Part 12
Me Ollivier, on le voit, ressemble à ces joueurs timides qui, à la roulette, mettent leur pièce de cinq ou de vingt francs,--sur la raie qui sépare deux numéros,--en partageant ainsi leur mise entre deux chances; _à cheval_ sur 93 et 52,--sur la commune et sur l'empire.
Je suis scrupuleusement les débats du procès Bazaine,--je vois jusqu'ici ce que disait Turenne:--«Je serais embarrassé, non pas de commander, mais de manoeuvrer et de tenir dans la main une armée de plus de trente mille hommes.»
Une guerre déclarée et commencée avec une imprudence puérile, comme le dit un journal, dans le même numéro où il brûle tant d'encens devant l'impératrice,--sans penser que mener un peuple à une guerre terrible, sans préparatifs, sans alliances, c'est-à-dire à la ruine et à l'humiliation, etc.,--est à peu près un des plus grands crimes qui se puissent commettre,--cette guerre imprudente, folle, criminelle,--conduite au hasard, sans plan, sans vigueur, sans enthousiasme, sans discipline, sans commandement et sans obéissance.
Eh bien! en voyant ces hésitations, ces ordres non donnés ou mal donnés,--mal obéis ou pas obéis du tout, ce relâchement absolu de discipline, ces vertiges, ces paniques;
Je me dis--il ne faut pas juger ces gens-là d'après un type de guerrier héroïque, et je dirais fabuleux--si nous n'en avions pas chez nous de nombreux exemples. Il ne faut chercher là ni des Léonidas, ni des La Tour-d'Auvergne--ni des Cambronne, ni des «boiteux de Vincennes», et quand j'ajoute à ce que je lis--ce que l'on m'a conté à Pontarlier, lors de l'entrée de l'armée française en Suisse, si j'y ajoute ce que j'ai vu en Suisse de mes yeux, et beaucoup d'autres choses dont je ne veux pas parler encore,--à part un nombre assez grand heureusement de dévouements et d'héroïsmes individuels, nombre qui s'accroîtrait sans doute de beaucoup de ceux qui sont restés inconnus;
Il faut reconnaître que la France a subi à ce moment,--espérons que ce n'est qu'une crise--un abaissement terrible et effrayant de son niveau moral, que tout le procès jusqu'ici n'a fait que constater douloureusement et peut-être sans utilité.
Donc pour juger le maréchal Bazaine, il faut arriver à l'affaire Régnier, fouiller ses relations avec les Prussiens, c'est-à-dire examiner si--il n'a pas rêvé un moment, de faire, d'accord avec l'Impératrice et les Prussiens, et au moyen d'une nombreuse armée neutralisée contre les Prussiens, mais restée disponible pour dominer son pays,--une sorte de nouvel empire bâtard, avec une régence où il y aurait été quelque chose comme lieutenant général ou maire du palais, là est le procès, là serait le crime,--sur lequel je ne puis ni dois encore exprimer d'opinion--et pour la constatation et la négation duquel il faudrait étudier le caractère et les antécédents du maréchal,--et voir si sa conduite au Mexique n'a pas été calomniée.
Le procès Bazaine fait songer naturellement à la guerre.
Il arrive aujourd'hui précisément le contraire de ce qui serait à désirer, en supposant le progrès moral et philosophique, c'est-à-dire que le nombre des soldats composant une armée va tous les jours s'augmentant; les rois font comme ces braves joueurs blasés qui arrivent à jouer au bésigue avec quatre jeux.
En songeant au nombre prodigieux d'hommes qui composent aujourd'hui une armée, n'est-il pas juste de dire que, après la victoire, la part de gloire qui appartient au général en chef doit être singulièrement restreinte, et c'est surtout à un _Miltiade_ d'aujourd'hui que l'Athénien _Socharès_ serait fondé à dire:
--Miltiade, quand tu auras combattu seul, tu pourras demander une couronne pour toi seul. Constatons donc, dès aujourd'hui, qu'un peuple victorieux a le droit de ne pas admettre que ce soit son roi qui ait seul remporté la victoire sur l'ennemi vaincu, et veuille étendre les droits et les privilèges de cette victoire jusque sur et contre son peuple vainqueur.
Aujourd'hui, les conditions du courage militaire sont changées, on ne peut le nier, et cela est à la gloire du peuple français, que les armes à longue portée ont été inventées et adoptées pour se mettre à l'abri de la célèbre _furia francese_, et ne la combattre que du plus loin possible.
Ce n'est que contrainte et forcée que la France a dû adopter à son tour ces nouvelles armes pour rapprocher les distances, et, en tenant compte des dates de l'adoption du fusil Dreyse et du fusil Chassepot, on peut dire que le fusil Dreyse a été, dans l'origine, une arme défensive, défensive en tenant celui qui la portait à la plus grande distance possible d'un ennemi redouté. En poursuivant les déductions de ce point de vue on pourrait dire aussi que le fusil Dreyse est une arme de lièvre et le chassepot une arme de chasseur. Le premier augmentait la distance, le second, étant le second, la rapprochait.
Par exemple, pour conserver entre deux peuples l'avantage relatif de la population, une fois que chacun aurait mis sous les armes le nombre dont il dispose, pourquoi chacun ne mettrait-il pas en ligne seulement la dixième ou la vingtième partie de ses forces? La situation relative serait absolument la même, et il serait fait une grande économie de sang et d'argent.
Quant à la stricte et honnête exécution de la convention, aujourd'hui que la guerre a lieu comme un duel entre deux particuliers pour une question de point d'honneur, pourquoi ne prendrait-on pas des témoins que chacun choisirait parmi les peuples neutres?
Toujours est-il que le courage d'aujourd'hui doit se composer surtout de résignation, de sang-froid, avec une nuance nécessaire de fatalisme. Ce nouveau courage, on l'aura, on l'a déjà.
Mais ne serait-il pas plus logique, plus progressif, plus humain, moins ruineux de faire le contraire de ce qu'on a fait et de ce qu'on fait, c'est-à-dire d'exposer toujours moins d'hommes à ce qu'on peut aujourd'hui, plus que jamais, appeler les hasards de la guerre.
D'autres personnes disent et écrivent: C'est une question entre le fusil Dreyse et le fusil Chassepot.
Alors, le mieux serait de remplacer les armées par des cibles. Les Prussiens pourraient tirer sur un bonhomme de bois et de toile représentant un soldat français pour donner une satisfaction au reste d'idées anciennes, et les Français sur un Prussien de bois; celui qui aurait touché son ennemi de bois du plus grand nombre de coups serait réputé vainqueur.
On pourrait également décider les questions en litige, aux dés, à pile ou face, à la courte paille,--tout serait moins cruellement bête que les formes ordinaires de la guerre.
M. de Bazaine, condamné à l'unanimité par le tribunal à la peine de mort, a vu sa peine commuée et réduite à vingt ans de détention.
L'accusation de trahison écartée, le procès ne devait pas être fait, et M. Thiers avait raison de ne pas vouloir le faire;--trop de gens auraient dû s'asseoir sur la sellette à côté de M. de Bazaine. Quant au condamné, il avait en réserve un trésor amassé d'actes de bravoure, qui, de soldat, l'avait fait maréchal, et avec lequel la première moitié de sa vie a payé la rançon de la seconde, partant quittes--le pays ne lui doit plus rien que l'oubli;--il n'est pas fusillé, mais il est effacé, supprimé, annulé.
Cette peine de la détention, qui n'est pas irrévocable comme la mort--sera à son tour commuée et abrégée--et, dès à présent, elle est fort supportable:--l'île Sainte-Marguerite est un des plus charmants endroits de la terre; un climat doux et égal--des orangers, des myrtes, des oliviers, des ombrages parfumés--une mer bleue et limpide murmurant sur des plages fleuries.--Supposez un homme aimant la vie, puisqu'il a remercié celui qui la lui laissait, et ne prenant pas son aventure trop au tragique,--ayant comme on l'assure autour de lui sa femme et ses enfants--il est difficile de le considérer comme un objet de pitié.
Je ne puis, au contraire, m'empêcher de songer que, sauf la cause de la détention, s'il avait été possible dès ma première jeunesse d'obtenir la même peine pour un fait laissant l'honneur parfaitement sauf, je me serais trouvé complétement heureux d'être frappé de la même condamnation, et n'aurais demandé qu'un seul adoucissement--à savoir, que la peine de vingt ans de détention fût commuée en une détention perpétuelle qui ne me laissât pas craindre d'être un jour forcé de quitter un si charmant séjour--où j'aurais, en outre, été nourri, logé et vêtu par l'État, c'est-à-dire exempt de tous soucis.
Le mode de publication des _Guêpes_ ayant donné sur elles aux journaux une avance de huit jours dont ils ont usé largement pour parler de l'évasion de M. de Bazaine,--il semblerait qu'il ne doit rester aux _Guêpes_ rien à dire à ce sujet,--c'est une erreur:
Les carrés de papier de toutes couleurs se sont mis naturellement en campagne et en chasse, et personne n'étant résigné à rentrer «bredouille», semblables à certains chasseurs qui, pour ne pas exciter le sourire et les quolibets des passants, remplissent leurs carniers--si lourds quand ils sont vides--de foin et d'herbe, ils ont ramassé partout cancans, potins, ramages, bourdes, qu'ils ont appelés _détails précieux puisés à des sources autorisées_ et auxquels ils ont ajouté quelques descriptions de l'île Sainte-Marguerite prises dans les «guides».
Le résumé de tous les récits, qui se sont faits des emprunts mutuels, est ceci:
«M. de Bazaine est descendu sur les rochers au pied de la citadelle, au moyen d'une corde à noeuds.--Madame de Bazaine et un jeune homme, son parent, ont loué à Cannes, au milieu de la nuit, un canot, avec lequel ils ont accosté ces mêmes rochers;--M. de Bazaine est monté sur le canot--qui les a portés tous les trois sur un navire italien qui les attendait au large.»
J'ai quelques rectifications à faire à ces récits; ces rectifications les voici:
M. de Bazaine n'est pas descendu avec une corde à noeuds.
Madame de Bazaine et son parent n'ont pas pris un canot à Cannes et n'ont pas accosté les rochers au pied de la forteresse;--ils n'ont pas rejoint avec ce canot le navire italien.
M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a laissée ouverte,--et il est allé au côté opposé de l'île, c'est-à-dire «sous le vent» où il a trouvé non pas un canot conduit par une femme et un jeune homme,--mais une bonne et forte chaloupe bordant au moins quatre avirons, et montée par quatre vigoureux rameurs, plus un homme à la barre, envoyés du navire italien, et qui y sont retournés.
Comment sais-je cela?
Je ne le sais pas,--mais je le vois,--et qui plus est, je le prouve:
M. de Bazaine, qui est déjà vieux et très gros, n'a pu descendre avec une corde de la très grande hauteur où était sa chambre, dont les fenêtres étaient en outre fermées de barres de fer;--ç'aurait été une opération très difficile même pour un homme mince et dans la force de l'âge,--plus difficile encore, puisqu'on ne dit pas que les barres de fer aient été sciées, ni brisées, puisqu'il lui aurait fallu passer au travers des barreaux;--je n'admets pas que ses gardiens n'aient pas regardé s'il était dans sa chambre.
Admettons cependant cette difficulté vaincue: le prisonnier serait tombé à côté d'une sentinelle; or, par ces nuits où souffle le mistral, le ciel est sans nuages et les nuits sont très claires.
Admettons encore que, assez mince pour passer entre deux barreaux de fer, assez léger, assez fort, assez souple, pour opérer cette descente, il ait en outre été assez heureux pour ne pas attirer l'attention d'une sentinelle, cette attention eût été éveillée par le bruit qu'eût fait un canot en accostant les rochers;--et, d'ailleurs, on ne pouvait faire entrer dans un plan d'évasion la distraction d'une sentinelle dont l'attention serait provoquée à la fois par deux circonstances;--on n'y pouvait non plus faire entrer l'absence d'étonnement et de curiosité causés par une femme et un jeune homme prenant un canot à Cannes et se dirigeant vers l'île Sainte-Marguerite par un temps pareil.
Mais ce n'est rien.
Cette nuit même, dans la nuit d'hier à aujourd'hui, 17 août, c'est-à-dire quelques heures avant celle où je prends la plume, à peu près dans les mêmes parages que l'île Sainte-Marguerite, nous avions des filets à la mer; vers une heure du matin le mistral a commencé à souffler,--et nous sommes partis trois sur la _Girelle_, un canot très maniable, pour aller relever nos filets qui pouvaient se trouver en danger;--des trois hommes l'un était mon matelot, pêcheur de profession;--l'autre, mon fils, Léon Bouyer, un jeune homme de trente ans, très vigoureux, très exercé, très amariné, et moi qui, depuis longtemps, ai l'habitude à la mer de compter pour un homme.
Eh bien! le mistral ne faisait que commencer à souffler,--et nos filets n'étaient qu'à une petite distance;--cependant nous eûmes besoin de toutes nos forces bien employées pour aller tirer les filets, et surtout revenir.
Une heure plus tard, lorsque le vent, prenant de la force, eut achevé de soulever la mer, cette opération eût été peut-être impossible:--cependant de toute cette nuit le mistral a été très loin de souffler aussi fort que dans la nuit de l'évasion de M. de Bazaine.
Il y a en face de la «Maison close» à deux kilomètres, un îlot «_le Lion de mer_» placé et orienté précisément comme l'île Sainte-Marguerite.--Eh bien! nous avons été tous les trois d'accord que, s'il nous avait fallu accoster l'îlot, il nous eût été, surtout une heure plus tard, impossible de le faire «au vent», c'est-à-dire du côté où le vent faisait déferler la mer sur les rochers,--et que nous aurions eu déjà quelque peine à accoster «sous le vent», c'est-à-dire du côté opposé.
Or, c'est «au vent» de l'île Sainte-Marguerite, et par un vent beaucoup plus fort, qu'une femme qui «ne sait pas du tout ramer», et un jeune homme qui «ne le sait que très peu» et «ayant tous deux le mal de mer», auraient fait ce qu'il eût été impossible à trois hommes vigoureux et exercés à la mer de faire dans des conditions moins difficiles; car, je le répète, dans la nuit d'hier le vent était beaucoup moins fort, et l'île Sainte-Marguerite est trois fois loin de Cannes comme le _Lion de mer_ l'est de Saint-Raphaël,--et il fallait parcourir tout le trajet en recevant les lames par le travers du canot.
Donc,--un canot monté par une femme et un jeune homme n'a pas fait ce trajet;--aucun canot n'a accosté sur les rochers «au vent» de l'île.
C'est «sous le vent», de l'autre côté de l'île qu'a accosté non pas un canot pris à Cannes, mais une bonne chaloupe montée par cinq hommes vigoureux, et envoyée par le navire italien, et ayant à lutter pour aller et venir contre une très grosse mer.
Donc, M. de Bazaine est sorti par une porte qu'on lui a ouverte ou qu'on a laissée ouverte, et il est allé de l'autre côté de l'île monter sur la chaloupe du navire italien;--si madame de Bazaine et son parent étaient sur cette chaloupe, c'était comme passagers,--et pour voir plus tôt le prisonnier.
C'est pour moi--et c'est pour mes deux compagnons, aussi évident que si nous l'avions vu.
Un journal a cependant, à propos du prisonnier évadé, recueilli un détail d'un autre genre et très peu important en lui-même, mais dont je dois dire un mot: En parlant du séjour de M. de Bazaine à l'île Sainte-Marguerite, ce journal fait savoir que «M. Karr envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine».
Si nous rapprochions cette mention d'un article paru précédemment dans un autre journal qui demandait la suppression des _Guêpes_,--ça pourrait avoir l'air d'une invitation à l'autorité de regarder un peu si le maître des _Guêpes_ ne serait pas quelque peu complice de l'évasion;--en effet, il habite le pays, il a des embarcations,--et il envoyait les _Guêpes_ à M. de Bazaine, etc.
Certes, ce n'est pas, je le sais, l'intention du journaliste; ce n'est pas à l'autorité et à la police qu'il veut me dénoncer, mais à «l'opinion» et je m'étonne de ne pas avoir vu en faire déjà leur profit: les bons petits papiers rouges qui ont quelquefois si bêtement appelé bonapartiste celui de tous les écrivains contemporains qui a le plus opiniâtrement combattu l'Empire.
Eh bien, le fait est vrai,--j'envoyais les _Guêpes_ à M. de Bazaine;--comment? pourquoi? je vais le dire à mes lecteurs:
Je fus, il y a quelques mois, très surpris, un matin, de recevoir une lettre signée «_de Bazaine_».
M. de Bazaine me remerciait de l'envoi d'un numéro des _Guêpes_ «qu'il avait lu avec grand plaisir» et faisait quelques réflexions sur son jugement et sa situation, etc.
Or, je ne lui avais pas envoyé de numéro des _Guêpes_; je cherchai le numéro dont il parlait--et je devinai que quelque ami à lui pouvait le lui avoir adressé,--parce que j'y faisais mention des trois ou quatre boucs «émissaires» sur lesquels l'opinion publique et la sévérité du gouvernement faisaient tomber toutes les fautes du plus grand nombre,--et je citais quelques-uns de ceux qui, aussi coupables que M. de Bazaine, étaient non seulement en liberté, mais occupaient des places et émargeaient au budget.
A la lecture de cette lettre, je fus un moment embarrassé,--j'ai l'habitude de dire la vérité; or dire: je ne vous ai rien envoyé, à un prisonnier qui avait ressenti un moment de plaisir de l'envoi, c'était plus dur que je n'avais la force de l'être;--accepter les remerciements... ce n'était pas tout à fait honnête... c'est cependant ce que je fis,--je ne répondis pas à M. de Bazaine,--parce que je n'avais rien d'agréable à lui dire,--mais je donnai l'ordre de continuer à lui envoyer les _Guêpes_ qu'il a dû recevoir jusqu'à son départ.
Entre les sottises qui ont été dites sur cette évasion, il faut noter celle qui consiste à faire au prisonnier un nouveau crime de son évasion;--quelques-uns ont même prétendu qu'il avait manqué à l'honneur, «étant prisonnier sur parole».--Disons d'abord que le prisonnier qui n'est pas prisonnier sur parole a toujours le droit naturel de s'en aller,--et c'est tellement le sentiment général que,--à la nouvelle d'une évasion, le premier mouvement de tout lecteur est de désirer qu'on ne reprenne pas le prisonnier,--et que ce n'est qu'après réflexions qu'on pense au crime, à la justice de l'_expiation_, et à la sûreté publique.
Le frère de M. de Bazaine a déjà écrit aux journaux que M. de Bazaine n'avait pas donné sa parole de rester en prison, et que personne d'ailleurs n'avait fait la sottise de la lui demander.
J'ajouterai que, prisonnier sur parole, je me croirais obligé par cet engagement, à la condition qu'il serait accepté et exécuté de part et d'autre;--mais je m'en croirais délié si on y ajoutait des grilles, des verroux, des sentinelles, etc.
Certes, si on avait mis M. de Bazaine dans l'île Sainte-Marguerite en lui demandant sa parole de n'en point sortir, si jugeant cette parole suffisante, on ne l'avait ni «bouclé» ni verrouillé;--il n'aurait dû dans aucun cas faire un pas hors de l'île,--mais il en était tout autrement.
Le traitement que subissait M. de Bazaine était bizarre.
Si l'accusation, c'est-à-dire la trahison, avait été admise par le tribunal, la mort était le châtiment mérité et obligé,--mais les juges avaient écarté la trahison, et avaient condamné le maréchal à mort,--pour obéir à la sévérité des lois militaires auxquelles il avait manqué, mais ils avaient signé un recours en grâce.
L'emprisonnement pour vingt ans, est probablement plus qu'à perpétuité pour un homme de soixante-six ou soixante-sept ans, usé par les fatigues de la guerre, par le chagrin, les blessures, etc.,--mais cet emprisonnement dans la charmante île Sainte-Marguerite était cependant un sort relativement assez doux.
Disons en passant qu'un des journalistes qui ont écrit à ce sujet, a vu un rocher aride dans l'île Sainte-Marguerite, qui est une forêt de pins, de myrtes et d'arbousiers, avec un grand jardin d'orangers.
Mais ce traitement était beaucoup moins doux du moment que M. de Bazaine était enfermé dans la sorte de citadelle qui avait servi de prison au «masque de fer»,--sans pouvoir mettre le pied dehors.--En même temps, par un contraste singulier avec cette rigueur extrême, on lui accordait la faveur d'avoir non seulement sa famille, mais un ami auprès de lui.
Mon impression sur M. de Bazaine est celle-ci: il est libre, il ne reçoit plus et ne lit plus les _Guêpes_, et, d'ailleurs, il s'en soucie aujourd'hui médiocrement;--elles ont joué pour lui le rôle de l'araignée apprivoisée par Pellisson à la Bastille.--Je n'hésite pas à dire, je l'ai d'ailleurs déjà dit dans le temps, en d'autres termes:
Peut-être sommes-nous un peu gâtés par nos études classiques,--par Léonidas et les Thermopyles,--par Cynégire,--par Horatius Coclès,--par l'_Horace_ de Corneille,--_qu'il mourût_,--mais nous avons dans notre histoire des faits nombreux qui ne le cèdent pas à ceux de l'antiquité,--l'histoire du chevalier d'Assas,--l'histoire du vaisseau _le Vengeur_,--celle de Cambronne et des grenadiers de la vieille garde à Waterloo, et plusieurs faits en Afrique;--nous sommes devenus difficiles et sévères quand on ne se conduit pas tout à fait comme ces héros.
Cependant il m'a semblé voir dans le maréchal de Bazaine, n'essayant pas de faire une trouée, non pas un homme qui a manqué de bravoure, ses preuves étaient faites, mais un homme qui n'avait pas assez précise l'idée du devoir,--et obéissait à je ne sais quelles velléités d'ambition vague, dont on pourrait retrouver la trace dans sa conduite au Mexique,--velléités qui lui ont inspiré la pensée criminelle qu'il pourrait peut-être, non pour la France, mais pour lui, avoir mieux à faire d'une grosse armée, la dernière,--que de la risquer dans une bataille désespérée.
Pour résumer et en finir sur l'affaire de l'évasion, M. de Bazaine a eu des aides non seulement hors de l'île, mais dans l'île;--quant à madame de Bazaine, même en supprimant la légende du canot et des avirons, elle a accompli très honorablement ses devoirs de femme, et elle a acquis des droits à l'estime et à la sympathie de tout le monde.
Pour les intelligences dans l'île,--nous vivons à une époque où presque personne ne fait _banco_ sur un numéro ou sur une couleur;--ça a été la ruine du gouvernement de Juillet, et ça a achevé de précipiter Napoléon III.
On veut se sauver la mise en tous cas, et on place, comme à la roulette, les joueurs prudents, son _louis_ ou sa pièce de cinq francs à cheval sur quatre numéros.
Et comme un proverbe qu'on retrouve dans toutes les langues.
«On allume un cierge pour Dieu, mais aussi, au moins une petite chandelle pour le diable.»
N. B. _Tout ce qui précède était écrit le 17 août, on m'envoie, aujourd'hui 20, les épreuves à corriger, j'ai ajouté seulement la mention faite par madame de Bazaine elle-même, qu'elle et son cousin ne savent pas ramer et avaient le mal de mer._
_Et j'ajoute ici aujourd'hui_,--qu'elle s'est très agréablement moquée des «reporters», qui l'ont poursuivie et relancée dans son voyage.
Lorsque, la semaine dernière, j'avais dû exprimer mon opinion sur l'évasion de l'île Sainte-Marguerite, madame Bazaine n'avait pas encore fait publier son petit roman;--une circonstance remarquable cependant, et qui a dû donner à penser aux magistrats chargés de l'instruction, c'est que les journalistes envoyés sur les lieux n'avaient pas attendu à poursuivre et à rejoindre M. et madame Bazaine dans leur fuite pour être trompés et pour rencontrer et accueillir précisément le même petit roman,--moins quelques ornements de style.--Il y avait donc à Cannes ou dans l'île, ou à Cannes et dans l'île, d'autres personnes intéressées à tromper, à égarer l'opinion, et à propager le feuilleton en question--avec des circonstances convenues pour ne pas compromettre les assistances reçues, en y comprenant le capitaine du navire italien, qui, probablement, en savait plus long sur ce qui se passait, que n'en savait la compagnie à laquelle appartient le bâtiment.