Bouquiniana: notes et notules d'un bibliologue

Part 1

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BOUQUINIANA

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_COLLECTION DU BIBLIOPHILE PARISIEN_

BOUQUINIANA

_Notes et Notules d'un Bibliologue_

PAR

B.-H. GAUSSERON

PARIS H. DARAGON, LIBRAIRE 10, Rue Notre-Dame-de-Lorette, 10

1901

AVANT-PROPOS

Il manque un volume, entre autres, à la collection, si vaste et jamais complète des _ana_. J'essaie de combler cette lacune. Non pas que j'aie la prétention, qui serait ridicule, de réunir ici tout ce qui a été dit et écrit de mots plaisants ou mélancoliques, indulgents ou sévères, d'anecdotes, de maximes, d'aphorismes, d'apophtegmes, de sentences, de jugements à propos du livre. Mais j'aurai du moins formé comme un noyau autour duquel chacun pourra grouper le résultat de sa propre expérience,--recherches ou sentiments. C'en est assez pour mon ambition.

Lorsqu'on aime un objet, tout ce qui s'y rapporte, tout ce qu'on en raconte, en bien ou en mal, touche vivement l'être épris, a un écho joyeux ou douloureux, sympathique ou indigné, dans son cœur. C'est à ceux qui, comme moi aiment le livre que ces pages s'adressent. Tous les amants du livre sont curieux des opinions et des impressions de ceux qui l'ont aimé avant eux; non pas seulement des éloges et des enthousiasmes, mais encore et davantage peut-être des reproches et des malédictions des malavisés qui, lui demandant plus ou autre chose que ce qu'il peut donner, ont fait, sous le coup de leur déception, profession de le haïr, sans vouloir convenir que la haine n'est au fond, en ce cas comme en tant d'autres, que de l'amour blessé.

Quoi qu'il en soit, le livre est, pour tous ceux qui lisent, un personnage ubiquiste, hermaphrodite, omniscient, toujours jeune et toujours vieux, dont la fonction est de parler et de faire parler,--voire penser,--et qui émet et inspire souvent des dits, appuyés ou non de gestes, mais qui sont bons à recueillir et à répéter. J'en ai glané bon nombre, au hasard de la rencontre et du caprice, et j'en ai fait une gerbe que j'offre à mes frères en bibliophilie, n'y ayant fourni qu'un lien assez lâche pour que chacun d'eux y puisse ajouter sa moisson.

B.-H. G.

BOUQUINIANA

I

[Grec: Mega Biblios, mega chachos], «gros livre, grand fléau», dit la sagesse hellénique qui, pour n'être pas infaillible, est toujours bonne à méditer. Il faut reprendre et répandre cet apophtegme, notamment; car à l'observer, que d'auteurs gagneraient, sans compter le public!

C'est ce que pensait La Fontaine, lorsqu'il disait de son ton bonhomme:

Les longs ouvrages me font peur.

Trop de rigueur serait pourtant hors de saison; rappelons-nous le mot de Juvénal: _Perituræ parcite chartæ._ «Soyez indulgents au papier périssable!»

C'était l'avis de Tom Brown; du moins est-ce ainsi qu'on peut comprendre sa boutade: «Certains livres sont comme la ville de Londres: ils valent davantage après avoir été brûlés.»

Le même humoriste fait cette remarque à double détente:

«Les pièces de théâtre et les romans se vendent autant que les livres de piété; mais il y a cette différence: les gens qui lisent les premiers sont plus nombreux que ceux qui les achètent; et les gens qui achètent les seconds sont plus nombreux que ceux qui les lisent.»

II

Voici une série de pensées détachées d'écrivains anglais, toutes en l'honneur des livres:

«Les livres, disait, au commencement du XVIIe siècle, sir Thomas Overbury, nous rendent présent le temps déjà vécu. La gloire prolonge une des extrémités de notre vie, et les livres en reportent l'autre plus loin en arrière.»

Or, comme le remarque fort justement le grand savant philologue E. Littré, «un penchant naturel conduit l'homme à la contemplation du passé. Les vieux monuments, les vieux livres, les vieux souvenirs éveillent en lui un intérêt profond.»

«A l'exception de l'homme vivant, rien n'est plus merveilleux qu'un livre! a écrit notre contemporain Kingsley. C'est un message qui nous arrive des morts, d'êtres humains que nous ne vîmes jamais, qui vécurent peut-être à des milliers de lieues de nous et qui pourtant, dans ces petites feuilles de papier, nous parlent, nous amusent, nous terrifient, nous instruisent, nous réconfortent, nous ouvrent leur cœur comme à des frères.»

J'ai lu dans un vieux numéro du journal si pittoresquement appelé _The Bookworm_ un mot suggestif: «Tout grand livre est un acte et tout grand acte est un livre.»

Le professeur Rogers avait donné d'avance le commentaire de cette laconique et héroïque formule. «Entre les diverses influences extérieures au milieu desquelles le genre humain se développe, le livre est incomparablement la plus importante, et la seule qui soit absolument essentielle. C'est sur lui que repose l'éducation collective du genre humain. C'est le seul instrument qui enregistre, perpétue et transmette la pensée.» Ajoutons:--et les actions dignes de mémoire.

III

Cette influence du livre, incalculable et comme illimitée dans l'histoire du genre humain, se traduit de la façon la plus diverse chez les individus. «J'ai connu des femmes, dit le journal d'Addison, _the Spectator_ (31 mai 1710), qui, pourvu qu'elles passent matin et soir une heure dans leur cabinet à lire une prière dans six ou sept différents livres de dévotion, tous également dépourvus de bon sens, avec une sorte de chaleur qu'un verre de vin ou un peu de jus de citron pourraient aussi bien produire, pensent que, le reste du temps, elles peuvent aller partout où leur passion personnelle les conduit.»

«C'est par l'amour des lettres qu'il faut être conduit à l'amour des livres», déclare sévèrement Sylvestre de Sacy. Mais la marche inverse n'est pas rare, et le résultat peut être excellent dans les deux cas.

En effet, le plus souvent, les livres inspirent une noble émulation, et, s'il est vrai que _fit fabricando faber_, il l'est aussi qu'au milieu des bouquins on se sent un penchant naturel à se faire auteur. Le père du fameux homme d'Etat anglais qui, sous le nom de lord Beaconsfield, a fait entrer Israël à la Chambre des pairs du Royaume-Uni, Isaac Disraeli, n'admet pas qu'on ne ressente pas cette sollicitation, et méprise qui n'y cède point, manière commode de s'en estimer soi-même davantage. «Celui, dit-il, qui passe une grande partie de son temps au milieu des abondantes ressources d'une bibliothèque et qui n'aspire pas à y ajouter encore un peu, ne serait-ce qu'un catalogue raisonné, doit vraiment être aussi insensible qu'un morceau de plomb. Il faut qu'il soit indolent comme l'animal appelé Paresseux, lequel périt sur l'arbre où il a grimpé, après qu'il en a dévoré les feuilles.»

Le sentimental et le primesautier s'en rapportent à l'apparence. De là cette pensée du _Bookworm_ (mai 1888): «Les titres des livres ont, comme les visages des hommes, une physionomie qui permet à l'observateur sagace de savoir ce qu'il peut attendre des uns ou des autres.»

Il en est qui demandent aux livres la consécration du temps, le _consensus historiæ_. «Les livres sont comme les proverbes, dit sir William Temple. Ils tirent leur principale valeur de l'empreinte et de l'estime des siècles qu'ils ont traversés.»

Un écrivain espagnol, Alonzo d'Aragon, donne à la même pensée une allure plus familière et un vêtement plus pittoresque: «Le vieux bois, dit-il, est le meilleur à brûler; le vieux vin le meilleur à boire; les vieux amis, les meilleurs à qui se confier, et les vieux livres les meilleurs à lire.»

Le grand Bacon était de cet avis, et il en donne la raison en l'enveloppant d'une belle métaphore biblique: «Un livre bien écrit, mis auprès de ses rivaux et de ses adversaires, est comme le serpent de Moïse, qui engloutit et dévora sur-le-champ ceux des Égyptiens.»

Le même William Temple disait encore: «Les petits écrits sont comme les champignons ou comme ces insectes qui naissent et meurent presque en même temps.»

D'autres considèrent que l'héritage intellectuel allant s'accroissant, il y a des chances pour que les ouvrages récents soient, sinon mieux faits, du moins mieux informés et plus directement utiles que les anciens. C'est pour eux que parlait le Père Bouhours: «En matière de livres, le droit d'aînesse ne porte pas de prérogatives: les cadets sont toujours les mieux partagés.»

Le sentiment que les livres inspirent à beaucoup est si véritablement de l'amour qu'on les compare à chaque instant aux femmes; et ce qui plaît dans celles-ci est justement ce qu'on recherche dans ceux-là. «Il en est, dit Hume, des livres comme des femmes, chez qui une certaine simplicité de manières et de toilette est plus engageante que l'éclat du fard, des grands airs et des atours, lequel peut bien éblouir les yeux, mais ne saurait toucher le cœur.»

Préférez-vous--comme c'est votre droit--les riches toilettes, l'apprêt et l'apparat, retournez la proposition et l'interversion des termes n'en altérera pas la vérité.

«Armes, femmes et livres, déclare un proverbe hollandais, il faut les regarder tous les jours.»

Pour les curieux, «il est des livres qu'on n'ose rechercher et qu'on ne lit que lorsqu'ils ont été défendus; comme si la malignité qu'on y suppose était le point de perfection, et que la flétrissure qu'ils ont reçue en fût le sceau.» Ainsi s'exprimait, il y a près de deux siècles, L.-C. d'Arc, écrivain peu connu, mais apparemment plein d'expérience et de bon sens, car, pour parler comme le poète,

Un livre qu'on soutient est un livre qui tombe.

Vers tellement vrai qu'il suffit que le bourreau brûle un livre, que la Congrégation le mette à l'index, qu'un tribunal le condamne avec son auteur, que l'autorité cherche à l'abattre, en un mot, pour qu'il devienne populaire et soit immortel.

Tout le monde sait--n'est-ce pas un thème inépuisable de plaisanteries faciles?--que certains possesseurs de bibliothèques n'en ouvrent jamais un volume et n'y entrent que pour faire admirer à leurs visiteurs la belle ordonnance des rayons et les dos alignés des reliures. La Bruyère appelait ces nécropoles des _tanneries_. Le mot ne prouve pas une compréhension bien vive de l'art bibliopégique, et l'on peut mépriser l'ignare incuriosité de tels entasseurs de livres sans manquer de respect à des veaux pleins et à des maroquins dorés qui n'en peuvent mais. En tout cas, ce n'est point pour ceux-là qu'un anonyme émettait ce sage aphorisme: «Un livre doit être placé dans une bibliothèque de manière à n'être jamais cherché, mais tout simplement pris.»

Pourquoi cela me rappelle-t-il le mot de Carlyle: «La vraie Université de notre temps, c'est une collection de livres»?

Ils ont pourtant leur utilité, ces contrefaçons de bibliophiles, ne serait-ce que d'avoir fourni une image à Chamfort: «L'esprit n'est souvent au cœur que ce que la bibliothèque d'un château est à la personne du maître.»

Le poète anglais Pope adresse sa critique plus haut, mais elle frappe moins juste, lorsqu'il dit: «Acheter des livres comme le font certaines personnes qui ne s'en servent pas, seulement parce qu'ils ont été imprimés par un imprimeur célèbre, c'est à peu près comme si quelqu'un achetait des habits qui lui iraient mal, simplement parce qu'ils auraient été faits par quelque tailleur fameux.»

Il me semble que les collectionneurs de médailles, de pierres gravées, d'armes, d'estampes et de tableaux, sans parler des autres, ne se servent pas plus de leurs œuvres d'art et de leurs reliques historiques qu'un bibliophile de ses incunables et des exemplaires uniques qu'il a dépensé tant de temps, de peine et d'argent à réunir, c'est-à-dire, le plus souvent, à sauver. Laissant de côté le plaisir foncièrement humain de posséder de belles choses, des choses curieuses, des choses rares et chères, est-il donc inutile de travailler à assurer la conservation des productions, remarquables à un point de vue quelconque, de l'activité humaine dans tous les ordres de ses manifestations, et, plus qu'ailleurs encore, dans le domaine de l'art typographique, dont un autre Anglais, William Chapman, a pu dire en toute vérité: «L'histoire du livre est l'histoire de la croissance intellectuelle du genre humain.»

Victor Hugo a moulé une pensée analogue en un de ces vers d'une plasticité puissante dont il était coutumier:

L'univers--c'est un livre et des yeux qui le lisent.

Le rôle du livre dans la politique est énorme et de tous les instants. Une anecdote rapportée par Chamfort nous le montre pourtant sous un jour inattendu. «M. Amelot, homme excessivement borné, disait à M. Bignon: «Achetez beaucoup de livres pour la bibliothèque du roi, que nous ruinions ce Necker.» Il croyait que trente ou quarante mille francs de plus feraient une grande affaire.»

Le même Chamfort, pessimiste avant la lettre, comme la plupart des moralistes qui ne relèvent ni de Montaigne ni de Rabelais, a écrit cette phrase, que je recommande aux procureurs en quête d'arguments pour faire condamner un ouvrage imprimé, comme immoral ou subversif. «Ce serait une chose curieuse qu'un livre qui indiquerait toutes les idées corruptrices de l'esprit humain, de la Société, de la morale, et qui se trouvent développées ou supposées dans les écrits les plus célèbres, dans les auteurs les plus consacrés; les idées qui propagent la superstition religieuse, les mauvaises maximes politiques, le despotisme, la vanité de rang, les préjugés populaires de toute espèce. On verrait que presque tous les livres sont des corrupteurs, que les meilleurs font presque autant de mal que de bien.»

Je ne sais quelle pouvait être au juste sur ce point l'opinion des deux personnages mis en jeu dans l'anecdote suivante, dont j'ai oublié la source, mais où l'on trouvera, je n'en doute pas, tous les caractères de l'authenticité.

Une dame dont le mari était toujours absorbé dans les livres, lui dit un jour avec une amabilité relevée d'une pointe de dépit: «Je voudrais bien être livre, puisque vous les aimez tant!» Un ami, qui se trouvait là, entendit ce souhait conjugal, et dans un mouvement de franchise étourdie, s'écria: «Ah! si les femmes devenaient des livres, je souhaiterais qu'elles fussent almanachs, car on en change tous les ans.

IV

Différents livres intéressent différentes personnes, et tout en aimant le livre en général, le bibliophile n'en a pas moins d'ordinaire ses préférences passionnées, capables de se changer en un exclusivisme ombrageux. Qui distinguera les bons livres d'avec les mauvais, ceux qu'il faut garder avec amour de ceux qu'il faut laisser chercher leurs destins dans le grand cloaque de la salle des ventes ou du bouquinisme en plein vent?

Chacun résout la question à son point de vue et offre libéralement au goût des autres de s'imposer les règles que le sien a choisies.

D'ailleurs, il ne s'agit pas tant de lire tout que de lire bien: «Ceux qui mangent le plus ne sont pas les plus gras, disait Montaigne; ceux qui lisent le plus ne sont pas les plus sçavans, ils succombent sous la multitude des idées et ressemble à nos anciens Gaulois qui, pour être pesemment armez, devenoient inutiles au combat.»

V

Qu'ils les lisent tous ou qu'ils n'en lisent que quelques-uns, qu'ils les dévorent sans désemparer avant de les placer sur leurs rayons, ou qu'ils les savourent à petites doses dans un commerce amical, souvent interrompu et toujours repris, ceux qui aiment «leurs honnêtes in-folio» valent mieux, comme l'affirme le poète anglais Richard Le Gallienne, que bien des amants aux passions changeantes, tour à tour trompeurs et trompés. Oyez plutôt cette ballade tirée d'un recueil de poésies tout entier consacré aux livres[1] et traduite ici sans autre prétention que de donner un peu l'impression qui se dégage de l'original.

[1] Alfred C. Brant. _Ballads of Books._

LE BIBLIOPHILE

L'amant peut raffoler de sa belle aux joues vermeilles, le marin peut chanter la mer et les buveurs parler des charmes de la bouteille: les livres ont plus de beauté pour moi.

Un livre est un trésor plus précieux que l'or, un héritage légué au genre humain, une cassette de sagesse où se voient les plus princiers joyaux de l'esprit.

Bien qu'humble soit mon sort, je défie les soucis moroses, ayant les livres pour doux alliés, folie et vice fuiront ma présence, si ma pensée va aux bons et aux sages. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand je m'assieds, à l'aise, au coin de mon feu, un vieux livre fameux sur les genoux, l'amant en tête à tête avec sa belle fiancée ne m'inspirerait qu'une mince envie.

Je m'égare dans le monde des livres et mon cœur se sent en paix; les beaux royaumes de la fantaisie sont à moi; l'esprit sacré de l'amour se repose alors à mon foyer, et le livre que je lis est vraiment le Livre Divin!

VI

Si les livres ont un tel attrait, comment s'étonner qu'on soit si porté à les emprunter et à les garder?

«Il n'y a rien que l'on rende moins fidèlement que les livres. L'on s'en met en possession par la même raison que l'on dérobe volontiers la science des hommes, desquels on ne voudrait pas dérober l'argent.»

Qui a dit cela? Je ne sais plus, mais quel que soit son nom, c'était un sage.

Charles Lamb établit des classes et des catégories parmi les emprunteurs de livres. D'après lui, «les uns sont longs à lire; les autres ont l'intention de lire, mais ne lisent pas; d'autres enfin ne lisent pas et n'ont jamais eu l'intention de le faire, ne vous empruntant que pour vous donner une bonne opinion de leur mérite intellectuel». Il ajoute: «Je dois rendre cette justice à ceux de mes amis à qui je prête de l'argent, qu'ils ne sont jamais mus par un caprice ou une vanité de ce genre. Quand ils m'empruntent une somme, ils ne manquent jamais de s'en servir.»

Il est à croire que le résultat final était pour l'excellent Charles Lamb le même dans les deux cas, et qu'en fait de livres comme en fait d'argent, _prêté_ se trouvait être, le plus souvent, synonyme de _perdu_.

En effet, peu nombreux sont les possesseurs de livres qui partagent entièrement l'avis de l'Encyclopédiste D'Alembert, l'ami de Mlle de Lespinasse, déclare que «l'amour des livres n'est estimable que dans deux cas: lorsqu'on sait les estimer ce qu'ils valent et... qu'on les possède pour les communiquer.»

Communiquer des livres! Rien de plus généreux et rien de plus utile assurément. Mais les bibliophiles y sont généralement peu enclins. Je me dispenserai de répéter à ce sujet des citations qui sont dans toutes les mémoires; je m'en tiendrai à quelques autres moins connues parce qu'elles viennent de l'étranger.

Je trouve, dans une petite revue littéraire allemande[2], la description enthousiaste des saintes blessures et des nobles laideurs du livre dont la destination est d'être prêté. Le morceau est assez curieux pour que je me hasarde à le citer tout au long.

[2] Litterarische Korrespondenz und Kritische Rundschau.

LE LIVRE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE PRÊTS

Celui-là que je tiens ici dans mes mains, ce livre tout cassé, ce bouquin atrocement barbouillé de crayon et d'encre, richement orné de coins en oreilles d'âne, taché de café, de thé, de bière, souillé par les mouches, la graisse et l'huile, auquel, comme vestiges de ses vagabondages, milles mauvaises odeurs s'attachent,-- ce livre en lambeaux, tout déformé, l'univers entier le lit! La cuisinière le lit près de l'âtre avec un air de plaisir ému, et le sang bout dans son sein gonflé où se joue mollement le souffle des Muses. Quand la cuisinière en a fini tout à fait, le jouvenceau de seconde le lit en le froissant à moitié sous la table; puis c'est le soldat au corps de garde, le commis près de son aune, et le condamné dans sa cellule, et le vieux garçon dans son lit, et l'hôpital tout entier... Enfin, la plus belle de toutes les dames, portant le nom le plus éclatant, prend cette chose tellement fanée et empuantie de toutes les puanteurs dans sa tendre et blanche main. Arrachée par le talent du poète, dans un doux accord avec le beau, une larme lentement s'écoule et tendrement fait sa part dans l'œuvre commune: nul lecteur qui n'y laisse une tache! O pensée grandiose et puissante! O résultat merveilleux! Qu'il est béni des dieux le poète qui possède un si noble talent! Grands et Petits, Pauvres et Riches, cette crasse est l'œuvre de tous! Ah! celui qui vit encore dans l'osbcurité, qui lutte pour se hausser jusqu'au laurier, assurément sent, dans sa brûlante ardeur, un désir lui tirailler le sein. Dieu bon, implore-t-il chaque jour, Accorde-moi ce bonheur indicible: fais que mes pauvres livres de vers soient aussi gras et crasseux!

Mais si les poètes aspirent aux embrassements «de la grande impudique

Qui tient dans ses bras l'univers,

s'ils sont tellement avides du bruit qu'ils ouvrent leur escarcelle toute grande à la popularité, cette «gloire en gros sous», il n'en est point de même des vrais amants des livres, de ceux qui ne les font pas, mais qui les achètent, les parent, les enchâssent, en délectent leurs doigts, leurs yeux, et parfois leur esprit.

Ecoutez la tirade mise par un poète anglais dans la bouche d'un bibliophile qui a prêté à un infidèle ami une reliure de Trautz-Bauzonnet et qui ne l'a jamais revue:

Une fois prêté, un livre est perdu... Prêter des livres! Parbleu, je n'y consentirai plus. Vos prêteurs faciles ne sont que des fous que je redoute. Si les gens veulent des livres, par le grand Grolier, qu'ils les achètent! Qui est-ce qui prête sa femme lorsqu'il peut se dispenser du prêt? Nos femmes seront-elles donc tenues pour plus que nos livres chères? Nous en préserve de Thou! Jamais plus de livres ne prêterai.

Ne dirait-on pas que c'est pour ce bibliophile échaudé que fut faite cette imitation supérieurement réussie des inscriptions dont les écoliers sont prodigues sur leurs rudiments et _Selectæ_:

Qui ce livre volera, Pro suis criminibus Au gibet il dansera, Pedibus penditibus.

Ce châtiment n'eût pas dépassé les mérites de celui contre lequel Lebrun fit son épigramme «à un Abbé qui aimait les lettres et un peu trop mes livres»:

Non, tu n'es point de ces abbés ignares, Qui n'ont jamais rien lu que le Missel: Des bons écrits tu savoures le sel, Et te connais en livres beaux et rares. Trop bien le sais! car, lorsqu'à pas de loup Tu viens chez moi feuilleter coup sur coup Mes Elzévirs, ils craignent ton approche. Dans ta mémoire il en reste beaucoup; Beaucoup aussi te restent dans la poche.

Un amateur de livres de nuance libérale pourrait adopter pour devise cette inscription mise à l'entrée d'une bibliothèque populaire anglaise:

_Tolle, aperi, recita, ne lœdas, claude, rapine!_

ce qui, traduit librement, signifie: «Prends, ouvre, lis, n'abîme pas, referme, mais surtout mets en place!»

_Punch_, le _Charivari_ d'Outre-Manche, en même temps qu'il incarne pour les Anglais notre Polichinelle et le _Pulcinello_ des Italiens, résume à merveille la question. Voici, dit-il, «la tenue des livres enseignée en une leçon:--Ne les prêtez pas.»

VII

C'est qu'ils sont précieux, non pas tant par leur valeur intrinsèque,--bien que certains d'entre eux représentent plus que leur poids d'or,--que parce qu'on les aime, d'amour complexe peut-être, mais à coup sûr d'amour vrai.

«Accordez-moi, seigneur, disait un ancien (c'est Jules Janin qui rapporte ces paroles), une maison pleine de livres, un jardin plein de fleurs!--Voulez-vous, disait-il encore, un abrégé de toutes les misères humaines, regardez un malheureux qui vend ses livres: _Bibliothecam vendat_.»