Part 16
Quant à la question du drapeau, le comte de Chambord ressemble à un homme qui, se disant bon nageur et voyant un autre homme qui se noie, discuterait, sur le bord de la mer, la couleur du caleçon qu'il convient de mettre pour aller à son secours.
Grâce à une idée due au ministère qui vient de tomber, la France va sortir d'un grand embarras; il est juste, il est bien de lui témoigner la reconnaissance qui lui est due, au moment de sa chute.
Ce qui perd la France, c'est la production exagérée de grands hommes;--c'est un phénomène dont on trouve parfois d'autres exemples dans l'histoire naturelle.
Par exemple, j'avais à Saint-Raphaël deux paons--mâle et femelle; la femelle a couvé tous les ans, mais jamais les oeufs n'ont produit que des mâles; ces mâles sont magnifiques, c'est vrai, quand ils traînent dans les allées du jardin leur splendide manteau vert et bleu, ou lorsqu'ils étalent en éventail au soleil leur queue constellée d'yeux de saphirs et d'émeraudes;--mais, cependant, c'était une anomalie brillante par suite de laquelle, d'abord et tout de suite, mes hôtes si richement vêtus auraient passé leur vie à se battre et à s'entre-plumer, et, d'ici à quelques années, la race se serait éteinte; heureusement qu'un voisin généreux m'a donné des femelles.
Un autre exemple et qui date de bien longtemps:
Mon père aimait les jardins, avait semé des tulipes avec Mehul et s'était montré aux premiers rangs dans la révolution qui, dans la culture ou plutôt dans le culte et la religion des tulipes, avait substitué les fonds blancs aux fonds jaunes.
Il m'apporta un jour à Sainte-Adresse une petite boîte pleine de graines de giroflées;--c'était une magnifique espèce, le gros «cocardeau rouge» mais avec des rameaux et des fleurs démesurées.--J'en eu de quoi semer plusieurs années de suite; mais, après cela, je perdis l'espèce--parce que tous les plans qui levèrent me donnèrent des fleurs doubles et que pas une seule giroflée ne produisit des fleurs simples qui sentent, font de la graine et se reproduisent.
La France produit en abondance, en surabondance même, des grands hommes de toutes sortes;--elle manque d'agriculteurs, d'ouvriers, de bourgeois--elle manque même d'avocats--ce dernier point a besoin d'être expliqué et va l'être à son tour. Quant aux agriculteurs et aux ouvriers, par l'accroissement exagéré des villes et la tendance imprudente et sottement protégée par les gouvernements, les hommes quittent tous les jours en plus grand nombre les champs pour les villes; une fois dans les villes, ils commencent par se faire ouvriers, mais ils ne tardent guère à devenir de grands politiques, passant une partie de leurs journées au café, au cabaret, à lire les journaux, à entendre et au besoin faire des discours et à miner, bouleverser et gouverner leur pays.
Pour les bourgeois, ils mettent un _de_ devant leur nom, vont aux pèlerinages de Lourdes et de la Salette, parient aux courses et entretiennent en société et en pique-nique--des courtisanes à cheveux rouges--et disent: nous autres--ma maison, mes ancêtres, mon rang.
Les avocats ne peuvent plus défendre..... ni attaquer la veuve et l'orphelin, ou, comme on disait du célèbre Ch. d'E,
Il défendait la veuve, et faisait l'orphelin.
D'autres devoirs leur incombent;--ils doivent faire des discours sur les balcons, sur les tables d'auberges et de cabaret, ils doivent devenir députés, ministres, présidents de la république.
Donc la France ne produit plus que des paons mâles et des giroflées à fleurs doubles:--c'est beau, c'est brillant, c'est riche,--mais dans un temps donné, l'espèce se perdrait comme cela est arrivé pour mes giroflées, comme cela a failli arriver pour mes paons;--en attendant, on se bat, on s'entre-plume, etc.
Eh bien, le ministère de Broglie avait compris que la France, produisant trop de grands hommes pour sa consommation, devait être consommée par eux. On avait bien la chambre des représentants,--mais c'est étroit, c'est mesquin; on donne asile à peine à sept cents intelligences supérieures, à sept cents génies, à sept cents politiques laborieux et sagaces, à sept cents grands orateurs--à sept cents grands citoyens--à sept cents incorruptibilités, à sept cents désintéressements, à sept cents dévouements.
Mais qu'est-ce que sept cents casés quand tant de milliers restent à la porte?--C'est alors que le ministère de Broglie se montra à la fois intelligent et du danger que courait le pays et du caractère français: il pensa à une seconde Assemblée où on pourrait mettre encore sept cents Richelieu, sept cents Démosthènes, sept cents Décius, etc.,--c'est peu, mais c'est toujours ça;--une rallonge à la table.
Mais comment nommer cette seconde Assemblée? Sénat? c'est usé, il n'en faut plus.--Les sénats des deux empires n'avaient pas laissé de traces brillantes.
De même qu'un jour il n'a plus fallu de _conscription_, ni de _gendarmerie_, ni de _droits réunis_, alors on a obéi au sentiment public, on a aboli la _conscription_, la _gendarmerie_ et les _droits réunis_, on les a, aux applaudissements de toute la France, remplacés par le _recrutement_, la _garde municipale_ et les _contributions indirectes_, qui sont exactement la même chose. Le ministère depuis a imaginé non pas de créer un nouveau _sénat_, fi donc!--mais un _haut conseil_. Espérons que cette grande idée sera ramassée par ses successeurs.
FIN
PARIS.--IMPRIMERIE ÉMILE MARTINET, RUE MIGNON, 2.