Bourdonnements

Part 14

Chapter 143,846 wordsPublic domain

Tous les mois, on changerait les ministres..., j'entends les ministres... de maroquin,--les autres, les ministres d'affaires, travailleraient ailleurs.

On ferait et on apposerait des affiches,--on publierait à l'avance les noms des orateurs et des lutteurs.

Il y aurait là de quoi satisfaire les politiques de café, de cabaret et de chambrées.

Les journaux jugeraient les coups.

Les ministres d'affaires, tous les trois mois, rendraient compte de leur administration, qu'on ne pourrait discuter que pendant vingt-quatre heures.

Cela me paraît tout à fait indispensable, si nous avons la république ou une royauté représentative.

Mais je ne cache à personne que tous les jours s'accroît d'une manière inquiétante le nombre des gens qui, pour dans six ans et demi, demandent:

_Un Tyran._

On parle d'un pétitionnement sur une large échelle.

Le procès fait aux complices présumés de l'évasion de M. Bazaine est commencé lorsque j'écris ces lignes, et sera jugé quand elles paraîtront.

L'accusation, jusqu'ici, a accepté une base fausse, la fable ridicule d'un jeune homme qui sait peu ramer et d'une femme qui ne le sait pas du tout,--c'est-à-dire hors d'état de traverser en bateau, en ligne droite, le lac d'Enghien, et peut-être le grand bassin des Tuileries,--menant, par une _grosse mer_,--une embarcation à une demi-lieue de distance, et accostant des rochers sur lesquels la mer déferle avec fureur.

C'est-à-dire exécutant une manoeuvre qu'il n'est pas du tout prouvé qu'eussent pu exécuter deux marins vigoureux et exercés.

Tous les juges et tous les jurys de la terre,--tous les peuples de tous les pays viendraient me dire: Madame Bazaine et M. Rull ont, dans la nuit de l'évasion, pris un canot à Cannes et ont accosté les rochers _au vent_ de l'île Sainte-Marguerite, je dirais sans hésiter:

Ça n'est pas vrai.

Une figure intéressante, c'est celle de M. le colonel Villette, partageant la captivité de son général.

J'avoue que je m'attendais à ce qu'en peu de mots, disant au tribunal les causes de son amitié pour M. Bazaine, expliquant l'influence physique et morale qu'exerçait la captivité sur le prisonnier,--M. Villette avouerait sans réticences la part qu'il avait prise à l'évasion,--et s'en remettrait pour la peine à la justice du tribunal.

J'aurais défié les juges les plus rigides de n'être pas touchés de cette attitude et de ne pas demander à la loi toutes ses indulgences,--le jugement étant suivi immédiatement d'une demande en grâce adressée par le tribunal au président de la République,--qui n'aurait pu la repousser.--Il a préféré nier,--disons alors qu'il n'a pas aidé M. Bazaine,--mais disons aussi que son innocence le diminue.

Une circonstance remarquable,--c'est la contradiction flagrante des témoignages.

Parmi ces témoignages, il en est plusieurs qui me paraîtraient suspects si j'étais le procureur de la République;--c'est, entre autres, celui du capitaine du navire italien, qui pourrait bien avoir agi à l'insu de ses commanditaires.

Et celui du cantinier Rocca, qui a loué l'embarcation et qui a été, après l'évasion, disent les journaux, _largement récompensé_ de l'inquiétude qu'il a eue sur le sort de son canot.

Quant à «la fameuse corde», le directeur de la prison nie complètement la possibilité pour «M. Bazaine, _fatigué, très gros, maladroit des mains et ayant mal aux jambes_» de s'en être servi pour son évasion.

Qu'il me soit cependant permis de dire,--que la justice a atteint son but, qu'elle a frappé les «coupables».

Mais,

Qu'elle a fait ce qui arrive à certains chasseurs habiles et expérimentés;

Elle a

«Tiré au juger.»

C'est-à-dire que, sachant ou pensant que le chevreuil, ou le lièvre, ou le renard est dans un buisson ou dans un fourré, calculant rapidement, intuitivement, depuis quel temps il y est entré, le chemin qu'il a pu y faire, l'instinct qui le porte à se blottir,--le chasseur ou la justice, sans voir précisément le chevreuil ou le renard, vise le point du hallier, du fourré, du buisson où il le pense caché,--et l'atteint par un effet de sagacité, d'intelligence, de lucidité, d'esprit et de déduction logique.

On doit donc conclure et admettre sans hésitation que la justice a frappé juste,--a frappé en réalité des accusés ayant contribué à l'évasion de M. Bazaine, soit par aide, soit par connivence, soit par négligence.

Mais,

Les a-t-elle frappés tous?

A-t-elle pu discerner les circonstances? A-t-elle su la vérité sur les détails, sur les assertions?

Mon opinion formelle est qu'on n'a pas su ou qu'on n'a pas dit la vérité.

M. Bazaine, prisonnier à l'île Sainte-Marguerite, s'est évadé,--il a été aidé par le secours, la connivence, la négligence de tels et tels,--lesquels sont condamnés à expier ce délit par un emprisonnement plus ou moins long,--le jugement est parfaitement équitable,--il n'y a pas à cela la plus petite objection à faire,--je n'en fais aucune.

Mais _je ne crois pas_ que M. Bazaine soit descendu au moyen d'une corde _de la forteresse_, la négation du colonel Villette appuie beaucoup mon opinion à ce sujet,--il a pu croire qu'il répondait à cette question: Avez-vous aidé à l'évasion de M. Bazaine, _au moyen d'une corde dont vous teniez le bout_?

_Je suis parfaitement certain, que Mme Bazaine et M. Rull n'ont pas accosté l'île «au vent» et les rochers sur lesquels la mer déferlait,--avec un canot pris à Cannes._

Sur le premier point, je me suis déjà expliqué suffisamment,--et d'ailleurs je dis seulement sur ce point: _je ne crois pas_,--je n'insiste donc pas.

Mais, sur le second point;--après avoir déjà affirmé que, cette nuit-là,--trois hommes dont je faisais partie,--trois hommes vigoureux et très exercés à la mer, dont un marin de profession, sont convaincus qu'ils n'auraient pu faire--ce que prétendent avoir fait M. Rull, sachant peu ramer, et madame Bazaine, ne le sachant pas du tout,--j'affirme de nouveau que, si l'embarcation qui a porté M. Bazaine au navire italien--venait de ce navire, comme je le crois, non seulement elle bordait quatre ou six avirons pour le moins, et était montée par cinq hommes;

J'affirme de plus, que, même ainsi montée, l'embarcation n'a pas accosté l'île et les rochers _au vent_, c'est-à-dire là où madame Bazaine prétend les avoir accostés,--comme il est nécessaire pour le roman, et comme l'_instruction_ semble l'avoir admis.

Je continue à penser que le capitaine du _Ricasoli_ a peut-être, à l'insu de ses armateurs, fourni l'embarcation.

Quant au cantinier Rocca et à son canot,--je défie qu'on me trouve un autre marin--confiant à des inconnus, surtout à un jeune homme et une femme, la nuit, par un mauvais temps,--il était très mauvais cette nuit-là,--une embarcation, qui lui coûte au moins trois cents francs,--en se contentant d'un louis pour cautionnement;--de plus, le maître de barque devait être et savait qu'il devait être réprimandé et puni:

1º Pour exposer ces deux personnes à une mort à peu près certaine;

2º Pour leur avoir fourni les moyens d'accoster l'île qui renfermait un prisonnier d'État.

Je répète que madame Bazaine ne sachant pas du tout ramer,--et M. Rull le sachant très peu,

_Sont incapables de traverser en plein jour et de beau temps, en ligne droite, le grand bassin des Tuileries._

Je ne connais qu'une analogie à ce haut fait maritime,--et je suis forcé de l'emprunter à un poème du Tasse,--son premier poème.

_Renaud de Montauban, fils du duc Aymon de Dordogne._--Renaud et Florinde qui est un homme, malgré son nom féminin, montent un petit navire qui les conduit seul, sans pilote et sans matelots, aux diverses aventures qu'ils doivent mettre à fin.

C'est dans le chant 8e de _Rinaldo innamorato_.

Je ne parlerai pas de l'épisode de la visite, dans l'île, du préfet des Alpes-Maritimes,--et du refus fait par le ministère public de lui adresser quelques questions.

M. de Mac-Mahon se souvient-il qu'une des promesses qu'il fit, lorsqu'il succéda à M. Thiers, est celle-ci: Que la présidence serait le règne de la justice et de la loi.--Cette promesse fut, comme elle devait l'être, accueillie avec faveur,--surtout venant d'un homme dont la réputation de loyauté est si bien établie.

Eh bien! voici M. Bazaine dégradé, en prison, au moins moralement--en partie ruiné, et M. Ollivier, M. de Grammont, M. Leboeuf, qui ont fait cette guerre criminelle, ne sont pas inquiétés.

Quelqu'un, après avoir lu le rapport sur le camp de Conlie, peut-il dire en conscience que Me Gambetta n'ait pas commis, en cette circonstance, des crimes au moins aussi punissables que ceux reprochés à M. Bazaine?

Si c'est là le règne de la justice et de la loi, il faut que ce soient deux mots que M. le président de la république entend autrement que moi.

Il y a quelques temps,--l'année dernière, je crois, il se créa à Nice une sorte de journal--qui exprimait une fois par semaine la plus véhémente indignation contre le jeu en général, et, en particulier, contre la maison de jeu de Monaco.

Je suis parfaitement d'accord avec tous ceux qui s'élèvent contre le jeu comme passion,--je ne le suis pas avec ceux qui pensent réprimer cette passion en fermant les maisons de jeu,--je parle des maisons ouvertes,--placées sous la surveillance de la police--et où les chances que courent les joueurs sont connues et immuables.

Depuis la fermeture des maisons de jeu en France, le monde des cercles où l'on joue plus ou moins gros jeu s'est prodigieusement accru,--les tripots clandestins ne se comptent plus.

Dans les maisons de jeu, on n'est pas exposé à la fraude, à la tricherie,--par une raison bien simple, c'est que le banquier du trente et quarante et de la roulette n'en a pas besoin,--les combinaisons connues, visibles de ces jeux, lui assurent d'avance et inévitablement la certitude de gagner;--dans ces maisons on ne perd que l'argent qu'on a, on ne joue pas sur parole, etc.

C'est laid, quoique très orné, mais à la manière des égouts qu'il faut bien bâtir et entretenir tant qu'il y a des ruisseaux;--tandis que les cercles et les tripots sont des flaques d'eau, des fanges sans écoulement et qui s'étendent partout.

Revenons à mon anecdote.

L'indignation exprimée périodiquement et opiniâtrement contre la maison de jeu de Monaco, un horrible et charmant coin de terre, un des asiles les plus splendidement ornés que le vice se soit jamais construits--, par le journal en question, n'était pas inexorable;--les moralistes austères qui le rédigeaient, étaient simplement des drôles qui avaient imaginé de jouer contre M. Blanc, le seigneur et Satan de cet enfer,--un jeu autre que la roulette et le trente et quarante,--et auquel ils espéraient bien gagner;--ils lui firent savoir que, moyennant je ne sais quelle assez grosse somme d'argent, il dépendait de lui de changer le blâme en approbation et les invectives en éloges.

On trouva moyen de leur faire répéter cette proposition devant des témoins invisibles,--et on fourra lesdits moralistes en prison.

Depuis ce temps M. Blanc est, dit-on, poursuivi de l'idée fixe de ce genre d'exploitation,--auquel on assure qu'il s'est soumis plus d'une fois,--et il voit partout du «chantage»; c'est ainsi que les chevaliers d'industrie,--d'accord sur ce point, ce qui leur arrive rarement, avec la justice,--appellent ce genre de vol.

Dernièrement, dans les jardins de Monaco,--un étranger s'est tiré un coup de pistolet;--naturellement on courut faire part de l'aventure à M. Blanc.

«Ça, dit-il,--un suicide?--c'est du chantage.»

Quand vous allez faire une nouvelle constitution, ne prévoyez ni grand homme, ni homme débonnaire, ni homme intelligent,--fabriquez votre tournebroche de façon que dogue ou caniche, terre-neuve ou king-charles,--lévrier ou carlin puisse le faire également tourner et surtout n'en puisse sortir.

Que quelle que soit la personne que le hasard, l'intrigue, l'hérédité, votre caprice vous donneront pour maître, elle ne puisse vous causer que de petits ennuis, de médiocres contrariétés, de minces désagréments.--Mais qu'il ne dépende pas d'elle, conquérant ou pacifique, despote ou débonnaire, homme de génie ou crétin,--de vous jeter dans de vrais malheurs, dans de réels désastres.

Et cette constitution ainsi faite,--nommez qui vous voudrez,--roi, empereur, président, sultan, czar, hospodar, sophi, protecteur, khan, etc.

Livrez-vous à votre nature papillonne, à laquelle vous ne pouvez d'ailleurs pas résister.

Ne croyez plus que vous êtes des révolutionnaires, des esclaves altérés de liberté, mais reconnaissez que vous êtes simplement des domestiques capricieux qui aiment à changer de maîtres.

Changez de gouvernement, changez de drapeau, changez de morale, changez de politique, changez d'engouements, changez de fétiches,--mais seulement après qu'une constitution vous aura enfermés dans un rond inflexible, où tous ces changements ne pourront pas vous empêcher de garder deux chemises, pour pouvoir en changer aussi.

Il continue à être fort question de la prolongation des pouvoirs de M. de Mac-Mahon.

Si la chose a lieu, c'est une occasion dont il faudrait profiter pour déterminer en quoi consistent les pouvoirs du président de la République,--une occasion aussi, en les prolongeant, de faire dire aux gens: «Tiens, on les prolonge, ils ne sont donc pas éternels.»--De fixer les limites de ces pouvoirs, etc.

Tout le temps que M. Thiers est resté sur le trône, j'ai opiniâtrément demandé qu'on fît ce qu'on aurait dû faire la veille du premier jour de son règne.

Un dessin, une propriété, un pouvoir, n'existent que par leurs limites et leurs bornes; le crayon.

Je ne vais plus guère au théâtre depuis bien longtemps,--à tel point que je n'ai pas vu ma comédie des _Roses jaunes_, jouée au Théâtre-Français, il y a quelques années.

Je me souviens cependant d'une sorte de scène qui se jouait autrefois sur les théâtres machinés, et qui doit être encore bien plus fréquente depuis la mode des féeries, des pièces à tableaux, à grand spectacle, à femmes et à décors, etc.

En ce temps-là, ça avait lieu surtout au Cirque Olympique: pour disposer les décors, les trappes, les _trucs_,--pour donner le temps de s'habiller à une armée de figurants et de se déshabiller à une armée de figurantes, il fallait des entr'actes extrêmement longs.

Le public s'impatientait.

En vain, l'orchestre jouait une ouverture, deux ouvertures, trois ouvertures.

En vain, cédant aux voeux du paradis, il jouait _la Marseillaise_, _le Chant du Départ_, etc.

Si l'autorité trouvait mauvais, dangereux, subversif, qu'on jouât ces airs,--le public les réclamait, les exigeait avec ardeur,--parfois le commissaire parlait au public;--ça avait bien vite fait de dépenser une petite demi-heure,--mais, souvent, l'autorité laissait faire, et on entendait une fois, deux fois, trois fois pour son agrément, ces beaux airs qu'on a fini par déshonorer.

Mais pour les entendre quatre, cinq, six fois,--il aurait fallu que ça chagrinât quelqu'un,--sans quoi il n'y avait plus de plaisir.

Alors on imitait le cri des animaux,--on jetait des pelures d'oranges et de pommes.

Si on avisait quelqu'un debout sur le devant d'une loge, causant avec les personnes placées au fond, on criait: Face au parterre, jusqu'à ce que le spectateur finît par comprendre qu'il s'agissait de lui,--et obéît à l'injonction.

Du temps de Louis XV,--quelques abbés allaient au théâtre; si l'on en voyait un dans une loge auprès d'une femme, on criait jusqu'à ce que l'abbé eût mis ses deux mains sur le velours de la loge,--ou s'en fût allé.

Faute de ce divertissement, aujourd'hui perdu,--il reste encore celui-ci:

Un homme et une femme sont seuls dans une loge; que l'homme se rapproche et se penche pour parler de plus près à la personne qui est avec lui,--le paradis, ou poulailler, se partage en deux camps; les uns crient:

Il l'embrassera.

Les autres:

Il ne l'embrassera pas.

J'ai vu une seule fois l'homme ainsi en scène malgré lui, baiser la main de la femme, et être couvert d'applaudissements.

Voici ce que les directeurs de ces théâtres, ou les auteurs, avaient imaginé, et ce que probablement ils font encore aujourd'hui.

Entre deux grands actes, à décors, à costumes, à _trucs_, à mise en scène, à évolutions, etc.;--ils placent un petit acte, un tableau, insignifiant, sans intérêt, un hors-d'oeuvre,--un dialogue quelconque entre des personnages secondaires de la pièce, ou des acteurs qui n'ont pas à changer de costume.--Pour ce tableau, une toile de fond tombe à trois mètres de la rampe,--c'est un salon, ou une forêt, ou un palais, ou une mansarde, ou une prison, ou la mer, peu importe; le rideau levé, cet espace, avec l'avant-scène, suffit pour que deux ou trois acteurs puissent y réciter un bout de dialogue, faisant cinq ou six pas de largeur et deux ou trois sur la profondeur, en venant jusque sur les quinquets.--Ce bout de dialogue est généralement accompagné du bruit des marteaux et de la voix des machinistes;--ça n'est pas _poignant_, comme action; ça n'est pas navrant, comme intérêt;--mais ça occupe les yeux et un peu l'esprit des spectateurs;--ils attendent que ça finisse, comme on attend sous une porte qu'une pluie d'orage cesse de tomber.

Or, pendant ce temps, ces machinistes qui crient,--ces marteaux qui frappent, préparent l'acte suivant avec ses décors, ses splendeurs, ses surprises;--pendant ce temps, on change ou on revêt les costumes,--on se groupe sur le théâtre,--les régisseurs placent les figurants et les figurantes,--on fait l'appel des _accessoires_,--quand on est prêt, l'acte postiche est fini,--on baisse le rideau,--l'orchestre joue quelques mesures,--on frappe les trois coups, et le public applaudit... la brièveté de l'entr'acte,--il est bien disposé et rien ne l'empêche de se livrer à l'admiration que lui cause ensuite le lever du rideau.

Eh bien! le règne de M. Thiers,--le pacte de Bordeaux,--la présidence de M. de Mac-Mahon, c'est le tableau entre deux actes,--on cause, on jase, on discute, on se querelle ou on fait semblant de se quereller sur le devant de la scène, les pieds sur la rampe,--mais tout ça, ça manque de profondeur,--le public ne prête qu'une attention médiocre ou distraite à ce que débitent les quelques acteurs qui n'ont pas à changer de costume, ou les _utilités_, ou les _comparses_ qui occupent le devant du théâtre; mais ce qui l'intéresse, c'est de tâcher de surprendre et la signification des coups de marteau, et quelques paroles des machinistes,--de saisir, par les bruits qu'on dissimule le plus possible, si c'est sur le côté _cour_, ou le côté _jardin_, à droite ou à gauche, que l'on place les décors et les portants;--au lieu de trouver que la voix des machinistes et les marteaux empêchent d'entendre les acteurs, on aurait envie de faire taire les acteurs pour prêter ses deux oreilles et toute son attention au bruit des marteaux et à la voix des machinistes, et de leur crier: Silence! laissez-nous entendre le bruit.

Que fait-on là, derrière cette toile du fond?

Quand le rideau s'abaissera, puis se relèvera pour tout de bon,

Qu'est-ce que le théâtre va représenter?

Un palais ou une place publique?

Un péristyle ou un balcon?

La salle du trône ou une taverne?

Un jardin ou une forêt?

Une rue ou un grand chemin?

Et quels seront les personnages en scène? On entend piétiner, il y en aura beaucoup.

Seigneurs ou hommes du peuple?

Dames de la cour ou bohémiennes?

Bourgeoises ou danseuses?

Est-ce un ballet à la cour ou une _danse_ qu'on donne ou reçoit dans la rue?

Est-ce la république radicale, l'internationale, la commune?

Est-ce la royauté légitime? La fusion?

La république modérée? _Idem_ conservatrice? _Idem_ sans républicains?

Est-ce la royauté constitutionnelle? _Idem_ libérale? _Idem_ sans roi?

Est-ce le drapeau rouge? Est-ce le drapeau blanc? Est-ce le drapeau tricolore?

Blanc, avec cravate tricolore? tricolore, avec cravate blanche? tricolore, avec fleurs de lis? Tricolore, avec abeilles?

Est-ce l'aigle? Est-ce le coq? Est-ce une branche de lis,--ou un bouquet de violettes?

Est-ce Henri V? Philippe II? Napoléon IV? Adolphe Ier? Gaillard père et fils?

On frappe à gauche, on cogne à droite,

La toile! la toile!

Ah! voilà l'orchestre...

La Marseillaise!

Vive Henri IV!

La Parisienne!

La Reine Hortense!

Bon voyage, M. Dumollet!

Charmante Gabrielle!

O Richard, ô mon roi!

Le Chant du Départ!

Les Girondins!

Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille!

D'abord, la Marseillaise!

Non, d'abord la Reine Hortense!

Non, d'abord vive Henri IV!

Non, d'abord la Parisienne!

Non! tous les airs à la fois!

La toile! la toile!

Eh bien!--voilà où nous en sommes.

Parlons un peu des roses.

Charles Ier, roi d'Angleterre, monte sur l'échafaud, condamné pour crime de haute trahison contre la nation, le 30 janvier 1648. Un Anglais, lord Chesterfield, dit à ce sujet: «Cet acte fut fort blâmé; si cependant il n'avait pas eu lieu, il ne nous resterait plus de libertés.»

On raconte que le roi portait au moment de sa mort la Jarretière que les membres de l'ordre ne doivent, dit-on, jamais quitter; la sienne était couverte de quatre cents diamants.

Une jeune fille se glissa dans la foule, et put donner au malheureux roi une rose qu'il respira plusieurs fois avant de mourir.

Une autre personne royale, dont la fin ne fut pas moins lamentable, est Marie-Antoinette.

Sans son supplice, et surtout sans les jours de misère qui ont précédé ce supplice, l'histoire la traiterait plus sévèrement; tandis que, purifiée par le malheur, elle est restée une figure intéressante.

Un des grands chagrins de sa vie a été l'_Histoire du collier_.

Un joaillier avait présenté à la reine un collier de diamants de 1,600,000 francs; et elle l'avait refusé, le trouvant trop cher.

Une comtesse de Lamotte (Jeanne de Valois), descendant de la famille royale des Valois par un fils naturel de Henri II, persuada au cardinal de Rohan que la reine accepterait de lui ce collier. Le cardinal acheta le collier, qu'il ne paya pas, le remit à la comtesse qui se chargeait de le donner à la reine, et lui procura la nuit dans un bosquet une entrevue avec une fille qui s'était fait une profession de sa ressemblance avec Marie-Antoinette. L'affaire fut connue par les réclamations du joaillier. Le roi fit mettre en jugement la comtesse de Lamotte et le cardinal. La comtesse fut condamnée à être fouettée et marquée, et mise à la Salpêtrière, d'où elle s'évada et se réfugia en Angleterre.--Le cardinal fut acquitté. C'est l'explication la plus probable et la plus acceptée de cette fameuse _affaire du collier_ sur laquelle il est toujours resté quelque obscurité, et qui a été racontée et surtout commentée en beaucoup de façons différentes.

Marie-Antoinette, qui se résigna à la mort et mourut noblement, ne se résigna pas à l'outrecuidance du cardinal qui avait cru pouvoir acheter la reine.

Elle écrivait à sa soeur, l'archiduchesse Marie-Christine:

«Je n'ai pas besoin de vous dire, ma chère soeur, quelle est mon indignation du jugement que le parlement vient de prononcer... c'est une insulte affreuse, et je suis noyée dans des larmes de désespoir. Quoi! un homme qui a pu avoir l'audace de se prêter à cette sotte et infâme scène du bosquet! qui a supposé qu'il avait eu un rendez-vous de la reine de France, de la femme de son roi; que la reine avait reçu de lui une rose, et avait souffert qu'il se jetât à ses pieds!... être sacrifiée à un prêtre parjure, intrigant, impudique, quelle douleur!»

Il y a bien de la femme et de la reine dans ces plaintes; elle ne parle même pas de l'argent et du collier,--ce qui lui fait horreur, c'est ce qui ressemblerait à de l'amour.--Un rendez-vous! se jeter à ses pieds! lui offrir une rose!

A propos du pape captif,--des misères de l'Église,--des mandements des évêques,--ordonnant des prières pour obtenir du ciel la fin de ces calamités fabuleuses;

Et, entre les lignes, provoquant à la guerre pour rétablir leur puissance monstrueuse qui s'écroule;