Part 2
Notez bien que je ne blâme pas, je constate;--loin de moi la pensée ridicule et injuste de m'élever contre la contribution légitime que tout citoyen doit aux besoins communs; d'ailleurs, personne ne pourrait séparément, pour une somme décuple de celle qu'il donne pour sa part à l'État, se procurer les avantages, les commodités, la protection qu'il en reçoit;--je ne blâme que la base et le mode de perception, et ce n'est pas là d'ailleurs le sujet de mon calcul.
Je veux simplement établir qu'il n'est personne qui ne donne plus et beaucoup plus de cent francs par an, en réunissant les contributions directes et les contributions indirectes: additionnez les dépenses misérables et indispensables du plus pauvre,--et vous verrez si,--tout compris,--le fisc, ne prélève pas sur lui, sous diverses dénominations, plus de trente centimes par jour.
Or, si le plus pauvre paye sa part égale des trois milliards, il faut reconnaître que celui qui est un peu moins pauvre, que celui qui est aisé, que celui qui est riche, que celui qui est très riche, payent deux fois, dix fois, cent fois, mille fois,--les cent francs qui, fournis par chacun des trente millions de Français, forment la somme des trois milliards.
Que l'on ne me fasse pas ici de chicane de centimes, ce calcul n'a pas besoin d'être absolument rigoureux pour établir la vérité que je veux prouver.
C'est-à-dire que, si l'État reçoit trois milliards, les contribuables versent beaucoup davantage, peut-être le double, surtout si nous ajoutons à ces droits qui frappent tous sans exception, et beaucoup de choses plusieurs fois et sous des noms variés;--si nous ajoutons les abus du commerce qui, non content de bénéficier sur la chose vendue, bénéficie aussi sur l'impôt,--en vendant dix centimes, par exemple, la boîte d'allumettes, vendue autrefois cinq centimes, et frappée de deux centimes de droit par le fisc.
Beaucoup de marchands bénéficient encore par la fraude sur la quantité, sur la qualité,--et spéculent sur le crédit.
Il est donc parfaitement évident que les contribuables donnent beaucoup plus d'argent que l'État n'en reçoit.
Pourquoi?
Je vais vous le faire comprendre par une image bien simple.
Il y a quelques instants, j'arrosais un carré de mon jardin,--mon matelot allait puiser l'eau dans des arrosoirs à une grande mare, entourée d'un bois de lauriers-roses, et me les apportait;--le carré que j'avais à arroser était assez éloigné de cette mare,--je ne tardai pas à remarquer que les arrosoirs remplis à la mare, ne m'arrivaient qu'à moitié pleins, puis je vis que le chemin qu'ils avaient à parcourir se trouvait inutilement arrosé,--je regardai les arrosoirs, ils étaient _dessoudés_ et percés, et laissaient échapper une partie de l'eau,--et j'en allai prendre d'autres.
C'est l'histoire des impôts:
Des impôts dont une partie reste en route dans le chemin qu'ils ont à faire depuis la bourse, rendue flasque, des contribuables, jusques aux coffres de l'État.
C'est, comme le dit Plaute, que «on porte la pluie dans un crible» _imbrem in cribrum_.
C'est déjà un assez grand trou à l'arrosoir et au crible que celui par lequel s'échappent les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, que coûtent les frais de perception.
Et pourquoi la perception des impôts coûte-t-elle deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs?
Parce que, à cause de leur nombre et de leur variété infinie, le ministère des finances y occupe soixante-seize mille employés,--parce qu'il faut que ces soixante-seize mille employés soient logés, nourris, vêtus, etc., etc., payés, etc.,--parce que les droits exorbitants mis sur certains objets excitent à la fraude devenue aussi très productive, et qu'il faut une armée de douaniers pour empêcher une petite partie de cette fraude.
Parce que l'argent qui passe par tant de mains risque fort de subir la destinée d'une pièce de vin qui traverse la France, remise successivement aux soins de dix voituriers qui se la transmettent de l'un à l'autre, chacun l'ayant plus ou moins «_piquée_» pendant la part du chemin qu'il avait à faire,--c'est-à-dire lui ayant emprunté de quoi satisfaire sa soif sur des routes poudreuses.
Supposez même que, sur soixante-seize mille employés, il ne s'en trouve pas un seul capable de rien détourner, repousse, si vous voulez, avec indignation toute idée de pillage,--vous ne pourrez du moins nier ce qu'on appelle le «coulage».
Faites transporter, à travers une longue étendue de pays, par cent personnes échelonnées sur la route, dix kilogrammes de miel; que chacun arrivé au terme de son étape, de son relais, vide son pot dans le pot de son successeur qui doit continuer la route;--pour quelque peu que la route soit longue et qu'il ne soit resté aux parois de chaque pot que ce qu'il a été impossible d'en ôter, vous me direz ce qu'il vous arrivera au terme du voyage de vos dix kilogrammes de miel.
Longtemps avant moi on a proposé de remplacer ces impôts, ces droits si chèrement, si puérilement, si arbitrairement multipliés et variés--par un impôt unique sur le revenu.
On a répondu à cette proposition par des cris de terreur et d'angoisses.
1º Parce qu'on n'a pas compris:--On a l'habitude d'appeler en France _revenu_ les rentes des capitalistes, le produit que tirent les gens nés ou devenus riches des terres, des maisons, des actions, etc.
Ceux-là ont cru que l'impôt ne frapperait qu'eux seuls--ce qui serait en effet une injustice,--une injustice presque aussi monstrueuse que celle en sens contraire qui, en réalité, aujourd'hui ne soumet à l'impôt ni la rente, ni les opérations de bourse.
2º Parce que le Français, qui crie volontiers à la réforme pour taquiner le pouvoir, a, au fond, très peur de tout progrès et de toute nouveauté.
Les uns, par une terreur vague et non raisonnée, les autres, parce que les abus que le progrès détruirait sont tous le patrimoine d'un assez grand nombre de gens.
On n'a pas assez expliqué au public que par _revenu_ on doit entendre le produit des rentes, des propriétés, mais aussi de tout commerce, de tout travail,--que si le revenu de A se compose des rentes de ses terres, des dividendes de ses actions, etc.,--le revenu de B se compose du prix de ses journées de travail en piochant, en labourant, en fendant du bois.
Ceux qui ont compris--et ceux qui n'ont pu feindre de ne pas comprendre,--ont objecté la difficulté de l'évaluation, le _choquant_, le _blessant_ des investigations--la facilité de certaines dissimulations, etc., etc.
On leur a répondu qu'on se contenterait d'à peu près et de l'établissement de catégories, comme on fait pour les patentes par exemple.
Quant aux dissimulations, croyez-vous qu'il ne s'en fait pas sur le chiffre des ventes et des achats--sur la réalité des locations? comptez-vous pour rien la fraude surexcitée sur cette multitude d'objets imposés--et pensez-vous que les recherches sur le revenu seront jamais aussi choquantes que les perquisitions faites parfois par la douane jusques sous la chemise des femmes?
J'avais d'ailleurs trouvé, et j'en avais été très heureux, une formule qui faisait de la fixation et de la perception des impôts, la chose la plus simple du monde:
La chambre des députés, chaque année, déciderait que, vu les besoins de l'État, chaque habitant de la France contribuerait aux revenus publics pour une quantité de journées égales pour tous, journées de revenu, de gain ou de travail. Ainsi, supposons que l'on fixe pour une année, ou pour une série d'années, la quote-part de chacun à vingt-cinq journées--par exemple:
L'ouvrier qui gagne trois francs par jour payera soixante-quinze francs.
Le négociant ou le marchand qui gagne vingt-cinq mille francs par an--aura à payer vingt-cinq fois soixante et quelques francs.
De même le rentier, le propriétaire--vingt-cinq journées de son revenu.
Tout d'abord cet impôt unique, supprimant une grande partie de l'armée de soixante-seize mille hommes du ministère des finances, supprimant l'autre armée de la douane, ce n'est pas beaucoup d'en conclure que sur les deux cent quarante-six millions, trois cent quatre-vingt-huit mille, quatre cent quarante-neuf francs, on épargnerait au moins cent cinquante millions pour commencer.
La fraude n'aurait plus aucune raison de s'exercer.
Les nécessités de l'existence--«la vie»--seraient à bas prix,--les charges de l'État seraient supportées équitablement pour tous. Je dis _équitablement_ et non _également_, car pour que la répartition soit équitable, il faut qu'elle ne soit pas égale,--tous ne peuvent pas donner la même somme, mais tous peuvent donner le même nombre de jours de leur revenu, rentes, bénéfices ou travail.
C'est simple, c'est juste, ça ne se fait pas--ça ne se fera peut-être jamais.
Parce que,
Je le répète: les abus sont le patrimoine d'un trop grand nombre de gens qui les défendent avec désespoir.
On continuera le système des impôts directs et indirects.
Système aussi raisonnable que serait celui qui consisterait à conduire l'eau d'une source à une fontaine, non par un aqueduc direct, maçonné et cimenté, mais par une quantité de petits ruisseaux, ruisselets, rigoles, serpentant et faisant «méandres» à travers des plaines sablonneuses et altérées.
Je voudrais bien savoir ce que signifie ce qu'on appelle:
Le droit
De telle ou telle famille, de telle ou telle personne de gouverner la France?--La France est-elle un fief, une terre, une maison, un chapeau dont quelqu'un est le propriétaire,--pouvant _user_ et _abuser_,--pouvant vendre, céder, morceler à sa fantaisie,--un roi n'est-il pas un mandataire, un fonctionnaire--accepté ou choisi par la nation,--payé par elle?
Il paraît que ce n'est plus comme cela qu'on l'entend;--on dit les d'Orléans renoncent à _leurs droits_ et reconnaissent _les droits de Henri V_, mais Napoléon IV maintient _ses droits_.--Nous avons donc été des insurgés, des usurpateurs, des simoniaques (car il s'agit du droit divin), des filous,--tout le temps qu'ils ont dû s'absenter.
Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que les partisans de ces divers candidats finissent par dire comme cet avocat des _Plaideurs_:
On force le cellier qui nous sert de refuge.
Ou comme cet avocat contemporain qui, plaidant pour la femme dans un procès en séparation, s'écrie: «Aujourd'hui on nous accuse,--mais hier, j'ai les lettres, on «baisait _notre_ bec rose».
Ils arrivent à dire «nos droits», en voici un exemple curieux que le hasard qui est gai--heureusement--s'est amusé à amener.
C'est dans un journal bonapartiste, _le Pays_, du 13 septembre;--il attaque avec une mauvaise humeur qui n'exclut pas la verve, au contraire, les prétentions des légitimistes:--«Ils ont, dit-il, les mains pleines de leurs parchemins, de ce qu'ils appellent _leurs droits_.»
Et il se moque avec raison de ces prétendus droits, mais le hasard s'est, dis-je, amusé à faire que, précisément sur la même ligne, que ces mots imprimés en italique pour souligner le sarcasme,
_Leurs droits_,
Dans la colonne à côté, mais précisément faisant suite, si on continue la ligne, on lit:
«Nos droits,» mots qui, cette fois, ne sont pas soulignés;--mots que l'auteur de l'article avait écrit soixante lignes plus haut,--à un ou deux feuillets de distance, mais que le hasard a rapprochés ainsi:
«Il faut que ces royalistes aient perdu le sens commun pour s'imaginer que nous «Ils ont les mains pleines allons fouler aux pieds NOS de leurs parchemins de ce DROITS.» qu'ils appellent LEURS DROITS.» (_Première colonne au bas de (_Deuxième colonne également la page._) au bas de la page._)
Peut-être est-ce rendre un service en ce moment à messeigneurs les archevêques et évêques de leur rappeler qu'en écrivant trop souvent dans les journaux, comme ils le font depuis quelque temps, ils compromettent singulièrement leurs chances de béatification et de canonisation. Il existe du pape Benoît XIV, sur les béatifications et canonisations, un ouvrage célèbre et curieux, où il est parfaitement expliqué que c'est un grand obstacle que d'avoir écrit,--pour un candidat à la sainteté:
«On examine jusqu'aux moindres opuscules,--on fait une censure exacte et rigoureuse;--dans le doute, le promoteur de la foi prend le parti le plus rigide:--un système suspect par sa nouveauté,--un écrit sur des questions frivoles,--un sentiment qui choque celui des saints pères et du commun des chrétiens, etc.,--ce sont des taches ineffaçables pour lesquelles on impose un éternel silence à la cause (de béatification ou canonisation) proposée».
Il a été fait quelque bruit du mandement de Mgr Guibert, archevêque de Paris.
Non, jamais monarque n'a été traité, fût-ce par un membre de la Commune,--comme le roi Victor-Emmanuel est traité par Mgr Guibert,--à tel point que, dans une séance de la commission de permanence, un député a interpellé le ministre des affaires étrangères à ce sujet.--M. de Broglie a répondu que les évêques sont libres dans leurs mandements.--M. de Broglie me paraît se tromper singulièrement dans son appréciation:--quand un évêque fait imprimer et publie des écrits, il doit être soumis au droit commun et aux lois qui régissent la presse.--Je ne pense pas qu'on permette à aucun écrivain, à aucun journaliste, de parler d'un roi allié de la France comme Mgr Guibert parle du roi d'Italie.--Mgr Guibert, qui n'est pas forcé d'écrire, et qui semble forcé de montrer de la modération et de la charité, n'a aucun titre pour faire, par la voie de la presse, ce qui serait interdit à un autre.
En outre, ce mandement contient une provocation à la haine et à la guerre,--à peine voilée par la phraséologie tortueuse et alambiquée et édulcorée des écrits de ce genre.
L'envahissement de Rome a été la violation la plus audacieuse des conditions de la vie du monde chrétien. C'est un attentat au premier chef contre la religion et contre la société.
Comment le temps, qui guérit tant de maux, pourrait-il adoucir une douleur chaque jour renouvelée, à mesure que se déroulent une à une, dans toutes les portions de l'univers chrétien, les fatales conséquences de l'attentat consommé au centre de la catholicité? Est-ce quand le gouvernement spirituel est à la merci de puissances ennemies, quand la parole du Souverain Pontife ne peut franchir les murs de sa prison sans rencontrer l'outrage et la contradiction.
Pour les fautes des individus, le châtiment providentiel peut être différé jusqu'à la vie future; mais les nations, dont l'existence est circonscrite dans les limites de ce monde, ne sauraient recueillir dans une prospérité durable le fruit des crimes dont l'histoire les accusera d'avoir été les auteurs ou les complices.
Nous ne pouvons croire que les puissances européennes s'aveuglent obstinément et restent toujours indifférentes devant une situation qui blesse profondément les sentiments et la conscience d'une portion si notable de leurs sujets. Un jour viendra où elles sentiront l'inévitable nécessité de réparer un désordre qu'elles avaient le devoir et la facilité de prévenir.
Comment admettre, en effet, que la _paix puisse être conservée_ parmi les peuples avec un régime qui, remontant _violemment le cours des âges_, nous ramène au règne brutal de la force, _efface d'un trait de longs siècles de civilisation chrétienne_, refuse à l'Église sa place dans le concert des sociétés qu'elle a formées, et la met hors la loi au milieu d'un _monde qui vit de ses bienfaits_? Comment le calme des esprits et la stabilité des institutions pourraient-ils s'allier avec un état de choses qui constitue pour deux cents millions de _catholiques_, c'est-à-dire pour l'élite de l'_humanité civilisée_, un grief perpétuel qui a ses racines dans la conscience même?
Quand, entre ceux qui gardent le _Pape captif_, et ceux qui voudraient tenir captive la parole des évêques, l'alliance devient de plus en plus étroite, est-ce alors que les catholiques pourraient déposer leurs justes ressentiments contre l'invasion sacrilège de Rome?
Ceux qui auront sacrifié l'Église à leur ambition seront sacrifiés à leur tour.
_Une terre qui dévorera_ ceux qui persisteront à l'occuper par la violence et l'injuste.
Le bras de Dieu, qui n'est pas raccourci, saura rassembler les pierres dispersées de l'édifice et le rétablir sur les débris de l'oeuvre des hommes.
Alors son Pontife _et son Roi_, ayant recouvré sa liberté, _du haut du balcon_ de Saint-Pierre, bénira encore _la ville et le monde_.
Rien au monde ne me choque autant que l'inégalité devant la loi et devant la justice, messieurs les évêques veulent se faire journalistes, malgré l'avertissement que leur a donné le pape Benoît XIV des obstacles que la plume met à leur salut.
Ils doivent subir toutes les chances attachées au métier qu'ils exercent volontairement.--Pourquoi le gouvernement, qui suspend les journaux, ne suspend-il pas les évêques journalistes, quand leurs écrits sont un danger pour la paix? pourquoi le gouvernement se contente-t-il de «regretter» ces écrits?--Au moins, devrait-il mentionner l'intensité et la durée de ces regrets,--comme on dit pour les deuils de cour,--«le gouvernement regrettera pendant huit jours,--pendant quinze jours, le dernier mandement de M. l'archevêque Guibert.»
Les bijoux des femmes: colliers, bracelets, bagues, etc., ont tous la forme d'un anneau; et sont, en réalité, les anneaux d'une chaîne dont le bout est dans la main du diable.
Réunissez toutes les légendes, tous les mystères, toutes les fables de toutes les religions; ajoutez-y les contes de fées;--eh bien, il sera beaucoup moins bête de croire à tout cela, que de croire qu'il n'y a pas de Dieu.
Il se présente en ce moment une circonstance qui doit chagriner M. Thiers, parce que l'accusation dont il est l'objet de la part d'un journal,--aujourd'hui le plus lu de tous,--viendrait gâter et tacher, pour ainsi dire, la plus belle page de sa vie.
On sait que sa maison de la place Saint-Georges a été pillée et démolie par les brigands de la Commune et que l'Assemblée des représentants de la France, par une décision très glorieuse pour M. Thiers, a prononcé que cette maison serait rebâtie aux frais de l'État.--La somme nécessaire pour cette reconstruction a été fixée par des experts à un million cinquante-trois mille francs.
On ne connaît qu'un précédent dans l'histoire, c'est lorsque, l'an de Rome 697, le Sénat romain ordonna que les maisons de Cicéron, pillées et démolies par des communards de ce temps-là, sous la conduite de Clodius, seraient relevées et reconstruites aux frais de la République.
M. Thiers a touché l'argent,--a attendu assez longtemps avant de mettre les ouvriers à la besogne,--cette besogne est aujourd'hui terminée, et bientôt M. Thiers va rentrer chez lui;--non, hélas! pour s'y livrer à «ses chères études», mais pour y recevoir en conciliabule ceux qu'il a combattus toute sa vie.
Dont il a fait fusiller les pères en 1832 et 1834.
Dont il a fait fusiller et déporter les frères en 1871.
Les amis de ceux qui ont démoli cette maison, et dont quelques-uns ont mis la main à la besogne;--ceux qui ont refusé de répudier leur solidarité avec les assassins, les voleurs et les incendiaires de la Commune,--et dont aujourd'hui il est l'allié,--dont il se croit le chef, et qu'il compte jouer plus tard; tandis qu'eux ne voient en lui, comme ils l'ont avoué, qu'un «cheval de renfort» pour gravir jusqu'au sommet du Capitole,--où ils lui préparent le sort que les Sabins firent subir à Tarpéia qui les avait introduits dans la citadelle, et qu'ils écrasèrent sous le poids de leurs boucliers.
Or, le journal dont je parlais tout à l'heure a publié avec de minutieux détails et des chiffres auxquels on ne peut refuser au moins une grande vraisemblance, un article prétendant établir que M. Thiers, à la suite d'agiotages sur l'argent reçu, de trafics de terrains avec les entrepreneurs, de délais qui ont permis au million de produire des intérêts, pourrait, sa maison reconstruite, mettre dans sa poche le million qu'il se trouverait ainsi avoir gagné sur sa maison.
Un ami de M. Thiers a fait, dans un autre journal, une réponse qui a le malheur de ne réfuter que mollement l'attaque et d'avouer même une partie des faits avancés,--à savoir les trafics de terrains.
Nul doute que M. Thiers ne prenne la parole lui-même, et que, continuant l'orateur romain, il ne fasse une réponse triomphante, en pendant au célèbre discours «pour sa maison», _pro domo suâ_, que prononça Cicéron.
Il est permis de s'étonner d'une chose: M. Thiers, qui a dû concevoir un légitime orgueil de la décision de l'Assemblée nationale, qui le traitait comme le sénat de la république romaine avait traité Cicéron, n'a pas manqué de relire alors dans l'histoire les détails de ce précédent si glorieux pour lui, et, lorsque les députés français suivaient l'exemple des sénateurs romains, d'étudier et de suivre lui-même l'exemple de Cicéron.
L'oubli de ce soin est ce qui amène le chagrin qu'on lui fait aujourd'hui.
Tout le monde semble d'accord sur un point,--c'est que la somme évaluée pour la maison de M. Thiers dépassait la valeur de la construction détruite,--et permettait non pas de la rétablir identiquement telle qu'elle était, mais d'en construire une autre plus grande et plus belle, ce qui est beaucoup moins bien,--car, le mieux eût été de n'y ajouter qu'une plaque de marbre commémorative et du crime et de la réparation.
Voyons donc ce qui se passa au sujet, non pas de la maison, mais des trois maisons de Cicéron détruites par Clodius et les émeutiers.
La destruction des maisons de Cicéron avait été plus complète encore que la destruction de la maison de M. Thiers; ses ennemis «arrachèrent jusqu'aux arbres qu'ils plantèrent dans leurs propres jardins[2]».
[2] Ma maison du _Mont-Palatin_ était transportée chez un des deux consuls; celle du _Tusculum_ chez l'autre. Les colonnes de marbre étaient portées chez la belle-mère d'un consul, les arbres mêmes y étaient transplantés; _etiam arbores transferebantur_.
(_Lettre à Atticus._)
Il laissa le sénat et les experts déterminer sans son intervention, et c'est seulement à son ami le plus intime, Atticus, qu'il confia que les sommes allouées étaient mesquines et au-dessous de la valeur réelle des propriétés démolies,--_illiberaliter_.--Cette estimation fit murmurer non seulement les «honnêtes gens», mais aussi le peuple.--D'où vient cela; dit Cicéron à Atticus?--Cela vient d'une certaine pudeur de ma part,--j'aurais pu, dit-on, refuser la somme comme insuffisante, et demander résolument davantage.
«Les consuls ont traité avec les entrepreneurs,» _consules locarunt_,--et plus loin: «On reconstruit d'après le marché passé par les consuls,» _consulum ex locatione reficiebantur_.
Et, à ce moment, Cicéron était fort ruiné et fort dépourvu d'argent;--J'ai épuisé, dit-il, la bourse de mes amis: _amicorum benignitas exhausta est_.
Ce qui cause mon étonnement dont je parlais tout à l'heure, c'est qu'un lettré comme M. Thiers--après avoir naturellement relu avec un orgueil bien légitime, je le répète, les rapports, les similitudes que les événements et la faveur de ses concitoyens mettaient entre lui et une des plus grandes figures de l'antiquité, n'ait pas cherché et trouvé dans cette lecture les moyens d'augmenter encore la ressemblance des situations;--n'ait pas demandé que les «consuls» les députés fissent eux-mêmes les conventions et les marchés avec les entrepreneurs, se tenant entièrement à l'écart de la question d'argent.