Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue
Part 3
Oh! un livre et, dans l'ombre un coin, soit à la maison, soit dehors, les vertes feuilles chuchotant sur ma tête, ou les cris de la rue autour de moi; là où je puisse lire tout à mon aise aussi bien du neuf que du vieux! Car un brave et bon livre à parcourir vaut pour moi mieux que de l'or!
Mais il faut s'arrêter dans l'éloge. Je ne saurais mieux conclure, sur ce sujet entraînant, qu'en prenant à mon compte et en offrant aux autres ces lignes d'un homme qui fut, en son temps, le «prince de la critique» et dont le nom même commence à être oublié. Nous pouvons tous, amis, amoureux, dévots ou maniaques du livre, nous écrier avec Jules Janin:
«O mes livres! mes économies et mes amours! une fête à mon foyer, un repos à l'ombre du vieil arbre, mes compagnons de voyage!... et puis, quand tout sera fini pour moi, les témoins de ma vie et de mon labeur!»
X
A côté de ceux qui adorent les livres, les chantent et les bénissent, il y a ceux qui les détestent, les dénigrent et leur crient anathème; et ceux-ci ne sont pas les moins passionnés.
On voit nettement la transition, le passage d'un de ces deux sentiments à l'autre, en même temps que leur foncière identité, dans ces vers de Jean Richepin (_Les Blasphèmes_):
Peut-être, ô Solitude, est-ce toi qui délivres De cette ardente soif que l'ivresse des livres Ne saurait étancher aux flots de son vin noir. J'en ai bu comme si j'étais un entonnoir, De ce vin fabriqué, de ce vin lamentable; J'en ai bu jusqu'à choir lourdement sous la table, A pleine gueule, à plein amour, à plein cerveau. Mais toujours, au réveil, je sentais de nouveau L'inextinguible soif dans ma gorge plus rêche.
On ne s'étonnera pas, je pense, que sa gorge étant plus rêche, le poète songe à la mieux rafraîchir et achète, pour ce, des livres superbes qui lui mériteront, quand on écrira sa biographie définitive, un chapitre, curieux entre maint autre, intitulé: «Richepin, bibliophile.»
D'une veine plus froide et plus méprisante, mais, après tout, peu dissemblable, sort cette boutade de Baudelaire (_Œuvres posthumes_):
«L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'appliquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.»
L'auteur du traité _De la Bibliomanie_ n'y met point tant de finesse. Il déclare tout à trac que «la folle passion des livres entraîne souvent au libertinage et à l'incrédulité».
Encore faudrait-il savoir où commence «la folle passion», car le même écrivain (Bollioud-Mermet) ne peut s'empêcher, un peu plus loin, de reconnaître que «les livres simplement agréables contiennent, ainsi que les plus sérieux, des leçons utiles pour les cœurs droits et pour les bons esprits».
Pétrarque avait déjà exprimé une pensée analogue dans son élégant latin de la Renaissance: «Les livres mènent certaines personnes à la science, et certaines autres à la folie, lorsque celles-ci en absorbent plus qu'elles ne peuvent digérer.»
_Libri quosdam ad scientiam, quosdam ad insaniam deduxere, dum plus hauriunt quam digerunt._
Cela rappelle un joli mot attribué au peintre Doyen sur un homme plus érudit que judicieux: «Sa tête est la boutique d'un libraire qui déménage.»
C'est, en somme, une question de choix. On l'a répété bien souvent depuis Sénèque, et on l'avait sûrement dit plus d'une fois avant lui: «Il n'importe pas d'avoir beaucoup de livres, mais d'en avoir de bons.»
Ce n'est pas là le point de vue auquel se placent les bibliomanes; mais nous ne nous occupons pas d'eux pour l'instant. Quant aux bibliophiles délicats, même ceux que le livre ravit par lui-même bien plus que par ce qu'il contient, ils veulent bien en avoir beaucoup, mais surtout en avoir de beaux, se rapprochant le plus possible de la perfection; et plutôt que d'accueillir sur leurs rayons des exemplaires tarés ou médiocres, eux-aussi prendraient la devise: _Pauca sed bona_.
«Une des maladies de ce siècle, dit un Anglais (Barnaby Rich), c'est la multitude des livres, qui surchargent tellement le lecteur qu'il ne peut plus digérer l'abondance d'oiseuse matière chaque jour éclose et mise au monde sous des formes aussi diverses que les traits mêmes du visage des auteurs.»
En avoir beaucoup, c'est largesse; En étudier peu, c'est sagesse.
déclare un proverbe cité par Jules Janin.
Michel Montaigne, qui a mis les livres à profit autant qu'homme du monde et qui en a parlé en des termes enthousiastes et reconnaissants cités plus haut, fait cependant des réserves, mais seulement en ce qui touche le développement physique et la santé.
«Les livres, dit-il, ont beaucoup de qualités agréables à ceulx qui les sçavent choisir; mais, aulcun bien sans peine; c'est un plaisir qui n'est pas net et pur, non plus que les autres; il a ses incommodités et bien poisantes; l'âme s'y exerce; mais le corps demeure sans action, s'atterre et s'attriste.»
L'âme même arrive à la lassitude et au dégoût, comme le fait observer le poète anglais Crabbe: «Les livres ne sauraient toujours plaire, quelque bons qu'ils soient; l'esprit n'aspire pas toujours après sa nourriture.»
Un proverbe italien nous ramène, d'un mot vif et original, à la théorie des moralistes sur les bonnes et les mauvaises lectures: «Pas de voleur pire qu'un mauvais livre.»
Quel voleur, en effet, a jamais songé à dérober l'innocence, la pureté, les croyances, les nobles élans? Et les moralistes nous affirment qu'il y a des livres qui dépouillent l'âme de tout cela. «Mieux vaudrait, s'écrie Walter Scott, qu'il ne fût jamais né, celui qui lit pour arriver au doute, celui qui lit pour arriver au mépris du bien.»
Un écrivain anglais contemporain, Mr. Lowell, donne un tour ingénieux à l'expression d'une idée semblable, quand il écrit:
«Le conseil de Caton: _Cum bonis ambula_, "Marche avec les bons," est tout aussi vrai si on l'étend aux livres, car, eux aussi, donnent, par degrés insensibles, leur propre nature à l'esprit qui converse avec eux. Ou ils nous élèvent, ou ils nous abaissent.»
Les sages, qui pèsent le pour et le contre, et, se tenant dans un juste milieu, reconnaissent aux livres une influence tantôt bonne, tantôt mauvaise, souvent nulle, suivant leur nature et la disposition d'esprit des lecteurs, sont, je crois, les plus nombreux.
L'helléniste Egger met à formuler cette opinion judicieusement pondérée, un ton d'enthousiasme à quoi l'on devine qu'il pardonne au livre tous ses méfaits pour les joies et les secours qu'il sait donner.
«Le plus grand personnage qui, depuis 3,000 ans peut-être, fasse parler de lui dans le monde, tour à tour géant ou pygmée, orgueilleux ou modeste, entreprenant ou timide, sachant prendre toutes les formes et tous les rôles, capable tour à tour d'éclairer ou de pervertir les esprits, d'émouvoir les passions ou de les apaiser, artisan de factions ou conciliateur des partis, véritable Protée qu'aucune définition ne peut saisir, c'est «le Livre.»
Un moraliste peu connu du XVIIIe siècle, L.-C. d'Arc, auteur d'un livre intitulé: _Mes Loisirs_, que j'ai cité ailleurs, redoute l'excès de la lecture, ce «travail des paresseux», comme on l'a dit assez justement:
«La lecture est l'aliment de l'esprit et quelquefois le tombeau du génie.»
«Celui qui lit beaucoup s'expose à ne penser que d'après les autres.»
Le poète William Cowper, dans son poème didactique _The Task_, en veut moins au livre qu'à ceux qui ne savent pas en profiter:
Les livres sont souvent des talismans et des charmes par le moyen de quoi l'art magique d'esprits subtils tient la multitude non pensante en servage. Devant la fascination d'un grand nom, les uns abdiquent tout jugement, yeux fermés. D'autres que le style affole, à travers les labyrinthes et les régions sauvages de l'erreur se laissent conduire par lui, hypnotisés d'harmonie. Cependant l'indolence séduit le plus grand nombre, trop faibles pour soutenir la fatigue insupportable de la pensée, et par suite avalant, sans arrêt ni choix, le grain non criblé, dans son entier, balle et tout.
Un des chefs de l'école positiviste, ou plutôt comtiste, anglaise, Mr. Frederic Harrison, a consacré aux choix des livres une longue étude où je note des jugements qui, pour juste que veuille rester celui qui les porte, ne laissent pas d'être parfois bien sévères. Il se rencontre avec William Cowper dans ce passage:
«Loin de moi l'idée de nier l'inestimable valeur des bons livres, ou de décourager personne de lire les meilleurs; mais je pense souvent que nous oublions le revers de la médaille,--le mauvais usage des livres, le débilitant gaspillage du cerveau dans des lectures sans but, sans lien, sans saveur, où même, peut-être, dans les émanations empoisonnées du fatras littéraire et des pires pensées des méchants...»
«Evitons, dit-il ailleurs, la sottise d'attendre trop des livres, l'habitude pédante de vanter les livres jusqu'à les confondre avec l'éducation. Les livres ne sont pas plus l'éducation que les lois ne sont la vertu...»
Et encore: «Les livres ne sont pas plus sages que les hommes; les livres sincères ne sont pas plus faciles à trouver que les hommes sincères; les méchants livres ou les livres vulgaires ne sont pas moins gênants ni moins répandus que les hommes méchants ou vulgaires le sont partout; l'art de lire bien est aussi long et aussi difficile à apprendre que l'art de bien vivre...»
Il insiste et précise sa pensée en parodiant gravement un mot de Molière: «De tous les hommes, l'ami des livres est peut-être celui qui a le plus besoin qu'on lui rappelle que l'affaire de l'homme ici-bas est de savoir pour vivre et non pas de vivre pour savoir.»
Enfin, généralisant le jugement humoristique que Charles Lamb, grand amoureux des livres, portait sur certains d'entre eux sans cesser de les aimer tous, lorsqu'il disait: «Il y a des livres qui ne sont pas des livres du tout», Mr. Frederic Harrison en arrive à une conclusion pessimiste qui n'irait à rien de moins qu'à justifier toutes les persécutions des inquisiteurs, sorbonnistes et autres ennemis de la libre manifestation de la pensée. Je traduis textuellement:
«Lorsque je regarde en arrière et que je pense aux avalanches de matière imprimée que d'honnêtes compositeurs ont produites sans songer à mal, il faut le croire,--ce qui, du moins, leur donna le pain quotidien,--matière imprimée que moi et nous tous avons, à notre très mince profit, consommée par les yeux sans jamais en tirer une honnête subsistance, mais en affaiblissant beaucoup notre fond, je suis presque tenté de mettre l'imprimerie parmi les fléaux du genre humain».
Ce qui ne l'empêche pas, d'ailleurs, d'ajouter à cette matière imprimée de copieux volumes, dans la pensée, apparemment, que les yeux des «consommateurs» sauront en tirer mieux que ce «très mince profit.»
Il ne serait pas difficile de trouver des esprits très distingués et très expérimentés qui donnent la note contraire. Je me bornerai à deux ou trois citations dont on n'a pas encore abusé. C'est lord Sherbrooke donnant ce conseil: «Prenez l'habitude de lire, quoi que ce soit que vous lisiez; l'habitude de lire les bons livres viendra quand vous aurez pris la coutume de lire les médiocres.»
«On apprend quelque chose chaque fois qu'on ouvre un livre», dit un proverbe chinois qui ne s'inquiète pas de la qualité du livre qu'on ouvre.
Sans aller si loin, la sagesse des nations a inspiré aux Anglais, n'en déplaise à Charles Lamb, cette formule: «Un livre est un livre, quand même il n'y aurait rien dedans.»
Le moraliste Vauvenargues croit que, si l'on se met à un auteur, il faut tout prendre de lui, le bon et le mauvais, quitte à exercer son droit de critique et à distinguer. Il en donne la raison. «Si on ne regarde que certains ouvrages des meilleurs auteurs, on sera tenté de les mépriser. Pour les apprécier avec justice, il faut tout lire.»
C'est l'avis des souris de Florian:
........ Il n'est point de volume Qu'on n'ait mordu, mauvais ou bon.
Qu'importe? dit un sceptique correspondant du journal anglais _Notes and Queries_, Mr. C. A. Ward: «Il n'y a guère de livres qui puissent changer la face du monde. Un ingénieur de chemins de fer y réussit mieux avec ses plans que la _Politique_ d'Hooker, ou l'_Areopagitica_ de Milton; l'influence des livres, grands ou petits, est toujours la même, c'est-à-dire à près nulle.»
Il s'ensuit assez logiquement qu'il n'y à point à se gêner, et qu'il est indifférent de lire n'importe quoi, ou même de ne pas lire du tout.
Le _Chansonnier varié_ pour 1815 fait plus d'honneur aux «Romans du jour.» Ils sont du moins bons à quelque chose. Oyez plutôt:
Les romans de l'heure présente Ressemblent assez aux melons; Il est rare que sur cinquante On puisse en rencontrer deux bons; On peut cependant, à les lire, Trouver encor quelque plaisir, Car, ma foi, s'ils ne font pas rire, Ils savent bien faire dormir.
XI
«L'étude des livres engendre les vers de livres, les _bookworms_», dit Oscar Browning.--C'est ce que nous appelons, d'un terme bien moins expressif et dépréciateur, les rats de bibliothèque.--
Je suppose que l'auteur de cet aimable aphorisme, qui est un écrivain et un érudit fort distingué, ne se laisse point arrêter dans son étude des livres par la crainte de devenir larve.
Mais, puisqu'il faut risquer ce danger, quels livres est-il le plus prudent et le plus agréable de lire, les nouveaux ou les vieux?
Les avis sont partagés. Je donne ici l'écho des sons divers de cloches battant à différents clochers.
«Les livres nouveaux ont du moins ce grand avantage sur les anciens d'être propres, dit Mr. W.-A. Davenport. Il n'est pas donné à tout le monde de s'emporter en dithyrambes sur des poussières et des vermoulures.»
Comme on voit bien que cet ami de la littérature lit des livres qu'il achète, et n'imagine pas qu'on puisse se souiller les doigts aux couvertures et feuillets des livres de cabinets de lecture et autres _circulating libraries_!
Mr. Lowell dit par contre, et en vers:
Lire les livres nouveaux, c'est comme manger du pain frais; on le supporte d'abord, mais par degrés, la dyspepsie mentale vous conduit aux portes de la mort.
Le journal américain _The Bookmart_ connaît à ce mal redoutable un remède approprié, et voici son ordonnance: «Chaque fois qu'on publie un livre nouveau, lisez-en un vieux», et l'équilibre sera rétabli. Du reste, ajoute-t-il ailleurs, «tous les livres d'un mérite supérieur sont nécessairement _second-hand_ (épuisés et de la librairie d'occasion). Les autres servent aux pâtissiers et aux emballeurs.»
O. W. Holmes, dont la philosophie était si souriante et si humaine, offre à nos méditations cette remarque:
«Les vieux livres sont les livres de la jeunesse du monde, et les livres nouveaux sont les fruits de sa vieillesse.»
Or, comme le constate Littré, «un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs éveillent en lui un intérêt profond.»
Un des plus savants bibliographes de l'Angleterre contemporaine, dont la mort est encore récente, Mr. Blades, a écrit, dans le même ordre d'idées, cette page d'une éloquence émue:
«Un vieux livre, quel qu'en soit le sujet ou le mérite intrinsèque, est véritablement une partie de l'histoire nationale; on peut l'imiter, on peut l'imprimer en fac-similé, mais jamais on ne pourra le reproduire exactement; et, en tant que document historique, il faut le conserver avec soin. Je n'envie à personne cette absence de sentiment qui rend certaines gens insoucieux des souvenirs laissés par leurs ancêtres, et fait que le sang ne peut s'échauffer qu'en parlant chevaux ou cours du houblon. Pour eux la solitude est synonyme d'ennui, et la compagnie du premier venu leur est plus précieuse que la leur. Quelle immense source de calme jouissance et de rénovation intellectuelle de telles gens laissent échapper! Le millionnaire lui-même allégera ses peines, allongera sa vie et ajoutera dix pour cent à ses plaisirs quotidiens s'il devient bibliophile; d'un autre côté, pour l'homme d'affaires doué du goût des livres qui, toute la journée, a lutté dans la bataille de la vie, exposé à tous les échecs et à toutes les inquiétudes irritantes, quelle heure bénie de repos et de plaisir s'ouvre à lui, lorsqu'il entre dans un sanctuaire où chaque objet lui souhaite la bienvenue, où chaque livre est un ami personnel!»
Avant Mr. Blades, notre compatriote Hippolyte Rigault disait avec sa finesse de critique et son sentiment de lettré:
«L'amour des vieux livres, humbles, mal reliés, qu'on achète pour peu de chose et qu'on revendrait pour rien, voilà la vraie passion, sincère, sans artifice, où n'entrent ni le calcul, ni l'affectation. C'est un bon sentiment que ce culte de l'esprit et ce respect touchant pour les monuments les plus délabrés de la pensée humaine; c'est un bon sentiment que cette vénération pour ces livres d'autrefois qui ont connu nos pères, qui ont peut-être été leurs amis, leurs confidents. Voilà les sentiments qu'éveille dans le cœur l'amour des vieux volumes: aimable passion qui est plus qu'un plaisir, qui est presque une vertu... On compte ses prisonniers avec un air vainqueur; on les range un à un sur de modestes rayons; ils seront aimés, choyés, dorlotés, malgré leur indigence, comme s'ils étaient vêtus d'or et de soie.»
La même inspiration a dicté cette «Ballade des vieux livres», que j'ai trouvée dans je ne sais plus quel recueil de poésies américaines et dont l'auteur, Edward Heron Allen, m'est d'ailleurs inconnu:
On chante les lointaines et fantomâles contrées, les prairies et les vallons d'Arcadie, les retraites où jouent le satyre et la nymphe sylvestre, les colonnes et les portes d'ivoire: mais nul de ces lieux de plaisance ne me paraît un hâvre de joie, car je deviens vieux et je sollicite de dame fortune la faveur d'être là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion. Mon pouls bat fort et mon cœur est allègre quand je trouve une date qui commence par MDXXX sur un aimable vieil in-22, dont les feuilles sont grises de la patine que l'ancienneté donne aux bouquins; et je m'agenouille devant ce sage, venu d'au delà des mers pour que des Vandales le vendent contre de l'or yankee; et volontiers je me sépare de mes bank-notes péniblement gagnées là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.
ENVOI
Ah! Princesse, ces gloires vivront encore lorsque nous serons morts, et que depuis longtemps notre sang sera glacé; car on est immortel, comme vous le pouvez voir, là où s'achètent et se vendent les livres d'occasion.
C'est qu'en effet, «pour le vrai bibliophile, le livre est à la fois un document du passé, l'instrument d'une joie intellectuelle et un objet d'art» (Léon G. Pélissier).
XII
Mais, j'ai déjà eu l'occasion de le dire, les meilleurs choses ont leurs détracteurs. Il y a même d'excellents esprits qui, craignant avant tout l'excès, prisant par-dessus tout la pondération et la mesure, combattent l'abus si vigoureusement qu'ils semblent proscrire l'usage. Je donnerai quelques exemples typiques de ces attaques exagérées contre l'exagération.
Procédons graduellement. Les réflexions suivantes, de M. Aug. Laugel n'ont après tout rien que de très raisonnable:
«Si la bibliophilie a ses charmes, elle a aussi ses dangers; elle en a surtout pour l'écrivain. Elle le transporte encore vivant dans les Champs-Elysées; il devient une ombre au milieu des ombres. Il se plaît, il s'attarde dans le passé, il oublie volontiers le présent, surtout si le présent le blesse et l'obsède, s'il a vu disparaître une à une ses illusions et ses espérances, s'il a survécu à ce qui lui était le plus cher, si les dernières flammes de son foyer sont éteintes, s'il ne peut plus revoir cette fumée du toit paternel qu'Ulysse chantait dans Ithaque.»
Voilà des inconvénients qui ressemblent fort à des avantages. Ne sont-ce pas des consolations. Et de quoi le désolé a-t-il besoin, sinon d'être consolé?
Edmond Texier, journaliste fameux au temps où le journal _le Siècle_ était populaire--c'était sous l'Empire,--se montrait plus dur: comme notre aimable confrère M. Geffroy, il classait la bibliomanie parmi les maladies mentales dangereuses.
«Le public, disait-il (_Les choses du temps présent, 1861_), ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui s'agitent dans le cœur d'un amateur de bouquins. Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre, que rien n'est fait tant qu'il lui reste quelque chose à faire. Un de nos amis, grand dénicheur de livres rares, m'a assuré qu'il avait été pris d'un invincible désir de mettre le feu à sa bibliothèque après avoir visité celle de M. le duc d'Aumale. L'envie, la jalousie, l'appétence du bien d'autrui, tels sont les moindres défauts du bibliomane.»
Il ne le lui manque plus que de raconter la vieille histoire espagnole du bouquiniste assassin.
Parce que les amis du livre ne sont pas exempts des mauvaises passions ni des coups de folie auxquels on voit tous les jours des hommes de toutes les conditions céder misérablement ou tragiquement, il faut, paraît-il, en conclure que ces passions et ces accès de folie, c'est l'amour des livres qui les donne. J'avoue que la logique d'un tel raisonnement dépasse la portée de mon esprit. Mais généreusement je vais fournir à ceux qui croyent s'y pouvoir appuyer un nouvel étai. C'est une anecdote que Jules Janin rappelle dans son ouvrage sur _l'Amour des livres_.
«M. le conseiller Séguier causait avec le Roy dans sa chambre (on parlait de vénalité des juges).--Monsieur le Chancelier, disait le Roi, à quel prix vendriez-vous la justice?--Oh! Sire, à aucun prix.... Pour un beau livre, je ne dis pas!»
Et maintenant, si l'on se plaint jamais devant vous de la corruption de certains magistrats, vous savez la cause corruptrice: n'en doutez pas, ils sont bibliophiles,--disons bibliomanes, pour ménager des susceptibilités.
Le grand critique d'art Ruskin fait, dans un livre intitulé: _Sesame and Lilies_, cette réflexion judicieuse:
«Si quelqu'un dépense sans compter pour sa bibliothèque, on l'appelle fou--bibliomane. Mais on n'appelle jamais personne hippomane, bien que des gens se ruinent tous les jours avec leurs chevaux et qu'on n'entende point dire que les livres aient jamais ruiné personne.»
On a pu dire avec justesse que «si le bibliophile possède des livres, le bibliomane en est possédé.»
Les bibliophiles et les bibliomanes ne sont pas forcément des criminels d'intention ni des fous à l'état latent, en dépit des accusations violentes et des insinuations perfides; mais ne sont-ils pas condamnables de faire de leur temps et de leur argent un usage aussi vain?--Et, avec la gravité d'un pasteur à son prêche, des hommes considérables, savants, philosophes, vertueux, lugubres, répondent affirmativement. Entendez plutôt Mr. Frederic Harrison. La voix sévère et l'air rogue, il nous donne une austère leçon.