Chapter 5
«Elle parlait un peu mieux que son père; et elle nous servit d'interprète, il fallut raconter le naufrage dans ses moindres détails, que j'inventai, comme si j'eusse assisté à la catastrophe. Puis, toute la famille descendit dans l'intérieur de l'épave. Dès qu'ils eurent pénétré dans cette sombre galerie, à peine éclairée, ils poussèrent des cris d'étonnement et d'admiration; et soudain le père et les trois filles tinrent en leurs mains des albums, cachés sans doute dans leurs grands vêtements imperméables, et ils commencèrent en même temps quatre croquis au crayon de ce lieu triste et bizarre.
«Ils s'étaient assis, côte à côte, sur une poutre en saillie, et les quatre albums, sur les huit genoux, se couvraient de petites lignes noires qui devaient représenter le ventre entr'ouvert du _Marie-Joseph_.
«Tout en travaillant, l'aînée des fillettes causait avec moi, qui continuais à inspecter le squelette du navire.
«J'appris qu'ils passaient l'hiver à Biarritz et qu'ils étaient venus tout exprès à l'île de Ré pour contempler ce trois-mâts enlisé. Ils n'avaient rien de la morgue anglaise, ces gens; c'étaient de simples et braves toqués, de ces errants éternels dont l'Angleterre couvre le monde. Le père, long, sec, la figure rouge encadrée de favoris blancs, vrai sandwich vivant, une tranche de jambon découpée en tête humaine entre deux coussinets de poils; les filles, hautes sur jambes, de petits échassiers en croissance, sèches aussi, sauf l'aînée, et gentilles toutes trois, mais surtout la grande.
«Elle avait une si drôle de manière de parler, de raconter, de rire, de comprendre et de ne pas comprendre, de lever les yeux pour m'interroger, des yeux bleus comme l'eau profonde, de cesser de dessiner pour deviner, de se remettre au travail et de dire «yes» ou «nô», que je serais demeuré un temps indéfini à l'écouter et à la regarder.
«Tout à coup, elle murmura:
«--J'entendai une petite mouvement sur cette bateau.
«Je prêtai l'oreille; et je distinguai aussitôt un léger bruit, singulier, continu. Qu'était-ce? Je me levai pour aller regarder par la fente, et je poussai un cri violent. La mer nous avait rejoints; elle allait nous entourer!
«Nous fûmes aussitôt sur le pont. Il était trop tard. L'eau nous cernait, et elle courait vers la côte avec une prodigieuse vitesse. Non, cela ne courait pas, cela glissait, rampait, s'allongeait comme une tache démesurée. A peine quelques centimètres d'eau couvraient le sable; mais mais on ne voyait plus déjà la ligne fuyante de l'imperceptible flot.
«L'Anglais voulut s'élancer; je le retins; la fuite était impossible, à cause des mares profondes que nous avions dû contourner en venant, et où nous tomberions au retour.
«Ce fut, dans nos coeurs, une minute d'horrible angoisse. Puis, la petite Anglaise se mit à sourire et murmura:
«--Ce été nous les naufragés!
«Je voulus rire; mais la peur m'étreignait, une peur lâche, affreuse, basse et sournoise comme ce flot. Tous les dangers que nous courions m'apparurent en même temps. J'avais envie de crier: «Au secours!» Vers qui?
«Les deux petites Anglaises s'étaient blotties contre leur père, qui regardait, d'un oeil consterné, la mer démesurée autour de nous.
«Et la nuit tombait, aussi rapide que l'Océan montant, une nuit lourde, humide, glacée:
«Je dis:
«--Il n'y a rien à faire qu'à demeurer sur ce bateau.
«L'Anglais répondit:
«--Oh! yes!
«Et nous restâmes là un quart d'heure, une demi-heure, je ne sais, en vérité, combien de temps, à regarder, autour de nous, cette eau jaune qui s'épaississait, tournait, semblait bouillonner, semblait jouer sur l'immense grève reconquise.
«Une des fillettes eut froid, et l'idée nous vint de redescendre, pour nous mettre à l'abri de la brise légère, mais glacée, qui nous effleurait et nous piquait la peau.
«Je me penchai sur la trappe. Le navire était plein d'eau. Nous dûmes alors nous blottir contre le bordage d'arrière, qui nous garantissait un peu.
«Les ténèbres, à présent, nous enveloppaient, et nous restions serrés les uns contre les autres, entourés d'ombre et d'eau. Je sentais trembler, contre mon épaule, l'épaule de la petite Anglaise, dont les dents claquaient par instants; mais je sentais aussi la chaleur douce de son corps à travers les étoffes, et cette chaleur m'était délicieuse comme un baiser. Nous ne parlions plus; nous demeurions immobiles, muets, accroupis comme des bêtes dans un fossé, aux heures d'ouragan. Et pourtant, malgré tout, malgré la nuit, malgré le danger terrible et grandissant, je commençais à me sentir heureux d'être là, heureux du froid et du péril, heureux de ces longues heures d'ombre et d'angoisse à passer sur cette planche, si près de cette jolie et mignonne fillette.
«Je me demandais pourquoi cette étrange sensation de bien-être et de joie qui me pénétrait.
«Pourquoi? Sait-on? Parce qu'elle était là? Qui, elle? Une petite Anglaise inconnue? Je ne l'aimais pas, je ne la connaissais point, et je me sentais attendri, conquis! J'aurais voulu la sauver, me dévouer pour elle, faire mille folies? Étrange chose! Comment se fait-il que la présence d'une femme nous bouleverse ainsi! Est-ce la puissance de sa grâce qui nous enveloppe? la séduction de la joliesse et de la jeunesse qui nous grise comme ferait le vin?
«N'est-ce pas plutôt une sorte de toucher de l'amour, du mystérieux amour qui cherche sans cesse à unir les êtres, qui tente sa puissance dès qu'il a mis face à face l'homme et la femme, et qui les pénètre d'émotion, d'une émotion confuse, secrète, profonde, comme on mouille la terre pour y faire pousser des fleurs!
«Mais le silence des ténèbres devenait effrayant, le silence du ciel, car nous entendions autour de nous, vaguement, un bruissement léger, infini, la rumeur de la mer sourde qui montait et le monotone clapotement du courant contre le bateau.
«Tout à coup, j'entendis des sanglots. La plus petite des Anglaises pleurait. Alors son père voulut la consoler, et ils se mirent à parler dans leur langue, que je ne comprenais pas. Je devinai qu'il la rassurait et qu'elle avait toujours peur.
«Je demandai à ma voisine;
«--Vous n'avez pas trop froid, miss?
«--Oh! si. J'avé froid beaucoup.
«Je voulus lui donner mon manteau, elle le refusa; mais je l'avais ôté; je l'en couvris malgré elle. Dans la courte lutte, je rencontrai sa main, qui me fit passer un frisson charmant par tout le corps.
«Depuis quelques minutes, l'air devenait plus vif, le clapotis de l'eau plus fort contre les flancs du navire. Je me dressai; un grand souffle me passa sur le visage. Le vent s'élevait!
«L'Anglais s'en aperçut en même temps que moi, et il dit simplement:
«--C'était mauvaise pour nous, cette ...
«Assurément c'était mauvais, c'était la mort certaine si des lames, même de faibles lames, venaient attaquer et secouer l'épave, tellement brisée et disjointe que la première vague un peu rude l'emporterait en bouillie.
«Alors notre angoisse s'accrut de seconde en seconde avec les rafales de plus en plus fortes. Maintenant, la mer brisait un peu, et je voyais dans les ténèbres des lignes blanches paraître et disparaître, des lignes d'écume, tandis que chaque flot heurtait la carcasse du _Marie-Joseph_, l'agitait d'un court frémissement qui nous montait jusqu'au coeur.
«L'Anglaise tremblait; je la sentais frissonner contre moi, et j'avais une envie folle de la saisir dans mes bras.
«Là-bas, devant nous, à gauche, à droite, derrière nous, des phares brillaient sur les côtes, des phares blancs, jaunes, rouges, tournants, pareils à des yeux énormes, à des yeux de géant qui nous regardaient, nous guettaient, attendaient avidement que nous eussions disparu. Un d'eux surtout m'irritait. Il s'éteignait toutes les trente secondes pour se rallumer aussitôt; c'était bien un oeil, celui-là, avec sa paupière sans cesse baissée sur son regard de feu.
«De temps en temps, l'Anglais frottait une allumette pour regarder l'heure; puis il remettait sa montre dans sa poche. Tout à coup, il me dit, par-dessus les têtes de ses filles, avec une souveraine gravité:
«--Mosieu, je vous souhaite bon année.
«Il était minuit. Je lui tendis ma main, qu'il serra; puis il prononça une phrase d'anglais, et soudain ses filles et lui se mirent à chanter le _God save the Queen_, qui monta dans l'air noir, dans l'air muet, et s'évapora à travers l'espace.
«J'eus d'abord envie de rire; puis je fus saisi par une émotion puissante et bizarre.
«C'était quelque chose de sinistre et de superbe, ce chant de naufragés, de condamnés, quelque chose comme une prière, et aussi quelque chose de plus grand, de comparable à l'antique et sublime _Ave, Caesar, morituri te salutant!_
«Quand ils eurent fini, je demandai à ma voisine de chanter toute seule une ballade, une légende, ce qu'elle voudrait, pour nous faire oublier nos angoisses. Elle y consentit et aussitôt sa voix claire et jeune s'envola dans la nuit. Elle chantait une chose triste sans doute, car les notes traînaient longtemps, sortaient lentement de sa bouche, et voletaient, comme des oiseaux blessés, au dessus des vagues.
«La mer grossissait, battait maintenant notre épave. Moi, je ne pensais plus qu'à cette voix. Et je pensais aussi aux sirènes. Si une barque avait passé près de nous, qu'auraient dit les matelots? Mon esprit tourmenté s'égarait dans le rêve! Une sirène! N'était-ce point, en effet, une sirène, cette fille de la mer, qui m'avait retenu sur ce navire vermoulu et qui, tout à l'heure, allait s'enfoncer avec moi dans les flots?...
«Mais nous roulâmes brusquement tous les cinq sur le pont, car le _Marie-Joseph_ s'était affaissé sur son flanc droit. L'Anglaise étant tombée sur moi, je l'avais saisie dans mes bras, et follement, sans savoir, sans comprendre, croyant venue ma dernière seconde, je baisais à pleine bouche sa joue, sa tempe et ses cheveux. Le bateau ne remuait plus; nous autres aussi ne bougions point.
«Le père dit: «Kate!» Celle que je tenais répondit «yes», et fit un mouvement pour se dégager. Certes, à cet instant j'aurais voulu que le bateau s'ouvrît en deux pour tomber à l'eau avec elle.
«L'Anglais reprit:
«--Une petite bascule, ce n'été rien. J'avé mes trois filles conserves.
«Ne voyant point l'aînée, il l'avait crue perdue d'abord!
«Je me relevai lentement, et, soudain, j'aperçus une lumière sur la mer, tout près de nous. Je criai; on répondit. C'était une barque qui nous cherchait, le patron de l'hôtel ayant prévu notre imprudence.
«Nous étions sauvés. J'en fus désolé! On nous cueillit sur notre radeau, et on nous ramena à Saint-Martin.
«L'Anglais, maintenant, se frottait les mains et murmurait:
«--Bonne souper! bonne souper!
«On soupa, en effet. Je ne fus pas gai, je regrettais le _Marie-Joseph_.
«Il fallut se séparer, le lendemain, après beaucoup d'étreintes et de promesses de s'écrire. Ils partirent vers Biarritz. Peu s'en fallut que je ne les suivisse.
«J'étais toqué; je faillis demander cette fillette en mariage. Certes, si nous avions passé huit jours ensemble, je l'épousais! Combien l'homme, parfois, est faible et incompréhensible!
«Deux ans s'écoulèrent sans que j'entendisse parler d'eux; puis je reçus une lettre de New-York. Elle était mariée, et me le disait. Et, depuis lors, nous nous écrivons tous les ans, au 1er janvier. Elle me raconte sa vie, me parle de ses enfants, de ses soeurs, jamais de son mari! Pourquoi? Ah! pourquoi?... Et, moi, je ne lui parle que du _Marie-Joseph_ ... C'est peut-être la seule femme que j'aie aimée ... non ... que j'aurais aimée ... Ah!... voilà ... sait-on?... Les événements vous emportent ... Et puis ... et Puis ... tout passe ... Elle doit être vieille, à présent ... je ne la reconnaîtrais pas ... Ah! celle d'autrefois ... celle de l'épave ... quelle créature ... divine! Elle m'écrit que ses cheveux sont tout blancs ... Mon Dieu!... ça m'a fait une peine horrible ... Ah! ses cheveux blonds ... Non, la mienne n'existe plus ... Que c'est triste ... tout ça!...»
DÉCOUVERTE
Découverte
Le bateau était couvert de monde. La traversée s'annonçant fort belle, les Havraises allaient faire un tour à Trouville.
On détacha les amarres; un dernier coup de sifflet annonça le départ, et, aussitôt, un frémissement secoua le corps entier du navire, tandis qu'on entendait, le long de ses flancs, un bruit d'eau remuée.
Les roues tournèrent quelques secondes, s'arrêtèrent, repartirent doucement; puis le capitaine, debout sur sa passerelle, ayant crié par le porte-voix qui descend dans les profondeurs de la machine: «En route!» elles se mirent à battre la mer avec rapidité.
Nous filions le long de la jetée, couverte de monde. Des gens sur le bateau agitaient leurs mouchoirs, comme s'ils partaient pour l'Amérique, et les amis restés à terre répondaient de la même façon.
Le grand soleil de juillet tombait sur les ombrelles rouges, sur les toilettes claires, sur les visages joyeux, sur l'Océan à peine remué par des ondulations. Quand on fut sorti du port, le petit bâtiment fit une courbe rapide, dirigeant son nez pointu sur la côte lointaine entrevue à travers la brume matinale.
A notre gauche s'ouvrait l'embouchure de la Seine, large de vingt kilomètres. De place en place les grosses bouées indiquaient les bancs de sable, et on reconnaissait au loin les eaux douces et bourbeuses du fleuve qui, ne se mêlant point à l'eau salée, dessinaient de grands rubans jaunes à travers l'immense nappe verte et pure de la pleine mer.
J'éprouve, aussitôt que je monte sur un bateau, le besoin de marcher de long en large, comme un marin qui fait le quart. Pourquoi? Je n'en sais rien. Donc je me mis à circuler sur le pont à travers la foule des voyageurs.
Tout à coup, on m'appela. Je me retournai. C'était un de mes vieux amis, Henri Sidoine, que je n'avais point vu depuis dix ans.
Après nous être serré les mains, nous recommençâmes ensemble, en parlant de choses et d'autres, la promenade d'ours en cage que j'accomplissais tout seul auparavant. Et nous regardions, tout en causant, les deux lignes de voyageurs assis sur les deux côtés du pont.
Tout à coup Sidoine prononça avec une véritable expression de rage:
--C'est plein d'Anglais ici! Les sales gens!
C'était plein d'Anglais, en effet. Les hommes debout lorgnaient l'horizon d'un air important qui semblait dire: «C'est nous, les Anglais, qui sommes les maîtres de la mer! Boum, boum! nous voilà!»
Et tous les voiles blancs qui flottaient sur leurs chapeaux blancs avaient l'air des drapeaux de leur suffisance.
Les jeunes misses plates, dont les chaussures aussi rappelaient les constructions navales de leur patrie, serrant en des châles multicolores leur taille droite et leurs bras minces, souriaient vaguement au radieux paysage. Leurs petites têtes, poussées au bout de ces longs corps, portaient des chapeaux anglais d'une forme étrange, et, derrière leurs crânes, leurs maigres chevelures enroulées ressemblaient à des couleuvres lofées.
Et les vieilles misses, encore plus grêles, ouvrant au vent leur mâchoire nationale, paraissaient menacer l'espace de leurs dents jaunes et démesurées.
On sentait, en passant près d'elles, une odeur de caoutchouc et d'eau dentifrice.
Sidoine répéta, avec une colère grandissante:
--Les sales gens! On ne pourra donc pas les empêcher de venir en France?
Je demandai en souriant:
--Pourquoi leur en veux-tu? Quant à moi, ils me sont parfaitement indifférents.
Il prononça:
--Oui, toi, parbleu! Mais moi, j'ai épousé une Anglaise. Voilà.
Je m'arrêtai pour lui rire au nez.
--Ah! diable. Conte-moi ça. Et elle te rend donc très malheureux?
Il haussa les épaules:
--Non, pas précisément.
--Alors ... elle te ... elle te ... trompe?
--Malheureusement non. Ça me ferait une cause de divorce et j'en serais débarrassé.
--Alors je ne comprends pas!
--Tu ne comprends pas? Ça ne m'étonne point. Eh bien, elle a tout simplement appris le français, pas autre chose! Ecoute:
Je n'avais pas le moindre désir de me marier, quand je vins passer l'été à Étretat, voici deux ans. Rien de plus dangereux que les villes d'eaux. On ne se figure pas combien les fillettes y sont à leur avantage. Paris sied aux femmes et la campagne aux jeunes filles.
Les promenades à ânes, les bains du matin, les déjeuners sur l'herbe, autant de pièges à mariage. Et, vraiment, il n'y a rien de plus gentil qu'une enfant de dix-huit ans qui court à travers un champ ou qui ramasse des fleurs le long d'un chemin.
Je fis la connaissance d'une famille anglaise descendue au même hôtel que moi. Le père ressemblait aux hommes que tu vois là, et la mère à toutes les Anglaises.
Il y avait deux fils, de ces garçons tout en os, qui jouent du matin au soir à des jeux violents, avec des balles, des massues ou des raquettes; puis deux filles, l'aînée, une sèche, encore une Anglaise de boîte à conserve; la cadette, une merveille. Une blonde, ou plutôt une blondine avec une tête venue du ciel. Quand elles se mettent à être jolies, les gredines, elles sont divines. Celle-là avait des yeux bleus, de ces yeux bleus qui semblent contenir toute la poésie, tout le rêve, toute l'espérance, tout le bonheur du monde!
Quel horizon ça vous ouvre dans les songes infinis, deux yeux de femme comme ceux-là! Comme ça répond bien à l'attente éternelle et confuse de notre coeur!
Il faut dire aussi que, nous autres Français, nous adorons les étrangères. Aussitôt que nous rencontrons une Russe, une Italienne, une Suédoise, une Espagnole ou une Anglaise un peu jolie, nous en tombons amoureux instantanément. Tout ce qui vient du dehors nous enthousiasme, drap pour culottes, chapeaux, gants, fusils et ... femmes. Nous avons tort, cependant.
Mais je crois que ce qui nous séduit le plus dans les exotiques, c'est leur défaut de prononciation. Aussitôt qu'une femme parle mal notre langue, elle est charmante; si elle fait une faute de français par mot, elle est exquise, et si elle baragouine d'une façon tout à fait inintelligible, elle devient irrésistible.
Tu ne te figures pas comme c'est gentil d'entendre dire à une mignonne bouche rose: «J'aimé bôcoup la gigotte.»
Ma petite Anglaise Kate parlait une langue invraisemblable. Je n'y comprenais rien dans les premiers jours, tant elle inventait de mots inattendus; puis, je devins absolument amoureux de cet argot comique et gai.
Tous les termes estropiés, bizarres, ridicules, prenaient sur ses lèvres un charme délicieux; et nous avions, le soir, sur la terrasse du Casino, de longues conversations qui ressemblaient à des énigmes parlées.
Je l'épousai! Je l'aimais follement comme on peut aimer un Rêve. Car les vrais amants n'adorent jamais qu'un rêve qui a pris une forme de femme. Te rappelles-tu les admirables vers de Louis Bouilhet:
Tu n'as jamais été, dans tes jours les plus rares, Qu'un banal instrument sous mon archet vainqueur, Et, comme un air qui sonne au bois creux des guitares, J'ai fait chanter mon rêve au vide de ton coeur.
Eh bien, mon cher, le seul tort que j'ai eu, ça été de donner à ma femme un professeur de français.
Tant qu'elle a martyrisé le dictionnaire et supplicié la grammaire, je l'ai chérie.
Nos causeries étaient simples. Elles me révélaient la grâce surprenante de son être, l'élégance incomparable de son geste; elles me la montraient comme un merveilleux bijou parlant, une poupée de chair faite pour le baiser, sachant énumérer à peu près ce qu'elle aimait, pousser parfois des exclamations bizarres, et exprimer d'une façon coquette, a force d'être incompréhensible et imprévue, des émotions ou des sensations peu compliquées.
Elle ressemblait bien aux jolis jouets qui disent «papa» et «maman», en prononçant--Baâba--et Baâmban.
Aurais-je pu croire que ...
Elle parle, à présent.... Elle parle ... mal ... très mal.... Elle fait tout autant de fautes.... Mais on la comprend ... oui, je la comprends ... je sais ... je la connais....
J'ai ouvert ma poupée pour regarder dedans ... j'ai vu. Et il faut causer, mon cher!
Ah! tu ne les connais pas, toi, les opinions, les idées, les théories d'une jeune Anglaise bien élevée, à laquelle je ne peux rien reprocher, et qui me répète, du matin au soir, toutes les phrases d'un dictionnaire de la conversation à l'usage des pensionnats de jeunes personnes.
Tu as vu ces surprises du cotillon, ces jolis papiers dorés qui renferment d'exécrables bonbons. J'en avais une. Je l'ai déchirée. J'ai voulu manger le dedans et suis resté tellement dégoûté que j'ai des haut-le-coeur, à présent, rien qu'en apercevant une de ses compatriotes.
J'ai épousé un perroquet à qui une vieille institutrice anglaise aurait enseigné le français: comprends-tu?
* * * * *
Le port de Trouville montrait maintenant ses jetées de bois couvertes de monde.
Je dis:
--Où est ta femme?
Il prononça:
--Je l'ai ramenée à Étretat.
--Et toi, où vas-tu?
--Moi? moi je vais me distraire à Trouville. Puis, après un silence, il ajouta:
--Tu ne te figures pas comme ça peut être bête quelquefois, une femme.
UN PARRICIDE
Un Parricide
L'avocat avait plaidé la folie. Comment expliquer autrement ce crime étrange?
On avait retrouvé un matin, dans les roseaux, près de Chatou, deux cadavres enlacés, la femme et l'homme, deux mondains connus, riches, plus tout jeunes, et mariés seulement de l'année précédente, la femme n'étant veuve que depuis trois ans.
On ne leur connaissait point d'ennemis, ils n'avaient pas été volés. Il semblait qu'on les eût jetés de la berge dans la rivière, après les avoir frappés, l'un après l'autre, avec une longue pointe de fer.
L'enquête ne faisait rien découvrir. Les mariniers interrogés ne savaient rien; on allait abandonner l'affaire, quand un jeune menuisier d'un village voisin nommé Georges Louis, dit Le Bourgeois, vint se constituer prisonnier.
A toutes les interrogations, il ne répondait que ceci:
--Je connaissais l'homme depuis deux ans, la femme depuis six mois. Ils venaient souvent me faire réparer des meubles anciens, parce que je suis habile dans le métier.
Et quand on lui demandait:
--Pourquoi les avez-vous tués?
Il répondait obstinément:
--Je les ai tués parce que j'ai voulu les tuer.
On n'en put tirer autre chose.
Cet homme était un enfant naturel sans doute, mis autrefois en nourrice dans le pays, puis abandonné. Il n'avait pas d'autre nom que Georges Louis, mais comme, en grandissant, il devint singulièrement intelligent, avec des goûts et des délicatesses natives que n'avaient point ses camarades, on le surnomma «le bourgeois», et on ne l'appelait plus autrement. Il passait pour remarquablement adroit dans le métier de menuisier qu'il avait adopté. Il faisait même un peu de sculpture sur bois. On le disait aussi fort exalté, partisan des doctrines communistes et nihilistes, grand liseur de romans à drames sanglants, électeur influent et orateur habile dans les réunions publiques d'ouvriers ou de paysans.
* * * * *
L'avocat avait plaidé la folie.
Comment pouvait-on admettre, en effet, que cet ouvrier eût tué ses meilleurs clients, des clients riches et généreux (il les connaissait), qui lui avaient fait faire depuis deux ans pour trois mille francs de travail (ses livres en faisaient foi). Une seule explication se présentait: la folie, l'idée fixe du déclassé qui se venge sur deux bourgeois de tous les bourgeois, et l'avocat fit une allusion habile à ce surnom de «_le bourgeois_», donné par le pays à cet abandonné; il s'écriait:
--N'est-ce pas une ironie, et une ironie capable d'exalter encore ce malheureux garçon qui n'a ni père ni mère? C'est un ardent républicain. Que dis-je? il appartient même à ce parti politique que la République fusillait et déportait naguère, qu'elle accueille aujourd'hui à bras ouverts, à ce parti pour qui l'incendie est un principe et le meurtre un moyen tout simple.