Bourdonnements

Part 11

Chapter 113,880 wordsPublic domain

En France et surtout à Paris, il ne s'agit que de parler;--quand un homme a parlé, on ne s'informe pas de ce qu'il pense, de ce qu'il a fait, de ce qu'il fait;--il est jugé,--on ne se rappelle même pas s'il a dit le contraire à une autre époque,--on ne se rappelle rien après six mois.

L'honnête homme n'est pas celui qui fait de belles ou de bonnes actions, c'est celui qui fait de belles phrases,--et encore on tient facilement pour belles les phrases ampoulées et retentissantes; un seul propos inconsidéré, une phrase mal venue, peut faire à celui qui les laisse échapper un tort que ne lui feraient pas cent sottises et même des crimes,--et que ne répareront pas et n'effaceront pas vingt ans d'intégrité et de services rendus,--heureusement qu'il y a la _prescription_ de six mois.

L'alliance du prince Jérôme Napoléon, avec un journal soi-disant républicain, fait un certain bruit;--sous l'Empire, le fils de Jérôme vivait dans un cercle d'opposants.--Il jouait déjà à la branche cadette, et son cousin ne s'y fiait pas plus que de raison.

Je me rappelle que, lors de la guerre d'Italie,--Napoléon III lui donna et il accepta le commandement d'un corps d'armée qui se tint toujours hors de l'action,--on prêta alors cette réponse à l'empereur auquel on disait: «Vous auriez aussi bien fait de le laisser à Paris auprès de l'impératrice et de son fils,--au lieu de le laisser ici à «croquer le marmot».

--J'aime mieux, dit-il, qu'il croque le _marmot_ ici, que de le croquer aux Tuileries.»

Voici une histoire qu'on m'a contée;--est-elle vraie? je l'ignore,--cependant j'ai vu la femme.

Mais.....

On se rappelle ce charlatan qui disait: «J'ai guéri le roi du Maroc,--à preuve, voici sa peau.»

Et cet autre, qui annonçait l'exhibition du fruit des amours d'une carpe et d'un lapin, disait aux spectateurs:

«Voici le lapin dans cette cage--et la carpe dans ce baquet, le père et la mère;--quant à l'enfant, il est pour le moment au Jardin des Plantes, où M. de Lacépède, grand animalier de France, m'a prié de le faire conduire.»

Voici l'histoire:

Lord ****,--après avoir triomphé de nombreux obstacles, obtint, il y a une douzaine d'années, la main de miss ****; de l'aveu de tous ceux qui les ont connus, c'était la plus ravissante jeune fille qu'on pût voir;--on me l'a montrée, et c'est encore une très belle personne; les charmes de son esprit égalaient ceux de sa figure; on ne parle pas de son caractère, mais la suite de l'histoire indique une grande fermeté et une rare résolution.--La passion de lord **** était causée plus par les obstacles encore que par les séductions de cette jeune beauté;--au bout de quelques mois, il fut désenchanté--et ne montra plus que de la froideur.

Lady *** essaya--de la tendresse,--des larmes,--puis de la coquetterie,--tout fut inutile;--elle s'indigna,--à l'indignation succédèrent l'indifférence et le mépris.

Un peu plus tard,--elle se vit très entourée, très courtisée;--une femme, dans sa situation, est un peu comme au pillage,--d'autant qu'on n'a pas à craindre le chapitre des exigences, des conditions, des réparations,--le mariage.

Or, il arriva que lady ****, dédaignée, abandonnée par son mari, finit par n'être pas insensible à la cour assidue de M. ****; naturellement les amants ont un immense avantage sur les maris,--les maris fussent-ils tendres, fidèles, etc.

L'amoureux--ne se montre que deux ou trois heures par jour tout au plus,--toujours sous les armes, toujours en représentation,--toujours en proie au désir de l'inconnu, n'ayant à s'occuper que de l'amour, à parler que de l'amour;--s'il est fatigué ou s'il s'ennuie, il lui est toujours loisible de faire des _sorties_ magnifiques et intéressantes;--il voudrait passer sa vie à des genoux adorés, mais--la prudence, les convenances, le respect humain, il se sacrifie.

Qu'il dépense pour cent francs par mois en bouquets, il a l'apparence d'un homme magnifique,--il serait heureux de donner des diamants, des perles, des étoiles, mais... que dirait-on? Et le mari, comme on l'envie lui qui a le droit de donner tout cela.

Le mari, au contraire, se montre au moins douze heures par jour,--parfois fatigué, malade, préoccupé;--supposons-le amoureux de sa femme,--quelle différence,--il use de «ses droits», le vilain mot, la vilaine chose!--A des intervalles plus ou moins rapprochés ou éloignés,--supposons-le,--je le veux bien,--très délicat, demandant, sollicitant,--ça n'est jamais comme celui qui demande une grâce, un sacrifice,--une faute,--un crime.

D'ailleurs,--l'amoureux, lui, demande toujours.

Le mari ne peut pas ne penser qu'aux bouquets;--il faut qu'il gagne et donne de l'argent pour le loyer, pour les domestiques, pour la nourriture quotidienne,--pour le bois, pour les torchons, etc.--Quelquefois, il doit refuser, faire des observations, conseiller des économies, etc.; quelque sédentaire qu'il soit,--il sort quelquefois,--va voir des amis,--et il n'est pas forcé de sortir, lui!

Quelle est donc la différence entre un amoureux et un mari comme lord **** qui n'a eu pour sa femme qu'une fantaisie éteinte,--qui est retourné à sa vie de garçon; qui va au cercle, aux courses, à la chasse,--dîne au cabaret, entretient quelque femme, etc.?

Lady **** faisait cette comparaison et la faisait douloureusement d'abord,--haineusement ensuite, cependant elle avait des principes.--Le plus grand espoir qu'elle permît de concevoir à l'amoureux M. ***,--c'était de l'épouser, si le hasard ou la Providence lui rendait jamais sa liberté;--ce n'était pas comme cette fille d'honneur de la cour d'Angleterre dont parle madame de Sévigné: «le roi l'avait remarquée, elle s'était sentie quelque disposition à ne point le haïr, par suite de quoi elle arrivait grosse de sept mois».

A l'époque où Lady **** ne considérait plus son mari que comme un obstacle à son bonheur,--lord *** se trouva précisément dans les mêmes dispositions à l'égard de sa femme;--il était saisi d'une fantaisie, d'un caprice violent pour une femme de théâtre; celle-ci surfaisait sa marchandise,--elle ne songeait pas à se faire épouser par un homme marié, mais elle laissait entendre qu'elle n'aurait rien... contre un enlèvement et une installation sérieuse à l'étranger.

Tout amoureux qu'était lord ****, le _kant_, le respect de certaines convenances, lui rendaient impossible une telle équipée,--seulement il disait quelquefois en soupirant: «--Ah! si je devenais veuf!»

Quant à la belle, elle ne voulait pas accepter une seconde place dans la vie de son adorateur,--il fallait qu'il brûlât ses vaisseaux.

Un jour lord **** demanda à sa femme un entretien particulier,--et il lui dit:

«Madame, le lien qui nous unit est devenu une chaîne;--nous en souffrons tous les deux.--Vous êtes une femme trop honnête, je suis un homme trop bien élevé pour rompre cette chaîne avec scandale.--Je ne sais aucun moyen que nous devenions tous deux en même temps veufs l'un de l'autre,--mais j'en trouve un pour qu'un de nous deux le devienne dans un temps assez court;--lequel des deux s'en ira, lequel des deux restera;--la Providence ou le hasard en décideront; celui qui survivra sera heureux, celui qui mourra cessera d'être infortuné. Ce que j'ai à vous proposer, c'est une sorte de duel décent;--j'ai en Irlande un château, une propriété entourée de marais,--ni mes ancêtres, ni moi, nous n'y sommes allés séjourner en été ni en automne:--il y règne des fièvres paludéennes qui font beaucoup de victimes parmi les gens du pays, mais qui ne pardonnent presque jamais aux étrangers;--que diriez-vous d'une petite retraite de trois mois dans ce château?--La saison est favorable, deux de mes fermiers viennent d'y mourir de fièvre _pernicieuse_;--pour le monde,--nous aurons l'air de deux époux--qui, sur un regain de tendresse,--vont grignoter dans la solitude--un nouveau quartier de lune de miel.

Lady **** fut d'abord un peu étonnée, un peu effrayée même;--elle resta quelques instants sans répondre;--puis, envisageant rapidement le présent et l'avenir, elle dit d'une voix ferme:--Quand partons-nous?

--Le plus tôt possible,--le temps de faire, chacun de notre côté, nos dispositions testamentaires,--et, pour vous, de préparer vos toilettes.

Huit jours après, les deux époux étaient à leur château;--marécages, brumes épaisses le soir,--humidité invincible, c'était complet;--chacun d'eux, chaque matin, interrogeait avec anxiété le visage de son..... adversaire.

Au bout d'un mois.

--Milady,--je vous fais mon sincère compliment, jamais vous n'avez été aussi fraîche.

--Recevez le mien, mylord, si cependant c'en est un,--vous engraissez.

--C'est que je m'ennuie.

--Tout le monde n'a pas le moyen d'en mourir.

--Sérieusement, est-ce que vous mettez du rouge?

--Non.

--Vos joues sont des pêches veloutées... mais alors... ça ne va pas.

--Si vous vous ennuyez, pourquoi ne chassez-vous pas à cheval, avec vos voisins?

--Ah! vous voulez que je vous rende des points, et que je fasse entrer, dans mon jeu, la chance de me rompre le cou;--ça n'est pas honnête,--cependant il y aurait un moyen;--nous donnerions des bals, et vous vous engageriez à ne pas manquer une contredanse, ni une valse, ça égalisera le jeu;--je risquerai de me casser les reins,--mais vous vous exposerez à la fluxion de poitrine,--ça vous va-t-il?

--Oui.

On donne des bals, on chasse,--pas le moindre accident à la chasse, pas le plus léger rhume après les bals.

Il se passe un mois.

--Milady, vous rajeunissez, vous êtes plus blanche et plus rose que lorsque je vous ai épousée.

--Vous, mylord, vous prenez décidément du ventre.

--C'est un coup manqué,--nous ne ferons rien ici.--Mais j'ai une autre proposition à vous faire.

--Faites.

--Il y a le choléra en Allemagne.

--Je l'ai lu sur un journal.

--Que diriez-vous d'un voyage à Vienne, ça s'expliquerait, pour le monde, par la curiosité bien naturelle à une femme de voir l'exposition--et par la complaisance sans bornes d'un époux amoureux.

Une fois à Vienne, on chercherait les localités où les cas sont les plus nombreux, et on irait s'y installer.

--Quand partons-nous?

--Après-demain.

--Je serai prête.

Voilà ce qu'on m'a raconté,--en me montrant Lady **** qui revient d'Allemagne en grand deuil,--et j'ai tout lieu de croire mon narrateur bien informé, car j'ai vu par hasard une de ses cartes, et il s'appelle M. ***, et il est parti le même jour que Milady.

Sous le règne de Louis-Philippe, j'ai connu un vieux député,--qui... ressemblait à beaucoup d'autres:--il était député de l'opposition, mais d'une opposition bénigne, modérée, conciliante;--il ne parlait jamais,--votait avec le centre gauche,--faisait les commissions de ses administrés et de leurs femmes,--apostillait leurs demandes pour les bureaux de tabacs et les bureaux de poste,--procurait à ceux qui venaient à Paris des billets pour la Chambre des députés, les musées, aux jours réservés, les Gobelins, etc. Il était, pour ainsi dire, député à vie;--ses commettants voulaient un député de l'opposition, mais qui se maintînt pourtant avec les ministres dans des relations assez bienveillantes pour pouvoir, à l'occasion, obtenir d'eux pour son département une justice,--une faveur, peut-être même une petite injustice;--il avait sa petite part de menues chatteries pour ses représentés,--mais j'avais eu une ou deux occasions de remarquer que, lorsqu'il s'agissait de lui-même ou de ses proches, il obtenait des faveurs dépassant de beaucoup le crédit que je lui supposais.

Un jour que je le trouvai écrivant à un ministre pour solliciter je ne sais quelle position importante pour son gendre,--je ne lui cachai pas le peu de chances qu'il me semblait avoir de réussir.

--Je sais que c'est difficile, me dit-il, mais je fais jouer mon grand moyen.

Je voulus connaître ce grand moyen.

--Le roi personnellement, me dit-il, m'a fait espérer que je serais un jour pair de France;--plusieurs ministres ont fait également miroiter ce leurre à mes yeux,--lorsqu'il s'agit d'un vote important et où la majorité est incertaine; c'est l'avantage d'appartenir à un des deux centres;--sans évolution scandaleuse, on peut se rapprocher de la frontière de droite ou de la frontière de gauche, on est réputé «flottant» et, comme tel, appoint disponible.

Eh bien! lorsque je tiens beaucoup à obtenir une faveur... je la demande... mais... je demande en même temps la pairie;--quant à la pairie, on est parfaitement décidé à ne me la jamais conférer,--mais on ne veut pas me mécontenter et s'exposer à perdre une voix qui, à un jour donné, peut avoir sa valeur.

On a depuis longtemps épuisé pour moi toutes les formules connues, pour rendre un refus le moins choquant possible,--les regrets sincères,--les promesses pour une autre occasion, etc.,--il faudrait aujourd'hui recommencer le cercle.

Eh bien! quand je _veux_ me faire donner quelque chose,--je demande en même temps la pairie,--je rappelle, avec les dates, la promesse de Sa Majesté, les espérances données par tel ou tel ministre.--Eh bien! ça n'a jamais manqué: on regrette vivement que les circonstances ne permettent pas, etc., mais on saisit avec empressement, en attendant une occasion meilleure, de m'être agréable, en m'accordant... l'autre chose.--C'est ainsi que ça va se passer pour mon gendre, et je considère sa nomination comme aussi certaine que si je l'avais dans ma poche.

C'est ainsi que je me suis fait donner d'emblée,--en passant par-dessus tous les droits,--un bureau de tabac pour une ancienne gouvernante dont il m'importait de me débarrasser et qui ne voulait me quitter, me lâcher, qu'à ce prix-là;--j'ai demandé un bureau de tabac pour elle, et la pairie pour moi;--huit jours après elle avait son bureau de tabac et ma rançon se trouvait payée.»

Je n'aime pas beaucoup la justice qui se fait après un bouleversement ou une révolution.--Les vaincus désarmés sont jugés par leurs vainqueurs qui quelquefois viennent d'avoir peur, ce qui rend naturellement l'homme assez méchant--et encore, après la bataille, l'opinion publique fait deux lots:--tout ce qui s'est fait de cruautés, de crimes, par les deux partis est le lot des vaincus; tout le peu qui s'est fait de traits de courage, de fermeté, de générosité, forme le lot des vainqueurs.

Ainsi, ceux qui, au coup d'État de Décembre,--ont pris les armes pour défendre des lois si audacieusement violées par le prince-président de la République,--ont été appelés «insurgés» par cet insurgé--et ont été emprisonnés, exilés et tués comme insurgés.

Mais comme dans ces justices qui suivent la défaite des uns et la victoire des autres, il faudrait que la moitié du pays emprisonnât, exilât, tuât l'autre moitié,--comme, après tout, les luttes de la politique se passent à peine entre cent mille personnes y prenant une part active;--le reste,--troupeau ignorant, se mettant à la suite du vainqueur,--on prend le parti de ne punir qu'une petite quantité des vaincus--qu'ils aient commis ou non d'autres crimes que d'être vaincus.

Autrefois--dans le cas d'insurrection militaire--on décimait les révoltés,--on les faisait ranger au hasard sur une ligne, puis on comptait, et, chaque fois qu'on arrivait à dix, on faisait sortir ce dixième des rangs, et on le passait par les armes.

C'est ce qu'on fait aujourd'hui dans la justice appelée «justice politique», avec une modification et un progrès, c'est qu'on triche le hasard;--on ne met pas les justiciables sur une ligne, et on fait tomber le chiffre dix sur qui on veut; il se fait ainsi un certain nombre de «boucs émissaires» d'_Azazel_, d'_Apopompées_ que l'on charge de tous les péchés d'Israël;--après quoi, les autres, comme dit le prophète, «deviennent blancs comme neige, leurs péchés eussent-ils été rouges comme l'écarlate».

En général, il serait difficile de dire ce qui décide l'opinion dans le choix de ces boucs infortunés--qui ne sont pas toujours innocents, mais qui ne sont pas plus coupables et souvent le sont moins que le voisin de droite et de gauche, celui qui est derrière et celui qui est devant.

Ainsi, messieurs Ollivier et de Grammont déclarent la guerre à la Prusse, et nous jettent dans une défaite, des désastres, des misères et une ruine écrites d'avance, puisque la France n'avait ni alliances, ni armées, ni munitions, ni vivres.--M. Leboeuf affirme à la face du pays que tout est prêt--qu'il «ne manque pas un bouton de guêtre» lorsque, si les boutons de guêtres ne manquaient pas, il n'y avait que cela qui ne manquât pas.

Nous sommes vaincus, écrasés,--Me Gambetta prend la suite du sinistre, parce que c'était la seule voie ouverte pour monter au pouvoir;--il continue cette guerre avec des chances encore plus mauvaises qu'elle n'avait été commencée; il double le nombre de nos morts, il ajoute à nos désastres la perte de deux provinces et une rançon double de celle dont les Prussiens se seraient contentés;--ses acolytes, ses affidés, ses amis, plus hostiles au pays que les Prussiens, sont convaincus d'avoir, au moyen de fournitures qu'il leur a données, envoyé au combat les soldats et les recrues sans vêtements, sans souliers, sans armes, sans vivres, sans munitions;--il est lui-même accusé devant un tribunal anglais d'avoir reçu des pots-de-vin.

D'autre part, le maréchal Bazaine,--je m'en rapporte au jugement qui l'a frappé,--est accusé d'avoir mal fait la guerre;--les uns pensent qu'il a cédé à des idées confuses d'une ambition assez vague,--les autres qu'il a manqué de résolution comme chef tout en reconnaissant son extrême bravoure comme soldat,--d'autres que la situation où il se trouvait était au-dessus de ses capacités, etc.

Il est condamné à mort.

Pendant ce temps, Me Ollivier, sous les orangers d'Italie, prépare son discours pour l'Académie et vient tranquillement le lire à Paris; M. de Grammont, M. Leboeuf et Me Gambetta reprennent leur vie ordinaire, et personne ne songe à leur demander aucun compte.

Prenons un autre exemple.--Un certain nombre d'avocats de langue et de plume, enivrent, empoisonnent le peuple dans Paris et dans tous les grands centres.

La guerre finie contre l'étranger, il faut faire une guerre plus triste contre des Français.

Me Gambetta, qui, au moyen des hordes empoisonnées par lui, est arrivé au pouvoir, aux dignités et surtout aux traitements, les abandonne momentanément--et va attendre l'issue du combat sous les orangers d'Espagne, comme Me Ollivier sous les orangers d'Italie.

Puis comme, à la suite de la commune, il se trouve tombé du pouvoir, il revient se mettre à la tête de ses hordes qui se composent de gens égarés, enivrés, empoisonnés par lui et par ses complices, mais aussi de voleurs, d'assassins et d'incendiaires, et il déclare publiquement qu'il n'entend pas se séparer d'eux.

C'est alors qu'on condamne M. Rochefort à une détention perpétuelle à Nouméa.

Il y avait bien aussi M. Ranc et beaucoup d'autres, mais M. Ranc n'a été inquiété que lorsqu'il s'est fait nommer député comme Me Gambetta,--avant cela on le laissait tranquillement être membre du conseil municipal de Paris;--des autres, il n'est plus question.

Je n'ai pas partagé l'engouement qu'a inspiré M. Rochefort vers la fin de l'Empire;--c'était un gamin spirituel,--doué non de cette sorte d'esprit que j'appelle «la raison ornée et armée», mais de cet esprit parisien qui ne recule pas devant le jeu de mots et les lazzis, et prend un air de hardiesse en s'attaquant au pouvoir, sans autre raison que le succès que le public a coutume de faire à ce genre d'attaque;--il n'avait rien étudié, ne savait rien, et naturellement décidait de tout,--mais on le prit tellement au sérieux qu'il finit par s'y prendre lui-même;--il devint l'objet de l'engouement public,--et, enivré par les applaudissements et le succès,--fit comme le chanteur auquel on crie: bis,--après l'ut de poitrine, il s'efforce de donner le contre-ut.

Qu'il ait fait du mal, je le veux bien;--qu'il ait mêlé sa petite drogue à la boisson capiteuse et toxique qu'on versait au peuple, qu'il ait surtout fourni le sucre et le citron qui lui donnaient un goût plus agréable et masquaient le venin, je le veux encore.

Mais en se rendant bien compte de son inconscience, il est évident qu'il a été un de ces boucs émissaires dont je parlais en commençant;--qu'il a subi la suite nécessaire de l'engouement dont il avait été l'objet, et que sa condamnation est sévère quand on regarde ceux qui ont joué le même rôle avec plus de conscience de leurs actes, et qui sont députés, ambassadeurs, et seront peut-être ministres demain.

Puisque j'en suis venu à parler de M. Rochefort, je dirai que je ne partage pas non plus la colère que donne son évasion à beaucoup de gens.--Les seuls prisonniers qui n'aient pas le droit de s'évader sont ceux qui sont prisonniers sur parole, et ce n'était pas son cas.

Il a très bien fait son rôle de prisonnier,--ce sont ses geôliers qui n'ont pas bien fait leur rôle de geôliers.

Il y aurait bien dans le fait de cette évasion une leçon pour les victimes de ces chefs, ou mieux de ces exploiteurs de l'opposition; les soldats payent et les chefs échappent,--mais ils ont bien pardonné à Me Gambetta de les avoir abandonnés, et au moment de la bataille et au moment de la punition.

Me Ollivier, à côté duquel on a fait tomber le nº 10 sur M. Bazaine, comme à côté de M. de Grammont, de M. Leboeuf, de Me Gambetta, etc., Me Ollivier pense que rien ne l'empêche de venir reprendre part aux affaires politiques d'un pays qu'il a perdu;--il vient de publier une lettre très bizarre, dont je dois dire quelques mots:

Il semblerait qu'ayant par son ambition et sa légèreté attiré sur la France un des plus grands désastres que contienne notre histoire, Me Ollivier et ses complices n'avaient que deux partis à prendre:

Le premier, de courir auprès de leur empereur et de se faire tuer autour de lui--et avec lui autant que possible--pour apaiser les mânes de tant de victimes qu'ils avaient faites.

Le second parti, moins beau, moins expiatoire, était de passer dans une retraite absolue le reste d'une vie maudite,--détestée par les mères, _matribus detestata_, comme dit Tacite.

Mais:

Me Ollivier sait que pour les sottises et pour les crimes politiques, la prescription s'acquiert naturellement au bout de six mois--le plus long terme où puisse s'étendre la mémoire française.

Donc, quatre ou cinq fois six mois s'étant écoulés, Me Ollivier n'ayant été ni fusillé, ni exilé, ni emprisonné; le sort de la vindicte publique étant tombé sur d'autres; M. Bazaine à Sainte-Marguerite payant pour tous; son histoire était tout à fait oubliée.

Rien donc ne l'empêchait de venir reprendre sa place dans la politique et son rang «à la queue» des compétiteurs du pouvoir, et vous allez le voir, aux prochaines élections, demander, comme candidat, un témoignage de confiance à ses compatriotes.--Prêt à tout recommencer.

Voici les hardiesses saugrenues qu'imprime Me Ollivier:

«_L'émulation s'établira entre les deux formes de la démocratie: la république et l'empire._

»_Si la république prévaut, les impérialistes accepteront sans arrière-pensée la décision souveraine; ils reconnaîtront que le gouvernement de la république doit être confié à ceux qui ont eu foi en elle, alors que d'autres la déclaraient impossible, et leur seule ambition sera d'apporter l'aide et le conseil._

«_Si l'empire obtient l'avantage, les républicains pourront adhérer sans humiliation à un gouvernement qui ne sera pas sorti d'un coup de force ou de surprise, et les impérialistes leur feront une place à côté d'eux dans la direction de l'État._

«_Dans les deux hypothèses, pas de proscription, l'oubli cordial du passé, une seule loi de salut public: l'interdiction d'attaquer, de contester et même de discuter le verdict national, sous les peines les plus sévères, l'exil perpétuel, par exemple._

«_Et alors, nous redeviendrons la grande nation, etc._»

Surtout si Me Ollivier est, dans le premier cas, appelé à «_donner aide et conseil_», et, dans le second, si «_on lui fait une place dans la direction de l'État_».