Chapter 10
Il était accoutumé à passer ses soirs de liberté avec ses camarades, dans le tapage et la fumée des pipes. Ce silence, ce calme l'exaspéraient. Il se mit à boire, du café d'abord; puis son carafon d'eau-de-vie, puis un second qu'il demanda. Il avait envie de rire maintenant, de crier, de chanter, de battre quelqu'un.
Il se dit: «Cristi, me voilà remonté. Il faut que je fasse la fête.» Et l'idée lui vint aussitôt de trouver des filles pour s'amuser. Il appela le garçon.
--Hé, l'employé!
--Voilà, m'sieu.
--Dites, l'employé, ousqu'on rigole ici?
L'homme resta stupide à cette question.
--Je n'sais pas, m'sieur. Mais ici!
--Comment ici? Qu'est-ce que tu appelles rigoler, alors, toi?
--Mais je n'sais pas, m'sieu, boire de la bonne bière ou du bon vin.
--Va donc, moule, et les demoiselles, qu'est-ce que t'en fais?
--Les demoiselles! ah! ah!
--Oui, les demoiselles, ousqu'on en trouve ici?
--Des demoiselles?
--Mais, oui, des demoiselles!
Le garçon se rapprocha, baissa la voix:
--Vous demandez ousqu'est la maison?
--Mais oui, parbleu!
--Vous prenez la deuxième rue à gauche et puis la première à droite.--C'est au 15.
--Merci, ma vieille. V'là pour toi.
--Merci, m'sieu.
Et Varajou sortit en répétant: «Deuxième à gauche, première à droite, 15.» Mais au bout de quelques secondes, il pensa: «Deuxième à gauche,--oui,--Mais en sortant du café, fallait-il prendre à droite ou à gauche? Bah? tant pis, nous verrons bien.»
Et il marcha, tourna dans la seconde rue à gauche, puis dans la première à droite, et chercha le numéro 15. C'était une maison d'assez belle apparence, dont on voyait, derrière les volets clos, les fenêtres éclairées au premier étage. La porte d'entrée demeurait entr'ouverte, et une lampe brûlait dans le vestibule. Le sous-officier pensa:
--C'est bien ici.
Il entra donc et, comme personne ne venait, il appela:
-Ohé! Ohé!
Une petite bonne apparut et demeura stupéfaite en apercevant un soldat. Il lui dit:
--Bonjour, mon enfant. Ces dames sont en haut?
--Oui, monsieur.
--Au salon?
--Oui monsieur.
--Je n'ai qu'à monter?
--Oui, monsieur.
--La porte en face?
--Oui, monsieur.
Il monta, ouvrit une porte et aperçut, dans une pièce bien éclairée par deux lampes, un lustre et deux candélabres à bougies, quatre dames décolletées qui semblaient attendre quelqu'un.
Trois d'entre elles, les plus jeunes, demeuraient assises d'un air un peu guindé, sur des sièges de velours grenat, tandis que la quatrième, âgée de quarante-cinq ans environ, arrangeait des fleurs dans un vase; elle était très grosse, vêtue d'une robe de soie verte qui laissait passer, pareille à l'enveloppe d'une fleur monstrueuse, ses bras énormes et son énorme gorge, d'un rose rouge poudrederizé. Le sous-officier salua:
--Bonjour, mesdames.
La vieille se retourna, parut surprise, mais s'inclina:
--Bonjour, monsieur.
Mais, voyant qu'on ne semblait pas l'accueillir avec empressement, il songea que les officiers seuls étaient sans doute admis dans ce lieu; et cette pensée le troubla. Puis il se dit: «Bah! s'il en vient un, nous verrons bien.» Et il demanda:
--Alors, ça va bien?
La dame, la grosse, la maîtresse du logis sans doute, répondit:
--Très bien! merci.
Puis il ne trouva plus rien, et tout le monde se tut.
Cependant il eut honte, à la fin, de sa timidité, et riant d'un rire gêné:
--Eh bien, on ne rigole donc pas. Je paye une bouteille de vin ...
Il n'avait point fini sa phrase que la porte s'ouvrit de nouveau, et Padoie, en habit noir, apparut.
Alors Varajou poussa un hurlement d'allégresse, et, se dressant, il sauta sur son beau-frère, le saisit dans ses bras et le fit danser tout autour du salon en hurlant: «V'là Padoie ... V'là Padoie ... V'là Padoie ...» Puis, lâchant le percepteur éperdu de surprise, il lui cria dans la figure:
--Ah! ah! ah! farceur!... farceur. Tu fais donc la fête, toi,... Ah! Farceur.... Et ma soeur!... Tu la lâches, dis!...
Et songeant à tous les bénéfices de cette situation inespérée, à l'emprunt forcé, au chantage inévitable, il se jeta tout au long sur le canapé et se mit à rire si fort que tout le meuble en craquait.
Les trois jeunes dames, se levant d'un seul mouvement, se sauvèrent, tandis que la vieille reculait vers la porte, paraissait prête à défaillir.
Et deux messieurs apparurent, décorés, tous deux en habit. Padoie se précipita vers eux:
--Oh! monsieur le président ... il est fou ... il est fou ... On nous l'avait envoyé en convalescence ... vous voyez bien qu'il est fou....
Varajou s'était assis, ne comprenant plus, devinant tout à coup qu'il avait fait quelque monstrueuse sottise. Puis il se leva, et se tournant vers son beau-frère:
--Où donc sommes-nous ici? demanda-t-il.
Mais Padoie, saisi soudain d'une colère folle, balbutia:
--Où ... où ... où nous sommes.... Malheureux ... misérable ... infâme.... Où nous sommes ... Chez monsieur le premier président!... chez monsieur le premier président de Mortemain ... de Mortemain ... de ... de ... de ... Mortemain.... Ah!... ah!... canaille!... canaille!... canaille!...
TABLE
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