Part 13
Certes, M. et madame Bazaine et M. Rull devaient tenir la promesse qu'ils avaient sans doute faite de ne laisser planer de soupçons sur personne,--mais puisque la situation avait l'inconvénient d'obliger à ne pas dire la vérité, il eût été plus digne, très certainement, et peut-être plus utile aux personnes qu'on devait ménager, d'ajouter moins de broderies et de fioritures.
En fait de mensonge, il y a, il me semble, quatre règles à observer:
La première, c'est de ne pas en faire;
La seconde, c'est de n'admettre cette nécessité que pour sauver les autres;
La troisième, c'est de les faire si bien que l'on soit seul à jamais savoir qu'on a menti, et c'est déjà assez fâcheux;
La dernière est de se borner au strict nécessaire,--de ne pas se complaire aux détails, aux agréments, aux galons, aux enjolivements, aux broderies.
Je comparerai cette situation à celle d'un malheureux qui s'introduit dans une maison,--poussé non seulement par sa propre faim, ce ne serait pas une raison suffisante, mais par la faim de sa femme et de ses enfants;--s'il ne vole que du pain, ce n'est certes pas moi qui, juré, aurais le courage de le condamner,--mais il en sera autrement s'il vole des hors-d'oeuvre, des desserts, des confitures, etc.
Le récit de madame Bazaine, avalé par les journalistes avec l'avidité, avec la gloutonnerie des requins affamés dans le sillage d'un navire, n'a fait que me confirmer dans mon opinion, et, comme on dit à l'école, me donner «la preuve de mon addition».
Dès l'instant que madame Bazaine ne voulait pas se borner au strict nécessaire, à l'indispensable, et voulait faire de son récit un petit morceau littéraire,--peut-être eût-elle dû montrer plus de confiance à celui des journalistes qui avait pris la tête de la poursuite et avait le premier atteint les fugitifs, et le prier de lui faire quelques observations critiques;--une fois certain de tenir le «morceau», le journaliste plus calme, pour suivre ma comparaison de tout à l'heure, n'aurait plus imité ce requin légendaire dans lequel les matelots retrouvèrent un camarade disparu avec tous ses vêtements et sa pipe;--il eût certainement biffé certains détails oiseux contre lesquels Boileau conseille de se tenir en garde, et donné au récit au moins un peu plus de la vraisemblance qui lui manque, vraisemblance dont peut se passer la vérité, mais qui est indispensable au mensonge.
Constatons en passant que je ne me permets de critiquer madame Bazaine que comme feuilletoniste; comme femme je rends hommage à son courage, à son énergie, à son dévouement,--qui n'avaient pas besoin, pour être appréciés, d'ornements étrangers et d'agréments postiches.
Dans la nécessité toujours fâcheuse de ne pas dire la vérité, à cause de ceux qu'on ne devait pas compromettre,--il eût été, je le repète, plus facile, plus digne, et plus utile à ceux dont on voulait détourner les soupçons, de ne faire que la dissimuler,--d'écrire simplement au ministre: «Ne cherchez pas de complices à l'évasion de M. Bazaine,--deux seules personnes ont eu connaissance du projet et ont aidé à l'exécution, madame Bazaine et M. Rull.»
Plus un mensonge est gros, plus il présente de surface, plus il doit montrer de côtés faibles,--plus une ville est étendue, plus elle a de chances d'offrir aux assiégeants un point peu ou pas fortifié où on peut faire brèche.
Par exemple, à quoi bon le détail des allumettes?
Si c'était vrai, ça ne servirait qu'à prouver qu'il fallait qu'on fût bien certain qu'il n'y avait pas danger à provoquer l'attention des sentinelles; mais, je ne dirai pas seulement pour les marins, mais pour le dernier des canotiers de la Seine, c'est une chose connue que la difficulté de faire prendre feu à une allumette, avec le moindre vent sur la mer ou sur la rivière,--même depuis que c'est l'État qui les vend, circonstance qui avait fait espérer qu'elles seraient meilleures, ce qui est loin de s'être réalisé.
Or, dans la nuit de l'évasion, il faisait un de ces vents que, sur la côte normande, on appelle «un vent à décorner les boeufs» et sur les plages provençales «à arracher la queue aux ânes».
Quelques autres détails assez curieux donnés par madame Bazaine:
Madame Bazaine et son neveu, ne sachant ramer ni l'un ni l'autre, après avoir accosté un rocher battu par une mer furieuse, et s'être maintenus dans le ressac,--ce que n'auraient pu faire les deux meilleurs matelots--et ayant perdu un aviron, recueillent le prisonnier et gagnent tranquillement à la rame le navire italien à plus d'une demi-lieue de l'île;--on accoste le navire.
On monte à bord et on présente M. Bazaine comme un vieux domestique qu'on est allé chercher à la _villa_ qu'on occupe à Cannes; mais on a raconté que les vêtements de M. Bazaine sont en lambeaux,--et on ne dit pas que le capitaine et l'équipage aient été un peu surpris de la livrée de ces jeunes gens riches qui payent un navire mille francs par jour pour se promener sur la mer par le mistral, et y subir les conséquences, comme le dit madame Bazaine «d'un horrible mal de mer dont elle est restée brisée». Puis on envoya un matelot à terre remettre à sa place le canot que madame Bazaine et son neveu ont si lestement mis à la mer.--Arrêtons-nous un moment sur ce point:--la position de la Croisette, lieu désigné par le récit, l'expose à recevoir en plein les lames énormes que cette nuit-là le mistral devait soulever sur les bas-fonds de cette partie de la plage;--donc, les pêcheurs et les marins avaient dû remonter leurs embarcations assez haut pour les mettre à l'abri,--c'était une besogne qui aurait demandé deux hommes solides que de redescendre un canot, et il eût fallu qu'ils fussent expérimentés, surtout pour «l'enflouer», car, à moins de le tenir absolument le «nez au vent», ce qui n'était pas facile, la moindre déviation eût opposé à la lame le flanc du canot, et la deuxième ou la troisième lame, peut-être la première, l'eût rempli, coulé, roulé et brisé;--mais ce n'est rien encore,--on a enfloué le canot, on a accosté les roches de l'île, on a gagné le navire, et on renvoie par un matelot du bord le canot à la place précise où on l'avait pris;--je le veux bien; le matelot arrive à terre, abandonne le canot, et... retourne au navire.--Comment? à la nage? c'est aussi fort que la descente de M. Bazaine avec des ficelles...
Il faudrait prendre une à une chacune des lignes du récit dicté et signé par madame Bazaine, et dans chaque ligne on signalerait souvent une invraisemblance, plus souvent encore une impossibilité.
J'ai reçu à ce sujet une lettre de Léon Gatayes,--lui qui, pendant longtemps, n'avait pas de plus agréable passe-temps que de faire la traversée du Havre à Honfleur à cheval sur le beaupré du paquebot, par des mers houleuses, ce qui, à chaque mouvement de tangage, le faisait plonger dans l'eau jusqu'aux hanches.--Gatayes, qui connaît et la mer et les bateaux, a pris pendant deux jours le récit de madame Bazaine pour une plaisanterie inventée par le journal qui le publiait, et il s'empressait d'acheter les numéros suivants pour y lire l'aveu de la mystification; puis, quand il a été convaincu que c'était «sérieux», alors il a ri «à en être malade».
Outre la lettre de Léon Gatayes, et plusieurs autres, j'en ai reçu une d'un inconnu qui me fait de vifs et puérils reproches et me dit quelques injures assez sottes à propos de mon appréciation de l'évasion.
Je ne parlerais pas de cette lettre sans un détail que voici:
Mes lecteurs n'ont peut-être pas remarqué qu'ayant, dans des chapitres précédents, appelé le prisonnier de l'île Sainte-Marguerite M. _de_ Bazaine, je l'appelle aujourd'hui M. Bazaine.
Il paraît que ce _de_ ne lui appartient pas; d'ordinaire, dans le doute, j'aime mieux donner un _de_ en trop, qu'un _de_ en moins.
Ça m'est si égal!
Mais mon correspondant se trompe fort, si, par sa remarque et la suppression du _de_, il croit diminuer l'homme qui s'est, hélas! suffisamment diminué lui-même.
Sortir d'une famille de petits bourgeois ou même d'artisans, ce que j'ignore, mais ce qu'affirme celui qui m'écrit, pour arriver à être général d'armée, maréchal de France et sénateur;--c'était avoir parcouru plus glorieusement un plus grand chemin.--Plus le point de départ est bas, plus celui qui arrive au sommet s'est élevé.
Il est triste que ça ne lui ait servi qu'à tomber de plus haut.
Quelques journaux, selon leur couleur,--ont appelé M. Bazaine: le _maréchal_ ou l'_ex-maréchal_.
M. Bazaine ayant été dégradé par un tribunal régulier, c'est manquer au respect dû à la loi et à la justice que de lui conserver un titre qui ne lui appartient plus.
L'appeler _ex-maréchal_, c'est accoler à son nom chaque fois qu'on le prononce une épithète flétrissante en deux lettres, c'est manquer au respect qu'on doit à divers degrés au malheur même mérité, c'est marcher sur un homme abattu, sur un homme à terre.
C'est donc en sachant très bien ce que je fais et pourquoi je le fais, que je l'appelle,--M. Bazaine--ou de Bazaine.
Les journaux ont publié une lettre d'une des deux Anglaises que la police a un moment cherchées, et dont, mieux informée, elle a abandonné la poursuite.
Cette lettre est de la plus ridicule outrecuidance et menace la France du courroux du gouvernement anglais.
Ces deux personnes, une _dame_ et une _demoiselle_, avaient pris l'habitude d'aller le soir faire de la musique et chanter en bateau sous les fenêtres du prisonnier;--il est peu décent et peu convenable de braver les lois d'un pays auquel on demande l'hospitalité et son soleil pour sa chlorose,--et l'autorité locale a eu un grand tort; elle aurait dû avertir ces personnes une fois, et à un second accès de ces fantaisies hystériques, leur faire passer une nuit au violon pêle-mêle avec les autres demoiselles qui _flirtent_ trop tard ou dans les endroits non autorisés.
Il paraît que le colonel Villette allait flirter de plus près, et passait chez ces prime-donne d'opérette des soirées extrêmement agréables.
En général, dans cette évasion, il y a trop d'opéra-comique et trop de roman.
Trop de _Richard Coeur-de-lion_ pour les _miss_.
Trop de _Monte-Cristo_ pour madame Bazaine.
Pourquoi parle-t-on encore de M. Bazaine? N'a-t-on pas épuisé les bourdes et les billevesées et les naïvetés? Va-t-on crier à l'orgueil si je constate que les _Guêpes_ seules ont vu clair?
L'enquête qui, dit-on, est terminée, ne regarde pas M. Bazaine,--elle regarde ceux qui sont accusés d'avoir manqué à leur devoir et désobéi à la loi.
Quant à lui,--il a fini d'exister et comme homme politique et comme homme de guerre; il ne peut être utile à personne, et il ne peut faire du mal qu'au parti qui l'accueillera;--comptez ce que sa visite à Arenemberg a déjà fait perdre de terrain à la veuve et au fils de Napoléon III.
M. Bazaine--regrettera peut-être avant qu'il soit peu, l'asile de l'île Sainte-Marguerite et demandera à y rentrer.
On m'écrit: Voilà M. Bazaine libre,--mais que va-t-il faire de sa liberté?
M. Francisque Sarcey,--qui a comme moi appartenu à l'Université, a traité dernièrement une question dont les _Guêpes_ se sont occupées autrefois à plusieurs reprises,--la question des _pensums_ dans les lycées, collèges, etc.
Il en a blâmé l'abus, j'en ai plus d'une fois blâmé l'usage,--il prêche la modération, j'ai prêché la suppression,--il ne les admet que dans certains cas, je ne les admets dans aucun.
Il donne avec beaucoup de raison et de sagacité pratique, comme cause de la difficulté que présente la discipline d'une classe,--le nombre exorbitant des élèves qui la composent;--en effet, au collège Bourbon (Aliàs Bonaparte,--Condorcet,--Fontanes, etc.), où j'ai été élève et professeur,--chaque classe était composée de deux divisions et chaque division au moins de soixante élèves.
Je ne sais si M. Sarcey,--a ajouté aux difficultés que présente un pareil nombre pour maintenir la discipline,--l'impossibilité de faire marcher soixante élèves du même pas; d'où il s'ensuit que, sur soixante élèves, il y en a à peine dix ou douze qui suivent réellement le cours,--et que le reste perd complètement son temps et son ennui,--de sorte que j'affirme que l'élève qui, à un concours, est le dernier en rhétorique, ne serait pas le premier dans la classe de sixième qu'il a quittée six ans auparavant,--d'où il faut tirer la conséquence que ces six années sont jetées au vent.
Revenons aux pensums:
Les «pensums voraces»,--punition qui consiste à faire copier,
Pendant la récréation,
A un enfant,--un certain nombre de vers latins, grecs ou français,--ou cinq fois les verbes,--je _bavarde_,--je _fais du bruit_,--je _réponds_,--je _raisonne_, etc.
J'ai connu des élèves qui ne jouaient pas deux fois par semaine, étant sans cesse «écrasés de pensums», terme consacré et accepté par les professeurs et les élèves.
J'en ai connu qui ne jouaient jamais.
Or, à cet âge, on ne contestera pas,
Que les enfants ont autant besoin d'exercice que de latin,--et que, au point de vue de la santé, ils en ont beaucoup plus besoin;
Qu'il faut être homme avant d'être bachelier;
Que la France a beaucoup trop de bacheliers et qu'il est à craindre qu'elle n'ait pas assez d'hommes.
C'est déjà beaucoup pour les enfants de passer tous les jours une dizaine d'heures assis sur des bancs, dans des classes souvent trop petites, toujours trop peu aérées;--à cet âge tout est développement et croissance,--à cet âge on prépare la santé ou les maladies de toute la vie,--«la récréation» doit compenser et réparer les inconvénients, disons mieux, les dangers de ces heures renfermées et sédentaires, par des jeux violents, des exercices fougueux.--Eh bien, ce sont les plus vifs d'entre les enfants, les plus turbulents, c'est-à-dire ceux qui ont naturellement le plus besoin de mouvement, qui ont le moins de récréation,--qui passent le plus d'heures tristes,--assis et immobiles.
C'est comme cela que l'on fait des hommes chétifs, malingres, méchants et lâches.
Ne pourrait-on pas, disais-je déjà il y a vingt ans, au lieu de ces punitions ridicules qui consistent à faire copier aux enfants une centaine de vers pendant huit ans,--ne pourrait-on pas imaginer des punitions qui ne leur enlèveraient pas le grand air et un exercice indispensable à leur santé et aux développements de leur être physique?--Les priver de récréation, c'est-à-dire de jeux actifs, violents, bruyants même, c'est aussi absurde que si on leur retranchait, par punition, une partie de leur nourriture.
On a imaginé le pain sec par punition, il est vrai, mais ça n'a pas inventé la diète.
Il faut absolument supprimer les _pensums_;--_voraces_, comme les appelle Victor Hugo,--le premier Hugo,--Hugo, à la fois l'ancien et le superbe,--dans ces vers divinement beaux,--_Ce qui se passait aux Feuillantines._
_Voraces_, car ils dévorent la joie, la gaieté, la force et la santé des enfants,--et les remplacent par l'ennui,--que dans la même pièce Hugo peint si admirablement:
L'ennui, Ce pédant, né dans Londres, un dimanche en décembre.
Et je proposais de remplacer les pensums par une occupation «non amusante», qui exercerait les forces en plein air,--bêcher la terre, tirer de l'eau à un puits, porter du sable sur une brouette, arroser le jardin, etc.
Ces _corvées_ substituées au _pensum_, tout en privant l'écolier paresseux et insubordonné des jeux qui l'amusent, ne le priveraient pas de l'air et de l'exercice, sans lesquels il ne peut ni vivre ni se développer.
Un jour, je crus avoir gagné en partie mon procès, je ne sais plus quel «grand maître de l'université», on appelait alors ainsi le ministre de l'instruction publique,--fit un demi-coup d'État. C'était vers 1840, je crois;--il n'osa pas supprimer le pensum,--cette antique euménide, mais il le réduisit à n'occuper «qu'une partie de la récréation». On mettait des limites à la _voracité_ du pensum,--il ne dévorerait plus qu'une partie des récréations, qu'une partie de la santé des enfants: il les dévorait, il ne fera plus que les grignoter.
Ce n'était pas assez, mais
C'était un pas en avant, j'attendis;
A cet ukase du grand maître,--je fus joyeux et fier,--et je retrouve dans un écrit d'alors ce chant de triomphe:
«O Lycéens, vous qui serez la postérité, ne l'oubliez pas; c'est moi qui, le premier, ai osé attaquer cet ogre redouté, le pensum; c'est à moi que vous devrez prochainement sa destruction; c'est à moi que vous devrez d'être des jeunes hommes, sains, vigoureux, souples et hardis,--honnêtes et francs;--vous apprendrez à vos enfants que si Hercule a détruit l'hydre de Lerne, si Ulysse a tué Polyphème et Thésée le Minotaure,--Alphonse Karr a vaincu et tué le pensum,--_hæc otia fecit_.»
Mais ou le ministre pensa à autre chose et ne surveilla pas l'exécution de ses ordres,--la _question politique_ était déjà inventée,--ou il fut remplacé par un autre ministre.
Dernièrement M. Jules Simon,--un autre des boucs émissaires du moment,--dans son passage au ministère de l'instruction publique, avait apporté des modifications très utiles et très sensées,--son successeur, ses successeurs plutôt, car les changements sont fréquents, se sont empressés de détruire ces modifications.
En effet,--voici un homme qui arrive aux affaires, on lui confie un portefeuille.--Va-t-il continuer son prédécesseur? Jamais, car alors pourquoi lui aurait-on donné sa place, il se serait mieux que personne continué lui-même; laissera-t-il les choses dans l'état où il les trouve? Pas davantage, pour plusieurs raisons;--il n'est arrivé au pouvoir qu'en déblatérant avec une coterie contre ceux dont on voulait prendre les places et en annonçant que tout irait bien aussitôt que les membres de la coterie dont il fait partie auraient remplacé les ministres, membres d'une autre coterie;--laisser debout ce que faisait le ministre qu'on remplace, ce serait se donner un démenti,--il ne perdait donc pas la France, comme on l'avait tant répété; on veut faire soi-même ou avoir fait quelque chose,--on ne fera probablement pas mieux, mais on fera autrement;--le moyen le plus facile de faire quelque chose, c'est de défaire;--un démolit en vingt-quatre heures ce qu'un autre a mis dix ans à bâtir;--d'ailleurs, nos hommes politiques, comme la plupart des Français, sont presque tous sapeurs et démolisseurs;--les maçons et les architectes sont rares.
Comment faire un progrès quelconque, surtout dans l'instruction et l'agriculture,--avec ces changements fréquents de ministres?--Aux uns comme aux autres, on ne demande ni aptitudes, ni études spéciales.--Il est un jeu d'enfants qui consiste à énumérer les divers métiers et les outils ou instruments nécessaires pour les exercer;--on saute sur le dos d'un camarade, momentanément «cheval» et on le remplace si l'on hésite.
«Pour faire un bon maçon,--tirlifaut, tirlifaut,--une truelle, une règle, une auge, etc.»
A ce jeu-là, les enfants diraient: «Pour faire un bon ministre, tirlifaut,--connaître quelque peu les affaires qu'il va avoir à diriger.»
Erreur.--Pour être un bon ministre, il faut, selon le ministère qui arrive, faire partie du centre droit ou de la gauche,--de telle ou telle coterie.
M. un tel est proposé pour ministre de l'agriculture ou de l'instruction publique, parce qu'il votait contre le ministère précédent avec MM. tels et tels dans une question de politique étrangère qui a renversé ce ministère.
Et?...
Quoi... et?... ça suffit.
Est-il besoin de faire remarquer à mes lecteurs que les seuls ministres qui ont eu une influence heureuse sur leur pays sont ceux qui, par une longue station au pouvoir, ont pu appliquer au système étudié des idées longtemps élaborées,--marcher en ligne droite ou sinueuse, à un but connu et défini d'avance, Sully, Richelieu, Colbert, etc.
Comment veut-on que les affaires progressent ou seulement se maintiennent avec ces gens qui traversent le pouvoir, montent, descendent, remontent pour redescendre encore?
On ne marche même pas en zigzag,--en marchant en zigzag, on marcherait et on arriverait tôt ou tard quelque part, on va, on revient, on tourne, on piétine.
Ceux qui sont au pouvoir se défendent contre l'assaut de ceux qu'ils ont renversés,--et ne font rien autre.
Ceux qui font le siège du pouvoir, harcèlent, fatiguent, entravent sans relâche ceux qui les ont remplacés et qu'ils veulent remplacer à leur tour.
--Mais, direz-vous, sous une monarchie, il y a le roi qui peut avoir ses idées, son plan,--et les faire suivre par ses ministres.
--Parlez-vous de la monarchie du droit divin? elle a un inconvénient; elle n'existe plus et n'existera jamais en France désormais;--d'ailleurs, ces princes nés sur le trône, sans expérience de la vie ni des affaires,--très mal élevés,--nourris dans l'erreur et le mensonge, quand il s'est passé quelque chose de sérieux sous leur règne, n'y ont contribué qu'en laissant faire.
Quant à la monarchie constitutionnelle-représentative, ce n'est pas le roi qui choisit ses ministres, c'est la majorité de l'Assemblée qui les lui impose, les renverse, les change au hasard de ses caprices et des coalitions qui ne permettront jamais plus à aucun ministère d'avoir une certaine durée.
Ces ministres, auxquels on ne demande que d'appartenir à la coterie momentanément triomphante,--ressemblent à ce grand seigneur économe qui, ayant à remplacer son cocher et son valet de pied,--fait passer un examen à ceux qui se présentent pour remplir ces fonctions.
Le cocher est-il habile, doux pour les chevaux, ne buvant pas l'avoine, connaissant la ville?
Le valet de pied est-il honnête, civil, _usagé_?
Vous n'y êtes pas,--il examine si leur taille et leur corpulence leur permettent d'occuper et de remplir, sans les faire crever ou sans faire trop de plis,--les habits de livrée encore tout neufs qu'il vient de faire faire pour les deux coquins qu'il a chassés.
Ils rappellent aussi un autre personnage qui écrivait à son intendant: «Envoyez-moi un domestique qui s'appelle _Jean_.»
C'est pourquoi,
Si nous devons être gouvernés par la république,--ou par une royauté constitutionnelle,
Il faut absolument,--que le président nomme pour tout le temps de son mandat,--que le roi nomme pour dix ans, des _ministres d'affaires_,--pris, non dans l'Assemblée, mais parmi les notoriétés spéciales,--qui ne pourraient être renversés qu'à la suite d'une accusation de malversation ou de trahison, portée devant une haute cour.
Qu'ensuite on livre,--comme on fait des loques rouges aux grenouilles,--l'amorce des portefeuilles aux ambitieux, aux présomptueux, aux bavards, aux déclassés, aux décavés, etc., etc., qui seraient renversés, remplacés, supplantés,--tant qu'on voudrait,--on les appellerait ministres de langue,--ministres de... blague,--ministres de maroquin;--ils auraient des portefeuilles rouges, verts, bleus, blancs,--comme les jockeys ont des vestes.
Outre le grand portefeuille, ils en porteraient deux petits au collet de leur habit.
Ils jaseraient, discourraient, s'injurieraient, déclameraient,--tant qu'ils voudraient;--on autoriserait des _agences des poules_ des ministres de maroquin,--ça amuserait la galerie,--on jouerait, on parierait,--mais on jouerait chacun son argent,--on ne mettrait plus au jeu la fortune et l'honneur de la France.
Car ces ministres... de la blague n'auraient aucune influence sur les affaires,--aucune autorité,--ils pourraient dire des sottises et des inepties et des énormités,--sans aucun danger pour le pays;--alors ça pourrait être drôle et même farce de voir Me Gambetta ou Me Laurier ministre,--et ça ne serait pas un péril.
Comme traitement...
Ah! là est un point délicat.
Comme traitement on leur accorderait, on leur allouerait...
Une faveur toute spéciale, une distinction unique et des plus honorables,
SEULS,
Ils ne toucheraient pas l'_indemnité des députés_;
Ce qui les élèverait prodigieusement au-dessus de leurs collègues.
Tous les jours, il y aurait lutte d'éloquence, tournois d'injures, assaut de... blague.