Part 8
L'homme et la femme ne sont que les deux moitiés de l'être humain,--une jolie idée mythologique voulait que cet être humain n'eût été séparé qu'à la sortie du «jardin des délices», et qu'une taquinerie nouvelle eût mêlé toutes ces moitiés comme un jeu de cartes, ou comme la fée Grognon dans le beau conte de «Gracieuse et Percinet» mêle les plumes de tous les oiseaux que la «belle et infortunée» _Gracieuse_ doit réunir par petits tas appartenant à chaque oiseau «entre deux soleils».
Les moitiés séparées se sont mises à se rechercher à travers le monde, ce qui amène des erreurs, des quiproquos, des essais; mais quand le deux vraies moitiés se retrouvent et se réunissent, la vie redevient pour elles le «jardin des délices».
Et qui n'a pas un jour rencontré une femme qu'on voit pour la première fois, et que cependant on croit reconnaître, et à laquelle, au lieu des paroles banales d'une première conversation, on est tenté de dire: Enfin! te voilà, et je te retrouve.
Il n'y a que sottise à faire des comparaisons entre l'homme et la femme, et des disputes de préséance et de supériorité.
A condition que la femme soit bien femme, et que l'homme soit un vrai homme,--la femme, en tant que femme, est infiniment supérieure à l'homme, qui lui est supérieur, à son tour, dans ses fonctions d'homme.--Cette comparaison n'a dû avoir lieu qu'après que certains hommes se sont efféminés et ont aimé les bijoux, les dentelles, et se sont fait friser,--après que certaines femmes ont essayé de prendre des airs et des allures viriles, et d'afficher des idées et des sentiments masculins.
La femme a, dans la vie, ses fonctions physiques et morales par lesquelles l'homme ne peut la suppléer, et sans lesquelles l'homme est un être incomplet;--l'homme a ses aptitudes et ses fonctions que la femme ne peut usurper sans devenir ridicule, odieuse, répugnante.
L'égalité ne consiste pas à être et à faire tous la même chose; l'égalité consiste à s'acquitter également bien, également librement, chacun de ses fonctions particulières.
L'homme doit être le ministre des relations extérieures, du commerce et de la guerre.
A la femme appartiennent les ministères de l'intérieur et des finances.
La femme égale de l'homme, c'est la femme du sauvage; lui, va à la chasse et à la pêche et rapporte du gibier et du poisson;--elle, fait cuire le gibier et le poisson pour les repas,--et coupe, taille et coud les vêtements avec les peaux de bêtes sauvages ou la laine des troupeaux.
La femme égale de l'homme, c'est la femme du porteur d'eau,--lui est dans les brancards, elle accroche sur le côté une sangle avec laquelle elle tire une part moindre, mais une part,--sa part.
Mais la femme dont le mari travaille, et qui, elle, ne dirige pas sa maison avec une sage économie, ne nourrit pas ses enfants,--passe une partie de son temps dans les rues et dans les endroits de réunions, la femme qui n'a pour occupation que de «s'habiller, babiller et se déshabiller», cette femme-là n'est pas l'égale de son mari. C'est une femme «légalement entretenue».
Mais je me laisse entraîner,--revenons à notre sujet:
La France n'a-t-elle donc plus besoin d'enseignement, que nos notoriétés vont professer leurs doctrines à l'étranger?
Tout va-t-il donc chez nous le mieux du monde, que nous ayons le loisir de nous occuper d'éclairer et de moraliser les autres, et ces pauvres Belges ont-ils tant besoin de nos leçons et de nos exemples?
Hélas! il faut le reconnaître, les Belges sont plus sages que les Français, et la preuve c'est qu'ils sont plus heureux;--ils jouissent d'une liberté réglée par les lois de façon à ce que la liberté de chacun ait pour limite la liberté des autres; et ils obéissent aux lois, ce qui est le seul moyen de n'avoir jamais à obéir qu'aux lois.
Donc, en fait de bonnes doctrines, de sages leçons, de principes salutaires, il ne me semble pas que nous ayons plus que le nécessaire et le besoin, et conséquemment ce n'est pas encore le moment de travailler en ce genre pour l'exportation.
Aux temps racontés par Plutarque, où les rois envoyaient des énigmes à deviner aux philosophes, il en est une qui est restée célèbre.
Amasis, roi d'Égypte, conseillé par Bias, répondit à un roi d'Éthiopie qui l'avait défié de boire la mer, en mettant pour enjeu plusieurs villes et leurs habitants: «Je boirai la mer, mais je ne boirai que la mer,--commencez donc par détourner les fleuves et les rivières qui s'y jettent.»
Cette solution pourrait s'appliquer au suffrage universel;
Oui, le suffrage de tous peut amener de bons choix et de bonnes élections, mais à condition de supprimer les influences étrangères, les cabarets, les cafés, les journaux, les clubs, les balcons, etc.
Et vous ne pouvez guères plus supprimer tout cela, qu'empêcher les fleuves de descendre à la mer,--alors vous ne pouvez «boire la mer».
Mais il faudrait lutter courageusement et opiniâtrément contre ces influences;--il faudrait résolument descendre dans l'arène,--aux carrés de papier il faudrait opposer des carrés de papiers;--aux images des images, aux orateurs des orateurs;--aux associations des associations;--aux conjurations des conjurations;--à des troupes disciplinées des troupes disciplinées.
Il ne suffit pas de suspendre, de supprimer des journaux, de saisir des images, de défendre des réunions. Il faudrait écrire d'autres journaux, dessiner d'autres images, provoquer d'autres réunions.
J'ai dit plus d'une fois, après avoir étudié toute ma vie ces questions, comment il serait facile aux soi-disant conservateurs de battre leurs adversaires sur le terrain de la presse,--mais où sont les conservateurs?
Ah! si la société était franchement divisée en deux camps; l'un combattant pour la justice et pour les lois, comme l'autre combattant pour la violence et l'anarchie,--la lutte serait pour le moins égale,--mais elle ne l'est pas, parce que les ennemis de la Société l'attaquent avec ensemble, et se réservent de faire et probablement, de se disputer les parts après la victoire et sur les ruines,--tandis que les soi-disant conservateurs divisent leurs efforts; chacun veut protéger exclusivement sa part déjà faite; personne n'est aux remparts de la ville attaquée, chacun se contente de défendre tant bien que mal sa propre maison.
Chacun des partis qui, se supposant réunis, s'intitulent conservateurs--est aussi éloigné, aussi ennemi pour le moins de ses associés que de ses adversaires.
Chacun espère, au jour du naufrage, flotter sur son morceau de bois, sur sa bûche; on ne songe pas à faire de toutes ces bûches réunies un radeau, une arche qui sauverait tout le monde.
Chacun a son drapeau sous lequel il prétend réunir les autres qui ont chacun la même prétention à son égard; on ne comprend pas qu'il ne s'agit pas de Henri V, de Bonaparte IV, de Louis-Philippe II, de Mac-Mahon I, et de Broglie 0,--qu'il s'agit de la société.
La partie serait égale si chacun mettait son drapeau dans sa poche,--ou, si c'est un trop grand effort à demander, si on accrochait tous les drapeaux à la même hampe--et si, fût-ce sous la culotte d'Arlequin, on obéissait résolument à une seule et même tactique, à une seule et même discipline.
Mais, telle que la bataille s'engage, la partie n'est pas égale--et le flot de l'anarchie et de la barbarie gronde et va monter,--il monte déjà.
Je suis effrayé de voir que les soi-disant conservateurs reculent devant une réforme électorale radicale--et qu'ils s'avancent étourdiment à une bataille aussi imprudemment engagée--que la guerre contre la Prusse l'a été par l'Empire, sans alliances, sans troupes, sans vivres, sans munitions.
Je l'ai dit, je l'ai répété sous toutes les formes,--ceux même, et le nombre n'en est pas méprisable, qui m'écrivent que j'ai raison,--ne font aucun effort sérieux pour mettre en pratique ce qu'ils approuvent--et ce qu'ils reconnaissent être une voie de salut.
Je reviens donc aux prédications de Me Jules Favre,--le vieux diable,--qui depuis quelque temps parle beaucoup de Jéhovah et de la Bible--et aux conférences de Legouvé.
Et je dis:
Le suffrage dit universel tel qu'il se pratique aujourd'hui étant accepté,--il n'existe aucune raison pour que les femmes soient exclues du droit de voter,--du choix des représentants et du gouvernement de la France dépendent, pour les femmes aussi bien que pour les hommes, et leur liberté et leur fortune,--la fortune et la vie de leurs enfants.
Pour qu'elles fussent privées justement du suffrage, il faudrait établir que la plus intelligente des femmes est encore moins intelligente que le plus stupide des hommes; tandis au contraire que la femme naît mieux douée que l'homme;--voyez une petite fille et un petit garçon du même âge,--voyez dans les classes sans culture, comme la femme est supérieure à l'homme,--voyez comme, dans presque tous les ménages d'ouvriers, ceux qui prospèrent sont ceux où la femme conduit l'embarcation et «tient la barre».
L'homme, je le veux bien, je le crois même, est plus capable d'acquérir, d'apprendre, de se perfectionner,--même en faisant la part qu'ont dans cette infériorité relative des femmes, leur tempérament, leur éducation et nos moeurs.
Mais dans ce mode de suffrage, où c'est le nombre seul qui décide;--les votants des classes cultivées et plus ou moins éclairées ne comptent que pour la moindre part de beaucoup. Si on n'arrive pas à une réforme électorale sérieuse,
Si on veut continuer à décider tout par le nombre,--de quel droit et pour quelle raison enlèvera-t-on le droit de suffrage à la moitié des membres de la nation?
Je vote pour le vote des femmes.
La France a été,--et est peut-être encore dans une grande perplexité;
On ne savait plus ce qu'était devenu le comte de Chambord.
LE ROY,
Comme disent les journaux rouges, roses, tricolores, etc., se vengeant par l'Y de l'U que les journaux légitimistes ont autrefois obstinément ajouté ou restitué au nom de Bonaparte, qu'ils écrivaient B_u_onaparte,--terribles représailles.
Le Roy avait disparu.
Aucun Dahirel, aucun Brun, aucun Belcastel, aucun Proculus n'affirmait l'avoir vu monter au ciel comme Romulus.
Qu'était-il devenu?
On le cherchait comme une épingle,--on le cherchait jusque dans les tiroirs.
Certains journaux du P. P. R. s'écrièrent un jour qu'ils l'avaient trouvé:
Il est en France!
Il est à Paris!
Il est à Versailles!
Un d'eux donna même son adresse exacte, le roi est chez M. de la Rochette, rue Saint-Louis, numéro 3.
A quoi un journal henriquinquiste répondit:
M. de la Rochette ne demeure pas rue Saint-Louis, mais rue Colbert.
Alors c'est qu'il est chez M. de Vaussay.
Il n'est pas chez M. de Vaussay.
Alors il est à Paris, quartier de François Ier, tout près d'un couvent.
Il est chez les pères rédemptoristes,--il est à Dampierre, chez la duchesse de Luynes,
Il est à Vienne,
Il est à Froshdorff,
Il est à Nanterre,
Il était hier matin au père Monsabré.
Il était hier soir à la _Fille de Madame Angot_.
On l'a vu aux courses,--il se cache dans l'égout collecteur,--non, dans un souterrain des Tuileries,--il est déguisé en turc,--non, en joueur d'orgue,--non, en dame de la halle,--vous vous trompez tous... il s'est blotti dans l'armure de François Ier,--non, je l'ai reconnu sous l'habit d'un huissier de la Chambre des députés.
Et, encore aujourd'hui, les uns disent: il n'est et n'a été nulle part des endroits désignés,--il n'a revêtu aucun des déguisements cités.
Et les autres disent: il a habité, il a revêtu tour à tour et tous les endroits et tous les déguisements.
Je continuerai à traduire ce jeu plus innocent dans les résultats que dans ses intentions, par les phases du jeu des échecs.
Le roi blanc à la troisième case du chevalier,
Le roi à la quatrième case du fou de sa dame,
Le roi roque,
Le pion du fou du roi, un pas,
Le fou du roi donne échec,
Le fou prend le fou,
Le fou du roi à la seconde case de son roi,
Le roi à la case de son fou.
Sérieusement il n'y aurait peut-être qu'un moyen de mettre d'accord le pays presque entier;
Ce serait une _restauration de la légitimité_.
La France à peu près entière se lèverait contre cette restauration.
Il y a trois générations aujourd'hui existantes, dont la première déjà clairsemée sur le champ de bataille de la vie,--_rari nantes_--date des premières années de ce siècle: toutes trois ont été nourries et élevées dans l'horreur de la restauration et du gouvernement dit «légitime et de droit divin».
Cette haine invétérée est poussée si loin non seulement par un grand nombre de républicains modérés, mais aussi par les bourgeois libéraux, qui forment la majorité des esprits en France, que vous les verriez se replier sur le parti soi-disant républicain et s'allier aux «pétroleurs», plutôt que de subir une nouvelle restauration.
Et,--je ne voudrais fâcher personne, mais l'amour de la vérité et ma conscience m'obligent à dire que le projectile le plus employé contre une pareille surprise si elle pouvait avoir lieu, serait le «trognon» de pommes.
Je reçois une fâcheuse nouvelle; un «ami» m'avait envoyé de Rome le discours de S. S. Pie IX à Lady Herbert, discours que je m'étais empressé de publier, le trouvant de tout point chrétien et évangélique. Eh bien! il paraît que cet «ami» n'est pas un ami--que, au contraire, il a abusé de ma crédulité,--que ce discours n'a pas été tenu, et que Pie IX a tranquillement encaissé les quatre-vingt-dix mille francs.
Un journal italien qui se publie à Rome, l'_Italie_, avait,--d'après les _Guêpes_,--publié ce discours et avait, comme elles, rendu un juste hommage aux sentiments qui l'avaient inspiré.
Mais voilà que la _Voce della Verità_, journal catholique, ou journal officiel ou officieux de la cour de Rome, gourmande l'_Italie_ à ce sujet.
Je lis en effet, dans ce dernier journal, les lignes que voici:
«La _Voce della Verità_ nous a bien diverti hier soir, en nous prouvant, par les faits, qu'elle est d'une ingénuité à nulle autre pareille.
»Nous nous expliquons.
»Dans notre numéro du 23 avril nous avons reproduit, d'après les _Guêpes_ d'Alphonse Karr et en citant la source, un prétendu discours du pape à lady Herbert, qui lui avait apporté quatre-vingt-dix mille francs au nom des bonnes et des cuisinières anglaises. Ce morceau de prose était tout empreint de cette... ironie dont le..... solitaire de la _Maison-Close_ a... le..... secret.
»M. Alphonse Karr, vous vous le rappelez, faisait dire au pape qu'il ne pouvait pas accepter cette somme, parce qu'elle venait d'un pays où la misère est plus grande et plus affreuse que partout ailleurs, et Sa Sainteté terminait ainsi:
«Vous allez remporter cet argent; ne servît-il qu'à sauver chez vous quelques centaines de femmes de la misère, de la faim, de l'ivrognerie, de la prostitution, il sera employé plus utilement, plus chrétiennement qu'à être donné à un serviteur de Dieu, qui est très riche, et qui, d'ailleurs, ne le fût-il pas, a devant les yeux l'exemple du Christ qui a vécu pauvre toute sa vie,--n'a jamais possédé qu'une seule robe,--n'avait pas une pierre où reposer sa tête.»
»Eh bien! hier soir, 1er mai, la _Voce della Verità_ publiait un article de fond pour proclamer nettement que nous avions été mal informé, et que le pape, bien loin de refuser la somme offerte par lady Herbert, s'est empressé de l'accepter.»
Pourquoi la _Voce della Verità_ adresse-t-elle son démenti à l'_Italie_, au lieu de l'adresser aux _Guêpes_?
Dix journaux italiens: _Il Secolo_, de Milan, _Il Pungolo_, _Il Corriere di Milano_, _Il Rinnovamento_, de Venise, _La Nazione_, de Florence, etc., etc., enregistrent, avec des commentaires, le démenti de la _Voce della Verità_.--C'est un éclat de rire général.
Disons donc que nous avons été mal informés, l'_Italie_ par les _Guêpes_, les _Guêpes_ par un faux ami,--que le pape n'a pas tenu ce discours si évangélique, et qu'il a encaissé les quatre-vingt-dix mille francs, avec sérénité.
Je retrouve dans mes vieux papiers quelques pages que j'ai écrites du temps du dernier empire,--je vais les reproduire ici.
Ça répondra une fois de plus aux bons petits papiers rouges et aux bêtats qui m'ont appelé bonapartiste, parce que, ayant dit, quand l'empereur était à l'apogée de sa puissance, tout ce que j'ai pensé et tout ce que j'ai voulu dire,--je n'ai pas eu besoin de me mêler au concert d'injures, dont eux silencieux pendant son règne, ils l'ont accablé après sa chute.
C'est à l'époque où l'impératrice faisait ce voyage singulier, resté inexpliqué,--et dont, avec toutes sortes de précautions, on blâmait les dépenses.
On s'occupe beaucoup en ce moment du prochain voyage en Égypte et en Turquie de S. M. l'impératrice des Français, et on se récrie, à propos de la somme considérable qu'on prétend nécessaire pour cette excursion.
Je me vois obligé de constater douloureusement que, lors des prochaines cantates, il faudra remplacer l'expression usitée «peuple français, peuple de braves,» par
Peuple français, peuple de pingres,
ou
Peuple français, peuple de pleutres.
Je ne suis pas fâché de donner des rimes difficiles aux faiseurs de cantates.
Cherchez des rimes à pingres et à pleutres, ô faiseurs de cantates.
Le voyage de S. M. l'Impératrice est, selon les uns, un voyage d'agrément; selon les autres, une dixième croisade ayant pour but de revendiquer et de reconquérir les «saints lieux».
Si c'est un voyage d'agrément, qu'est-ce, ô bourgeois! qu'une pauvre somme de quelques millions pour l'Impératrice, comparée aux excursions ruineuses que font vos _moitiés_, à Nice, à Bade, à Trouville, etc.
Vous connaissiez l'Empereur actuel quand vous l'avez élu président de la République. Vous n'avez pas acheté «chat en poche».
Vous saviez sa vie publique et sa petite vie. La presse, qui prenait alors d'assez grandes libertés, ne vous a rien caché. Vous le connaissiez encore mieux, après le 2 décembre, quand vous l'avez nommé Empereur.
Vous saviez bien qu'entre ses qualités il ne fallait pas compter la simplicité d'Henri IV, qui se plaignait d'avoir des pourpoints troués au coude; ni celle de Frédéric II, chez lequel, à sa mort, on ne trouva que six chemises en assez mauvais état.
Il n'y avait aucune chance qu'il choisît pour la faire impératrice, une de ces «bonnes femmes», faites à l'exemple de la femme de Charlemagne, laquelle savait le compte de ses jambons, et se plaignait qu'on en eût «volé deux dans son cellier».
Ils n'eussent été ni l'un ni l'autre l'empereur ni l'impératrice de l'époque où nous vivons. Et d'ailleurs, si vous aimiez la simplicité, vous eussiez gardé ce bon soliveau de Louis-Philippe, dont la femme ne sortait guère, et n'a jamais vu les petits journaux citer sa toilette. Pas plus, du reste, que celle de ses filles et belles-filles.
Si vous avez renvoyé Louis-Philippe, et si vous l'avez remplacé par Louis-Napoléon, ce n'est pas, je le suppose, pour avoir plus de liberté.
Vous saviez parfaitement ce que vous faisiez: l'Empereur actuel avait beaucoup écrit, beaucoup agi en public. Vous l'avez nommé par deux fois à une immense majorité, donc il vous plaisait tel qu'il est.
On dit l'impératrice fort belle; je ne l'ai jamais vue, et ne puis donner mon opinion à ce sujet. De cette beauté vous avez, ô bourgeois! été fiers et heureux. Les journaux de modes et les petits journaux, qui ne le feraient pas s'ils ne pensaient pas vous être agréables, ne vous laissent ignorer aucune de ses toilettes. A chaque instant vous lisez, même dans les journaux politiques: L'Impératrice a présidé le conseil des ministres avec sagesse, cela va sans dire; mais aussi avec une robe de telle étoffe, de telle couleur, et on ajoute la description des «biais», des «volants» des «entre-deux», etc.
Et vous voudriez que votre Impératrice, reine de la mode en France, allât humilier la France à l'étranger, en y montrant des vieux chapeaux et des robes à la mode d'avant-hier!
Il ne faut pas avoir des impératrices, ou il faut s'en faire honneur. Tenez, lisez-moi un peu la petite anecdote que voici:
Vers 1570, à Londres, dans une taverne voisine de ce qui était alors la Bourse, un négociant anglais, nommé Thomas Gresham, prenait silencieusement son pot d'_ale_, dans un coin.
Son attention fut attirée par la conversation d'un juif allemand qui buvait et fumait à une autre table, avec quelques autres marchands, amis ou connaissances dont il prenait congé.
--Ainsi donc, vous partez, Samuel?
--Que voulez-vous? Voilà trois mois que j'assiège la cour, et je dois prendre pour une victoire, pour un succès, pour un bonheur, d'avoir enfin obtenu un refus formel et définitif.
--Et vous remportez votre _perle_?
--Oui, certes. La reine l'a gardée quatre jours, et je pense que ce n'est pas sans chagrin qu'elle m'a fait dire, en la rendant, qu'elle ne se décidait pas à faire une si grosse dépense.
--Vous demandiez?...
--Vingt mille livres sterling.
--C'est un denier.
--Bah! de l'argent, ça se trouve, les rois surtout, dans la poche de leurs sujets; mais une perle, unique par sa grosseur, par la perfection de sa forme, par sa couleur, par son éclat et sa limpidité, une perle dont la pareille n'existe pas dans le monde, ce n'est pas une occasion à laisser échapper pour une si grande princesse.
--Et qu'allez-vous faire?
--Je vais aller l'offrir à la cour de France et à la cour d'Espagne, puisque cette pauvre reine n'a pas le moyen.
--Quand partez-vous?
--Ce soir, à la marée.
Tom Gresham prit la parole, et dit au juif:
--Voudriez-vous, monsieur, retarder votre départ d'un jour, et me faire l'honneur de dîner avec moi tantôt; je prends la liberté d'inviter également vos amis et toutes les personnes qui nous entendent. Le dîner aura lieu dans cette salle même où nous sommes, et j'espère qu'il vous satisfera. Nous aurons pour convives quelques amis lapidaires et joailliers devant lesquels vous nous montrerez cette fameuse perle.
--Volontiers. Quant à la perle, je la porte toujours sur moi.
Tous les convives furent exacts. Le dîner était abondant et exquis.
Quand on arriva aux toasts, Thomas Gresham demanda à voir la perle. Le juif la sortit de son escarcelle, et elle fit le tour de la table: les joailliers surtout la considérèrent avec religion, et déclarèrent que le prix de vingt mille livres sterling n'était pas exagéré.
Thomas Gresham tira froidement d'un grand portefeuille la somme de vingt mille livres, la donna au juif, et dit:
--Maintenant la perle est à moi. C'est bien la perle que vous avez dit ce matin être trop chère pour la pauvre reine d'Angleterre?
--Oui.
--Très bien! Messieurs, faites emplir vos verres et nous allons porter un toast.
Sur un signe du marchand, on lui apporta un mortier de marbre, il y mit la perle, la broya, en versa la poussière dans son verre, puis se levant:
--Messieurs, tout le monde debout! Je bois à la santé de la reine Élisabeth (_virgin queen_), la vierge de la Grande-Bretagne!
Quel est le Français qui ferait cela aujourd'hui pour son impératrice? Et pourtant, on dit qu'Élisabeth était loin d'être belle.
Ah! vous croyez qu'on a pour rien de belles reines et de belles impératrices!
Tenez, Joséphine, qui n'était pas une beauté, mais avait été une des reines de la mode avec madame Tallien, eh bien! une publication assez récente (l'Empire aussi a eu ses Dangeau) établit qu'en brumaire an XIII, Napoléon, qui n'était encore que consul, dut payer à mademoiselle Martin huit cent soixante-quatre francs trente-trois centimes, pour neuf pots de _rouge_ à quatre-vingt-seize francs le pot (je ne comprends pas les treize centimes).
Il n'y avait pas moyen d'y tenir, il fut obligé de se faire empereur un mois après, et le pape le sacra le 2 décembre.
Et on put voir alors qu'elle se privait de rouge, la pauvre! car, sur les mêmes livres, on trouva, pour 1807 et 1808, une nouvelle fourniture de rouge payée en 1809, alors qu'elle était impératrice et allait cesser de l'être. La note monte, pour mademoiselle Martin, à mille sept cent quarante-neuf francs, cinquante-huit centimes.