Part 3
Il aurait évité le reproche que tenteront de lui faire ses ennemis, d'avoir tiré un bénéfice matériel d'une situation à laquelle c'était seulement de la gloire qu'il y avait à demander,--reproche auquel il va sans doute répondre victorieusement, ne pouvant souffrir que l'histoire, au lieu d'une similitude, ait à enregistrer une parodie.
On n'oserait vraiment compter ceux pour lesquels nos désastres ont été un bonheur et qui ne voudraient pour rien au monde que «ça ne fût pas arrivé».--Prenez vous-même, lecteur, le soin d'interroger un à un les hommes aujourd'hui en vue,--moi je n'en ai pas le courage.
M. Thiers n'est jamais descendu du pouvoir, il en a toujours été précipité,--et jamais il n'y est resté longtemps, parce qu'il n'a ni principes, ni convictions. Le pouvoir n'est pas pour lui un moyen d'appliquer telles ou telles idées;--loin de là, le pouvoir est le but, et, au besoin, il sacrifiera ses idées pour y grimper ou s'y maintenir.
Jamais on ne l'a vu, lorsqu'il n'est pas ministre, mettre honnêtement et loyalement ses talents et ses aptitudes, qui sont une puissance, au service du gouvernement et du pays;--il a lui-même appelé la situation en ce cas: «Être sur le pavé.» Il n'a plus de devoirs, il n'a plus de rôle; si ce n'est d'escalader de nouveau le pouvoir par tous les moyens.--Quand il est au pouvoir, dans certaines circonstances, il y rend des services, lorsque ces services peuvent consolider sa situation, mais souvent les périls contre lesquels il nous défend, c'est lui qui les a créés.
A force de pousser le gouvernement de Juillet sur des pentes et au bord du précipice,--jeu qu'il jouait sinon de concert, du moins simultanément avec M. Guizot,--il est venu un jour où il n'a pu l'empêcher d'y tomber.
Sans ses intrigues, en 1848, une république modérée, sous la présidence de Cavaignac, qui avait fait ses preuves et donné de terribles gages, aurait alors été instituée, et nous aurions évité l'Empire et la Commune. Son but aujourd'hui est de rendre la fausse république de MM. Pyat, Naquet, Grousset, Gambetta, Ferrand, Gaillard père, etc., tellement imminente, qu'on ait recours à lui pour la couper en deux, c'est-à-dire pour former d'une partie du centre droit, du centre gauche et des moins compromis de la gauche, un parti, une majorité, qui puisse lutter contre l'extrême gauche;--il n'est nullement certain, le cas échéant, qu'il y réussisse, parce que le parti de MM. Cluseret, Lacour, Gambetta, Pyat se sert de lui, comme il se sert d'eux.
M. Pelletan l'a dit: il n'est pour eux qu'un cheval de renfort.
La politique, le jeu de M. Thiers, c'est le jeu de ce chirurgien qui poignardait le soir dans son quartier des passants, qu'on lui apportait ensuite naturellement à panser chez lui où il s'était hâté de rentrer.
C'est ce que faisaient certains «sauveteurs» qui jetaient des gens à l'eau, puis les en tiraient et réclamaient la récompense.
M. Thiers désigne aux gamins les maisons dont il faut casser les vitres, il leur indique les tas où on peut prendre des pierres, puis ensuite, il passe devant ces mêmes maisons en criant:
«_V'là_ l'vitrrier.»
Mais c'est odieux, disait-on à un homme,--vous avez des querelles avec vos amis,--des procès avec vos parents!--Et avec qui voulez-vous que j'aie des querelles et des procès, répondit-il;--les autres..., je ne les connais pas, ou je n'ai pas d'intérêts à démêler avec eux.
Voici le prince Napoléon Jérôme,--qui est venu apporter au parti bonapartiste une nouvelle cause de division.--Ce parti, de l'aveu d'un de ses membres les plus ardents, compte aujourd'hui trois sous-partis,--les rouhéristes, les jérômistes et les «épileptiques».
Il paraît que la guerre que le fils de Jérôme veut faire à son petit-cousin, ne sera pas difficile, ni bégueule sur le choix des armes et des moyens,--plusieurs journaux ont publié à ce sujet une pièce assez curieuse.
Un des procédés de propagande adoptés concurremment par les légitimistes et les bonapartistes,--a été l'émission de nombreuses photographies;--c'est sur les beautés de leurs candidats, sur le charme de leurs visages qu'ils semblent compter pour leur concilier les coeurs,
Yeux, col, sein, port, teint, taille, en eux tout est charmant,
--cela se comprendrait mieux si le suffrage, dit universel, n'excluait pas la moitié de la nation, c'est-à-dire les femmes, du droit de voter,--et, à vrai dire, je n'ai jamais pu trouver de raison suffisante de cette exclusion.
Le comte de Chambord, Henri V, disent les légitimistes, a un front, a des yeux, a une physionomie, a surtout une voix,--ah! quelle voix!
Le prince impérial, disent les bonapartistes, a la beauté de sa mère, et comme elle «le cou un peu long, portant gracieusement la tête en avant»;--malgré sa jeunesse, on voit déjà qu'il aura la poitrine large, etc.
Ah! il s'agit de portraits,--s'est dit le fils de Jérôme,--eh bien, je suis moi-même un portrait,--je suis le portrait vivant de l'empereur Napoléon Ier; les autres, ni le père, ni le fils, ne lui ressemblent en rien, et il y a pour cela une raison bien naturelle, c'est qu'ils ne sont pas de la famille.
Et là-dessus on montre en petit comité et l'on menace de publier--le _fac simile_ d'un testament de Napoléon Ier qui contiendrait ceci:
«Napoléon Ier prévoyait l'extinction de sa descendance directe. Dans le cas du décès du roi de Rome, il recommandait à ses héritiers «d'écarter du trône la branche du roi Louis de Hollande», sous ce prétexte que le roi Louis avait été l'un des premiers à l'abandonner dans la mauvaise fortune, et peut-être aussi parce que la légèreté bien connue de la reine Hortense n'était guère de nature à garantir l'intégrité de sa race.»
C'est vif.
Ceux qui vivaient et étaient un peu «répandus» vers 1836,--à l'époque de la première tentative de Louis Bonaparte,--et qui avaient vu la révolution de Juillet se faire au cri bizarrement incohérent de «vive Napoléon et la liberté», s'étonnaient qu'une revendication de la succession du trône impérial, revendication qui ne pouvait s'appuyer que sur la «légende napoléonienne» vulgarisée, embellie, ornée, enjolivée par presque tous les écrivains du temps, comme arme de guerre contre «la Restauration», Victor Hugo, Bérenger, M. Thiers, etc., et des journalistes comme Armand Carrel, et à peu près tous libéraux--fût faite par un neveu de l'empereur,--et par ce neveu-là, lorsqu'il y avait à Paris deux fils de Napoléon parfaitement connus,--l'un, dans le monde, et y jouissant d'une légitime considération, le comte Walewski,--et l'autre un peu en dehors du monde, un certain comte Léon, qui, dans un procès intenté à sa mère, femme d'un diplomate allemand, et gagné contre elle, avait fait judiciairement constater son impériale extraction pour revendiquer une somme d'argent que lui avait laissée son père.--Celui-ci présentait une particularité singulière,--c'était une ressemblance des plus frappantes avec Napoléon Ier.
Il était lié avec Nestor Roqueplan, alors rédacteur en chef du _Figaro_.--Je me souviens qu'un matin, arrivant à la cité Bergère, je le trouvai faisant des armes avec Nestor,--je pris le fleuret à mon tour, nous déjeunâmes ensuite, et passâmes plusieurs heures ensemble.--Nestor s'apercevait de l'attention que je portais au visage du jeune homme, et me dit: «Je vois ton étonnement.»
«Je vais d'abord l'accroître, et je te l'expliquerai ensuite.»
En effet, nous vîmes bientôt entrer Étienne, un coiffeur de la rue Vivienne, auquel le _Figaro_ d'alors avait fait une célébrité.
«Vous allez, lui dit Nestor, couper les cheveux à monsieur, en vous conformant au modèle que voici:»
Et il jeta sur sa toilette une pièce de cinq francs à l'effigie de Napoléon Ier.
L'artiste se mit à la besogne, avec toute l'application possible,--et, l'opération terminée, la ressemblance était si frappante, qu'Étienne, enthousiasmé, s'écria: «vive l'empereur!»
Le comte Léon a depuis borné son ambition à devenir, après des luttes longues et opiniâtres, colonel ou lieutenant-colonel de la garde nationale de Saint-Denis.
Faute des fils de Napoléon,--tous deux alors bien connus à Paris,--il semblait que si la légende devait adopter un des neveux de «l'empereur», c'était celui qui, sans avoir avec lui une ressemblance aussi frappante que celle du comte Léon, possédait cependant cette ressemblance à un degré très remarqué? C'était Napoléon, fils de Jérôme,--il est vrai que le prince avait pris de l'embonpoint encore très jeune,--et la première fois que je le vis, c'était à Saint-Germain, à _Monte-Cristo_,--chez Alexandre Dumas;--Dumas, en me reconduisant, me dit: «Hein! quelle ressemblance!»
--Oui, lui répondis-je, il ressemble à Napoléon, mais à Napoléon au retour de l'île d'Elbe.
En effet, Napoléon à l'époque qui précéda les «Cent jours»,--avait singulièrement engraissé, ses traits s'étaient «empâtés» et étaient devenus assez différents des traits de l'empereur... de 1804 à 1812, et tout à fait différents de ceux de Bonaparte premier consul.
Ce n'est pas la première fois qu'il court ou que l'on fait courir des bruits peu favorables à la légitimité de la naissance de Louis-Napoléon, légalement fils de Louis, roi de Hollande et d'Hortense Beauharnais.
Il faut dire que des bruits de ce genre,--des bruits au moins de supposition d'enfant, n'ont jamais manqué à aucune naissance d'héritier d'un trône,--né... à propos.
On ne les a pas ménagés à l'occasion du duc de Reichstadt, fils de Napoléon Ier et de Marie-Louise.
On ne s'en est pas privé à propos de la naissance posthume du fils de Caroline de Naples et du duc de Berry, assassiné à l'Opéra par Louvel;--le duc de Bordeaux, depuis comte de Chambord,--on comprend quel appui est venu plus tard donner à la malveillance, et très probablement à la calomnie--l'aventure de sa mère en Vendée et au château de Blaye.
Ces rumeurs, naturellement inventées ou fomentées par les ennemis politiques, sont tellement connues, tellement prévues même, qu'il en est sorti l'usage peu décent de faire accoucher les reines presque en public.
On ne doit donc pas attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces «potins politiques». Je n'aurais pas le premier «levé ce lièvre» dont je connaissais cependant «le gîte» et je n'en parle qu'après dix journaux; mais il peut être d'un certain intérêt de voir ce qui a pu donner lieu aux bruits qui ont couru ou que l'on a fait courir sur la naissance de Napoléon III,--bruits auxquels Jérôme, le frère de Napoléon et son fils, ne se privaient pas de faire des allusions très détaillées, lorsqu'ils étaient mécontents du neveu et du cousin auquel cependant ils devaient leur fortune.
Je vais à ce sujet feuilleter des mémoires qui ont été publiés peu de temps après les événements «sur la cour de Louis Napoléon, roi de Hollande».
Outre l'origine des bruits que l'on prête au prince Jérôme l'intention d'exploiter, j'y «cueillerai» quelques détails curieux sur les relations de Napoléon Ier avec ses frères.
L'auteur de ces mémoires, publiés par Ladvocat, dit de lui-même: «L'auteur, par ses fonctions et ses relations sociales, placé sur le théâtre des événements, a vu se dérouler sous ses yeux les scènes qu'il raconte,--il a assisté à la représentation,--il a connu et fréquenté les acteurs qui y figuraient».
C'est en 1802 que Napoléon maria son frère Louis à Hortense-Fanny de Beauharnais, fille de Joséphine,--et «il n'avait, disent les contemporains, consulté ni le coeur, ni le goût de l'un ni de l'autre des deux époux.»--Des bruits même, probablement des calomnies,--avaient couru sur l'affection que Napoléon portait à sa belle-fille;--ce mariage peut être cité entre ceux qui n'ont pas eu même leur «lune de miel».
En 1806,--une députation de la république Batave,--composée du «vice-amiral _Verhuell_[3], etc.,» vint offrir la couronne de Hollande au prince Louis,--qui ne s'appelait plus déjà Louis Bonaparte, mais Louis Napoléon, le nom de baptême du brillant général, du premier consul, de l'empereur, étant devenu le nom de famille de tous les Bonaparte.--Cette ambassade était plus que probablement l'exécution d'une convention faite déjà par la diplomatie.
[3] Le vice-amiral Verhuell avait été au service de France.--C'était un homme distingué, il passa de lieutenant de vaisseau vice-amiral, il fut d'abord ministre de la marine du roi Louis, maréchal du royaume, comte de Sevenaar, Grand-Croix de l'ordre de l'Union, etc., puis, ambassadeur à la cour de France. A cette faveur succéda une disgrâce complète, il prit alors du service en France, où il fut _très bien_ traité et retrouva la faveur qu'il avait perdue en Hollande.
Louis partit avec sa femme pour la Hollande.
Les couronnes royales n'ont pas le privilège que les anciens attribuaient aux couronnes de lierre, elles ne préservent pas de l'ivresse,--au contraire.
Louis prit sa royauté au sérieux,--il ne comprit pas que les «couronnes» données par Napoléon à ses frères,--étaient des euphémismes brillants, et que ces rois nommés par lui n'étaient ni plus ni moins que des préfets recevant les ordres des Tuileries.--Le rôle assigné particulièrement à Louis avait un côté assez odieux; l'intention arrêtée déjà de Napoléon était d'incorporer, d'annexer la Hollande à la France, et le «roi» Louis devait opérer la transition.
Appelé à Paris, il s'avisa de dire à son frère:
«_La Hollande est lasse d'être le jouet de la France_» et, de retour dans «ses États», les trouvant déjà envahis par une armée française, commandée par le duc de Reggio,--il rassembla au pavillon royal de Harlem _ses_ ministres et _ses_ généraux;--il croyait avoir des généraux et des ministres,--et proposa une défense désespérée en commençant par percer les digues et inonder Amsterdam plutôt que de la livrer aux Français, etc.--Cet avis fut repoussé par le conseil.--Le duc de Reggio entra dans la capitale avec l'armée française, et Louis s'en alla à Toeplitz;--son frère, par un décret du 10 juillet 1810, _réunit_ la Hollande à la France, et Amsterdam reçut le titre de «troisième bonne ville de l'empire français»; Paris et Lyon étant les deux premières.
Revenons sur nos pas pour voir ce qui a pu donner lieu au bruit que, dit-on, et il faut n'accepter cet _on dit_ qu'avec réserve, le fils de Jérôme a l'intention d'exploiter.
Dès avant la nomination de Louis au trône de Hollande, en 1806, Hortense et lui vivaient séparés et en très mauvaise intelligence;--cependant elle consentit à venir en Hollande être reine, et elle arriva avec lui dans ses États le 18 juin 1806.
Mais elle ne tarda pas à s'y ennuyer.
Voici comment s'explique à ce sujet l'auteur des mémoires que j'ai sous les yeux: «La reine exerçait un grand charme autour d'elle, mais il existait entre elle et le roi une désunion fâcheuse, et dont l'évidence affligeait leur cour,--ceux qui étaient dans le secret des antécédents, assuraient que cet éloignement de Louis pour sa femme existait même avant l'époque de leur mariage décidé entre Napoléon et Joséphine, sans que Louis ni Hortense eussent été consultés».
A la suite d'un voyage qu'ils firent ensemble à certaines eaux des Pyrénées au mois d'avril 1807, et comme ils passaient par Paris pour retourner en Hollande, la reine resta à Paris.--Donnons encore la parole à l'auteur des mémoires: «Louis fit venir une troupe de comédiens français et donna des bals, mais l'absence de la reine frappait ces assemblées, consacrées au plaisir, d'une langueur, d'une monotonie très apparentes; on se rappelait combien à La Haye sa spirituelle vivacité savait animer les cercles où elle brillait avec tant de charme».
Et, un peu plus loin:
«Louis, en allant souvent au spectacle, s'était, dit-on, doucement habitué à encourager le talent très distingué d'une jeune émule de la célèbre Mars.»
Or, la reine ne revint en Hollande qu'en 1809, elle s'y ennuya encore; «la désunion évidente du roi et de la reine attristait leur cour; elle alla passer quelques jours au château de _Loo_, et de là, sans que son époux connût ses intentions, elle s'échappa de la Hollande, où le roi, _malgré son éloignement pour elle, voulait la retenir_.»
Quelque temps auparavant Louis avait fait un voyage à Paris; mais, dit l'auteur des mémoires, «il descendit chez _madame mère_; il aurait pu occuper son hôtel, mais la reine l'habitait, et c'était pour le roi une puissante raison de s'en éloigner».
Dans un autre passage il parle de «la santé chancelante du roi de Hollande».
«Depuis longtemps des douleurs rhumatismales lui avaient paralysé la main droite, et il boitait des suites d'une chute de cheval»; et ailleurs: «Le roi était habituellement d'une mauvaise santé, et cette disposition, qui augmentait sans cesse, donnait à son caractère quelque chose de triste et de morose, il éprouvait un malaise presque continuel, etc.»
Louis-Napoléon, Napoléon III, est né à Paris, aux Tuileries, le 20 avril 1808;--or, on rappelait que la reine avait quitté son mari en 1807, après un voyage aux Pyrénées, entrepris au mois de mai 1807,--voyage après lequel les époux ne se revirent qu'en 1809;--la malveillance prétendait qu'ils étaient très probablement séparés au mois d'août 1807, époque de la conception probable de Louis-Napoléon,--parce que, disaient les ennemis, le roi ne pouvait rester plus longtemps hors de ses États, et qu'on ne peut admettre que cette absence de la Hollande se fût prolongée plus de trois mois,--mais ce que la malveillance prétendait, elle ne le prouvait pas; cette absence peut avoir été assez longue, car elle le fut trop pour son peuple,--«ce fut pendant cette absence qu'eut lieu le traité de Tilsitt, où il s'agissait de puissants intérêts pour la Hollande».
Donc la malveillance a beau rapprocher et la mauvaise santé du roi, et son éloignement pour la reine, et leur séparation en 1807, et d'autres circonstances dont il ne me convient pas de parler,--elle ne peut en tirer que des probabilités,--mais point de certitude;--si l'on se rappelle surtout, en l'appliquant aux tendresses conjugales, ce que les musulmans disent à propos de l'adultère. «On peut supposer une femme coupable dès l'instant qu'elle est restée enfermée seule avec un homme le temps de faire cuire un oeuf à la coque.»
La séparation du roi et de la reine de Hollande, en 1807, a pu donner lieu à des commentaires, mais ne fournit nullement les conditions d'une preuve,--ce qui s'est passé en Hollande pendant le séjour de Louis et d'Hortense aux Pyrénées, portant au contraire à croire qu'il a pu se prolonger jusqu'au mois d'août, malgré les puissantes raisons qui, d'autre part, devaient le rendre plus court.
Mais ce qui est tout à fait prouvé, c'est l'irritation qu'avait conservée Napoléon contre son frère Louis, et qui ne le montre pas disposé à appeler sa descendance à sa succession.
Il suffit de lire quelques passages de ses lettres à ce frère presque rebelle.
Avant de citer ces passages, j'en extrairai trois phrases intéressantes:
«Il faut qu'une chose soit faite pour qu'on avoue d'y avoir pensé.» (27 mars 1808.)
«Je ne me sépare pas de mes prédécesseurs depuis Clovis jusqu'au concile du salut public, je me tiens solidaire de tout.» (20 décembre 1808.)
«Comment la connaissance de mon caractère, qui est de marcher droit à mon but sans qu'aucune considération puisse m'arrêter, ne vous a-t-elle pas éclairé?» (20 mai 1810.)
17 août 1808.--«Il est inutile de me faire des étalages de principes.»
20 décembre 1808.--«Monsieur mon frère, je réponds à la lettre de Votre Majesté:
»Votre Majesté en montant sur le trône de Hollande a oublié qu'elle était française.
»Votre majesté a imploré ma générosité, fait appel à mes sentiments de frère, et a promis de changer de conduite.--... Votre Majesté est revenue à son système, il est vrai qu'alors j'étais à Vienne, et j'avais une pesante guerre sur les bras.»
»Vos maréchaux sont une caricature.»
20 mai 1810.--«Vous brisez vous-même votre sceptre.
»En vous mettant sur le trône de Hollande, j'avais cru y placer un citoyen français; vous avez suivi une route diamétralement opposée, je me suis vu forcé de vous interdire la France, et de m'emparer d'une partie de votre pays.
»Vous vous montrez mauvais Français.
»Le sort en est jeté, vous êtes incorrigible.
»Vous ne voulez pas régner longtemps.
»Soyez bon Français de coeur, ou votre peuple vous chassera, et vous sortirez de la Hollande l'objet de la risée des Hollandais;--c'est avec de la raison et de la politique que l'on gouverne les États, et non avec une lymphe âcre et viciée.»
23 mai 1810.--«Par vos folies vous ruinez la Hollande, je ne veux pas que vous envoyiez de ministre en Autriche.
»Ne m'écrivez plus de vos phrases ordinaires, voilà trois ans que vous me les répétez, et chaque instant en prouve la fausseté.
»C'est la dernière lettre de ma vie que je vous écris.»
Ce ne sont pas certes là des dispositions fraternelles, ni amicales,--et elles ne durent pas s'améliorer lorsque Louis, s'évadant du trône, se réfugia en Bohême, refusa d'obéir à l'ordre qui lui fut transmis le 12 octobre 1810.
«L'empereur entend que le prince Louis soit rentré en France le 1er décembre prochain, sous peine d'être considéré comme désobéissant au chef de sa famille et traité comme tel», etc.
Ni lorsqu'il publia une protestation contre «l'usurpation» de son frère à l'égard de la Hollande, etc.
«En mon nom, au nom de la nation hollandaise, je déclare la prétendue réunion de la Hollande à la France, mentionnée dans le décret de l'empereur mon frère, en date du 9 juillet passé, comme nulle et de nul effet, illégale, injuste, arbitraire aux yeux de Dieu et des hommes, dont elle blesse tous les droits; se réservant, la nation et le roi, de faire valoir leurs justes droits quand les circonstances le permettront.
«Donné à Toeplitz, en Bohême. Le présent acte écrit et signé de ma main, et scellé du sceau de l'État, ce 1er août 1810.
«Signé: LOUIS-NAPOLÉON.»
Voici, du reste, ce que Napoléon disait de son frère Louis, à Sainte-Hélène:
«Louis a de l'esprit, n'est point méchant; mais avec ces qualités, un homme peut faire bien des sottises, et causer bien du mal.
»L'esprit de Louis est naturellement porté à la bizarrerie.
»Courant après une réputation de sensibilité et de bienfaisance, incapable par lui-même de grandes vues, susceptible tout au plus de détails locaux, Louis ne s'est montré qu'un _roi-préfet_.»
Il faut voir comme son frère le traitait quand il essayait d'être autre chose. Les quelques phrases citées ci-dessus n'en peuvent donner qu'une faible idée.
«Louis n'avait pu être bien avec sa femme que très peu de mois. Beaucoup d'exigence de sa part, beaucoup de légèreté de la part d'Hortense: voilà les torts réciproques.
»Toutefois, ils s'aimaient en s'épousant, ils s'étaient voulus l'un et l'autre.»
Là Napoléon dément un des bruits signalés plus haut.
«Ce mariage, au reste, était le résultat des intrigues de Joséphine qui y trouvait son compte.»
«A mon retour de l'île d'Elbe, Louis m'écrivit une longue lettre pour revenir auprès de moi. Croirait-on qu'une de ses conditions était qu'il aurait la liberté de divorcer avec Hortense? Je maltraitai fort le négociateur, pour avoir osé se charger d'une telle absurdité.
»Peut-être trouverait-on une atténuation aux travers d'esprit de Louis, dans le cruel état de sa santé, l'âge où elle s'est dérangée, les circonstances atroces qui l'ont causée, et qui doivent avoir singulièrement influé sur son moral.»
Il faudrait certes que les sentiments et les opinions de Napoléon se fussent singulièrement modifiés dans le peu de temps qui s'écoula jusqu'à la mort, pour qu'il pût faire entrer dans ses prévisions et ses désirs d'avoir pour successeur un fils de Louis et d'Hortense.
Mais, si en groupant les circonstances que je viens de rapporter, il était facile à la malveillance d'en tirer les conséquences dont il est question dans le prétendu testament dont on parle,--néanmoins, faute de preuves évidentes, il faut toujours en revenir à la loi,--_is pater est quem nuptiæ demonstrant_ et à «l'oeuf à la coque.»