Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue
Part 4
«Collectionner les livres rares et les auteurs oubliés est peut-être, de toutes les manies collectionnantes, la plus sotte aujourd'hui. Il y a beaucoup à dire en faveur des faïences rares et des scarabées curieux. La faïence est parfois belle et les scarabées sont du moins comiques d'aspect. Mais les livres rares sont maintenant, par la nature même des choses, des livres sans valeur; et leur rareté consiste ordinairement en ce que l'imprimeur a fait une bévue dans le texte, ou qu'ils contiennent quelque chose d'exceptionnellement sale ou idiot. Accorder un profond intérêt aux auteurs négligés et aux livres peu communs, c'est, la plupart du temps, un signe--non pas qu'on ait épuisé les ressources de la littérature ordinaire--mais qu'on n'a pas réellement de respect pour les productions les plus grandes des hommes les plus grands qui aient vécu. Cette bibliomanie se saisit d'êtres raisonnables et les pervertit au point que, dans l'esprit de celui qui en est atteint, la race humaine existe pour les livres, et non point les livres pour la race humaine. Il y a un livre qu'ils pourraient lire avec fruit, les faits et gestes d'un grand collectionneur de bouquins qui vivait jadis dans la province de la Manche. Pour le collectionneur, et quelquefois pour l'érudit, le livre devient un fétiche, une idole et est digne de l'admiration du genre humain quand même il ne serait de la plus petite utilité à personne. Par cela seul que le livre existe, il a le droit d'être poliment invité à prendre place sur les rayons. La «bibliothèque ne serait pas complète sans lui», bien que la bibliothèque doive, pour ainsi dire, être empuantie quand il y sera. Les grands livres sont, bien entendu, des livres communs; et ceux-ci sont traités par les collectionneurs et les bibliothécaires avec un souverain mépris. Plus le rare volume est un affreux avorton de livre, plus désespérés sont les efforts des bibliothèques pour le posséder.»
Jules Janin va nous donner la contrepartie de ce réquisitoire, dont il est superflu de faire ressortir les erreurs et l'injustice. On a besoin, après cette page puritaine et revêche, de quelques lignes bien françaises où la fantaisie s'égaie de bonne humeur.
«Ça vous est égal, messieurs les lecteurs sans odorat, de tenir dans vos mains mal lavées un bouquin taché de lie, où la fille errante et le laquais fangeux ont laissé la trace ineffaçable de leurs doigts malpropres et de leurs têtes mal peignées? Ça vous est égal de feuilleter une sentine et de respirer à chaque page une abominable exhalaison d'écurie ou de mauvais lieu?
«Un digne ami des livres respectera ses heures d'études, et de loisir, il se croira tout simplement déshonoré de réunir tant de souillures, en de si tristes enveloppes, à toutes les fleurs du bel esprit. Il faut à l'homme sage et studieux un tome honorable et digne de sa louange.
«...Ces réimpressions de nos chefs-d'œuvre, pleines de fautes, disons mieux, pleines de crimes, il y a pourtant des gens qui les achètent, et qui les font relier en basane, par des cordonniers manqués dont on a fait des relieurs! Ces livres ainsi bâtis, qui puent la colle et l'œuf pourri, que le ver dévore, et qui tournent au jaunâtre grâce aux ingrédients de paille et de bois pourri par lesquels le chiffon de toile est remplacé, ces misérables in-octavo, l'exécration du genre humain lettré, il y a cinquante imbéciles, cinquante ignorants, autant d'usuriers, plusieurs idiots, vingt repris de justice, et de graves filles de joie un peu lettrées, sans compter une douzaine de marquises de nouvelle édition, qui les enferment avec soin dans une bibliothèque richement sculptée.»
Revenons aux personnes sévères. Elles n'ont pas dit leur dernier mot. M. G. Mouravit n'est pas éloigné de la pensée de Mr. Frederic Harrison lorsqu'il écrit:
«L'amour funeste accordé au livre _pour lui-même_ créera une perpétuelle et déplorable promiscuité; en prenant chaque jour un empire plus tyrannique, il arrivera bientôt à détruire le _sens intellectuel_. Vouée à la recherche des infiniment petits de l'art et de la science, la vue du bibliomane s'éteint, il ne sait plus voir les grandes œuvres de l'esprit humain.»
Il est cependant plus indulgent et plus juste à la fin, lorsqu'il ajoute:
«Sans crainte de nous commettre avec les bibliomanes, nous devons reconnaître que la beauté matérielle d'un volume influe beaucoup sur le profit intellectuel qu'on en peut tirer. Comme le disait notre bon Rollin: Une belle édition, qui frappe les yeux, gagne l'esprit et, par cet attrait innocent, invite à l'étude.»
De ces différentes opinions, _The Bookmart_ me semble avoir donné, dans un article intitulé _Bibliomania_, un exposé contradictoire assez équitable, avec la conclusion qu'il comporte. C'est pourquoi je le cite ici, malgré sa longueur:
«La bibliomanie qui fleurit de nos jours ne se rattache à aucun goût véritable pour la science de l'antiquité ou l'histoire. La manie des tableaux a été suivie de la manie des faïences fêlées, et la manie des faïences fêlées a été suivie par la manie des livres. Les gens qui achetaient des tableaux et des faïences connaissaient les marques grâce auxquelles on peut constater l'authenticité d'un peintre ou d'une assiette, mais ils ne connaissaient guère autre chose. De même les gens qui achètent des livres en sont arrivés à savoir qu'un exemplaire de telle édition ancienne contenant une faute d'impression à telle page est sans prix, tandis qu'une autre, qui n'a pas de faute, est réellement sans valeur et se donne pour rien. Telle est à peu près la mesure des capacités de la plupart de nos amateurs de livres, bien que quelques-uns d'entre eux sachent, par surcroît, apprécier avec plus ou moins d'intelligence la distinction qu'il y a entre «demi-maroquin, non coupé, doré en tête par Rivière», et «veau extra, non coupé, doré en tête par W. Pratt», distinction qui n'est pas de médiocre importance dans les salles de vente. La vérité est, qu'acheter des livres est devenu une mode, et que les règles et canons qui gouvernent les acheteurs de livres sont aussi capricieux et innombrables que ceux qui gouvernent les acheteurs de vieux tableaux et de vieilles faïences...
«La bibliomanie régnante doit, j'en ai peur, être regardée comme la manifestation, plus ou moins intelligente, d'un simple dilettantisme sentimental. Elle n'a point de caractère archéologique, point de caractère historique; elle a le goût personnel du pittoresque... La rareté toute seule est l'élément essentiel dans l'estimation que l'on fait d'un ouvrage imprimé il y a deux cents ans ou plus; ainsi un volume absolument sans valeur atteindra souvent un prix de fantaisie, simplement parce qu'il n'en existe pas un autre exemplaire.»
Le docteur James Martineau déclare, dans ses _Hours of Thought_ (_Heures de Pensée_), qu'en l'absence de quelque chose ayant une portée plus noble, les amours exclusifs, les enthousiasmes particuliers, les simples fantaisies de l'esprit, pourvu qu'ils soient innocents, sont un grand bien. «L'homme actif qui poursuit un but innocent quelconque vaut mieux que l'homme inerte qui critique tout, et l'être lourd qui ne vit que pour collectionner des coquilles et des médailles est au-dessus de l'être spirituel qui ne vit que pour se moquer de lui.»
Dans le même esprit, je me hasarde à avancer qu'il n'est pas sage de traiter la passion pour les livres vieux, rares ou curieux, irrespectueusement. Toute occupation de ce genre a une influence plus ou moins grande sur l'affinement de l'esprit. Elle peut, sans doute, être entachée de snobbisme ou de vulgarité, si c'est l'ignorant caprice de la mode ou le simple essai d'une cupide spéculation qui la dirige; mais, d'un autre côté, on peut la comprendre de telle sorte qu'elle soit une occupation non seulement pleine de charmes, mais encore pleine d'utilité.
XIII
Les railleries--parfois indignées--que des bonnes gens, qui tantôt lisent trop, tantôt ne lisent guère ou ne lisent pas du tout, font des amateurs qui collectionnent des livres sans les lire, sortent d'une veine inépuisable et ne sauraient s'énumérer. J'en mets ici quelques-unes que je n'ai pas enregistrées déjà.
Il en est qui datent de loin. Voici le dict du vieux Gaultier de Metz, dans _L'Ymage du monde_:
Est d'aucuns convoiteus Qui ont les livres précieus Et aornés et bien et bel, Qui n'en regardent fors la pel.
Pétrarque a dit en latin: «Il est des gens qui se figurent posséder en propre tout ce qui est dans les livres qu'ils ont chez eux. Vient-on à parler de quelque ouvrage:--Oh! disent-ils, ce livre est dans mon armoire.--Cela leur suffit et c'est, dans leur opinion, comme s'ils le savaient par cœur. Là dessus, les sourcils hauts et les yeux ronds, ils se taisent. Quelle race ridicule!»
Ausone s'était moqué déjà de celui qui, parce qu'il sa bibliothèque pleine de livres, se croit grammairien et docte.
Un de ceux qui se sont le plus fortement élevés contre cette perversion de l'usage des livres, qui consiste à les aligner sans les lire, fut, lui-même, un grand amateur de livres. Je veux parler de Bollioud-Mermet, l'auteur du traité célèbre _De la Bibliomanie_ (La Haie, 1761), réimprimé par Jouaust en 1865 et en 1866.
«On a tellement perverti l'usage des livres, dit-il, que ces monuments de la savante antiquité, ces recueils précieux des productions de génie, autrefois consacrés à perpétuer les vrais principes des sciences, à inspirer le bon goût des lettres, à faciliter le travail, à diriger le jugement, à exercer la mémoire, à faire germer les talents et les vertus, sont maintenant des meubles de pure curiosité, qu'on achète à grands frais, qu'on montre avec ostentation, et qu'on garde sans en tirer aucune utilité...»
Et il conclut «que la Bibliomanie est le comble du ridicule pour ceux qui n'ont ni les dispositions, ni la volonté de faire un usage sérieux des livres; que pour les gens d'étude et les connaisseurs, c'est une superfluité déraisonnable que de rassembler toutes les facultés, toutes les matières qu'un seul homme ne saurait cultiver; que ces collections portées jusqu'au luxe et à la magnificence font l'effet d'un amour excessif du merveilleux et l'objet d'une prodigalité condamnable et ruineuse; que ce goût bizarre et libertin qui fait donner la préférence à certains ouvrages, où tout respire la frivolité et la licence, est un travers d'esprit odieux et méprisable, un déréglement de cœur consommé, digne de la rigueur des loix et des anathèmes.»
La conclusion est orthodoxe; elle plairait à la censure officielle, dame Anastasie, qui aime à confisquer au profit de son plaisir ce qu'elle juge malsain à la santé morale des autres.
Le poète anglais Halkett Lord en arrive à une non moins vigoureuse, dans une pièce humoristique qui finit ainsi:
Regardez Tottipop jouir de ses chers livres, aller de rayon en rayon, raffolant, ravi, et lire, en arpentant la salle,--les titres,-- ou jouer amoureusement avec ses reliures de Bedford! Oh! ce sont là des plaisirs que rien jamais ne peut corrompre. A la tonne et à la toise, il fait ses achats,--et voilà qui tend à montrer combien un homme peut avoir beaucoup, et savoir peu. Maintenant voyez-le, de ses mains gantées et tremblantes, caresser ses Capé, soupeser ses Derôme, tantôt exhaler du fond du cœur un soupir devant une marge trop rognée, tantôt se sentir renaître à la vue de doublures, de petits fers et de filets. Ainsi passent ses jours, à farfouiller de vieux volumes. Il appelle cela de _l'amour_!...--On devrait l'enfermer!
Le marquis d'Argenson en prenait son parti légèrement, en élégant seigneur français, lorsqu'il donnait pour inscription à une bibliothèque cette devise renouvelée des saints livres:
_Multi vocati, pauci lecti._
J'ai trouvé dans un _Nouveau Recueil d'Enigmes, Charades et Logogriphes_, publié à Rouen, sans date, chez Lecrève-Labbez (in-18, p. 72), une énigme assez pauvrement versifiée, mais qui nous laissera sous une impression plus gaie.
A l'abri d'une peau légère, Je tiens cent héros enfermés; Et par moi seulement leurs faits si renommés Sont à couvert de la poussière. Cependant, sous l'éclat des ornements divers, Dont ma figure est revêtue, Je cache avec soin à la vue Un corps qui bien souvent est tout farci de vers. Jugez de mes emplois: quoique fort ignorante, En un espace assez petit Je renferme beaucoup d'esprit; Mais qui de me voir se contente Sans jamais regarder ce que j'ai dans le cœur, Est sans doute un pauvre docteur.
XIV
L'amour des livres pour les livres, quelque futile et condamnable qu'il puisse-être,--et il s'en faut que cette question soit tranchée,--ne date pas d'hier.
Chez les Grecs, Aristote acheta après la mort de Speusippe, quelques uns de ses livres pour la somme de 72,000 sesterces. Platon acquit le livre de Philolaüs le pythagoricien, d'où il tira le _Timée_, dit-on, au prix de 10,000 deniers. Sur quoi Aulu-Gelle remarque que les sages méprisent l'argent en comparaison des livres.
Cicéron ne tarit pas sur la joie d'acquérir et de posséder des livres, et de sa correspondance avec son ami Atticus il appert que celui-ci non seulement collectionnait des volumes, mais en faisait commerce. _Nil sub sole novum._
C'est Asinius Pollio qui fonda la première bibliothèque publique à Rome; mais les bibliothèques particulières n'étaient pas rares. Sylla en avait une remarquable. «Parmi les trésors que Lucullus rapporta de ses guerres d'Asie, et dont il orna sa maison de Tusculum, dit Géraud dans son _Essai sur les Livres dans l'antiquité_, il faut compter une précieuse collection de livres qu'il se fit gloire d'augmenter encore et dont il permit le libre accès aux savants et aux littérateurs.»
«Du temps de Sénèque, rapporte le même écrivain, le luxe des bibliothèques était poussé à Rome à un degré inimaginable. Une bibliothèque était regardée comme un ornement nécessaire dans une maison; aussi en trouvait-on jusque chez les gens qui savaient à peine lire, et si considérables que la lecture des titres des livres aurait seule rempli la vie du propriétaire. C'est vers ce temps que vint à Rome le grammairien Epaphrodite de Chéronée, qui ramassa jusqu'à 30,000 volumes de choix (_Suidas_). Plus tard, Sammonicus Severus, précepteur de Gordien le Jeune, laissa à son élève la bibliothèque qu'il avait reçue de son père, et qui se montait à 62,000 volumes.»
Saint Pamphile, prêtre et martyr, posséda, au témoignage d'Isidore, 30,000 volumes, dont il fit présent à l'église de Césarée.
Au Ve siècle de l'ère chrétienne, Sidoine Apollinaire nous signale l'existence de plusieurs bibliophiles en Gaule, parmi lesquels Loup, professeur à Périgueux; Manus, consul à Narbonne; Rurice, évêque de Limoges; Tonance Ferréol, dans sa maison de Prusiane, sur le Gardon, non loin des frontières du Rouergue.
Sans suivre une filiation qui serait trop longue, les bibliophiles doivent aussi reconnaître comme un de leurs ancêtres,--inattendu pour la plupart d'entre eux, j'imagine,--l'Anglais Thomas Britton, charbonnier ambulant, musicien et chimiste. Il laissa après sa mort une collection de partitions dont la vente atteignit près de cent livres sterling, des instruments de musique pour quatre-vingts livres, et une remarquable bibliothèque musicale et scientifique. Quelques années auparavant (1714), il avait vendu aux enchères une belle collection de livres et de manuscrits se rapportant en majorité aux Roses-Croix et à leurs doctrines. Il existe, paraît-il, un catalogue imprimé de chacune de ces collections.
XV
Il faut dire deux mots de cette question des catalogues, dont l'histoire serait bien curieuse et constituerait, en réalité, par ses inventaires successifs, l'histoire de la bibliographie tout entière,--c'est-à-dire de la marche progressive de l'esprit humain dans ses manifestations écrites.
«Les premiers catalogues de librairie, dit Werdet, remontent à 1473 et 1474; ils proviennent d'une librairie de Strasbourg, celle de Mentelin, et des presses de Baemler, à Augsbourg.»
Voilà un fait précis, qui a son importance dans les limites où il est donné. Il est bien clair, en effet, que, du moment qu'il y a eu des livres,--je veux dire des écrits quelconques,--offerts en vente au public,--et il y en a eu, dès l'invention de l'écriture, à Rome, en Grèce, en Egypte, en Chine, partout,--les vendeurs ont annoncé aux acheteurs ce qu'ils avaient à vendre dans des listes qui n'étaient véritablement que des catalogues. Ce point réglé, n'êtes-vous pas de l'avis de l'_essayist_ Leigh Hunt lorsqu'il dit:
«Un catalogue n'est pas une simple liste de choses à vendre, comme les profanes peuvent se l'imaginer. Même un catalogue de commissaire-priseur suggère mille réflexions à celui qui le parcourt. Jugez donc ce qu'il doit en être d'un catalogue de livres dont les titres seuls embrassent le cercle du monde entier, visible et invisible: géographies--biographies-- histoires--amours--haines--joies--chagrins--cuisines--sciences--modes--et l'éternité!»
Aussi ne nous étonnerons-nous pas du mot de Jules Janin:
«Bon nombre d'honnêtes gens n'ont pas laissé d'autre oraison funèbre que le catalogue de leur bibliothèque, où toute louange est contenue.»
A cette question se rattache naturellement celle de la valeur vénale des livres et du placement plus ou moins avantageux que font ceux qui les achètent. Si Ruskin a pu dire que l'on n'a jamais vu d'amateur de livres ruiné par sa passion, c'est qu'il ne la satisfait qu'en acquérant des objets de réelle valeur.
Quelques-uns se cabrent à cette idée de spéculation; ils répéteraient volontiers ces vitupérations de Bollioud-Mermet:
«O! le noble et rare talent, qui travestit le philosophe en marchand de livres! _Pulchra sane ars quæ de philosopho librarium facit!_ (_Petrone._) Détestable industrie, négoce honteux, digne du mépris public: excès de cupidité, qui met quelquefois la probité aux abois, et l'art du connaisseur au-dessous des conditions les plus viles!»
D'autres--c'est le plus grand nombre--voient la chose plus froidement, plus justement. Ils savent, comme le disait S. de Sacy, que «les livres sont un capital» et que, «bien choisis», ils doublent de valeur en dix ans». Et ils ne se font pas, à l'occasion ou au besoin, scrupule d'en profiter. En attendant, ils ont un argument pour se concilier leur femme, l'ennemie-née du bibliophile, comme nous l'avons vu. Ils peuvent lui soumettre des considérations comme celle-ci:
«Ménagères qui avez le bonheur de posséder un mari bibliophile, au lieu de faire une mine refrognée lorsque vous voyez arriver un nouveau paquet de livres et que la bibliothèque envahit peu à peu tout l'appartement, réjouissez-vous donc! C'est la fortune de vos enfants qui augmente... Quelle est d'ailleurs la vertu que ne supporte pas l'amour des livres! Douceur, frivolité de caractère, indulgence; point de jalousie, point de tracasseries, la femme d'un bibliophile est nécessairement la maîtresse de la maison, pourvu qu'elle sache s'arrêter au seuil du cabinet.»
XV
Capables d'une influence si utile et si louable, les livres méritent, il faut bien le croire enfin, tous les respects. Le vieux Richard de Bury a, dans son _Philobiblon_, dressé le code ou, si vous préférez, le protocole des égards qui leur sont dûs avec une naïveté de bon sens qui me paraît délicieuse dans sa prolixité.
«Nous remplissons un devoir sacré de piété, dit-il, quand nous traitons les livres avec soin et aussi quand nous les replaçons au lieu qui leur est réservé et les remettons à une garde inviolable; si bien qu'ils se réjouissent de rester purs tant que nous les avons entre nos mains, et qu'ils reposent en sûreté lorsqu'ils sont rendus à leur lieu de dépôt... C'est pourquoi nous croyons expédient de mettre en garde nos étudiants contre diverses négligences, qui peuvent facilement s'éviter, et qui font un mal étonnant aux livres.
«En premier lieu, pour ce qui est de l'ouverture et de la fermeture des livres, mettons-y la modération convenable, afin que les fermoirs n'en soient pas défaits avec trop de hâte, et que, lorsque nous avons fini notre inspection, ils ne soient pas mis de côté sans être dûment clos. Car c'est notre devoir d'entourer un livre de beaucoup plus de soins qu'une paire de bottes...
«Il a pu vous arriver de voir un jeune homme à tête drue, flânant paresseusement sur son travail; et lorsque le gel de l'hiver est piquant, son nez, coulant sous la morsure du froid, laisse tomber des gouttes, sans qu'il songe à les essuyer avec son mouchoir avant qu'elles aient, de leur vilaine humidité, arrosé le livre qu'il a devant lui. Que n'a-t-il devant lui, non pas un livre, mais un tablier de savetier! Ses ongles sont bourrés d'une ordure fétide, aussi noire que du jais; il en marque, à son caprice, tels ou tels passages. Il insère et fixe en différentes places une multitude de pailles, pour que ces brins de chaume lui rappellent ce que sa mémoire ne peut retenir. Ces pailles, parce que le livre n'a pas l'estomac assez fort pour les digérer et que personne ne les retire, commencent par distendre le volume, l'empêcher de se fermer comme d'ordinaire, et, à la longue, abandonnées et oubliées, tombent en poussière.--Il ne craint pas de manger du fruit ou du fromage au dessus d'un livre ouvert, ou de porter insouciamment une coupe de la table à ses lèvres et de ses lèvres à la table; et comme il n'a pas de sac à ordure à sa portée, il laisse tomber dans le livre les miettes qui restent. Bavardant sans relâche, il n'est jamais las de discuter avec ses compagnons, et, tandis qu'il met en avant une foule d'arguments stupides, il mouille le livre à demi ouvert sur ses genoux des ondées de sa salive. Oui; et ensuite, croisant tout d'un coup les bras, il se penche sur le livre et, en évoquant un moment de travail, fait venir un somme prolongé; puis, pour effacer les plis du papier, il retourne la marge des feuilles, au grand détriment du livre.--Voilà les pluies finies et passées; les fleurs ont apparu dans notre pays. Alors, l'étudiant dont nous parlons, plus propre à gâter les livres qu'à les examiner, bourre son volume de violettes, de primevères et de roses. De ses mains moites de sueur il retourne les volumes; il feuillette le blanc vélin avec des gants couverts de toute sorte de poussière, et de son doigt revêtu d'un cuir usé suit les lignes d'un bout à l'autre de la page; enfin, dès qu'une mouche le pique, il jette de côté le livre sans le fermer comme il convient, et le volume reste ainsi des mois entiers, si bien qu'il se remplit tellement de poussière qu'il résiste ensuite aux efforts qu'on fait pour le clore.
«Mais il faut surtout interdire le maniement des livres à ces jeunes gens éhontés, qui, dès qu'ils ont appris à former les lettres, deviennent, du moment qu'ils en ont l'occasion, de lamentables annotateurs; qui, partout où ils trouvent une marge disponible autour du texte, la garnissent d'alphabets monstrueux, ou bien laissent leur plume y écrire toutes les frivolités qui leur viennent en tête. D'un autre côté, le latiniste, le sophiste, tous les écrivains ignorants y essaient la taille de leur plume, pratique qui, nous l'avons vu souvent, amoindrit l'utilité et la valeur des plus beaux livres.
«Il y a aussi une catégorie de voleurs qui mutilent honteusement les livres, coupant les marges extérieures pour s'en faire du papier à lettre, et ne laissant que le texte, ou employant les feuilles laissées au commencement et à la fin pour protéger le volume, à des usages et à des abus divers,--genre de sacrilège qu'on devrait punir.