Part 6
»Les cafés et les cabarets ne manquent pas dans les communes, et ceux pour qui la chambrée cessera d'exister pourront s'y réunir avec leurs concitoyens, traiter leurs affaires et s'y distraire honnêtement et au grand jour, sous la surveillance de l'autorité.
»Là, du moins, sur ce terrain accessible à tous, la fusion des opinions peut se faire et produire l'apaisement, dont nous avons plus que jamais besoin dans nos malheurs.»
Ma première remarque, sur la circulaire de M. le préfet de Vaucluse, est que ce qu'il dit avec raison contre les chambrées, s'applique parfaitement aux cercles; j'en ai déjà parlé, j'y reviendrai.
La seconde, c'est que les cafés et les cabarets, moins dangereux, selon lui, sous le rapport politique, ne le sont pas moins sous le rapport des moeurs et de la dissolution de la famille.
Je dis _selon lui_; car le café et le cabaret ne consistent pas seulement dans la partie vitrée, toute grande ouverte au public;--il n'est guère de cabaret ou de café qui n'ait une salle séparée, ne donnant pas sur la rue ou sur la place où est la façade du cabaret ou du café, mais ayant une entrée particulière par une autre rue, et située, soit derrière le cabaret ou café, soit au-dessus.
Cette salle, réservée aux bons clients, aux habitués respectables, n'accepte pas les prescriptions de la police concernant ce genre d'établissement;--elle s'ouvre ou continue à rester ouverte après l'heure réglementaire de la fermeture des cabarets et cafés;--on y joue, on y joue relativement gros jeu,--on y discourt, et on s'y livre à de petites menées politiques.
Les cabarets et les cafés sont la ruine et la perte des ouvriers et des paysans,--ils sont, comme les chambrées, la destruction de la famille, il n'y a plus de patrie.
J'ai dit comment,--sans illégalité, sans arbitraire, on pourrait en trois mois faire fermer _spontanément_ les deux tiers des cabarets et des cafés.
Il suffirait d'exercer une surveillance inflexible,--sur la qualité et la quantité de leurs marchandises:
1º Exiger que toute denrée livrée au consommateur ne lui fût présentée que sous son véritable nom et sa provenance réelle;
2º Punir sévèrement toute altération, toute sophistication, tout mélange.
Ici une parenthèse pour citer un exemple:
La fausse bière,--la bière artificielle et malsaine--se vend aujourd'hui au verre, au bock, je crois, aussi cher qu'on vendait autrefois la bouteille de la bière faite d'orge et de houblon,--deux éléments qui n'entrent plus dans la fabrication de la plupart des bières que pour une part plus ou moins minime, et qui souvent en sont complètement absents.
3º Puis de supprimer le crédit, en ne reconnaissant plus légalement les dettes de cabaret et de café;
4º En affranchissant et en dégrevant d'impôts le vin que l'ouvrier achète et emporte chez lui pour les besoins de sa famille,--en reportant ces impôts sur celui qui se boit au cabaret,--jusqu'au jour où on en viendra au seul impôt loyal et équitable,--l'impôt unique sur le revenu.
Il est incontestable que ces quatre articles non pas seulement édictés, mais mis en pratique,--amèneraient en trois mois la fermeture volontaire des deux tiers de ces établissements si désastreux.
Il y a quelque temps, j'en parlai à un fonctionnaire public d'ordre supérieur, qui vint me voir en passant;--je lui demandai s'il avait quelque objection à faire à ma proposition, et s'il doutait de son efficacité;--il me répondit qu'il n'avait aucune objection, et qu'il était aussi convaincu que moi du résultat.
--Eh bien!
--Eh bien, par les impôts indirects, l'État est l'associé né des cafés, cabarets, etc., et partage leurs bénéfices,--et on n'en ferme quelques-uns de temps en temps,--que lorsqu'on y est contraint par un scandale.
--Mais c'est une immoralité, c'est un crime,--ces établissements si multipliés aujourd'hui détruisent l'estomac et le cerveau...
--Que voulez-vous?
Il en est de même des journaux, surtout des journaux soi-disant républicains, qui se sont donné, qui se donneront bien de garde de reproduire ce que j'ai écrit à ce sujet;--les cafés, les cabarets comptent pour beaucoup sur leurs listes d'abonnés, et les clients de ces établissements forment la majorité de leurs lecteurs; ceux-là surtout qui s'intitulent «indépendants», et portent le plus le chapeau sur l'oreille en parlant aux rois et aux ministres... patients, sont dans la dépendance la plus absolue de ces débitants.
Il serait temps que l'on prît un parti,--les ouvriers sont aujourd'hui bien et dûment empoisonnés,--je parle de ceux qui s'intitulent «travailleurs» et ont pour «signe particulier» qu'ils ne travaillent pas.
On veut passer, on passe aujourd'hui à ceux qu'il y a trois ans on appelait si dédaigneusement «les ruraux».
A ceux dont le bon sens plus robuste, les appétits moins surexcités, semblaient devoir résister plus énergiquement.
Voici comment se crée la _chambrée_: Quelques jeunes paysans s'assemblent, jaloux de _faire les hommes_, en exerçant leur droit de réunion. Dans le peuple, être membre d'une chambrée, c'est revêtir une sorte de robe virile; on dit: «En telle année je faisais ou ne faisais pas encore partie de la chambrée.» A ce noyau, se joignent quelques membres dissidents d'une autre société, et on choisit le nom que portera désormais l'association. Quelquefois on la met sous le vocable d'un saint considérable du pays: _Saint Hermentaire_ ou _saint Auxile_; sous le règne d'un préfet à poigne, on choisit habilement un nom qui puisse rendre l'administration clémente et l'autorisation facile. On s'appelle alors: _Les amis de l'ordre_, ou _Les enfants de la paix_. Mais un beau titre pour une chambrée, un de ces titres qui excitent l'envie et l'admiration des sociétés rivales, c'est celui que personne ne comprend: _Les amis du progrès_, c'est bien; _La philanthrope_, encore mieux; _Les droits de l'homme_, voilà ce qui peut s'appeler un nom!
_La chambrée_, ou pour parler comme les gens de Provence, _la Chambre_, que l'on appelle aussi _la Société_, est baptisée; la préfecture a donné l'autorisation, on a loué dans la vieille ville une chambre et une cuisine, il ne reste plus qu'à acheter le mobilier commun: quelques tables grossières, quelques brocs, verres et poêlons, et quatre de ces antiques lampes provençales, des _vioro_, composées d'un pied de fer ou en terre surmonté d'une boule de verre pleine d'huile, dans laquelle trempe une mèche fumeuse; puis, au jour de l'inauguration, chaque membre arrive, portant sur sa tête une chaise qui reste sa propriété individuelle. Quant au service, il est fait à tour de rôle par chacun des associés qui prend alors le nom de semainier.
Au début, _la Chambre_ n'était qu'un lieu de réunion où les cultivateurs venaient, après une journée bien remplie, attendre l'heure du coucher et vidaient un verre de vin en causant de l'apparence des récoltes et du prix des denrées. Puis, l'hiver, pendant les _derniers jours_ (les jours gras, les derniers jours... de carnaval), la partie jeune de l'Assemblée se cotisait, louait un tambourin. On amenait le soir les soeurs et les filles, et tout ce monde dansait gaiement; les couples _carégnaient_ (c'est le flirter des Anglais), et bien des contre danses se terminaient par un mariage après la récolte des olives.
C'était l'âge d'or de la chambrée; mais un jour, une des fortes têtes de la réunion, un jeune, qui avait _uno grosso litturo_ (une grosse lecture, beaucoup d'instruction), apporta un journal et lut à haute voix un article dans lequel il était dit: «Que l'avenir appartenait aux travailleurs, que le peuple qui cultivait la terre avait le droit de la posséder et qu'il fallait déclarer une guerre à mort à l'infâme capital.»
Les vieux comprenaient de temps en temps, et hochaient la tête sans rien dire, les jeunes couvraient d'un murmure flatteur la voix du lecteur.
Celui-ci, fier de son succès de lettré, recommença les jours suivants. Peu à peu, il eut des envieux et des imitateurs; tous ceux qui avaient fréquenté pendant six mois l'école des frères, et qui déchiffraient la lettre moulée, se mirent à lire et à commenter les plus mauvais journaux, et l'un d'eux amena un soir le fameux M. Raynaud, dit _mangegalline_, épicier failli et l'un des chefs du parti rouge.
M. Raynaud vint débagouler, en provençal, tous les lieux communs, toutes les rengaines qui traînent sur les tables d'estaminet. Il avait l'éloquence facile du fainéant qui a beaucoup bavardé et la mémoire ornée d'articles de journaux, et quand il s'était embarqué trop légèrement dans une phrase dont il ne pouvait sortir, il la finissait brillamment en français. L'auditoire ne comprenait plus et se regardait émerveillé en murmurant: «Aquéou charro ben», «Celui-là parle bien.» L'orateur emporta tous les suffrages en dépeignant le propriétaire, le maître, avec une ironie charmante, en plaignant le paysan de son dur travail et en appelant les sociétaires: «frères», ce qui lui gagna tout particulièrement le coeur de Basset, dit _Pati_ (cloaque), cureur de puits de son état.
Il revint plusieurs fois, M. Raynaud; il affilia la société à _l'Alliance républicaine_ ou à toute autre forme de la Sociale, et pour séduire ces pauvres gens qui ne savaient pas lire, il surexcita tous les besoins de luxe, tous les instincts mauvais. Et quoi qu'ils en disent dans leurs journaux, quelles bourdes les émissaires du parti républicain répandent dans le peuple! quelles grosses sottises ils lui font avaler!--Ainsi, il est parfaitement sûr que le paysan croit que si la vraie république, _la sainte, venait_, son bourgeois irait piocher la vigne, pendant que lui, Gros-Pierre, magnifiquement couvert d'une redingote marron, le regarderait suer au soleil, tout en buvant de la limonade gazeuse sous un olivier.
Ce levain de haine contre celui qui possède se traduit dans les chambrées d'une façon originale et naïve. Dans le langage plaisant, on affecte de parler du propriétaire comme s'il était le fermier et du fermier comme s'il était le maître.
--«Dis donc, Nique? (Dominique), ton fermier s'est marié.
--Eh! oui, Zozelé.
--Sais-tu qu'il a pris une _poulido fumello_ (une jolie femme).»
Et la conversation continue souvent d'une façon obscène.
Car le jeune paysan est devenu débauché; au lieu de faire la cour à sa promise, sous le grand ormeau du marché, aux veillées du soir, il court à la chambrée se gaver d'échaudés et de foie de porc à la poêle, mets qu'il croit luxueux, et s'en va chercher, pour finir sa nuit, des amours au rabais.
--«Que voulez-vous,--disait l'un d'eux un jour,--nous faisons les riches autant que nos moyens nous le permettent.»
Aussi, la chambrée qui, au début, ne s'ouvrait que le soir, est tout le jour occupée par quelques oisifs. Dans nos villes du midi, les _travailladous_, les travailleurs de terre, habitent en grand nombre dans ce qu'on appelle partout la vieille ville. Tous les matins, ils partent pour aller aux environs cultiver le morceau de bien qui leur appartient en propre ou qu'ils tiennent à moitié du petit bourgeois; d'autres, exploitant des terrains plus importants et plus éloignés, restent dans les fermes. Qu'un nuage passe sur le soleil et laisse tomber quelques gouttes de pluie, le paysan quitte sa charrue et rentre à la maison.
--«Eh bien, tu ne fais rien, dit la femme?
--_Tè!_ tu veux que je travaille par un temps pareil? A quoi bon se laver la peau pour les maîtres.
--Mais c'est bien pour toi aussi.
--Va bien. On sait ce qu'on sait; si le bien nous appartenait... M. Raynaud nous parlait l'autre jour...
--Qu'est-ce qu'il disait encore ce ruiné?
--Il disait que la terre... que c'est nous... que, enfin, il faut nommer Gambetta, et que tout ça changerait.
--Ton bavard de M. Raynaud, je voudrais que le diable...»
La ménagère bougonne, le mari siffle un air, va _se changer_ et part pour la chambrée, brandissant fièrement le parapluie de cotonnade rouge, signe du ménage cossu. Au bout d'un quart d'heure la pluie cesse, le soleil reparaît. «Heu! dit notre homme, à présent que je me suis _détourné_ (dérangé du travail), autant vaut que j'aille voir les amis.»
Il arrive à la société, trouve nombreuse compagnie, parle, fume, boit, mange du foie grillé, joue sa quote-part contre celle du voisin, perd, continue à jouer et rentre chez lui à une heure avancée, un peu gris et ayant perdu quinze ou vingt francs de mangeaille et de boisson.
Le lendemain, il se lève brisé, ayant comme on dit dans le peuple «mal aux cheveux et froid aux yeux» il ne met pas de coeur à la besogne, maudit le bourgeois, et se promet de voter pour MM. Cotte et Gambetta qui doivent le mener par la république dans ce pays de cocagne où on boit toujours du bleu sans être saoul, où on mange du foie de porc à la poêle toute la journée.
Et essayez de démontrer au paysan qu'on le trompe, qu'on le bafoue, qu'il ne doit pas, dans son intérêt même, voter pour MM. tels et tels qu'il ne connaît pas.
Il vous répondra:
--«_Voui, voui_, mais si je ne vote pas pour lui, les autres diront que j'ai peur, que je trahis, et je ne pourrai plus paraître.»
Et un monsieur Ferouillat se trouve député.
L. B.
Voilà le mal,--mais quel est le remède?
Car, fermer les chambrées ne suffit pas,--à l'habitant des champs comme à l'habitant des villes--il faut des distractions, des plaisirs.
Eh bien, il suffit de se rappeler,--et de substituer des plaisirs amusants, à des plaisirs ennuyeux.
Il faut remettre en honneur et à la mode les jeux d'adresse et d'exercice,--la paume, le ballon,--les boules,--la course,--le saut,--la natation, etc.--Il faut exciter l'émulation par des prix capables d'être désirés, des prix distribués dans des fêtes périodiques, auxquelles on donnerait un éclat joyeux,--la fête des semailles, la fête de la moisson,--la fête des vendanges,--et bien d'autres.
Surtout dans ces pays envahis aujourd'hui par la politique,--dans ces pays que la Providence avait voulu rendre heureux entre tous, en donnant à la terre une parure plus variée et plus parfumée, et aux habitants des besoins peu nombreux et faciles à satisfaire.
Où c'est un état de cueillir des roses,--et des fleurs d'orangers.
Dans ces pays qui font penser à ce que les Maures disaient de Grenade,--que «le Paradis est placé précisément dans la partie du ciel qui est au-dessus de Grenade».
Dans ces pays où le mauvais temps est si rare, qu'on le demande... «histoire de changer».
Et les _festins_,--les _romérages_,--la danse au son de la musette et du tambourin;--ces fêtes où les femmes et les filles, aujourd'hui laissées injustement et tristement à la maison, ont leur part,--et dont elles font l'ornement, le charme, la politesse... et même la police;--car vos bêtes de cafés, de cabarets, de chambrées, excluent les femmes de vos divertissements, les femmes dont la présence et la société vous civiliseraient et vous dégrossiraient;--tandis que vos réunions d'hommes, vos clubs, vos chambrées, vous font retomber en sauvagerie.
C'est devant les femmes que les jeunes gens disputeraient les prix des jeux d'adresse et d'exercice,--et leur présence doublerait la valeur des prix.
Il faudrait aussi que les curés fissent leur part dans cette régénération,--non pas comme on essaye de le faire aujourd'hui en exhumant de vieilles superstitions,--en s'occupant de dogmes obscurs et de miracles trop clairs,--qui écartent beaucoup de gens des cérémonies de l'Église.
En se bornant à la morale,--dans laquelle il ne peut y avoir ni sectes, ni hérésies, en cessant de prêcher contre la danse,--qui, après tout, vaut mieux que le cabaret, le café, les chambrées et la politique.
Il faudrait que, échappant à l'influence des avocats et autres commis voyageurs en politique, chaque ville, chaque village, n'eût à nommer, en fait d'élections, qu'un habitant de la ville ou du village, qui irait voter au chef-lieu.--Un délégué qu'on connaîtrait depuis sa naissance et qui connaîtrait le pays et les intérêts qu'il doit représenter et défendre.
Mais qui s'occupe de cela?--Tout le monde est absorbé par la «question politique», c'est-à-dire les intrigues, les manoeuvres, les menées,--pour se hisser au pouvoir et à l'argent, ou pour y pousser des associés et complices qui ont promis de partager.
La république est la forme de gouvernement la plus équitable, la plus puissante, la plus noble de toutes. Elle peut admettre sans révolutions, sans sinistres, sans désastres, tous les progrès, toutes les modifications; elle peut même, grâce à son élasticité, satisfaire aux caprices des «Athéniens couronnés de violettes» [Greek: athênaioi iostephagoi]--sans exposer le pays à des convulsions.
De plus, il semble que ce soit aujourd'hui le seul gouvernement possible pour la France, cet ingouvernable pays,--et qu'on y descend par la force invincible des choses,--il semble que les obstacles ne peuvent que retarder, de temps en temps, le cours de ce fleuve, l'obliger à décrire quelques méandres, ou à briser ou surmonter ces obstacles en grondant et écumant.
Seule la république ne renverse absolument les prétentions et les espérances de personne, elle ne fait que les ajourner, puisque la carrière reste sans cesse ouverte.
Mes préférences raisonnées sont donc pour la république.
Mais, il y a à la république un obstacle puissant, terrible, peut-être invincible,--qui l'a déjà fait échouer deux fois, et paraît s'occuper fort de la faire échouer une troisième,--c'est le parti soi-disant républicain.
Et aucun des autres partis n'est en réalité aussi hostile, aussi mortel à l'idée républicaine que le parti soi-disant républicain.
C'est qu'il n'y a que peu ou point de républicains,--c'est que presque tous ceux qui se disent républicains et qui sont du «parti républicain», ont sur la république les idées les plus fausses, les plus absurdes, les plus injustes, les plus dangereuses, les plus saugrenues.
D'abord, ils prétendent rester «parti» même sous la république;--la république, selon eux, _appartient_ à quelques groupes d'_ayant faim_ et d'_ayant soif_, rassemblés autour d'un certain nombre de bavards;--à peine au pouvoir ils se divisent entre eux les places, les fonctions, les traitements surtout, sans aucun souci des capacités, de l'intelligence, des études, du caractère;--c'est une horde victorieuse qui se partage, ou plutôt s'arrache le butin.
Si bien qu'on peut dire de ce parti républicain--qui achève en ce moment de mettre à mort la troisième république, ce que je disais un jour d'une certaine ville: «Climat heureux, végétation luxuriante, ciel de saphir, un paradis où il n'y a, comme dans le paradis de la Genèse, que quelque chose de trop, les habitants.»
Nous voyons encore aujourd'hui les «chefs de ce parti» refuser publiquement de couper la queue de voleurs, d'assassins, d'incendiaires, qui forment dans leur armée le corps sur lequel ils comptent le plus.
Nous voyons ces chefs avides, ignorants, lâches, tout prêts à recommencer ou à laisser recommencer et la terreur de 1793, et la terreur de 1871.
Si bien que nous sommes dans cette triste et presque inextricable situation:
«La république est aujourd'hui la seule forme de gouvernement possible, et elle est impossible.»
Il vaut mieux tirer à la rame Que d'aller chercher la raison Dans les replis d'une anagramme.
COLLETET.
Un journal bonapartiste racontait dernièrement que la _Gazette de France_, dans son numéro du 14 décembre 1848, s'était amusée à faire une anagramme.
Elle avait fait remarquer qu'avec les lettres qui composent les mots:
_Louis-Napoléon Bonaparte_,
On pouvait écrire:
_Elu par la nation._
«Tout est dans tout», avec les 24 lettres de l'alphabet on peut écrire l'Iliade et l'Odyssée et même le toast de M. Piccon, ce n'est pas la première fois que l'on s'amuse à de pareilles puérilités.
La ligue trouva, dans _Henri de Valois_, vilain Hérodes.
Comme anagramme, c'était mieux réussi que celle de la _Gazette de France_, parce que toutes les lettres d'une phrase étaient employées dans l'autre, tandis qu'après l'opération de la _Gazette_ il en reste six ou sept qui n'ont rien de fatidique.
Après le 18 brumaire, car ces prédictions ont malheureusement coutume d'être faites après les événements, on trouva dans les mots:
_Révolution française_,
_Un Corse la finira_,
Et il ne restait que de quoi faire le mot _veto_, alors à la mode.
Plus près de nous, sous le règne de Louis-Philippe,--un ami, un rédacteur de la _Gazette de France_, qui depuis se brouilla fort avec elle, M. Antoine Madrolle,--se livra à des exercices de ce genre très curieux;--il commença par écraser les Algériens d'une terrible anagramme, c'était son arme favorite.
«_Algériens_, dit-il, ont pour anagramme heureux, _galériens_.»
Puis il passe à Napoléon Ier, il faut dire qu'alors Napoléon Ier était détrôné depuis vingt-cinq ans, et mort depuis dix-neuf ans.
M. Antoine Madrolle trouva l'histoire de Napoléon dans l'Apocalypse de saint Jean (ix.-11) où on lit: «l'Ange de l'abîme s'appelle
Apolyon»
Et dans Jérémie, v.-6,
«Le lion des forêts ([Greek: napoleôn]) les frappa.»
De Apolyon, il est d'ailleurs facile de faire Napoléon,--en ajoutant [Greek: neon] _nouveau_, _neapolyon_, nouvel ange de l'abîme.
Et ensuite il décomposait le nom en retranchant chaque fois une lettre.
Napoleôn -- [Greek: neapoleôn] -- nouvel ange de l'abîme .apoleôn -- [Greek: apoleôn] -- détruisant ..poleôn -- [Greek: poleôn] -- des cités ...oleôn -- [Greek: oleôn] -- le lion ....leôn -- [Greek: leôn] -- des peuples .....eôn -- [Greek: eôn] -- allant ......ôn -- [Greek: ôn] -- étant
Puis en intervertissant un peu l'ordre des mots, on obtenait pour résultat:
«Napoléon, le nouvel ange de l'abîme étant le lion des peuples, allait détruisant les cités.»
Ce n'est pas tout, M. Madrolle, passant du grec au latin et de l'anagramme à l'acrostiche, et prétendant que:
«Il n'est pas d'enfantillages pour la Providence», ajoutait qu'on aurait pu prévoir l'anéantissement de la famille entière des Bonaparte,--puisque chacune des lettres initiales de leurs noms forme le mot _nihil_, rien.
[N] apoléon [I] osephus [H] ieronimus (Jérôme) [I] oachimus (Joachim Murat) [L] udovicus et Lucianus.
Après avoir livré ces belles choses à la publicité, M. Madrolle veut montrer qu'il ne frappe pas que sur les morts, il rappelle qu'il a houspillé sévèrement ses amis de la _Gazette de France_, de _la Quotidienne_, de _l'Ami de la Religion_, des _Débats_, etc.
Je ne parle pas des journaux libéraux, ça allait de soi-même.
«_Ce sont_, dit M. Madrolle en parlant des journaux légitimistes et religieux, _toutes choses dont j'aime, dont j'ai embrassé récemment encore les personnes,--mais l'attaque et même l'indignation, la haine selon la charité est la plus grande des charités_.»
Il n'est pas sans intérêt de voir M. A. Madrolle accuser les légitimistes, les Dahirel de son... temps, de «provoquer le radicalisme et les révolutions».
«A la tête des journaux, dit-il, qui provoquent le radicalisme et les révolutions, cette _Gazette_ usurpée _de France_, laquelle transformant sa soutane en bonnets rouges, et faisant de la _réforme_ en rabat, s'est toujours mise et lourdement aux genoux de tous les pouvoirs qu'elle a redoutés pour elle-même (voy. l'histoire des variations de la _Gazette_ par M. Crétineau-Joly).
»_L'Ami de la Religion_, assez discrédité, même dans le clergé, pour mériter l'épithète de _bedeau_ de la littérature, dont il devrait être ecclésiastique, _L'ami de la Religion_, qui suffirait pour affadir la religion, comme la _Gazette_ affadirait la France, etc.
»_La Quotidienne_, manufacture de coteries dans les coteries, de commérages, de michauderies,--de colportage d'actions de 25,000 francs, aujourd'hui cotées à 5 francs,--et se prétendant, aujourd'hui qu'elle est _passée_, le _Journal de l'Avenir_.
»Et le _Journal des Débats_... le _Julien_, le _Juif_, le _Judas_... etc[6].»
[6] _La grandeur de la patrie et ses destinées_, par A. Madrolle.
Saperlipopette... ça n'est pas de main-morte.