Part 10
La Banque semble s'efforcer de retirer les petites coupures de ses billets;--on dit qu'elle est effrayée du nombre de billets faux de cinq et de vingt francs qui sont en circulation.
Tous les journaux parlent d'une trouvaille faite par des enfants, de faux billets de vingt francs d'une imitation parfaite, pour une somme de cent mille francs selon les uns, de deux cent mille selon les autres.
Pourquoi cette préférence des faussaires pour les petits billets, qui nécessitent un travail plus souvent répété pour les faire, et des risques plus multipliés pour les faire passer?
J'en sais deux causes; il y en a peut-être d'autres.
La première est que l'on reçoit un billet de vingt francs et surtout un billet de cinq francs sans beaucoup l'examiner,--il n'en est pas de même des billets--de mille, de cinq cents, etc.
La seconde cause est que ces billets sont horriblement mal fabriqués,--imprimés sur le premier papier venu, tantôt mince, tantôt épais et se déchirant facilement--l'imitation en est beaucoup plus facile.
Il faut dire que, à part nos billets de mille et de cinq cents francs, qui sont bien fabriqués et présentent des difficultés presque insurmontables aux contrefacteurs, les billets de la Banque de France sont les plus laids et les plus faciles à contrefaire qu'il y ait en Europe.
J'ai vu l'autre jour des billets russes;--au centre est un beau portrait de Catherine II;--la couleur des billets est celle du prisme, de l'arc-en-ciel ou d'une bulle de savon;--des nuances rouges, bleues, etc., fondues et ineffaçables, car j'ai demandé à voir un billet ancien pour le comparer au neuf qu'on me montrait; les couleurs de celui qui avait circulé pendant plusieurs années n'étaient que légèrement pâlies.--Les billets américains sont remarquables par la perfection de la gravure; les portraits de Francklin, de Washington, et d'autres présidents font plaisir à regarder comme des miniatures.
De plus, les uns et les autres peuvent se chiffonner comme du linge, mais ne se déchirent pas comme les billets français et italiens.
Pour pouvoir retirer ces billets sans une précipitation et un scandale qui les déprécieraient, on a fait frapper pour une grosse somme de pièces de cent sous, cette monnaie qui rappelle par son poids, la monnaie de fer des Spartiates.
Or, je pense qu'il en est à Paris et dans les succursales comme à Nice; si on change à la Banque un billet de mille ou de cinq cents francs, il faut prendre la moitié de la somme en pièces de cent sous.
Pour moi--c'est avec certain plaisir que j'ai reçu l'autre jour quelques-unes de ces bonnes grosses pièces qui avaient, dans ces derniers temps, presque disparu--et je n'ai pu m'empêcher de songer combien cette pièce de cent sous a perdu de sa valeur ou combien les choses qui s'achètent sont devenues plus chères.
Je me suis rappelé le temps où, avec une pièce de cent sous dans ma poche, j'invitais hardiment trois amis à dîner avec moi, rue Neuve-des-Petits-Champs ou cour des Fontaines;--quatre amis si le festin avait lieu chez Flicoteau, au quartier Latin;--cinq, si c'était à Saint-Ouen;--le repas se composant à Saint-Ouen d'un énorme pain et de cervelas et du vin rose et un peu pointu d'Argenteuil, à cinq sous le litre,--et ces repas sont des meilleurs dont je me souvienne.
Et j'ai rapproché ce souvenir d'un autre souvenir récent--c'est que, à mon dernier voyage à Paris, me trouvant un matin sur le boulevard, j'entrai au café Anglais et demandai à déjeuner, j'étais préoccupé, je lisais et me contentais de répondre par un signe de tête affirmatif aux questions du garçon qui me servait.--Je m'arrêtai quand je n'eus plus faim et demandai la carte à payer--dix-huit francs--notez que je n'avais bu que de la bière.
Je ne m'en suis pas consolé,--je ne m'en consolerai jamais; ce fut et c'est encore pour moi un chagrin, une humiliation, un remords.--Je me comparai en rougissant à Lucullus, à Trimalcion, à Vitellius, à Grimod de la Reynière, à tous les gourmands célèbres;--je pensai à combien de mes vieux amis d'autrefois j'aurai pu, il y a trente ans, donner à déjeuner avec dix-huit francs--et quel bon déjeuner--dans l'île de Saint-Ouen ou de Saint-Denis--dans la grande herbe fleurie et parfumée.
Je me rappelai mes _bons dîners_--je n'appelle pas un «bon dîner» un dîner qu'on mange seul, et je sais combien la gaieté, la confiance et l'abandon sont pour beaucoup dans un dîner;--aucun n'avait coûté dix-huit francs;--j'étais si honteux, si bourrelé, que je fis voeu de ne refuser pendant vingt-quatre heures l'aumône à aucun mendiant,--et que je donnai quelques sous à des enfants pauvrement vêtus que je vis assis sur un escalier et qui ne me demandaient rien.
L'argent déjà n'est qu'un signe représentatif;--sa valeur n'est qu'une convention;--en effet, on serait bien embarrassé à l'heure du dîner, si on ne trouvait que des pièces de cinq ou de vingt francs en échange des siennes;--mais, enfin, la convention est ancienne, et, d'ailleurs, le métal, l'or et l'argent sont agréables aux yeux,--le son de l'or est agréable à l'oreille (que cette assertion ne me fasse pas prendre pour un avare),--d'ailleurs, un avare sérieux n'oserait pas faire sonner son or--ça pourrait le trahir.
Mais, les billets! quand on pense que contre un tas suffisant de ces carrés de papier--on peut avoir des forêts sombres, des prairies embaumées, des rivières murmurantes,--des bois de rosiers, des champs de jonquilles, d'anémones, etc.
Je ne veux pas parler des femmes,--c'est si hideux de penser qu'une femme se vend--et, d'ailleurs, j'ai là-dessus des idées très arrêtées qu'il serait bien sain et bien moral que tout le monde partageât,--c'est qu'une femme qu'on paye ne vaut jamais que cinq francs,--pour ceux qui ont le malheur d'aimer et d'acheter l'amour tout fait et d'occasion.
Donc,--le papier est un signe représentatif très médiocre, très laid et qui a beaucoup plus de chances de destruction que l'or et l'argent;--le feu et l'eau peuvent le détruire--et l'imitation en est beaucoup plus facile que celle des espèces monnayées.
Eh bien, j'ai vu presque tout le monde embarrassé et un peu contrarié de la réapparition de la pièce de cinq francs; en effet, cinq cents francs de cette monnaie c'est un poids--et ça ne peut se porter que visiblement:--un homme qui vient de changer un billet de mille francs à la Banque et qui reçoit forcément cinq cents francs en pièces de cinq francs est obligé de rentrer chez lui pour se débarrasser du fardeau.
Cette contrariété étrange qui a accueilli la résurrection de la pièce de cinq francs--s'explique en partie par une considération que je constatais tout à l'heure, l'augmentation du prix de tout.--Il y a trente ans, un homme aisé sortait plein de sécurité à l'égard des dépenses possibles avec quatre ou six pièces de cinq francs réparties entre les deux poches de son gilet; le même n'oserait sortir aujourd'hui sans avoir cent francs dans sa poche: avec cent francs on est chargé, à mon avis, comme un mulet.
En vérité, je vous le dis, ou plutôt je vous le redis: Si, dans la loi électorale que vous élaborez, vous n'établissez pas la condition du domicile pour les candidats,--vous verrez de nouveau les Barodet élus à Paris, et les Ranc à Lyon;--vous verrez, à la honte et au danger du pays, Me Challemel, élu quatre fois,--Me Gambetta, trois ou quatre fois.--Il y a trois mois, j'aurais dit six fois et peut-être davantage, mais pour le moment il est fort descendu dans la popularité.
Vous verrez élire par le peuple souverain, et Vermesh, et Cluseret, et Pascal Grousset, et les deux Gaillard.
L'article de loi à faire à ce sujet est bien simple et impossible à contredire, je vous l'ai déjà donné:
Attendu que, pour représenter un département, ou mieux un arrondissement et ses intérêts, il faut les connaître;
Attendu que, pour choisir un représentant, il faut le connaître;
Ne pourra être élu représentant d'un arrondissement qu'un habitant réel ayant au moins cinq années de domicile réel dans l'arrondissement.
Avez-vous, étant enfant, joué au bouchon?
Avez-vous joué à la boule?
Avez-vous seulement aux Champs-Élysées regardé jouer à la boule?
Eh bien!
Au bouchon, on place, sur un bouchon debout, la mise en sous de chacun des joueurs; puis, d'une distance convenue, chacun essaye à son tour, en lançant une pièce de deux sous ou de cinq francs, d'abattre le bouchon et de faire tomber, en les éparpillant plus ou moins, les pièces qui sont dessus;--mais, avant de «couper» c'est-à-dire de renverser le bouchon, le joueur a soin de jeter une autre pièce qu'il doit placer le plus près possible du bouchon,--parce que les sous tombés appartiennent à la pièce qui en sera le plus près.
Aux boules il s'agit également, d'une distance fixée, de placer une de ses boules le plus près possible d'une boule plus petite qui sert de but.
Mais, si une des deux boules est destinée à occuper cette place, l'autre est employée à «tirer», c'est-à-dire à repousser, à enlever la boule trop bien placée de l'adversaire.
Eh bien, un des malheurs de notre pays--c'est que tous les joueurs sont des _coupeurs_ et des _tireurs_,--savent renverser le bouchon--savent écarter la boule de l'adversaire--mais ne savent ni placer la première pièce, ni la première boule.
En d'autres termes--tous sapeurs, habiles à démolir, aucun architecte ni maçon.
Ce n'est pas seulement par la politique que nous redescendons et manifestons une rechute en sauvagerie.
Je voyais l'autre jour, dans un compartiment d'un wagon de première classe de chemin de fer, un jeune homme «bien mis», qui n'avait l'air ni plus bête ni plus grossier que beaucoup d'autres, s'étaler sur sa banquette et mettre ses pieds sur la banquette en face de lui,--sans songer que, à cette place salie par ses bottes, à la première station, un voyageur, une femme peut-être, pouvait venir s'asseoir.--Et ce n'est pas une exception, une excentricité; cette rusticité égoïste se montre à chaque instant.
J'avoue que je m'accoutume difficilement à des actes pareils, et qu'il m'arrive parfois de désirer que ces grossièretés générales se particularisent assez à mon égard, pour que j'aie le droit de m'en fâcher sans trop étonner les gens qui le plus souvent sont naïvement grossiers, sans méchanceté, et par un égoïsme imbécile,--et aussi par la suite de la vie des cercles et des cafés où on vit entre hommes,--hors de la société des femmes, société qui seule peut achever l'éducation d'un homme;--quand je parle de la société des femmes, je ne parle pas des femmes qu'on paye, je parle de celles auxquelles il faut plaire.
Chez les Romains, les femmes gardaient leur nom,--mais, si elles ne prenaient pas le nom de leur mari, elles ne prenaient pas non plus les titres de leurs fonctions et de leurs dignités.
La femme d'un consul n'était pas madame la consule, la femme d'un sénateur ou d'un dictateur ou d'un tribun, madame la sénatrice, la dictatrice, la tribune.
Je comprends que, dans la société moderne, avec l'invention de la noblesse héréditaire, une femme prenne le titre de son mari.--La noblesse, par une convention étrange, étant plus honorée à mesure qu'elle s'éloigne des actes qui l'ont méritée,--cette noblesse n'entraîne pas des fonctions qu'une femme ne puisse remplir aussi bien que l'homme;--mais la femme d'un général, d'un amiral, d'un ministre,--s'appelant madame la générale, l'amirale, on n'ose pas dire la ministresse,--cela n'a aucune raison d'être,--ces titres désignant des fonctions que les femmes ne partagent pas.
A propos de la noblesse,--un descendant d'un héros du moyen âge est de beaucoup plus noble que celui de ses ancêtres qui a gagné la noblesse.
Si on avait le sens commun on ne proscrirait pas la noblesse héréditaire,--c'est un grand encouragement et une belle récompense que de laisser à ses enfants un nom glorieux et honoré.
Mais on ferait, en sens inverse, ce qu'on fait pour les hommes de couleur,--l'enfant d'un blanc et d'une négresse est mulâtre,--l'enfant du mulâtre est quarteron, l'enfant du quarteron est, je crois, métis,--puis la marque bleuâtre des ongles disparaît, et les descendants d'un nègre sont réputés blancs après un nombre suffisant de générations;--de même, le fils du duc serait marquis ou comte, le fils du comte, baron,--à la seconde génération ils seraient chevaliers,--à la troisième, ceux qui voudraient être nobles se mettraient en mesure de gagner à leur tour la noblesse pour eux et pour les deux générations qui leur succéderaient.
On a souvent répété que Buffon avait un tel culte pour la nature, pour sa plume et pour lui-même, qu'il n'écrivait qu'en habit habillé avec des manchettes.
J'ai entendu citer une femme qui respectait si fort l'amour, qu'elle n'écrivait jamais à son amant qu'après s'être baignée, parfumée et mise en grande toilette.
Les besoins et les habitudes se sont graduellement si fort accrus et exaspérés, qu'un partage égal des choses destinées à les satisfaire semblerait aujourd'hui rendre tout le monde misérable;--de là cette situation sociale plus triste et plus terrible que, pour que quelques-uns aient assez à leur gré, il faut qu'un grand nombre aient insuffisamment, et un autre grand nombre n'aient rien du tout, de sorte que la vie n'est plus une loterie où il y a de petits et de gros lots,--mais un certain nombre de gros lots, et une très grande quantité de billets blancs et de billets d'attrape, comme se plaisait à en faire Héliogabale, selon l'historien Lampride,--certains billets donnant des maisons de campagne, ou dix livres d'or,--et certains autres dix laitues ou dix mouches.
Si bien que dans les rêves de bouleversement de la société que font les déshérités, les paresseux et ceux qu'on appelle les «partageux», ils ne pensent plus à partager,--les morceaux leur sembleraient trop petits,--mais à dépouiller les autres plus favorisés, et à prendre à leur tour les gros lots.
Sans aller si loin, il y a des professions et des intérêts qui ne peuvent «aller» et obtenir satisfaction qu'au détriment d'une partie de la société; il est telle profession dont ceux qui l'exercent considéreraient comme mauvaise année, une année de disette et de famine, l'année où les hommes négligeraient de s'entre-dévorer par des procès.
Telle autre où on appellerait année funeste, celle où il n'y aurait ni épidémie, ni maladies et où tout le monde se porterait bien.
C'est surtout à l'égard des pauvres qu'on risque d'être injuste, si on n'est que juste, et si on ne met pas, comme un appoint de poids et une _tare_, la charité dans le plateau de la balance.
Un pauvre demande l'aumône à la porte d'une église,--une femme qui en sort, lui répond: «Dieu vous assiste.
--Madame, dit un passant, vous renvoyez ce pauvre à la Providence; vous ne comprenez donc pas que c'est la Providence qui vous l'envoie.»
De tous temps les artisans de troubles et de séditions ont pris soit «la liberté de tous», soit le «bien public», pour prétexte et pour enseigne.
Sans remonter aux Grecs et aux Romains, chez lesquels, comme le dit Salluste de Catilina et de ses complices:
«Chacun ne songeait qu'à se rendre riche et puissant, sous ombre d'amour du bien public»;
Commines explique, dans ses Mémoires, que dans la guerre que les princes et les seigneurs firent à Louis XI pour «le bien public du royaume», le duc de Berry appelait le «bien public» qu'on lui donnât la Normandie en apanage, et le comte de Charolais entendait par ces mêmes mots de «bien public» qu'on lui livrât les villes sur la rivière de Somme,--Amiens, Abbeville, Péronne, etc.
On s'étonne habituellement de voir les princes, et, à leur imitation, les gens en place, rechercher et aimer les hommes médiocres;--Louis XIV a vendu et livré le secret, en disant à un homme qui lui demandait justice et établissait des droits,--«Il n'y a pas de droits, sous mon règne, tout est faveur.»
Les princes et les hommes en place veulent qu'on leur soit obligé et redevable de tout.--En élevant un homme considérable, ils ne feraient que rendre justice, tandis qu'en protégeant, en comblant un médiocre, ils accordent une grâce qui leur rend l'homme dépendant et servile,--ce qu'exprime très bien la locution assez populaire «se faire des créatures».
Cependant «la vraie science du gouvernement, c'est la science ou l'instinct du choix».
La république comme l'entendent trop de gens en France ne consiste pas à vivre sous des lois justes et égales, mais à s'emparer à son tour des places, de l'argent, des honneurs et des abus qu'on ne combat pas pour les renverser, mais pour les conquérir.
Je ne sais plus qui, vers 1790, exprimait nettement cette situation en disant: «Louis XVI était, il y a quelques mois, Roi et maître de vingt-quatre millions de sujets,--aujourd'hui il est le seul sujet de vingt-quatre millions de Rois».
Alors comme aujourd'hui la difficulté était de savoir comment cette nation de potentats poserait les limites de ses vingt-quatre millions ou trente millions d'empires.
Voici pour les journaux légitimistes le vrai moment de restaurer un mot raconté autrefois par une gazette allemande, vers 1810; qu'ils se hâtent, car les bonapartistes pourraient le prendre pour le fils de Napoléon III:
«Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, étant en exil, fut invité à assister au couronnement d'une rosière dans une ville qui s'appelle comme... Blankenberg; il posa la couronne sur la tête de la jeune fille qui fit une belle révérence, et dit: «Monseigneur, Dieu vous le rende.»
Être bien mise pour une femme, c'est s'habiller autant d'après sa situation de fortune que d'après sa taille, son teint, la couleur de ses cheveux et celle de ses yeux:--tout doit être harmonie.--Le goût et la distinction suppléent la richesse et souvent triomphent d'elle.
Combien de publications à propos de la mode, dans les journaux ou ailleurs,--persuadent aux femmes qu'_il faut_--avoir tant de robes, tant de chapeaux,--et de telles robes, et de tels chapeaux;--c'est cher, mais _on ne peut pas faire autrement_,--c'est de toute nécessité,--c'est impossible,--mais ce n'est pas une raison, il le faut.
.............. Je m'indigne à l'aspect De femmes, que le monde accueille avec respect; Telle a su se placer, par un bon mariage, Courtisane prudente, à l'abri du chômage; Ça s'appelle une «femme honnête», du mari, Des enfants, du foyer ne prenant nul souci; Et, ne s'informant pas si, pour parer l'idole, Le pauvre époux--travaille... emprunte... joue... ou vole. --Les _filles_... on les quitte alors que leur beauté Ou le caprice passe.--A perpétuité, La «femme honnête», infirme et laide devenue, A, le code à la main, droit d'être... entretenue; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . Le bonheur légitime... est si cher aujourd'hui, Qu'on n'ose plus aimer que la femme d'autrui; Et, pour peu qu'un jeune homme ait d'ordre et de conduite, Au banquet de l'amour il vit en parasite.
* * * * *
On raconte du shah de Perse une remarque singulière. «--Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans votre voyage en France? lui demanda une femme.
--C'est notre folie d'entretenir à grands frais des harems où nous nourrissons, habillons, etc., sous la garde d'eunuques, de nombreuses femmes qui ne nous aiment pas et que nous n'aimons guère,--avec lesquelles nous n'éprouvons jamais ni une incertitude, ni une émotion, le désir étant très certainement suivi et quelquefois précédé de la possession,--tandis qu'en France, sans eunuques, sans sérail fermé, chaque Français a ses femmes, son harem éparpillé bien plus nombreux que les nôtres, dans les maisons de ses amis et connaissances; femmes gardées, nourries, habillées par lesdits amis et lesdites connaissances.
Vivant comme je vis, comme j'ai presque toujours vécu, le plus souvent solitaire, à la campagne, dans les bois, sur les plages de la mer, en face des merveilles de la nature,--bien plus grandes encore pour ceux qui les étudient que pour ceux qui ne font que les contempler;--j'ai dû souvent penser au créateur souverain,--jamais, je ne me suis permis de lui donner un corps, ni une forme,--d'en faire un homme agrandi et grossi, de lui attribuer mes idées, mes passions, mes faiblesses.
Me servant des sentiments et de la raison qu'il m'a donnés, et heureux de trouver d'accord et les sentiments et la raison,--j'ai supposé, j'ai cru qu'il est tout-puissant, souverainement juste, souverainement bon,--ces deux dernières qualités dérivant naturellement de la première.
J'ai beaucoup médité sur cet Être suprême;--mais, quand j'ai vu que:
De même que, quand on regarde le soleil, on voit d'abord rouge, puis noir, et on voit voltiger et danser devant les yeux, comme des myriades d'étincelles blanches; de même, quand on veut scruter certains arcanes, s'enfoncer dans certaines méditations, l'esprit aussi s'éblouit, voit des flammes et de l'ombre, puis sautillantes des folies, des sottises, des saugrenuités.
J'ai accepté ces bornes à la vue de l'esprit, comme celles imposées à la vue des yeux;--je me suis soumis, et ne me suis plus permis de me livrer à ces méditations sans résultat possible, que de loin en loin.
Dans les choses humaines, en effet, le contraire du faux est vrai;--mais, il est des questions sur lesquelles l'esprit ne peut concevoir ni l'un ni l'autre des deux contraires.
Ainsi l'univers, je ne dis pas notre monde, je dis l'univers, a-t-il eu un commencement, aura-t-il une fin?
Si on se dit oui, on se demande: et avant ce commencement, et après la fin?
Si on se répond non,--cette pensée de toujours en avant et en arrière donne le vertige,--nous ne pouvons résoudre ni l'une ni l'autre des deux hypothèses contradictoires, dont une cependant est la vérité;--aussi, un jour qu'un homme que je connaissais assez peu, vint me voir et me demanda ce que je pensais de l'immortalité de l'âme,--je lui répondis: «Mon cher, je n'y pense qu'une fois par an, pour ne pas devenir fou ou imbécile,--j'y ai pensé hier,--revenez dans un an.»
A personne, plus qu'à moi peut-être, les cieux n'ont «raconté la gloire de Dieu», personne n'a peut-être vu autant de levers et de couchers du soleil--à leur avantage;--j'ai étudié les brins d'herbe et les insectes, et je dois à cette étude des joies et des ivresses ineffables;--j'ai sans cesse questionné la nature,--et je puis dire comme je ne sais plus quel saint,--je crois cependant que c'est saint Bernard:--«Les chênes et les hêtres ont été mes maîtres.»--Je suis donc plutôt un homme religieux;--eh bien! on ne saurait se figurer combien les religions et les prêtres m'ont gêné, m'ont choqué.--Il y a longtemps que j'ai écrit pour la première fois, dans un livre d'études de botanique et d'entomologie, saisi d'admiration pour les prodiges que ces études me faisaient découvrir dans les plus petits des êtres,--_maximus in minimis Deus_.
«En présence de tant de merveilles,--où sont les ânes qui demandent des miracles et les charlatans qui en font.»
J'ai lu les miracles de toutes les religions,--je n'en ai jamais trouvé un qui me causât, à beaucoup près, autant d'étonnement et d'admiration, qu'une petite graine de réséda, renfermant des plantes, des fleurs, des parfums pour toujours,--qu'un oeuf de mouche ichneumon, pondu dans le corps d'une chenille vivante, qui doit, morte, servir de nourriture au ver qui naîtra de l'oeuf de la mouche, et cet oeuf contenant pour toujours des générations infinies d'ichneumons.
--Comme vous êtes sérieuse, Madame!
Je ne vous ai jamais vue rire,--même des mots et des choses qui faisaient éclater ou pouffer tout le monde autour de vous;--auriez-vous donc quelque grand chagrin au coeur?
--Non, mais seulement les rides au coin des yeux se composent d'un certain nombre de sourires,--et je ne veux pas me chiffonner le visage.