous, dit le receveur.

--Et c'est la France qui les bouche, dit Athanase.

--La France est le pays des grands hommes, dit Oliveira.

--Mieux que cela, monsieur, dit Brancas, la France est un grand homme.

--Oh! oh!» dit le receveur des finances, un peu étonné d'une ellipse aussi forte.

Plusieurs électeurs prêtèrent l'oreille. On suivait sur leurs figures naïves le progrès de la discussion. Quelques verres et quelques fourchettes restèrent levés.

«Oui, reprit Brancas, le peuple français tout entier est un grand homme.

--Grand homme quand il fend du bois? demanda Audinet.

--Oui, monsieur, et quand il fait des souliers, et quand il balaye les rues, et quand il fait le pain, et quand il gâche le plâtre; grand homme en tout, grand homme toujours.

--C'est la thèse des démagogues et des flatteurs du peuple, dit Audinet, qui voulut compromettre son adversaire aux yeux de l'assemblée. Or, le nom de démagogue, comme tous ceux qu'on tire du grec, émeut toujours les électeurs. Si tout le monde en France est grand homme, continua Audinet, il n'y a plus de grands hommes; si tout le monde est héros, il n'y a plus de héros.

--Justement. C'est ce que je voulais dire, répliqua Brancas; il n'y a plus ni héros ni grands hommes: nous sommes tous debout sur la colonne Vendôme, les bras croisés.

--Avec Napoléon? dit le colonel Malaga.

--Avec Napoléon, la redingote grise et le petit chapeau.

--Oh! oh! s'écria le directeur de l'enregistrement, le nez dans son assiette.

--Voilà qui est fort, dit le receveur des finances, la bouche pleine.

--Ces avocats n'ont pas leur langue dans leur poche, dit un voisin.

--L'armée française est invincible, reprit Brancas, qui entraîna toute l'assemblée et surtout les officiers.

--Jamais on n'a vaincu les Français que par trahison, ajouta un sous-lieutenant.

--Vive l'armée française! dit un électeur un peu échauffé par le vin.

--À la santé de l'armée française!

--Messieurs, dit le préfet se levant à son tour, à la santé du roi.....

--De la charte et de son auguste famille!» interrompit un convive.

Tout le monde éclata de rire. Le convive, par modestie, se cacha le nez dans sa serviette.

«Oui, tous les Français sont des héros! reprit Brancas.

--Hum! hum! grommela le colonel.

--C'est fort simple, dit l'avocat. N'êtes-vous pas vous-même un héros? J'en appelle à toute l'assemblée. N'avez-vous pas, quinze ans durant, sabré à droite et à gauche, et percé, fendu, cassé ou écrasé des centaines de têtes, de bras ou de jambes dont vous n'aviez jamais connu les propriétaires? N'est-ce pas là ce qui fait le héros? Vous êtes un héros monsieur, le major Bonsergent est un héros; qu'on vous donne l'armée à commander, vous vaincrez à Iéna, à Wagram, et vous entrerez dans Moscou comme dans un moulin. J'en jurerais. N'êtes-vous pas français; n'êtes-vous pas invincibles? Si Napoléon seul a pris place sur la colonne, c'est qu'on ne pouvait pas y mettre toute la grande armée.

--Quelle nation nous sommes!» dit un marchand de soieries.

Les électeurs étaient charmés. Oliveira s'en aperçut et dit tout bas au conseiller d'État:

«Mon gendre est un peu froid, mais il va bien.» Athanase qui vit le triomphe de son ami, voulut en prendre sa part.

«L'empire du monde est à la France, dit-il d'une voix sonore et imposante. Les druides même l'ont prédit.»

Toute l'assemblée resta indécise, croyant à une plaisanterie.

«Que veut-il dire, avec ses druides? demanda le marchand de soieries.

--Tu ne comprends donc pas? lui répondit sa femme, il parle des truites. C'est pour se moquer de nous.

--Ma foi, dit Oliveira en riant, si les druides l'ont prédit.....

--Buvons aux druides! interrompit Audinet.

--Oui, dit Athanase avec force, buvons à la France! buvons à ces druides qui sous le couteau de César, osèrent annoncer l'immortalité et la mission divine de leur race. Tous les autres peuples sont épuisés: la France seule est encore jeune et forte. L'Orient est fini, la Judée est morte, la Grèce est enterrée depuis vingt siècles, Rome tombe en ruines, la France seule sent, prévoit, juge, travaille et combat. D'une main, elle montre aux nations les tables de la loi nouvelle; de l'autre, elle tient le glaive. Que l'Antechrist se lève, qu'il marche contre elle, qu'il porte la main sur le soldat de Dieu, et vous verrez rouler sa tête au pied de l'autel. De quelque côté que la France se tourne, sa voix se fait entendre aux extrémités du monde, et des quatre points de l'horizon les peuples voient flotter au vent les plis de son drapeau sacré. À qui s'adressent les opprimés de toutes les parties de la terre? À Dieu et à la France! Je bois à la France et aux druides!

--Je t'assure, dit le marchand de soieries à sa femme, qu'il a parlé des druides et non pas des truites; mais qu'est-ce qu'un druide?

--Je ne sais pas, dit la femme; mais c'est bien beau, ce qu'il dit là.

--Est-ce que tu comprends?

--Non, et toi?

--Pas davantage.

--C'est égal, dit la femme, il parle bien, et c'est un bien bel homme.

--Est-ce une nouvelle religion que vous nous apportez là? demanda Audinet d'un ton railleur. Nous avions déjà bien des cultes reconnus; celui de Mahomet, celui de Brahma, celui de Moïse, celui de Calvin et mille autres, sans compter le culte catholique. Est-ce que nous aurons aussi le culte des druides, et reviendrons-nous à la forêt d'Inminsul?

--Ma foi, dit Athanase, je ne suis pas trop ferré sur les dogmes de cette religion, mais je l'ai entendu enseigner par quelques-uns des plus grands esprits et des plus honnêtes gens de France, et je sais fort bien qu'elle ne rapportera jamais à ses apôtres ni places ni argent. C'est un signe certain qu'ils ont cherché la vérité, s'ils ne l'ont pas trouvée.

--Je crois que vous avez raison,» dit à voix basse Rita, que les dernières paroles d'Athanase avaient surprise et charmée.

Elle devina qu'il cachait sous sa gaieté épicurienne un esprit élevé et capable d'enthousiasme, quoique la jouissance d'une grande fortune et l'apathie naturelle de la province eussent un peu rouillé les ressorts de cette âme énergique. Sa galanterie un peu cavalière, mais non pas gauche ou maladroite, ne déplaisait pas à la jeune Parisienne ennuyée des froids discours de ces jeunes gens à la mode qui ont transporté à Paris toutes les grâces de l'Angleterre et du Jockey-club. Un peu de dépit contre Brancas, qui dissimulait mal sa froideur, servait puissamment les intérêts d'Athanase; et, sans y penser, elle reçut avec tant de bonne grâce et de reconnaissance les empressements de Ripainsel, qu'il en conçut les plus grandes espérances.

D'un autre côté de la table, les destins jaloux avaient troublé le bonheur de Brancas et de la belle Claudie. D'abord, Mme Bonsergent s'était assise entre eux, et, en face de Claudie, le livide Audinet, dont les yeux ternes et fixes ne quittaient pas un instant ceux de Mlle Bonsergent. À côté d'Audinet, le colonel Malaga regardait de travers le Parisien, dans l'espérance de l'intimider et de l'éloigner de Claudie. Brancas, indifférent aux regards menaçants du colonel, se sentait néanmoins gêné et troublé comme un orateur sifflé par un auditoire. Pour sortir d'embarras, il essaya de gagner Mme Bonsergent, tâche assez difficile.

Élodie n'était pas une méchante femme, quoique son esprit impérieux et subtil la rendit incompréhensible aux neuf dixièmes des habitants de Vieilleville, et insupportable au dernier dixième. Partout elle voulait régner, par la beauté comme par l'esprit, et elle souffrait impatiemment les atteintes de l'âge. Secrétement choquée de l'attention exclusive que Brancas donnait à Claudie, qu'elle ne pouvait se résoudre à traiter en fille raisonnable et nubile, elle regardait l'avocat avec malveillance. Comme elle avait été jolie, elle avait trouvé beaucoup de flatteurs, qui lui persuadèrent sans peine que son génie était le plus beau et le plus sublime qu'on eût vu en ce siècle. Au premier rang de ces flatteurs était le secrétaire général qui, de bonne heure, devina sa faiblesse.

Il est aisé de comprendre que le Parisien ne pouvait pas lutter contre Audinet dans le coeur de Mme Bonsergent. Tout poli et bien élevé qu'il fût, il avait trop peu de temps pour faire sa cour à une vieille femme prétentieuse qui levait les yeux au ciel vingt fois par minute, et que ses amis appelaient la muse tragique du département. Brancas, simple et franc comme tous les bons esprits, élevé d'ailleurs à Paris, où le mouvement impérieux des affaires rompt à tout moment les intrigues longues et compliquées, n'entendait rien à cette stratégie de province.

«Mlle Claudie est, ce soir, d'une beauté admirable, dit-il à Mme Bonsergent.

--Que dites-vous de moi, monsieur? demanda Claudie.

--Quelque chose que vous ne devez pas écouter,» répliqua Brancas en riant.

Toute autre mère eût été flattée des paroles du Parisien, mais Élodie fut blessée au fond du coeur qu'il n'eût d'attention que pour sa fille. Elle répondit sèchement. Brancas, étonné, regarda le secrétaire général et le vit sourire d'un air de triomphe. Il devina la pensée d'Audinet, et, pour réparer sa faute:

«C'est tout votre portrait, madame, dit-il d'un air sérieux.

--J'étais moins brune autrefois, dit Mme Bonsergent en minaudant.

--Moins brune? répondit le Parisien, est-ce possible? Les lis et les roses ne sont rien auprès de vous.»

Élodie sourit.

«C'est à ma fille qu'il faut dire ces belles choses,» dit-elle.

Effectivement, la mère de sa fille était couperosée; mais Brancas n'en voulut pas démordre.

«Avez-vous vu au Louvre le portrait de Jeanne d'Aragon?

--J'ai dû le voir, répondit Mme Bonsergent.

--C'est un des plus beaux ouvrages de Raphael, dit Brancas, et le modèle était digne du peintre. Jeanne d'Aragon a été l'une des plus belles princesses du seizième siècle. Je trouve en vous, madame, quelques-uns de ses traits et surtout cette physionomie fière et douce qui annonce la puissance et le génie.»

Audinet, qui suivait attentivement la conversation du Parisien et de Mme Bonsergent, fronça le sourcil. Il sentait que son rival allait le gagner de vitesse, et il se hâta d'interrompre le cours des flatteries de Brancas. Peu de moments après, le souper finit, et chacun se leva pour rentrer dans le salon. L'avocat alla s'asseoir près de Rita.

«Eh! bien monsieur, dit celle-ci, comment trouvez-vous Mlle Bonsergent? Il paraît que la province ne vous fait pas peur.

--Je la trouve très-digne de votre amitié, répondit Brancas.

--Elle a de l'esprit?

--Un esprit charmant. Je n'aurais pas cru qu'à Vieilleville.....

--Sa mère, interrompit Rita, est une véritable perle.

--Euh! euh! dit le Parisien d'un air indécis, comment l'entendez-vous?

--Comme il faut l'entendre, répliqua Mlle Oliveira. N'est-ce pas le devoir des mères de faire ressortir le mérite de leurs filles?

--Assurément.

--Eh bien, le ridicule de Mme Bonsergent ne donne-t-il pas un nouveau prix à la simplicité charmante de Claudie?

--Savez-vous, mademoiselle, dit Brancas, qu'on n'égorge pas plus agréablement ses amis que vous ne faites?

--Moi, égorger! Vous me faites tort, je vous assure. J'aime mes amies de tout mon coeur, mais je puis bien remarquer que Mme Élodie est sotte, qu'elle croit avoir tout le génie de monde, qu'elle ennuie de ses prétentions poétiques tous ceux qu'elle rencontre, et qu'elle choque les esprits les plus indulgents. Qu'en pensez-vous, monsieur? ajouta-t-elle en se tournant vers Athanase.

--Je pense que vous avez raison, comme toujours, répondit Ripainsel.

--Monsieur Ripainsel, continua Rita, restez près de moi, je vous prie. Vous êtes un juge précieux. Personne n'opine du bonnet avec plus de bonne grâce que vous.»

La conversation continua quelque temps sur ce ton; mais déjà il était trois heures du matin, et la plupart des gens n'aspiraient qu'à dormir et digérer en paix. Les plus âgés donnèrent le signal du départ et furent bientôt suivis de la foule des invités.

Quand Athanase se retira avec son ami Brancas:

«Monsieur, lui dit Oliveira, j'espère que vous me ferez le plaisir de revenir ici?»

Athanase regarda Rita.

«Monsieur, dit-il, j'allais vous en demander la permission.»

Mlle Oliveira sourit, et, se tournant vers Claudie, lui dit tout bas:

«Chère belle, j'ai tout un monde de choses à te dire. Ferme ta porte demain; j'irai passer l'après-midi avec toi.»

Les deux amies s'embrassèrent, et tout le monde prit congé d'Oliveira.

Brancas et Ripainsel accompagnèrent la famille Bonsergent. L'avocat donnait le bras à Claudie, Athanase à sa mère, et le major marchait devant et portait le menu bagage, je veux dire les morceaux de musique, Brancas, resté un peu en arrière, dit à Claudie:

«Je vais partir dans trois jours pour Paris.

--Qu'allez-vous faire à Paris? demanda-t-elle inquiète.

--Claudie, continua l'avocat, m'aimez-vous?

--Qu'allez-vous faire à Paris?

--Ordonnez-moi de rester ici, et j'y resterai.

--Que voulez-vous que j'ordonne? Ai-je des droits sur vous?

--Claudie, je vous aime.

--Que sais-je? Vous m'aimez, et votre oncle demande pour vous une autre femme!

--Vous savez bien que je ne l'aime pas.

--Que sais-je? Rompez d'abord avec M. Oliveira, et nous verrons.»

Quelque effort que fit l'avocat, il n'en put tirer d'autre réponse.

«Et vous, dit-il, que fait à vos genoux cet insupportable Audinet?»

Claudie éclata de rire.

«M. Audinet, répondit-elle, est à la maison par la volonté de mon père et de ma mère, et il n'en sortira que.....

--Par la force des baïonnettes!

--Précisément.

--Eh bien! nous aurons recours aux baïonnettes.

--N'en faites rien, si vous m'aimez, dit Claudie d'un ton suppliant. Vous ne connaissez pas le colonel Malaga?

--Ce n'est pas au colonel que j'ai affaire, mais à son fils.

--Le colonel n'est jamais bien loin, dit Claudie, et M. Audinet, qui n'est pas brave, vous le jettera dans les jambes à la première occasion.

--Bah! dit Brancas d'un air chevaleresque, le colonel, après tout, ne m'assassinera pas, et s'il faut se battre....

--Je ne sais, dit Claudie, mais je tremble, et, s'il faut tout avouer, je crains encore plus le fils que le père. Vous ne savez pas de quelles calomnies M. Audinet est capable.»

On était arrivé à la porte de la maison Bonsergent. Athanase et le Parisien prirent congé du major et des dames, et allèrent se coucher.

«Es-tu content de ta journée? dit Brancas.

--Content! Je suis ravi!

--De qui? de Mme Bonsergent?

--Mauvais plaisant!

--Ravi d'avoir gagné ton procès?

--Oui, d'abord. Sais-tu que je suis maintenant beaucoup plus riche qu'elle?

--Elle? Qui, elle?

--Rita, parbleu! Est-ce qu'il y a deux femmes au monde?

--Parle plus respectueusement, je te prie, dit le Parisien. Claudie est un ange.

--Et Rita, une divinité. Quels yeux! que d'esprit! Jure-moi que tu ne l'aimes pas.

--Je te le jure.

--Et que tu ne l'épouseras jamais, ou je t'étends sur la poussière.

--Ma foi! dit le Parisien, l'amour est dangereux dans ce pays, s'il faut que je choisisse entre le glaive du colonel Malaga et le tien.

--Malaga! s'écria Athanase. Je te plains. C'est le bourreau des crânes. Il n'a jamais manqué son coup.

--Bah! dit le Parisien, c'est qu'il n'a rencontré que des maladroits. Après tout, quel prétexte a-t-il pour me couper la gorge?

--Quel prétexte? Tu crois que ce vieux maître d'armes a besoin d'un prétexte. Je te garantis qu'il trouvera, si tu lui déplais, mille moyens de t'amener sur le terrain, et son fils mille moyens pour ne pas s'y laisser traîner.»

Brancas se coucha, l'esprit rempli des plus douces images; cependant une vague inquiétude troublait ses rêves de bonheur.

«Pourquoi cet Audinet est-il aux genoux de Claudie! pensait-il toujours. Et pourquoi ne veut-elle pas me dire qu'elle m'aime, sans avoir pris ses précautions?»

En cherchant inutilement une réponse à ces deux questions, il s'endormit.

XV

Le lendemain, dès deux heures de l'après-midi, Mlle Oliveira rendit visite à son amie. Le major Bonsergent, galant comme on l'était au siècle dernier la conduisit au jardin où déjà Claudie l'attendait. Les deux amies, restées seules, échangèrent d'abord quelques paroles insignifiantes qui n'avaient pour but que de préparer, ou, si l'on veut, de retarder l'explication décisive.

«Ce jardin est magnifique, dit Rita.

--Oui, assez beau, répondit négligemment Claudie.

--Cela vaut mieux qu'un salon. On reçoit son monde sous la voûte azurée des cieux, parmi les fleurs et les fruits, en vue d'une verte vallée. C'est un cadre qui fait mieux ressortir les personnages.

--Oui, dit Claudie en riant, mais quand ces personnages sont des niais ou des ennuyeux?

--Il y a bien autre chose que des ennuyeux à Vieilleville, dit Rita. On y voit des étrangers, des Parisiens, des....

--Des avocats! interrompit Claudie toujours en riant.

--Oui, des avocats. Mon philosophe, par exemple n'est pas trop ennuyeux.

--C'est vrai.

--Je parie qu'il vient souvent te voir.

--Tous les jours, dit Claudie, qui sentit que la lutte s'engageait, et qui l'accepta bravement.

--Tous les jours!

--Mon Dieu, oui; mon père assure qu'il aime passionnément l'horticulture.

--L'horticulture seulement? dit Rita d'un air assez froid.

--Que veux-tu qu'il aime de plus? demanda Claudie.

--Ton père, peut-être, qui la lui enseigne.

--Tu m'y fais penser, dit Claudie. Peut-être aussi aime-t-il l'histoire de la guerre d'Espagne, car mon père la sait sur le bout de son doigt, pour l'avoir apprise sur place et à ses dépens; aussi je t'assure qu'il ne se fait pas faute de la raconter.

--Et ton père, comment l'aime-t-il?

--Que veux-tu dire?

--L'aime-t-il un peu? beaucoup? passionnément?

--Est-ce que je suis juge de ces choses-là? demanda Claudie.

--Parlons franchement, dit Rita. On m'a dit que M. Brancas ne quittait pas ta maison.

--Tu vois bien qu'on s'est trompé, puisqu'il n'est pas là.

--On m'a dit qu'il t'aimait. Est-ce vrai?

--Qu'en sais-je? dit Claudie rougissant.

--Tu rougis; donc, c'est vrai. Pourquoi m'en faire un mystère?

--Et toi, un interrogatoire?

--Il est tout naturel que j'interroge. Supposons que j'aie un oison, un seul; qu'il aille chez mon voisin, et que mon voisin le tue et le mange; n'ai-je pas le droit de faire des réclamations?

--Très-bien, dit Claudie, si le voisin l'a attiré chez lui; mais si tu l'as envoyé chez le voisin?

--Tu avoues donc que tu l'as mangé?