Chapter 6
Germaine poussa des cris en le voyant tout ensanglanté, avec des ficelles autour des pattes.
Ses maîtres qui le poursuivaient entrèrent au même moment. Il fit un bond et disparut.
La vieille servante les apostropha.
--C'est encore une de vos bêtises, j'en suis sûre!--Et ma cuisine, elle est propre! Ça le rendra peut-être enragé! On en fourre en prison qui ne vous valent pas!
Ils regagnèrent le laboratoire, pour éprouver les aiguilles. Pas une n'attira la moindre limaille.
Puis, l'hypothèse de Germaine les inquiéta. Il pouvait avoir la rage, revenir à l'improviste, se précipiter sur eux.
Le lendemain, ils allèrent partout, aux informations--et pendant plusieurs années, ils se détournaient dans la campagne, sitôt qu'apparaissait un chien, ressemblant à celui-là.
Les autres expériences échouèrent. Contrairement aux auteurs, les pigeons qu'ils saignèrent l'estomac plein ou vide, moururent dans le même espace de temps. Des petits chats enfoncés sous l'eau périrent au bout de cinq minutes--et une oie, qu'ils avaient bourrée de garance, offrit des périostes d'une entière blancheur.
La nutrition les tourmentait.
Comment se fait-il que le même suc produise des os, du sang, de la lymphe et des matières excrémentielles? Mais on ne peut suivre les métamorphoses d'un aliment. L'homme qui n'use que d'un seul est, chimiquement, pareil à celui qui en absorbe plusieurs. Vauquelin ayant calculé toute la chaux contenue dans l'avoine d'une poule, en retrouva davantage dans les coquilles de ses oeufs. Donc, il se fait une création de substance. De quelle manière? on n'en sait rien.
On ne sait même pas quelle est la force du coeur. Borelli admet celle qu'il faut pour soulever un poids de cent quatre-vingt mille livres, et Keill l'évalue à huit onces, environ. D'où ils conclurent que la Physiologie est (suivant un vieux mot) le roman de la médecine. N'ayant pu la comprendre, ils n'y croyaient pas.
Un mois se passa dans le désoeuvrement. Puis ils songèrent à leur jardin.
L'arbre mort étalé dans le milieu était gênant. Ils l'équarrirent. Cet exercice les fatigua.--Bouvard avait, très souvent, besoin de faire arranger ses outils chez le forgeron.
Un jour qu'il s'y rendait, il fut accosté par un homme portant sur le dos un sac de toile, et qui lui proposa des almanachs, des livres pieux, des médailles bénites, enfin le Manuel de la Santé, par François Raspail.
Cette brochure lui plut tellement qu'il écrivit à Barberou de lui envoyer le grand ouvrage. Barberou l'expédia, et indiquait dans sa lettre, une pharmacie pour les médicaments.
La clarté de la doctrine les séduisit. Toutes les affections proviennent des vers. Ils gâtent les dents, creusent les poumons, dilatent le foie, ravagent les intestins, et y causent des bruits. Ce qu'il y a de mieux pour s'en délivrer c'est le camphre. Bouvard et Pécuchet l'adoptèrent. Ils en prisaient, ils en croquaient et distribuaient des cigarettes, des flacons d'eau sédative, et des pilules d'aloès. Ils entreprirent même la cure d'un bossu.
C'était un enfant qu'ils avaient rencontré un jour de foire. Sa mère, une mendiante, l'amenait chez eux tous les matins. Ils frictionnaient sa bosse avec de la graisse camphrée, y mettaient pendant vingt minutes un cataplasme de moutarde, puis la recouvraient de diachylum, et pour être sûrs qu'il reviendrait, lui donnaient à déjeuner.
Ayant l'esprit tendu vers les helminthes, Pécuchet observa sur la joue de Mme Bordin une tache bizarre. Le Docteur, depuis longtemps la traitait par les amers; ronde au début comme une pièce de vingt sols, cette tache avait grandi, et formait un cercle rose. Ils voulurent l'en guérir. Elle accepta; mais exigeait que ce fût Bouvard qui lui fît les onctions. Elle se posait devant la fenêtre, dégrafait le haut de son corsage et restait la joue tendue, en le regardant avec un oeil, qui aurait été dangereux sans la présence de Pécuchet. Dans les doses permises et malgré l'effroi du mercure ils administrèrent du calomel. Un mois plus tard, Mme Bordin était sauvée.
Elle leur fit de la propagande;--et le percepteur des contributions, le secrétaire de la mairie, le maire lui-même, tout le monde dans Chavignolles suçait des tuyaux de plume.
Cependant le bossu ne se redressait pas. Le percepteur lâcha la cigarette, elle redoublait ses étouffements. Foureau se plaignit des pilules d'aloès qui lui occasionnaient des hémorroïdes, Bouvard eut des maux d'estomac et Pécuchet d'atroces migraines. Ils perdirent confiance dans le Raspail, mais eurent soin de n'en rien dire, craignant de diminuer leur considération.
Et ils montrèrent beaucoup de zèle pour la vaccine, apprirent à saigner sur des feuilles de chou, firent même l'acquisition d'une paire de lancettes.
Ils accompagnaient le médecin chez les pauvres, puis consultaient leurs livres.
Les symptômes notés par les auteurs n'étaient pas ceux qu'ils venaient de voir. Quant aux noms des maladies, du latin, du grec, du français, une bigarrure de toutes les langues.
On les compte par milliers, et la classification linnéenne est bien commode, avec ses genres et ses espèces; mais comment établir les espèces? Alors, ils s'égarèrent dans la philosophie de la médecine.
Ils rêvaient sur l'archée de Van Helmont, le vitalisme, le Brownisme, l'organicisme, demandaient au Docteur d'où vient le germe de la scrofule, vers quel endroit se porte le miasme contagieux, et le moyen dans tous les cas morbides de distinguer la cause de ses effets.
--La cause et l'effet s'embrouillent, répondait Vaucorbeil.
Son manque de logique les dégoûta;--et ils visitèrent les malades tout seuls, pénétrant dans les maisons, sous prétexte de philanthropie.
Au fond des chambres sur de sales matelas, reposaient des gens dont la figure pendait d'un côté, d'autres l'avaient bouffie et d'un rouge écarlate, ou couleur de citron, ou bien violette, avec les narines pincées, la bouche tremblante; et des râles, des hoquets, des sueurs, des exhalaisons de cuir et de vieux fromage.
Ils lisaient les ordonnances de leurs médecins, et étaient fort surpris que les calmants soient parfois des excitants, les vomitifs des purgatifs, qu'un même remède convienne à des affections diverses, et qu'une maladie s'en aille sous des traitements opposés.
Néanmoins, ils donnaient des conseils, remontaient le moral, avaient l'audace d'ausculter.
Leur imagination travaillait. Ils écrivirent au Roi, pour qu'on établit dans le Calvados un institut de gardes-malades, dont ils seraient les professeurs.
Ils se transportèrent chez le pharmacien de Bayeux (celui de Falaise leur en voulait toujours à cause de son jujube) et ils l'engagèrent à fabriquer comme les Anciens des _pila purgatoria_, c'est-à-dire des boulettes de médicaments, qui à force d'être maniées, s'absorbent dans l'individu.
D'après ce raisonnement qu'en diminuant la chaleur on entrave les phlegmasies, ils suspendirent dans son fauteuil, aux poutrelles du plafond, une femme affectée de méningite, et ils la balançaient à tour de bras quand le mari survenant les flanqua dehors.
Enfin au grand scandale de M. le curé, ils avaient pris la mode nouvelle d'introduire des thermomètres dans les derrières.
Une fièvre typhoïde se répandit aux environs: Bouvard déclara qu'il ne s'en mêlerait pas. Mais la femme de Gouy leur fermier vint gémir chez eux. Son homme était malade depuis quinze jours; et M. Vaucorbeil le négligeait.
Pécuchet se dévoua.
Taches lenticulaires sur la poitrine, douleurs aux articulations, ventre ballonné, langue rouge, c'étaient tous les signes de la dothiénentérie. Se rappelant le mot de Raspail qu'en ôtant la diète on supprime la fièvre, il ordonna des bouillons, un peu de viande. Tout à coup, le docteur parut.
Son malade était en train de manger, deux oreillers derrière le dos, entre la fermière et Pécuchet qui le renforçaient.
Il s'approcha du lit, et jeta l'assiette par la fenêtre, en s'écriant:
--C'est un véritable meurtre!
--Pourquoi?
--Vous perforez l'intestin, puisque la fièvre typhoïde est une altération de sa membrane folliculaire.
--Pas toujours!
Et une dispute s'engagea sur la nature des fièvres. Pécuchet croyait à leur essence. Vaucorbeil les faisait dépendre des organes.--Aussi j'éloigne tout ce qui peut surexciter!
--Mais la diète affaiblit le principe vital!
--Qu'est-ce que vous me chantez avec votre principe vital! Comment est-il? qui l'a vu?
Pécuchet s'embrouilla.
--D'ailleurs disait le médecin, Gouy ne veut pas de nourriture.
Le malade fit un geste d'assentiment sous son bonnet de coton.
--N'importe! il en a besoin!
--Jamais! son pouls donne quatre-vingt-dix-huit pulsations.
--Qu'importe les pulsations! Et Pécuchet nomma ses autorités.
--Laissons les systèmes! dit le Docteur.
Pécuchet croisa les bras.
--Vous êtes un empirique, alors?
--Nullement! mais en observant.
--Et si on observe mal?
Vaucorbeil prit cette parole pour une allusion à l'herpès de Mme Bordin, histoire clabaudée par la veuve, et dont le souvenir l'agaçait.
--D'abord, il faut avoir fait de la pratique.
--Ceux qui ont révolutionné la science, n'en faisaient pas! Van Helmont, Boerhave, Broussais, lui-même.
Vaucorbeil, sans répondre, se pencha vers Gouy, et haussant la voix:
--Lequel de nous deux choisissez-vous pour médecin?
Le malade, somnolent, aperçut des visages en colère, et se mit à pleurer.
Sa femme non plus ne savait que répondre; car l'un était habile; mais l'autre avait peut-être un secret?
--Très bien! dit Vaucorbeil. Puisque vous balancez entre un homme nanti d'un diplôme:... Pécuchet ricana. Pourquoi riez-vous?
--C'est qu'un diplôme n'est pas toujours un argument!
Le Docteur était attaqué dans son gagne-pain, dans sa prérogative, dans son importance sociale. Sa colère éclata.
--Nous le verrons quand vous irez devant les tribunaux pour exercice illégal de la médecine! Puis se tournant vers la fermière: Faites-le tuer par monsieur tout à votre aise, et que je sois pendu si je reviens jamais dans votre maison.
Et il s'enfonça sous la hêtrée, en gesticulant avec sa canne.
Bouvard, quand Pécuchet rentra, était lui-même dans une grande agitation.
Il venait de recevoir Foureau, exaspéré par ses hémorroïdes. Vainement avait-il soutenu qu'elles préservent de toutes les maladies, Foureau n'écoutant rien, l'avait menacé de dommages et intérêts. Il en perdait la tête.
Pécuchet lui conta l'autre histoire, qu'il jugeait plus sérieuse--et fut un peu choqué de son indifférence.
Gouy, le lendemain eut une douleur dans l'abdomen. Cela pouvait tenir à l'ingestion de la nourriture? Peut-être que Vaucorbeil ne s'était pas trompé? Un médecin après tout doit s'y connaître! et des remords assaillirent Pécuchet. Il avait peur d'être homicide.
Par prudence, ils congédièrent le bossu. Mais à cause du déjeuner lui échappant, sa mère cria beaucoup. Ce n'était pas la peine de les avoir fait venir tous les jours de Barneval à Chavignolles!
Foureau se calma--et Gouy reprenait des forces. À présent, la guérison était certaine; un tel succès enhardit Pécuchet.
--Si nous travaillions les accouchements, avec un de ces mannequins...
--Assez de mannequins!
--Ce sont des demi-corps en peau, inventés pour les élèves sages-femmes. Il me semble que je retournerais le foetus?
Mais Bouvard était las de la médecine.
--Les ressorts de la vie nous sont cachés, les affections trop nombreuses, les remèdes problématiques--et on ne découvre dans les auteurs aucune définition raisonnable de la santé, de la maladie, de la diathèse, ni même du pus!
Cependant toutes ces lectures avaient ébranlé leur cervelle.
Bouvard, à l'occasion d'un rhume, se figura qu'il commençait une fluxion de poitrine. Des sangsues n'ayant pas affaibli le point de côté, il eut recours à un vésicatoire, dont l'action se porta sur les reins. Alors, il se crut attaqué de la pierre.
Pécuchet prit une courbature à l'élagage de la charmille, et vomit après son dîner, ce qui l'effraya beaucoup. Puis observant qu'il avait le teint un peu jaune, suspecta une maladie de foie, se demandait: Ai-je des douleurs? et finit par en avoir.
S'attristant mutuellement, ils regardaient leur langue, se tâtaient le pouls, changeaient d'eau minérale, se purgeaient;--et redoutaient le froid, la chaleur, le vent, la pluie, les mouches, principalement les courants d'air.
Pécuchet imagina que l'usage de la prise était funeste. D'ailleurs, un éternuement occasionne parfois la rupture d'un anévrisme--et il abandonna la tabatière. Par habitude, il y plongeait les doigts; puis, tout à coup, se rappelait son imprudence.
Comme le café noir secoue les nerfs Bouvard voulut renoncer à la demi-tasse; mais il dormait après ses repas, et avait peur en se réveillant; car le sommeil prolongé est une menace d'apoplexie.
Leur idéal était Cornaro, ce gentilhomme vénitien, qui à force de régime atteignit une extrême vieillesse. Sans l'imiter absolument, on peut avoir les mêmes précautions, et Pécuchet tira de sa bibliothèque un Manuel d'hygiène par le docteur Morin.
Comment avaient-ils fait pour vivre jusque-là? Les plats qu'ils aimaient s'y trouvent défendus. Germaine embarrassée ne savait plus que leur servir.
Toutes les viandes ont des inconvénients. Le boudin et la charcuterie, le hareng saur, le homard, et le gibier sont réfractaires. Plus un poisson est gros plus il contient de gélatine et par conséquent est lourd. Les légumes causent des aigreurs, le macaroni donne des rêves, les fromages considérés généralement, sont d'une digestion difficile. Un verre d'eau le matin est dangereux; chaque boisson ou comestible étant suivi d'un avertissement pareil, ou bien de ces mots: mauvais!--gardez-vous de l'abus!--ne convient pas à tout le monde.--Pourquoi mauvais? où est l'abus? comment savoir si telle chose vous convient?
Quel problème que celui du déjeuner! Ils quittèrent le café au lait, sur sa détestable réputation; et ensuite le chocolat,--car c'est un amas de substances indigestes; restait donc le thé. Mais les personnes nerveuses doivent se l'interdire complètement. Cependant, Decker au XVIIe siècle en prescrivait vingt décalitres par jour, afin de nettoyer les marais du pancréas.
Ce renseignement ébranla Morin dans leur estime, d'autant plus qu'il condamne toutes les coiffures, chapeaux, bonnets et casquettes, exigence qui révolta Pécuchet. Alors ils achetèrent le traité de Becquerel où ils virent que le porc est en soi-même un bon aliment, le tabac d'une innocence parfaite, et le café indispensable aux militaires.
Jusqu'alors ils avaient cru à l'insalubrité des endroits humides. Pas du tout! Casper les déclare moins mortels que les autres. On ne se baigne pas dans la mer sans avoir rafraîchi sa peau. Bégin veut qu'on s'y jette en pleine transpiration. Le vin pur après la soupe passe pour excellent à l'estomac. Lévy l'accuse d'altérer les dents. Enfin, le gilet de flanelle, cette sauvegarde, ce tuteur de la santé, ce palladium chéri de Bouvard et inhérent à Pécuchet, sans ambages ni crainte de l'opinion, des auteurs le déconseillent aux hommes pléthoriques et sanguins.
Qu'est-ce donc que l'hygiène?
--Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà affirme M. Lévy; et Becquerel ajoute qu'elle n'est pas une science.
Alors ils se commandèrent pour leur dîner des huîtres, un canard, du porc au choux, de la crème, un Pont-l'Évêque, et une bouteille de Bourgogne. Ce fut un affranchissement, presque une revanche; et ils se moquaient de Cornaro! Fallait-il être imbécile pour se tyranniser comme lui! Quelle bassesse que de penser toujours au prolongement de son existence! La vie n'est bonne qu'à la condition d'en jouir.--Encore un morceau?--Je veux bien.--Moi de même!--À ta santé!--À la tienne!--Et fichons-nous du reste! Ils s'exaltaient.
Bouvard annonça qu'il voulait trois tasses de café, bien qu'il ne fût pas un militaire. Pécuchet, la casquette sur les oreilles, prisait coup sur coup, éternuait sans peur, et sentant le besoin d'un peu de champagne, ils ordonnèrent à Germaine d'aller de suite au cabaret, leur en acheter une bouteille. Le village était trop loin. Elle refusa. Pécuchet fut indigné.
--Je vous somme, entendez-vous! je vous somme d'y courir.
Elle obéit, mais en bougonnant, résolue à lâcher bientôt ses maîtres, tant ils étaient incompréhensibles et fantasques.
Puis, comme autrefois, ils allèrent prendre le gloria sur le vigneau.
La moisson venait de finir--et des meules au milieu des champs dressaient leurs masses noires sur la couleur de la nuit, bleuâtre et douce. Les fermes étaient tranquilles. On n'entendait même plus les grillons. Toute la campagne dormait. Ils digéraient en humant la brise qui rafraîchissait leurs pommettes.
Le ciel très haut, était couvert d'étoiles; les unes brillant par groupes, d'autres à la file, ou bien seules à des intervalles éloignés. Une zone de poussière lumineuse, allant du septentrion au midi, se bifurquait au-dessus de leurs têtes. Il y avait entre ces clartés, de grands espaces vides;--et le firmament semblait une mer d'azur, avec des archipels et des îlots.
--Quelle quantité! s'écria Bouvard.
--Nous ne voyons pas tout! reprit Pécuchet. Derrière la voie lactée, ce sont les nébuleuses; au delà des nébuleuses des étoiles encore! La plus voisine est séparée de nous par trois cents billions de myriamètres! Il avait regardé souvent dans le télescope de la place Vendôme et se rappelait les chiffres. Le Soleil est un million de fois plus gros que la Terre, Sirius a douze fois la grandeur du soleil, des comètes mesurent trente-quatre millions de lieues!
--C'est à rendre fou dit Bouvard. Il déplora son ignorance et même regrettait de n'avoir pas été, dans sa jeunesse, à l'École Polytechnique.
Alors Pécuchet le tournant vers la Grande Ourse, lui montra l'étoile polaire, puis Cassiopée dont la constellation forme un Y, Véga de la Lyre toute scintillante, et au bas de l'horizon, le rouge Aldebaran.
Bouvard, la tête renversée, suivait péniblement les triangles, quadrilatères et pentagones qu'il faut imaginer pour se reconnaître dans le ciel.
Pécuchet continua:
--La vitesse de la lumière est de quatre-vingt mille lieues dans une seconde. Un rayon de la Voie lactée met six siècles à nous parvenir--si bien qu'une étoile, quand on l'observe, peut avoir disparu. Plusieurs sont intermittentes, d'autres ne reviennent jamais;--et elles changent de position; tout s'agite, tout passe.
--Cependant, le Soleil est immobile?
--On le croyait autrefois. Mais les savants aujourd'hui, annoncent qu'il se précipite vers la constellation d'Hercule!
Cela dérangeait les idées de Bouvard--et après une minute de réflexion:
--La science est faite, suivant les données fournies par un coin de l'étendue. Peut-être ne convient-elle pas à tout le reste qu'on ignore, qui est beaucoup plus grand, et qu'on ne peut découvrir.
Ils parlaient ainsi, debout sur le vigneau, à la lueur des astres--et leurs discours étaient coupés par de longs silences.
Enfin ils se demandèrent s'il y avait des hommes dans les étoiles. Pourquoi pas? Et comme la création est harmonique, les habitants de Sirius devaient être démesurés, ceux de Mars d'une taille moyenne, ceux de Vénus très petits. À moins que ce ne soit partout la même chose? Il existe là-haut des commerçants, des gendarmes; on y trafique, on s'y bat, on y détrône des rois!...
Quelques étoiles filantes glissèrent tout à coup, décrivant sur le ciel comme la parabole d'une monstrueuse fusée.
--Tiens! dit Bouvard voilà des mondes qui disparaissent.
Pécuchet reprit:
--Si le nôtre, à son tour, faisait la cabriole, les citoyens des étoiles ne seraient pas plus émus que nous ne le sommes maintenant! De pareilles idées vous renfoncent l'orgueil.
--Quel est le but de tout cela?
--Peut-être qu'il n'y a pas de but?
--Cependant! et Pécuchet répéta deux ou trois fois cependant sans trouver rien de plus à dire.--N'importe! je voudrais bien savoir comment l'univers s'est fait!
--Cela doit être dans Buffon! répondit Bouvard, dont les yeux se fermaient. Je n'en peux plus! je vais me coucher!
Les Époques de la nature leur apprirent qu'une comète, en heurtant le soleil, en avait détaché une portion, qui devint la Terre. D'abord les pôles s'étaient refroidis. Toutes les eaux avaient enveloppé le globe. Elles s'étaient retirées dans les cavernes; puis les continents se divisèrent, les animaux et l'homme parurent.
La majesté de la création leur causa un ébahissement, infini comme elle. Leur tête s'élargissait. Ils étaient fiers de réfléchir sur de si grands objets.
Les minéraux ne tardèrent pas à les fatiguer;--et ils recoururent comme distraction, aux Harmonies de Bernardin de Saint-Pierre.
Harmonies végétales et terrestres, aériennes, aquatiques, humaines, fraternelles et même conjugales, tout y passa--sans omettre les invocations à Vénus, aux Zéphyrs et aux Amours! Ils s'étonnaient que les poissons eussent des nageoires, les oiseaux des ailes, les semences une enveloppe--pleins de cette philosophie qui découvre dans la Nature des intentions vertueuses et la considère comme une espèce de saint Vincent de Paul, toujours occupé à répandre des bienfaits!
Ils admirèrent ensuite ses prodiges, les trombes, les volcans, les forêts vierges;--et ils achetèrent l'ouvrage de M. Depping sur les Merveilles et beautés de la nature en France. Le Cantal en possède trois, l'Hérault cinq, la Bourgogne deux--pas davantage--tandis que le Dauphiné compte à lui seul jusqu'à quinze merveilles! Mais bientôt, on n'en trouvera plus! Les grottes à stalactites se bouchent, les montagnes ardentes s'éteignent, les glacières naturelles s'échauffent;--et les vieux arbres dans lesquels on disait la messe tombent sous la cognée des niveleurs, ou sont en train de mourir.
Puis leur curiosité se tourna vers les bêtes.
Ils rouvrirent leur Buffon et s'extasièrent devant les goûts bizarres de certains animaux.
Mais tous les livres ne valant pas une observation personnelle, ils entraient dans les cours, et demandaient aux laboureurs s'ils avaient vu des taureaux se joindre à des juments, les cochons rechercher les vaches, et les mâles des perdrix commettre entre eux des turpitudes.
--Jamais de la vie! On trouvait même ces questions un peu drôles pour des messieurs de leur âge.
Ils voulurent tenter des alliances anormales.
La moins difficile est celle du bouc et de la brebis. Leur fermier ne possédait pas de bouc. Une voisine prêta le sien; et l'époque du rut étant venue, ils enfermèrent les deux bêtes dans le pressoir, en se cachant derrière les futailles, pour que l'événement pût s'accomplir en paix.
Chacune, d'abord, mangea son petit tas de foin. Puis, elles ruminèrent, la brebis se coucha;--et elle bêlait sans discontinuer, pendant que le bouc, d'aplomb sur ses jambes torses, avec sa grande barbe et ses oreilles pendantes, fixait sur eux ses prunelles, qui luisaient dans l'ombre.
Enfin, le soir du troisième jour, ils jugèrent convenable de faciliter la nature. Mais le bouc se retournant contre Pécuchet, lui flanqua un coup de cornes au bas du ventre. La brebis, saisie de peur, se mit à tourner dans le pressoir comme dans un manège. Bouvard courut après, se jeta dessus pour la retenir, et tomba par terre avec des poignées de laine dans les deux mains.
Ils renouvelèrent leurs tentatives sur des poules et un canard, sur un dogue et une truie, avec l'espoir qu'il en sortirait des monstres et ne comprenant rien à la question de l'espèce.
Ce mot désigne un groupe d'individus dont les descendants se reproduisent. Mais des animaux classés comme d'espèces différentes peuvent se reproduire, et d'autres compris dans la même en ont perdu la faculté.
Ils se flattèrent d'obtenir là-dessus des idées nettes, en étudiant le développement des germes; et Pécuchet écrivit à Dumouchel, pour avoir un microscope.