Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue
Part 2
Si le malheureux vend ses livres parce qu'il y est contraint, non pas par un caprice, une toquade de spéculation, une saute de goût, passant de la bibliophilie à l'iconophilie ou à la faïençomanie ou à tout autre dada frais éclos dans sa cervelle, ou encore sous le coup d'une passionnette irrésistible dont quelques mois auront bientôt usé l'éternité, comme il advint à Asselineau qui se défit de sa bibliothèque pour suivre une femme et qui peu après se défit de la femme pour se refaire une bibliothèque, si c'est, dis-je, par misère pure, il faut qu'il soit bien marqué par le destin et qu'il ait de triples galons dans l'armée des Pas-de-Chance, car les livres aiment ceux qui les aiment et, le plus souvent leur portent bonheur. Témoin, pour n'en citer qu'un, Grotius, qui s'échappa de prison en se mettant dans un coffre à livres, lequel faisait la navette entre sa maison et sa geôle, apportant et remportant les volumes qu'il avait obtenu de faire venir de la fameuse bibliothèque formée à grands frais et avec tant de soins, pour lui «et ses amis».
Richard de Bury, évêque de Durham et chancelier d'Angleterre, qui vivait au XIVe siècle, rapporte, dans son _Philobiblon_, des vers latins de John Salisbury, dont voici le sens:
Nul main que le fer a touchée n'est propre à manier les livres, ni celui dont le cœur regarde l'or avec trop de joie; les mêmes hommes n'aiment pas à la fois les livres et l'argent, et ton troupeau, ô Epicure, a pour les livres du dégoût; les avares et les amis des livre ne vont guère de compagnie, et ne demeurent point, tu peux m'en croire, en paix sous le même toit.
«Personne donc, en conclut un peu vite le bon Richard de Bury, ne peut servir en même temps les livres et Mammon».
Il reprend ailleurs: «Ceux qui sont férus de l'amour des livres font bon marché du monde et des richesses».
Les temps sont quelque peu changés; il est en notre vingtième siècle des amateurs dont on ne saurait dire s'ils estiment des livres précieux pour en faire un jour une vente profitable, ou s'ils dépensent de l'argent à accroître leur bibliothèque pour la seule satisfaction de leurs goûts de collectionneur et de lettré.
Toujours est-il que le _Philobiblon_ n'est qu'un long dithyrambe en prose, naïf et convaincu, sur les livres et les joies qu'ils procurent. J'y prends au hasard quelques phrases caractéristiques, qui, enfouies dans ce vieux livre peu connu en France, n'ont pas encore eu le temps de devenir banales parmi nous.
«Les livres nous charment lorsque la prospérité nous sourit; ils nous réconfortent comme des amis inséparables lorsque la fortune orageuse fronce le sourcil sur nous.»
Voilà une pensée qui a été exprimée bien des fois et que nous retrouverons encore; mais n'a-t-elle pas un tour original qui lui donne je ne sais quel air imprévu de nouveauté?
Le chapitre XV de l'ouvrage traite des «avantages de l'amour des livres.» On y lit ceci:
«Il passe le pouvoir de l'intelligence humaine, quelque largement qu'elle ait pu boire à la fontaine de Pégase, de développer pleinement le titre du présent chapitre. Quand on parlerait avec la langue des hommes et des anges, quand on serait devenu un Mercure, un Tullius ou un Cicéron, quand on aurait acquis la douceur de l'éloquence lactée de Tite-Live, on aurait encore à s'excuser de bégayer comme Moïse, ou à confesser avec Jérémie qu'on n'est qu'un enfant et qu'on ne sait point parler.»
Après ce début, qui s'étonnera que Richard de Bury fasse un devoir à tous les honnêtes gens d'acheter des livres et de les aimer. «Il n'est point de prix élevé qui doive empêcher quelqu'un d'acheter des livres s'il a l'argent qu'on en demande, à moins que ce ne soit pour résister aux artifices du vendeur ou pour attendre une plus favorable occasion d'achat... Qu'on doive acheter les livres avec joie et les vendre à regret, c'est à quoi Salomon, le soleil de l'humanité, nous exhorte dans les Proverbes: «Achète la vérité, dit-il, et ne vends pas la sagesse.»
On ne s'attendait guère, j'imagine, à voir Salomon dans cette affaire. Et pourtant quoi de plus naturel que d'en appeler à l'auteur de la Sagesse en une question qui intéresse tous les sages?
«Une bibliothèque prudemment composée est plus précieuse que toutes les richesses, et nulle des choses qui sont désirables ne sauraient lui être comparée. Quiconque donc se pique d'être zélé pour la vérité, le bonheur, la sagesse ou la science, et même pour la foi, doit nécessairement devenir un ami des livres.»
En effet, ajoute-t-il, en un élan croissant d'enthousiasme, «les livres sont des maîtres qui nous instruisent sans verges ni férules, sans paroles irritées, sans qu'il faille leur donner ni habits, ni argent. Si vous venez à eux, ils ne dorment point; si vous questionnez et vous enquérez auprès d'eux, ils ne se récusent point; ils ne grondent point si vous faites des fautes; ils ne se moquent point de vous si vous êtes ignorant. O livres, seuls êtres libéraux et libres, qui donnez à tous ceux qui vous demandent, et affranchissez tous ceux qui vous servent fidèlement!»
C'est pourquoi «les Princes, les prélats, les juges, les docteurs, et tous les autres dirigeants de l'Etat, d'autant qu'ils ont plus que les autres besoin de sagesse, doivent plus que les autres montrer du zèle pour ces vases où la sagesse est contenue.»
Tel était l'avis du grand homme d'Etat Gladstone, qui acheta plus de trente cinq mille volumes au cours de sa longue vie. «Un collectionneur de livres, disait-il, dans une lettre adressée au fameux libraire londonien Quaritch (9 septembre 1896), doit, suivant l'idée que je m'en fais, posséder les six qualités suivantes: appétit, loisir, fortune, science, discernement et persévérance.» Et plus loin: «Collectionner des livres peut avoir ses ridicules et ses excentricités. Mais, en somme, c'est un élément revivifiant dans une société criblée de tant de sources de corruption.»
VIII
Cependant les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi: c'est la femme. Je les entends se plaindre du traitement que la maîtresse du logis, dès qu'elle en a l'occasion, leur fait subir:
«La femme, toujours jalouse de l'amour qu'on nous porte, est impossible à jamais apaiser. Si elle nous aperçoit dans quelque coin, sans autre protection que la toile d'une araignée morte, elle nous insulte et nous ravale, le sourcil froncé, la parole amère, affirmant que, de tout le mobilier de la maison, nous seuls ne sommes pas nécessaires; elle se plaint que nous ne soyons utiles à rien dans le ménage, et elle conseille de nous convertir promptement en riches coiffures, en soie, en pourpre deux fois teinte, en robes et en fourrures, en laine et en toile. A dire vrai sa haine ne serait pas sans motifs si elle pouvait voir le fond de nos cœurs, si elle avait écouté nos secrets conseils, si elle avait lu le livre de Théophraste ou celui de Valerius, si seulement elle avait écouté le XXVe chapitre de l'Ecclésiaste avec des oreilles intelligentes.» (Richard de Bury.)
M. Octave Uzanne rappelle, dans les _Zigs-Zags d'un Curieux_, un mot du bibliophile Jacob, frappé en manière de proverbe et qui est bien en situation ici:
Amours de femme et de bouquin, Ne se chantent pas au même lutrin.
Et il ajoute fort à propos: «La passion bouquinière n'admet pas de partage; c'est un peu, il faut le dire, une passion de retraite, un refuge extrême à cette heure de la vie où l'homme, déséquilibré par les cahots de l'existence mondaine, s'écrie, à l'exemple de Thomas Moore: Je n'avais jusqu'ici pour lire que les regards des femmes, et c'est la folie qu'ils m'ont enseignée!»
Cette incapacité des femmes, sauf de rares exceptions, à goûter les joies du bibliophile, a été souvent remarquée. Une d'elles--et c'est ce qui rend la citation piquante--Mme Emile de Girardin, écrivait dans la chronique qu'elle signait à la _Presse_ du pseudonyme de Vicomte de Launay:
«Voyez ce beau salon d'étude, ce boudoir charmant; admirez-le dans ses détails, vous y trouverez tout ce qui peut séduire, tout ce que vous pouvez désirer, excepté deux choses pourtant: un beau livre et un joli tableau. Il n'y a peut-être pas dix femmes à Paris chez lesquelles ces deux raretés puissent être admirées.»
C'est dans le même ordre d'idées que l'américain Hawthorne, le fils de l'auteur du _Faune de Marbre_ et de tant d'autres ouvrages où une sereine philosophie se pare des agréments de la fiction, a écrit ces lignes curieuses:
«Cœlebs, grand amateur de bouquins, se rase devant son miroir, et monologue sur la femme qui, d'après son expérience, jeune ou vieille, laide ou belle, est toujours le diable.» Et Cœlebs finit en se donnant à lui-même ces conseils judicieux: «Donc, épouse tes livres! Il ne recherche point d'autre maîtresse, l'homme sage qui regarde, non la surface, mais le fond des choses. Les livres ne _flirtent_ ni ne feignent; ne boudent ni ne taquinent; ils ne se plaignent pas, ils disent les choses, mais ils s'abstiennent de vous les demander.
»Que les livres soient ton harem, et toi leur Grand Turc. De rayon en rayon, ils attendent tes faveurs, silencieux et soumis! Jamais la jalousie ne les agite. Je n'ai nulle part rencontré Vénus, et j'accorde qu'elle est belle; toujours est-il qu'elle n'est pas de beaucoup si accommodante qu'eux.»
IX
Comment n'aimerait-on pas les livres? Il en est pour tous les goûts, ainsi qu'un auteur du _Chansonnier des Grâces_ le fait chanter à un libraire vaudevillesque (1820):
Venez, lecteurs, chez un libraire De vous servir toujours jaloux; Vos besoins ainsi que vos goûts Chez moi pourront se satisfaire. J'offre la _Grammaire_ aux auteurs, Des _Vers_ à nos jeunes poëtes; _L'Esprit des lois_ aux procureurs, _L'Essai sur l'homme_ à nos coquettes...
Aux plus célèbres gastronomes Je donne _Racine_ et _Boileau_! _La Harpe_ aux chanteurs de caveau, _Les Nuits d'Young_ aux astronomes; J'ai _Descartes_ pour les joueurs, _Voiture_ pour toutes les belles, _Lucrèce_ pour les amateurs, _Martial_ pour les demoiselles.
Pour le plaideur et l'adversaire J'aurai _l'avocat Patelin_; Le malade et le médecin Chez moi consulteront _Molière_: Pour un sexe trop confiant Je garde le _Berger fidèle_; Et pour le malheureux amant Je réserverai la _Pucelle_.
Armand Gouffé était d'un autre avis lorsqu'il fredonnait:
Un sot avec cent mille francs Peut se passer de livres.
Mais les sots très riches ont généralement juste assez d'esprit pour retrancher et masquer leur sottise derrière l'apparat imposant d'une grande bibliothèque, où les bons livres consacrés par le temps et le jugement universel se partagent les rayons avec les ouvrages à la mode. Car si, comme le dit le proverbe allemand, «l'âne n'est pas savant parce qu'il est chargé de livres», il est des cas où l'amas des livres peut cacher un moment la nature de l'animal.
C'est en pensant aux amateurs de cet acabit que Chamfort a formulé cette maxime: «L'espoir n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.»
Lilly, le fameux auteur d'_Euphues_, disait: «Aie ton cabinet plein de livres plutôt que ta bourse pleine d'argent». Le malheur est que remplir l'un a vite fait de vider l'autre, si les sources dont celle-ci s'alimente ne sont pas d'une abondance continue.
L'historien Gibbon allait plus loin lorsqu'il déclarait qu'il n'échangerait pas le goût de la lecture contre tous les trésors de l'Inde. De même Macaulay, qui aurait mieux aimé être un pauvre homme avec des livres qu'un grand roi sans livres.
Bien avant eux, Claudius Clément, dans son traité latin des bibliothèques, tant privées que publiques, émettait, avec des restrictions de sage morale, une idée semblable: «Il y a peu de dépenses, de profusions, je dirais même de prodigalités plus louables que celles qu'on fait pour les livres, lorsqu'en eux on cherche un refuge, la volupté de l'âme, l'honneur, la pureté des mœurs, la doctrine et un renom immortel.»
«L'or, écrivait Pétrarque à son frère Gérard, l'argent, les pierres précieuses, les vêtements de pourpre, les domaines, les tableaux, les chevaux, toutes les autres choses de ce genre offrent un plaisir changeant et de surface: les livres nous réjouissent jusqu'aux moëlles.»
C'est encore Pétrarque qui traçait ce tableau ingénieux et charmant:
«J'ai des amis dont la société m'est extrêmement agréable; ils sont de tous les âges et de tous les pays. Ils se sont distingués dans les conseils et sur les champs de bataille, et ont obtenu de grands honneurs par leur connaissance des sciences. Il est facile de trouver accès près d'eux; en effet ils sont toujours à mon service, je les admets dans ma société ou les congédie quand il me plaît. Ils ne sont jamais importuns, et ils répondent aussitôt à toutes les questions que je leur pose. Les uns me racontent les événements des siècles passés, les autres me révèlent les secrets de la nature. Il en est qui m'apprennent à vivre, d'autres à mourir. Certains, par leur vivacité, chassent mes soucis et répandent en moi la gaieté: d'autres donnent du courage à mon âme, m'enseignant la science si importante de contenir ses désirs et de ne compter absolument que sur soi. Bref, ils m'ouvrent les différentes avenues de tous les arts et de toutes les sciences, et je peux, sans risque, me fier à eux en toute occasion. En retour de leurs services, ils ne me demandent que de leur fournir une chambre commode dans quelque coin de mon humble demeure, où ils puissent reposer en paix, car ces amis-là trouvent plus de charmes à la tranquillité de la retraite qu'au tumulte de la société.»
Il faut comparer ce morceau au passage où notre Montaigne, après avoir parlé du commerce des hommes et de l'amour des femmes, dont il dit: «l'un est ennuyeux par sa rareté, l'aultre se flestrit par l'usage», déclare que celui des livres «est bien plus seur et plus à nous; il cède aux premiers les aultres advantages, mais il a pour sa part la constance et facilité de son service... Il me console en la vieillesse et en la solitude; il me descharge du poids d'une oysiveté ennuyeuse et me desfaict à toute heure des compagnies qui me faschent; il esmousse les poinctures de la douleur, si elle n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d'une imagination importune, il n'est que de recourir aux livres...
«Le fruict que je tire des livres... j'en jouïs, comme les avaricieux des trésors, pour sçavoir que j'en jouïray quand il me plaira: mon âme se rassasie et contente de ce droit de possession... Il ne se peult dire combien je me repose et séjourne en ceste considération qu'ils sont à mon côté pour me donner du plaisir à mon heure, et à recognoistre combien ils portent de secours à ma vie. C'est la meilleure munition que j'aye trouvé à cest humain voyage; et plainds extrêmement les hommes d'entendement qui l'ont à dire.»
Sur ce thème, les variations sont infinies et rivalisent d'éclat et d'ampleur.
Le roi d'Egypte Osymandias, dont la mémoire inspira à Shelley un sonnet si beau, avait inscrit au-dessus de sa «librairie»:
_Pharmacie de l'âme_.
«Une chambre sans livres est un corps sans âme», disait Cicéron.
«La poussière des bibliothèques est une poussière féconde», renchérit Werdet.
«Les livres ont toujours été la passion des honnêtes gens», affirme Ménage.
Sir John Herschel était sûrement de ces honnêtes gens dont parle le bel esprit érudit du XVIIe siècle, car il fait cette déclaration, que Gibbon eût signée:
«Si j'avais à demander un goût qui pût me conserver ferme au milieu des circonstances les plus diverses et être pour moi une source de bonheur et de gaieté à travers la vie et un bouclier contre ses maux, quelque adverses que pussent être les circonstances et de quelques rigueurs que le monde pût m'accabler, je demanderais le goût de la lecture.»
«Autant vaut tuer un homme que détruire un bon livre», s'écrie Milton; et ailleurs, en un latin superbe que je renonce à traduire:
Et totum rapiunt me, mea vita, libri.
«Pourquoi, demandait Louis XIV au maréchal de Vivonne, passez-vous autant de temps avec vos livres?--Sire, c'est pour qu'ils donnent à mon esprit le coloris, la fraîcheur et la vie que donnent à mes joues les excellentes perdrix de Votre Majesté.»
Voilà une aimable réponse de commensal et de courtisan. Mais combien d'enthousiastes se sentiraient choqués de cet épicuréisme flatteur et léger! Ce n'est pas le poète anglais John Florio, qui écrivait au commencement du même siècle, dont on eût pu attendre une explication aussi souriante et dégagée. Il le prend plutôt au tragique, quand il s'écrie:
«Quels pauvres souvenirs sont statues, tombes et autres monuments que les hommes érigent aux princes, et qui restent en des lieux fermés où quelques-uns à peine les voient, en comparaison des livres, qui aux yeux du monde entier montrent comment ces princes vécurent, tandis que les autres monuments montrent où ils gisent!»
C'est à dessein, je le répète, que j'accumule les citations d'auteurs étrangers. Non seulement, elles ont moins de chances d'être connues, mais elles possèdent je ne sais quelle saveur d'exotisme qu'on ne peut demander à nos écrivains nationaux.
Ecoutons Isaac Barrow exposer sagement la leçon de son expérience:
«Celui qui aime les livres ne manque jamais d'un ami fidèle, d'un conseiller salutaire, d'un gai compagnon, d'un soutien efficace. En étudiant, en pensant, en lisant, l'on peut innocemment se distraire et agréablement se récréer dans toutes les saisons comme dans toutes les fortunes.»
Jeremy Collier, pensant de même, ne s'exprime guère autrement:
«Les livres sont un guide dans la jeunesse et une récréation dans le grand âge. Ils nous soutiennent dans la solitude et nous empêchent d'être à charge à nous-mêmes. Ils nous aident à oublier les ennuis qui nous viennent des hommes et des choses; ils calment nos soucis et nos passions; ils endorment nos déceptions. Quand nous sommes las des vivants, nous pouvons nous tourner vers les morts: ils n'ont dans leur commerce, ni maussaderie, ni orgueil, ni arrière-pensée.»
Parmi les joies que donnent les livres, celle de les rechercher, de les pourchasser chez les libraires et les bouquinistes, n'est pas la moindre. On a écrit des centaines de chroniques, des études, des traités et des livres sur ce sujet spécial. _La Physiologie des quais de Paris_, de M. Octave Uzanne, est connue de tous ceux qui s'intéressent aux bouquins. On se rappelle moins un brillant article de Théodore de Banville, qui parut jadis dans un supplément littéraire du _Figaro_; aussi me saura-t-on gré d'en citer ce joli passage:
«Sur le quai Voltaire, il y aurait de quoi regarder et s'amuser pendant toute une vie; mais sans tourner, comme dit Hésiode, autour du chêne et du rocher, je veux nommer tout de suite ce qui est le véritable sujet, l'attrait vertigineux, le charme invincible: c'est le Livre ou, pour parler plus exactement, le _Bouquin_. Il y a sur le quai de nombreuses boutiques, dont les marchands, véritables bibliophiles, collectionnent, achètent dans les ventes, et offrent aux consommateurs de beaux livres à des prix assez honnêtes. Mais ce n'est pas là ce que veut l'amateur, le fureteur, le découvreur de trésors mal connus. Ce qu'il veut, c'est trouver pour des sous, pour rien, dans les boîtes posées sur le parapet, des livres, des bouquins qui ont--ou qui auront--un grand prix, ignoré du marchand.
«Et à ce sujet, un duel, qui n'a pas eu de commencement et n'aura pas de fin, recommence et se continue sans cesse entre le marchand et l'amateur. Le libraire, qui, naturellement, veut vendre cher sa marchandise, se hâte de retirer des boîtes et de porter dans la boutique tout livre soupçonné d'avoir une valeur; mais par une force étrange et surnaturelle, le Livre s'arrange toujours pour revenir, on ne sait pas comment ou par quels artifices, dans les boîtes du parapet. Car lui aussi a ses opinions; il veut être acheté par l'amateur, avec des sous, et surtout et avant tout, par amour!»
C'est ainsi que M. Jean Rameau, poète et bibliophile, raconte qu'il a trouvé, en cette année 1901, dans une boîte des quais, à vingt-cinq centimes, quatre volumes, dont le dos élégamment fleuri portait un écusson avec la devise: _Boutez en avant_. C'était un abrégé du _Faramond_ de la Calprenède, et les quatre volumes avaient appartenu à la Du Barry, dont le _Boutez en avant_ est suffisamment caractéristique. Que fit le poète, lorsqu'il se fut renseigné auprès du baron de Claye, qui n'hésite point sur ces questions? Il alla dès sept heures du matin se poster devant l'étalage, avala le brouillard de la Seine, s'en imprégna et y développa des «rhumatismes atroces» jusqu'à onze heures du matin,--car le bouquiniste, ami du nonchaloir, ne vint pas plus tôt,--prit les volumes et «bouta une pièce d'un franc» en disant: «Vous allez me laisser ça pour quinze sous, hein?»--«Va pour quinze sous!» fit le bouquiniste bonhomme! Et le poète s'enfuit avec son butin, et aussi, par surcroît, «avec un petit frisson de gloire».
Puisque nous sommes sur le quai Voltaire, ne le quittons pas sans le regarder à travers la lunette d'un poète dont le nom, Gabriel Marc, n'éveille pas de retentissants échos, mais qui, depuis 1875, année où il publiait ses _Sonnets parisiens_, a dû parfois éprouver l'émotion--amère et douce--exprimée en trait final dans le gracieux tableau qu'il intitule: _En bouquinant_.
Le quai Voltaire est un véritable musée En plein soleil. Partout, pour charmer les regards, Armes, bronzes, vitraux, estampes, objets d'art, Et notre flânerie est sans cesse amusée.
Avec leur reliure ancienne et presque usée, Voici les manuscrits sauvés par le hasard; Puis les livres: Montaigne, Hugo, Chénier, Ponsard, Ou la petite toile au Salon refusée.
Le ciel bleuâtre et clair noircit à l'horizon. Le pêcheur à la ligne a jeté l'hameçon; Et la Seine se ride aux souffles de la brise.
On bouquine. On revoit, sous la poudre des temps, Tous les chers oubliés; et parfois, ô surprise! Le volume de vers que l'on fit à vingt ans.
Un autre contemporain, Mr. J. Rogers Rees, qui a écrit tout un livre sur les plaisirs du bouquineur (_the Pleasures of a Bookworm_), trouve dans le commerce des livres une source de fraternité et de solidarité humaines. «Un grand amour pour les livres, dit-il, a en soi, dans tous les temps, le pouvoir d'élargir le cœur et de le remplir de facultés sympathiques plus larges et véritablement éducatrices.»
Un poète américain, Mr. C. Alex. Nelson, termine une pièce à laquelle il donne ce titre français: _Les Livres_, par une prière naïve, dont les deux derniers vers sont aussi en français dans le texte:
Les amoureux du livre, tous d'un cœur reconnaissant, toujours exhalèrent une prière unique: _Que le bon Dieu préserve les livres et sauve la Société!_
Le vieux Chaucer ne le prenait pas de si haut: doucement et poétiquement il avouait que l'attrait des livres était moins puissant sur son cœur que l'attrait de la nature.
Je voudrais pouvoir mettre dans mon essai de traduction un peu du charme poétique qui, comme un parfum très ancien, mais persistant et d'autant plus suave, se dégage de ces vers dans le texte original.
Quant à moi, bien que je ne sache que peu de chose, à lire dans les livres je me délecte, et j'y donne ma foi et ma pleine croyance, et dans mon cœur j'en garde le respect si sincèrement qu'il n'y a point de plaisir qui puisse me faire quitter mes livres, si ce n'est, quelques rares fois, le jour saint, sauf aussi, sûrement, lorsque, le mois de mai venu, j'entends les oiseaux chanter, et que les fleurs commencent à surgir,-- alors adieu mon livre et ma dévotion!
Comment encore conserver en mon français sans rimes et péniblement rythmé l'harmonie légère et gracieuse, pourtant si nette et précise, de ce délicieux couplet d'une vieille chanson populaire, que tout Anglais sait par cœur: