Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue
Part 5
«C'est un devoir de civilité pour un étudiant, lorsque après le repas il revient à l'étude, de se laver invariablement avant de lire, et de ne jamais ouvrir les fermoirs ou tourner les feuillets d'un livre avec des doigts graisseux. Ne laissez pas non plus un enfant pleurard admirer les enluminures des lettres capitales, de peur qu'il ne salisse le parchemin de ses doigts mouillés, car un enfant touche d'abord tout ce qu'il voit...
«Chaque fois qu'on remarque des défauts dans les livres, il faut les réparer promptement; en effet, rien ne s'agrandit plus vite qu'une déchirure, et un accroc négligé sur le moment devra plus tard être raccommodé avec beaucoup plus de peine et moins de succès.»
XVI
C'est s'acquitter d'une partie du respect que l'on doit aux livres que de les revêtir de belles reliures. Et c'est aussi se donner à soi-même des jouissances délicates, car, comme le dit Mr. Davenport, «il est parfaitement vrai que de tous les meubles, les livres sont les plus agréables à l'œil». Jules Janin l'avait déjà proclamé avec plus d'élan: «Le livre est si bien fait pour être orné; il porte avec tant de bonheur toutes les élégances!» Et avant lui encore, Chevillé s'écriait, en son lyrique enthousiasme:
«O Dieux et déesses! quoi de plus rare et de plus charmant que la contemplation d'un beau livre imprimé en bons caractères, gros ou menus, avec une bonne encre indestructible!... Il n'y a pas de tableau du plus grand maître qui soit plus agréable aux yeux de l'honnête homme et du savant parfait. Honte et malheur à qui se lasserait de regarder un pareil livre, imprimé sur vélin ou sur grand papier!
Tout le monde y consent et nul n'y contredit.
Bollioud-Mermet lui-même déclare que «des livres ainsi conditionnés brillent aux yeux, flattent le goût, font les délices de ceux qui les possèdent».
Le grave et sobre Mouravit s'échauffe aussi sur ce sujet. «Quoi de plus beau, s'écrie-t-il, qu'un livre dont le papier n'a pas été parcimonieusement mesuré, et qui laisse l'œuvre du typographe encadrée, comme une belle estampe, au milieu de marges spacieuses et bien proportionnées!»
Et il ajoute: «Rechercher une certaine élégance dans la reliure de nos livres, ce n'est pas seulement leur payer notre dette de reconnaissance, c'est encore donner une preuve de notre passion pour les choses de l'art, de cet amour des ineffables harmonies que toute nature d'élite veut trouver ou faire naître en tout et partout: c'est en un mot, laisser un vivant témoignage de notre goût....
«La reliure n'est pas seulement un abri contre les destruction, mais elle doit révéler de prime abord, par son élégance, par sa richesse plus ou moins grande, par son _style_, le mérite, le prix, la nature même du joyau qu'elle renferme.»
Napoléon disait: «Je veux de belles éditions et d'élégantes reliures. Je suis assez riche pour cela.»
Un bibliophile anglais qui rapporte ce propos et qui n'aime guère l'Ogre de Corse, ne peut s'empêcher de s'attendrir: «Il fallait qu'il ne fût pas mauvais jusqu'au fond.» _So he could not be entirely bad._
Le journal _The Critic_, qui se publie aux Etats-Unis, insérait naguère des vers amusants sous ce titre: «Comment un bibliomaniaque relie ses livres.» J'en citerai quelques strophes:
J'aimerais à relier mes lives favoris de sorte que leur vêtement extérieur à l'esprit de tout bibliomaniaque révélât leur contenu.
La vie de Napoléon reluirait en rouge, la vie de Jean Calvin en bleu; Ainsi symboliseraient-elles l'effusion du sang et la nuance d'une religion atrabilaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les _Papes_ iraient bien en écarlate; en vert jaloux, _Othello_; En gris, _la Vieillesse_ de Cicéron; et les _Cris de Londres_ en jaune.
Mon _Walton_[3] ne pourrait mieux exprimer son art aimable qu'en saumon. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Les guerres intestines, je les habillerais de vélin, tandis qu'une peau de truie contiendrait mon _Bacon_...[4]. Les tranches de la biographie d'un sculpteur seraient marbrées comme il convient...
Les faits et dates de la guerre de Crimée, reposeraient sous la fragrance d'un cuir russe, et l'histoire de la conquête des Etats barbaresques, sous un maroquin écrasé...
[3] Isaac Walton, écrivain anglais, célèbre par son traité sur la _Pêche à la ligne_.
[4] Francis Bacon, l'auteur du _Novum Organum_ et des _Essays_.--_Bacon_ est un vieux mot français, passé en anglais avec son sens de _lard_.
XVII
«Aimer le livre et aimer la lecture sont une seule et même chose pour tout esprit cultivé», a dit encore G. Mouravit. Un amateur qu'il cite, sans le nommer, fait un pas de plus et va jusqu'à dire: «Il y a une grande curiosité qui s'attache avant tout au mérite des livres; il y en a une petite qui s'attache à leur rareté ou à leur bizarrerie.»
Et pourquoi dédaigner si superbement «la petite curiosité!» Peut-être, après tout, le collectionneur, dont un jeune poète (Camille Delthil: _Les Tentations_) nous fait le portrait dans le sonnet suivant, n'est-il pas si absurde et si ridicule:
Ah! comme il trouve bon de vivre! Tout rajeuni, tout radieux, Dans son habit râpé de vieux. Un immense bonheur l'enivre!
Enfin, il est à lui, le livre, Cet aide rare et précieux, Et qui faisait tant d'envieux. Il ne l'a payé qu'une livre.
Il le chercha vingt ans; hé bien! Il le possède; c'est l'unique! Tous les autres ne valent rien.
Aux connaisseurs il fait la nique, Et son orgueil est grand; il a Ce que personne n'a. Voilà!
Mais, comme Mr. J. Rogers Rees le fait très justement remarquer dans ses _Pleasures of a Book-Worm_, «l'avidité avec laquelle on recherche et achète les premières éditions des livres fameux et les volumes contenant des autographes de l'auteur ou réveillant d'une façon ou d'une autre des souvenirs spéciaux, n'a rien qu'on doive déplorer. Le dada du dénicheur de livres est assurément aussi sensé que tout autre, et, de plus, il en appelle directement au cœur et à la tête, aux sentiments affectifs et à l'intelligence.»
«Qui peut se vanter d'avoir lu le _Télémaque_ tel que l'écrivit Fénélon, demande Jules Janin, s'il n'a pas lu _Télémaque_ dans l'édition originale?»
M. Aug. Laugel exprime la même idée en la développant jusqu'à s'en enthousiasmer et à bondir du terre-plein de l'érudition aux régions éthérées du sentiment:
«Pourquoi voulons-nous posséder des éditions originales?... C'est pour avoir le document vrai, la pensée de l'auteur, telle qu'elle est sortie de son cerveau...
«Par l'étude des additions, des changements, des retranchements [dans les éditions originales successives], nous entrons dans le cœur même de l'auteur. La bibliophilie devient ici de la psychologie...»
Et, supposant qu'il vient de découvrir tout à coup, sur un vieux bouquin relié en veau, les armes de Mme de Sévigné, il repart en un mouvement dithyrambique:
«Pensez-vous que ces armes ne me feraient pas bondir de joie? Avoir à soi, tenir dans ses mains, toucher, manier, remanier un livre qui a été lu par l'adorable femme qui a donné tant d'heures de joie à toute âme bien née, n'est-ce rien? Et croyez-vous que, si telle trouvaille était faite, l'heureux bibliophile, possesseur du volume, s'amuserait sottement à en changer la reliure, à mettre du maroquin où il y avait du veau? Celui qui commettrait un tel crime serait honni de tous ceux qui ont l'amour du livre.»
Ailleurs, il s'explique, d'un ton plus calme, mais non moins convaincu:
«Non, l'amour du livre n'est pas, comme beaucoup le croient et le disent, un amour matériel: ce n'est pas l'amour de l'or, fût-il aux petits fers et creusé par les mains les plus habiles, ni l'amour du beau papier, ni l'amour de ces reliures élégantes où la fantaisie des grands relieurs s'est donné carrière, ni l'amour de ce qu'on appelle la _provenance_, c'est-à-dire des noms illustres d'anciens propriétaires, rois, reines, princes et princesses, bibliophiles fameux; il y a dans l'amour du livre un peu de tout cela, mais il y a autre chose encore, il y a un sentiment idéal, difficile à définir, où entre le respect de l'intelligence humaine dans les plus nobles expressions qu'elle ait trouvées, en même temps que la reconnaissance pour ceux qui ont, avant nous, éprouvé ce respect et qui en ont donné la preuve dans le soin qu'ils ont mis à orner, à conserver, à perpétuer les plus beaux ouvrages de l'homme.»
Et, en dépit des anecdotes malveillantes, plus ou moins authentiques, mais en tout cas malaisées à multiplier désormais, ils sont si bons, ces «amis du livre et du rien à faire! Ils oublient volontiers dans l'oisiveté du chez soi, _domesticus otior_, disait Horace, toutes les passions mauvaises, les vanités misérables, les ambitions malsaines, les petits honneurs, les petits devoirs: le vrai bibliophile est content de lui-même et des autres» (Jules Janin).
Encore se prépare-t-il, sans le savoir, de nouvelles sources de jouissances. M. Octave Uzanne,--_experto crede Roberto_,--fait finement et justement remarquer que «la monomanie bouquinière, au début limitée, conduit très insensiblement, mais assez logiquement, à la polymanie des choses rares et précieuses».
«C'est, dit-il, que l'amour des livres est complexe et qu'il touche à la fois à l'art bibliopégique, à l'iconophilie et à l'autographie, et à toutes les manières de reproductions de l'idéologie....
«Le bibliophile se chrysalide dans sa bibliothèque et se révèle papillon dans la recherche du bric-à-brac; on le croit ermite dans son cocon maroquiné, il se révèle _ailé_ tout à coup dans l'ardeur de sa chasse au bibelot.»
Après tant de plaidoyers pour ou contre, un mot de Charles Asselineau me paraît de nature à rallier toutes les opinions.
La chasse aux bouquins est, à ses yeux, «une innocente manie, qui se repaît d'elle-même, et qui touche à l'honneur des lettres et de la patrie, tout en faisant subsister quatre ou cinq industries» c'est-à-dire des milliers d'êtres humains.
Jugement inattaquable, je crois, et bien fait pour nous mettre la conscience en repos.
FIN
ACHEVÉ D'IMPRIMER A PARIS _le 14 Juin 1901_ SUR LES PRESSES DE PAIRAULT & Cie POUR H. DARAGON, LIBRAIRE