Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois
Part 7
Le préfet est rempli de joie, et accompagne Hân-wen dans la chambre de sa femme. Le docteur, prenant un air d'importance, tâte le pouls de la main droite et de la main gauche, et sort avec le préfet, qui le fait asseoir auprès de lui dans la salle de réception. «Je vous félicite, seigneur, s'écria tout à coup Hân-wen; l'épouse de votre Excellence porte deux fils jumeaux dans son sein, et c'est pour cela que son accouchement est si laborieux. J'ai apporté deux pilules d'une vertu merveilleuse; donnez-les à madame dans une tasse de bouillon, je vous réponds qu'elle accouchera sur-le-champ.»
A ces mots il tire de sa manche les deux pilules, et les remet gravement au préfet.
Celui-ci est ravi de joie; il reçoit dans sa main les deux pillules, et ordonne à une servante de les faire avaler à sa femme dans une tasse de bouillon.
Cette prescription médicale donna lieu à beaucoup d'événements. Deux jumeaux font surgir une foule de malheurs. Le lecteur désire sans doute savoir si la femme du préfet accoucha après avoir avalé les deux pilules; qu'il lise le chapitre sixième.
CHAPITRE VI
ARGUMENT.
Les médecins irrités imaginent un stratagème pour perdre Hân-wen.
Un magistrat bienveillant lui témoigne son affection, et le condamne à une peine légère.
COMME le préfet était occupé à causer avec Hân-wen dans la salle de réception sur la maladie de sa femme, il vit accourir une servante qui lui dit: «Seigneur, bonnes nouvelles! Dès que l'épouse de Votre Excellence eut avalé les deux pilules, elle éprouva une violente douleur, et accoucha sur-le-champ de deux fils, qui tenaient chacun une pilule dans la main gauche.»
A ces mots, le préfet est ravi de joie: «Monsieur le docteur, dit-il à Hân-wen, avec un visage épanoui, vos pilules ont vraiment une vertu merveilleuse; vous êtes le premier médecin de l'empire, et je suis convaincu même que vous n'avez point de rival au monde.»
Hân-wen fut enchanté de ces compliments. «Seigneur, répondit-il d'un ton modeste, cet heureux résultat ne peut être attribué qu'au bonheur qui accompagne Votre Excellence et sa digne épouse. Votre serviteur n'oserait jamais l'attribuer à son faible mérite.»
Le préfet fit préparer un festin splendide pour traiter Hân-wen. Nous n'avons pas besoin de dire que, pendant le repas, il eut pour lui toutes sortes d'attentions, et qu'il ne cessa de vanter sa rare habileté.
Quand le festin fut terminé, Hân-wen se leva, fit ses adieux au préfet et lui adressa ses remercîments. Le magistrat lui offrit quatre pièces de satin à fleurs, et mille onces d'argent, pour lui témoigner sa reconnaissance.
«Seigneur, lui dit Hân-wen, le faible service que je vous ai rendu ne me permet pas d'accepter de si riches présents.
--Ne soyez pas si modeste, lui dit le préfet en riant; j'ai voulu seulement vous donner une preuve de ma gratitude.»
Hân-wen le remercia de nouveau, et quitta la préfecture.
Le magistrat ordonna à deux domestiques de porter les pièces de soie et les onces d'argent. Huit musiciens accompagnaient Hân-wen qui était mollement assis dans une chaise à porteurs. Quand il fut arrivé chez lui avec ce brillant cortége, il congédia toutes les personnes qui l'avaient accompagné. Cet heureux succès fut un sujet de joie pour toute sa maison.
Bientôt cette nouvelle se répandit parmi tous les médecins de la ville, qui furent transportés de colère contre Hân-wen. Ils résolurent de se réunir le lendemain dans le temple appelé San-hoang-miao, pour délibérer ensemble sur les moyens de le perdre.
Le lendemain matin, de bonne heure, tous les médecins se trouvèrent réunis dans le temple. Après qu'ils se furent salués, et que chacun eut pris la place qui lui était assignée, un jeune médecin se leva et leur parla en ces termes:
«Vénérables confrères, Hân-wen, cet homme digne de tout votre mépris, n'est autre chose qu'un criminel qui a été exilé dans notre ville de Sou-tcheou-fou. Il a eu l'audace d'aller à la préfecture; et non seulement il a réussi, par sa jactance insensée, à détruire la réputation dont nous jouissons tous dans ce pays, il a même obtenu, sans aucun titre, sans aucun mérite, une énorme somme d'argent; n'a-t-il pas provoqué ainsi votre indignation? Si vous voulez suivre mon humble avis, nous rédigerons ensemble une plainte contre lui, et nous l'accuserons devant le préfet, de leurrer la multitude par des paroles ensorcelées, et de les pousser à ajouter crime sur crime. De cette manière, nous satisferons notre vengeance, et en second lieu, nous montrerons ce dont nous sommes capables. Vénérables collègues, que pensez-vous de mon projet?»
A ces mots, du milieu de l'assemblée se leva un vieillard dont le nom était Lieou, et le surnom Fong. «Ne l'écoutez pas! ne l'écoutez pas! s'écria-t-il à haute voix. Hân-wen n'est plus maintenant dans la même position qu'auparavant. Le préfet a pour lui la plus haute estime; si vous l'accusez, ce magistrat ne manquera pas de prendre sa défense et de le tirer d'embarras. Vous savez que dans toutes les choses qui dépendent des bureaux, celui qui a de l'argent et de l'autorité est toujours sûr de réussir. Si vous avez le dessous, je crains fort que vous ne vous attiriez quelque mauvaise affaire. Vous feriez mieux de suivre mon humble avis.--C'est demain qu'on célèbre la naissance du dieu Tsou-ssé. L'usage veut que nous exposions dans le temple des objets rares et précieux pour fêter dignement le jour sacré de sa naissance. Je pense que comme Hân-wen a beaucoup voyagé de contrée en contrée, il doit avoir rapporté un grand nombre d'objets curieux. S'il n'en a pas, nous l'accablerons d'affronts, nous l'empêcherons d'exercer la pharmacie, et nous le ferons chasser de la ville. Quand cette affaire sera devenue publique, il n'est pas à craindre que le préfet le prenne sous sa protection. Que pensez-vous de mon projet?
--Votre stratagème est excellent, s'écria l'assemblée, et, dès ce moment même, nous allons nous occuper de le faire réussir.»
Sur-le-champ tous les médecins se lèvent, et se rendent ensemble à la pharmacie de Hân-wen, qui les reçut poliment et les fit entrer dans sa maison.
«Messieurs, leur demanda Hân-wen quand ils furent assis, veuillez apprendre à votre serviteur quel noble motif vous a engagés à honorer son humble boutique de l'éclat de votre présence.
--Mon frère Hiu, lui répondit Lieou-fong, c'est demain qu'on célèbre la sainte naissance du dieu que notre ville adore. A cette occasion, nous autres pharmaciens, nous avons coutume de présenter tous les ans, chacun notre tour, des objets rares et précieux, et de servir dans le temple le meilleur vin et les mets les plus exquis. C'est demain votre tour, et voilà le motif qui nous a engagés à venir dans votre célèbre boutique, afin d'informer votre seigneurie de l'honneur qui lui est réservé.
--Messieurs, leur répondit Hân-wen tout troublé, veuillez considérer que je suis étranger dans votre noble pays. Cette contrée et ses habitants me sont également inconnus, et je ne pourrais suivre votre illustre exemple, et me procurer des objets rares et précieux. Mais je ne manque pas d'argent pour acheter des parfums; si vous voulez, messieurs, faire pour mon compte les emplettes nécessaires, je vous en aurai une reconnaissance sans bornes.
--Quelles paroles avez-vous laissé échapper? répondirent-ils tous à la fois. Chacun doit s'acquitter lui-même de son devoir. Cette année, c'est votre tour; qui est-ce qui oserait vous remplacer? Si vous refusez de manger notre riz, il n'est pas besoin de rien acheter. Il vous sera même impossible d'exercer désormais la médecine, et de vendre des simples.»
A ces mots, ils sortent transportés de colère. Hân-wen les reconduisit avec un visage riant; mais à peine fut-il rentré dans sa chambre, qu'il se mit à pleurer et à pousser des sanglots.
Blanche l'ayant vu tout en larmes, lui demanda la cause de sa douleur.
Hân-wen lui raconta de point en point la visite des médecins de la ville, qui voulaient l'engager à présenter cette année, dans le temple, des objets rares et précieux.
«Cela est bien aisé, lui répondit Blanche en souriant; à quoi bon vous en inquiéter? Quand mon père vivait, il était revêtu de la haute charge d'inspecteur des frontières. Croyez-vous qu'il n'avait pas des objets rares et des vases précieux? Demain matin vous pourrez satisfaire à leur demande.»
A ces mots, le chagrin de Hân-wen se change en allégresse; il soupe avec gaîté, et va se coucher tranquillement.
Alors Blanche appela la petite Bleue, et lui donna les ordres suivants: «Petite Bleue, mon mari veut célébrer demain la naissance du dieu Tsou-ssé, et il se désole de ne pouvoir présenter, suivant l'usage, des objets rares et des choses précieuses. Autrefois, lorsque je me promenais dans la ville de King-hoa, j'ai entendu dire qu'il y avait dans le palais de l'empereur de la dynastie des Liang une multitude d'objets précieux. Va à la capitale, et glisse-toi dans le trésor de l'empereur; tu choisiras quelques objets précieux, tu les enlèveras secrètement, et tu me les apporteras cette nuit, afin que mon mari puisse les présenter demain matin dans le temple.»
La petite Bleue obéit; elle monte soudain sur un char de nuages, et arrive au palais de l'empereur; elle s'y glisse sans être vue, et dérobe quatre objets du plus grand prix. C'étaient un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en forme de ki-lîn[25], et deux paons en cornaline. Elle détourne son char vaporeux, et rapporte ces objets à Blanche.
Blanche est ravie de joie; elle prend aussitôt ces quatre objets précieux, et les serre dans un coffre: après quoi elles vont se coucher chacune de leur côté.
Le lendemain, Hân-wen se leva de grand matin, et s'empressa de demander à Blanche ce qu'elle lui avait promis. «Chère épouse, lui dit-il, où sont les objets précieux?» Blanche ouvrit la cassette, et en tira les quatre objets précieux qu'elle y avait déposés.
Hân-wen les examine et ne peut se lasser de faire éclater sa joie et son admiration. «Chère épouse, s'écria-t-il, j'ignorais que vous eussiez dans cette cassette des objets aussi rares et aussi précieux. Je ne crains plus maintenant qu'ils viennent me faire affront.»
Sur-le-champ il ordonne à Tao-jîn d'aller acheter les fruits qu'il devait offrir au dieu. Les médecins vinrent encore plusieurs fois dans sa boutique pour l'importuner des mêmes demandes.
Tao-jîn eut bientôt acheté toutes les offrandes nécessaires, et il chargea quelqu'un d'aller les déposer dans le temple.
Quand tous ces préparatifs furent terminés, Hân-wen apporta avec Tao-jîn les quatre objets précieux. Au moment où il entrait dans le temple, tous les médecins allèrent au-devant de lui, et l'arrêtèrent en lui demandant: «Monsieur Hiu, quels sont les objets précieux que vous offrez au dieu Tsou-ssé?
--Messieurs, leur dit en riant Hân-wen, je ne m'acquitte que faiblement du devoir qui m'est imposé. J'ose espérer que vous voudrez bien excuser l'exiguité de mes offrandes.»
A ces mots, il découvre les quatre objets précieux, et les place sur la table sacrée; puis Tao-jîn range avec ordre plusieurs vases remplis du vin le plus exquis.
Les médecins sont frappés de stupeur. «Notre intention, se dirent-ils en eux-mêmes, était de le mettre dans l'embarras. Qui aurait pu penser que ce petit animal eût des objets aussi précieux, qui l'emportent dix fois sur ceux que nous avons offerts nous-mêmes les années précédentes?»
Ce résultat inattendu les couvrit de confusion, et ils s'en retournèrent tristement chez eux.
Hân-wen rit en lui-même de leur dépit, et fit semblant de ne pas s'en être aperçu. Quand il eut fini de brûler des parfums, il recueillit avec Tao-jîn les objets précieux qu'il avait apportés; ensuite il revint chez lui, et raconta à Blanche et à la petite Bleue tout ce qui venait de se passer. Il n'est pas besoin de dire que son récit les combla de joie.
Vous avez beau employer votre pouvoir surnaturel, je crains bien que de grands malheurs ne viennent effacer vos succès.
Parlons maintenant de ce qui se passe à la capitale. L'empereur fut par hasard attaqué d'une ophtalmie; il voulut prendre le dieu de jade pour lui demander la guérison de ses yeux, et ordonna à l'impératrice d'aller elle-même le chercher dans la partie du trésor où étaient placés les objets rares et précieux.
L'impératrice alla dans le cabinet, chercha de tous côtés, et ne put réussir à trouver le petit dieu de jade. Elle recommença ses perquisitions, et en voulant passer en revue tous les objets précieux, elle s'aperçut qu'on avait enlevé également un arbre de corail, une cassolette en forme de ki-lîn et deux paons en cornaline. La perte de ces quatre objets la remplit d'étonnement et de tristesse. Elle revint au palais, et informa l'empereur de cette fâcheuse découverte.
L'empereur fut transporté de colère, «Qui a osé, s'écria-t-il, dérober les objets précieux de mon trésor?» Sur-le-champ il rendit un décret qu'il envoya dans le département où se trouvait la capitale, afin qu'on se saisît du coupable. Il écrivit un second ordre semblable au premier, et chargea les officiers de sa maison d'aller dans chaque province pour découvrir le voleur, le livrer au magistrat du pays où on l'aurait pris, et le faire punir conformément aux lois.
Dès que les officiers de l'empereur eurent reçu cet ordre, ils n'osèrent apporter aucun retard à son exécution. Ils prirent leur mandat, et s'en allèrent, chacun de leur côté, dans les différentes provinces de l'empire. Ceux d'entre eux qui avaient mission d'aller dans le Kiang-nân prirent la route de cette province, où nous les laisserons faire sur tout leur chemin les perquisitions les plus sévères.
Revenons maintenant à Hân-wen. Depuis le jour où les médecins, qu'il avait surpassés en magnificence, avaient quitté le temple tout couverts de confusion, il avait senti redoubler son affection pour Blanche, qu'il ne quittait plus ni la nuit ni le jour. Comme ils étaient occupés à boire et à causer ensemble, Blanche lui dit en riant: «Votre servante, est heureuse des marques de tendresse que vous ne cessez de lui donner; mais depuis quelque temps elle éprouve dans tout son corps quelque chose d'extraordinaire; il lui semble qu'elle aura bientôt le bonheur d'être mère.»
A ces mots, Hân-wen est ravi de joie. «Grâce au ciel, s'écria-t-il, ma femme est enceinte! Je ne forme plus qu'un voeu, c'est qu'elle ait un fils qui puisse donner une postérité à ma famille.»
Les deux époux soupèrent gaîment, et allèrent prendre du repos; mais la nuit fut bien vite écoulée.
Le lendemain, comme c'était l'anniversaire de la naissance de Hân-wen, il ne put se dispenser de préparer un festin pour traiter les personnes qui viendraient le féliciter. M. Wou vint aussi faire sa visite à Hân-wen, et comme la grossesse de Blanche lui causait une joie inexprimable, il retint chez lui son ancien maître. Il prit les quatre objets précieux, les exposa dans le vestibule, et ouvrit la grande porte qui donnait sur la rue. Puis il invita M. Wou à venir boire auprès de ces objets précieux pour les voir et les admirer. Tous les passants s'arrêtaient à les contempler, et ne se lassaient point de féliciter Hân-wen. En un clin d'oeil cette nouvelle se répandit de bouche en bouche, et dans toute la ville il n'était bruit que des objets précieux qui ornaient la maison de Hân-wen; mais il ne songeait pas que ces objets, dont il se faisait gloire, devaient lui causer d'amers regrets.
Ce même jour, les officiers de l'empereur venaient par hasard d'arriver à Sou-tcheou, et parcouraient toutes les rues de la ville en poursuivant leurs recherches. Au moment où ils passaient, plusieurs personnes parlaient, avec l'accent de l'admiration, des objets précieux qui ornaient la maison de Hân-wen, dans la rue de Wou-kia.
Ce propos n'échappa point à l'un d'eux. «Mes amis, dit-il à ses collègues, avez-vous bien entendu? Dans cette foule, on parle avec de pompeux éloges de je ne sais quels objets précieux que possède Hân-wen, qui demeure dans la rue de Wou-kia. Allons faire des perquisitions chez lui; il y a mille à parier contre un que nous trouverons les objets précieux qui ont été dérobés dans le trésor de l'empereur.
--Il a raison,» s'écrièrent tous ses collègues. Sur-le-champ ils le suivent et se rendent ensemble à la maison de Hân-wen, qui était située dans la rue de Wou-kia. Ils s'arrêtent sur le seuil de la porte, et à peine ont-ils jeté un regard dans la maison, qu'ils reconnaissent que ces quatre objets précieux sont exactement les mêmes qui ont été enlevés dans le trésor de l'empereur. Soudain ils entrent avec impétuosité dans le vestibule pour mettre la main sur Hân-wen.
M. Wou ignorait le motif de cette brusque visite. Il est frappé de crainte en les voyant, et s'esquive au plus vite pour se tirer d'embarras.
Les officiers, sans laisser à Hân-wen le temps de s'expliquer, lui attachent une chaîne au cou, reprennent les objets précieux, et l'entraînent hors de la maison en l'accablant d'injures. «Misérable, lui dirent-ils, comment as-tu osé dérober ces objets précieux dans le trésor de l'empereur? Tu es cause des courses pénibles que nous avons faites en tous lieux pour chercher l'auteur de ce vol. Nous espérons que cette tête d'âne ne tiendra pas long-temps sur ton col.»
Hân-wen est rempli d'effroi; dans son trouble mortel, qui lui laisse à peine l'usage de ses sens, il lui est impossible de s'expliquer.
Les officiers l'emmènent et arrivent promptement au tribunal de Sou-tcheou-fou. Ils frappent sur le tambour qui est placé à la porte.
Le magistrat, qui se trouvait dans l'intérieur de la salle, ayant entendu le bruit du tambour, ordonna sur-le-champ d'ouvrir l'audience. Les huissiers sortent de chaque côté en criant d'une voix retentissante: _Son Excellence Tchîn est assise!_
Les officiers entrent et se prosternent au pied du tribunal. «Seigneur, lui dirent-ils, vos serviteurs viennent de la capitale, où ils sont attachés au palais de l'empereur de la dynastie des Liang. On a dérobé, il y a quelques mois, dans le trésor de l'empereur quatre objets précieux, un arbre de corail, un jeune dieu en jade, une cassolette en forme de ki-lîn, et deux paons de cornaline. Sa Majesté a rendu un décret à cette occasion, et nous a chargés d'aller en tous lieux pour trouver le coupable. Aujourd'hui, comme nous nous promenions dans la rue de Wou-kia, nous avons reconnu ces objets précieux, et nous avons arrêté l'auteur de ce vol; nous prions Votre Excellence de le punir suivant la rigueur des lois.» A ces mots ils présentent au préfet le mandat de l'empereur.
A peine le magistrat l'a-t-il examiné, qu'il est transporté de colère, et ordonne qu'on lui amène le coupable.
Les officiers obéissent en poussant un cri, et amènent Hân-wen, qui se met à genoux au pied du tribunal.
Le préfet reconnaît le docteur Hiu-hân-wen; il est rempli d'étonnement, et ne peut s'empêcher de concevoir des doutes. «C'est un homme probe et loyal, se dit-il en lui-même, comment aurait-il pu commettre un tel crime? Il faut qu'il y ait quelque chose là-dessous. Tâchons d'abord de nous assurer de la vérité.»
Aussitôt il fit semblant de ne point reconnaître Hân-wen, et lui dit d'un ton courroucé: «Hân-wen, quel est ton nom de famille, ton surnom? Où demeures-tu? Combien y a-t-il de temps que tu as dérobé ces quatre objets précieux dans le trésor de l'empereur de la dynastie des Liang? Quels sont tes complices? Allons, dis toute la vérité devant mon tribunal, si tu veux échapper aux peines les plus sevères.
--Seigneur, lui répondit-il, mon nom de famille est Hiu, et mon surnom Hân-wen; je demeure dans la rue de Wou-kia, ma femme s'appelle Blanche, et sa servante, la petite Bleue. Votre serviteur exerce honnêtement la profession de médecin, et jamais il n'a fait tort à personne de l'épaisseur d'un cheveu. Comme c'était l'anniversaire de la naissance du dieu Tsou-ssé, et que, depuis nombre d'années, les médecins ont coutume de présenter chacun leur tour, dans le temple, des objets rares et précieux; me trouvant obligé cette fois de remplir ce devoir, je me désolais de ne point avoir les objets précieux qu'on exigeait de moi. Heureusement que Blanche, ma femme, me tira d'embarras, en me donnant quatre objets précieux qui avaient appartenu à son père. Quelque temps après, ayant à célébrer une fête de famille, j'exposai ces quatre objets dans le vestibule. Mais tout à coup cette multitude d'hommes est entrée précipitamment dans ma maison, s'est emparée de moi, et m'a entraîné jusqu'ici, m'accusant de les avoir volés à je ne sais quel empereur de la dynastie des Liang. Pour moi, j'ignore absolument ce qu'ils veulent dire. J'ose compter sur la sagesse et la justice de votre Excellence.
--Vous êtes-vous marié avec une femme de ce pays-ci? lui demanda le préfet.
--Non, répondit Hân-wen, c'est une personne du district de Tsien-tang, qui dépend de Hang-tcheou-fou, dans la province de Tché-kiang. Elle m'avait donné une promesse de mariage dans la ville de Hang-tcheou-fou. Quelque temps après, ayant été amené dans ce pays par une affaire imprévue, elle vint m'y trouver, et nous nous unîmes ensemble, suivant les usages prescrits par les rites.»
La conduite de Blanche m'inspire des doutes sérieux, se dit en lui-même le préfet. En regardant chaque soir les astres, je vois briller au ciel une lueur de l'aspect le plus étrange; peut-être correspond-elle au corps de cette femme.
Aussitôt il fit approcher les officiers, et leur donna les ordres suivants: «Messieurs, leur dit-il, reportez à l'empereur ces quatre objets précieux. Cette cause est très compliquée; j'ai besoin de faire comparaître Blanche avant de rendre ma sentence, et d'appliquer la peine méritée; plus tard, j'aurai l'honneur d'adresser un rapport à l'empereur.»
En disant ces mots, il prit vingt onces d'argent et les donna aux officiers pour subvenir aux dépenses de leur voyage.
Ceux-ci se prosternèrent devant le magistrat pour le remercier; puis ils se levèrent, et remportèrent à la capitale les quatre objets précieux.
Le magistrat fit mettre Hân-wen en prison, et, sans perdre de temps, il envoya huit soldats pour prendre Blanche.
Depuis leur départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. Si vous désirez connaître la suite de cette histoire, lisez le chapitre septième.
NOTES:
[25] Le ki-lîn est un animal fabuleux.
CHAPITRE VII
ARGUMENT.
Blanche vend des médicaments à Tchin-kiang.
Hân-wen, follement épris de sa femme, la reconnaît au milieu de la rue.
LA petite Bleue se trouvait derrière un paravent au moment où les gendarmes entrèrent pour se saisir de Hân-wen. Ayant regardé furtivement, elle le vit emmener hors de la maison. Elle entre précipitamment dans l'intérieur, et raconte cet événement à sa maîtresse.
Blanche est frappée d'effroi. Soudain elle a recours aux sorts, et s'écrie: «Malheur! malheur! Petite Bleue, de nouvelles calamités viennent de fondre sur Hân-wen, et c'est encore nous qui en sommes cause! Dès que Hân-wen sera sorti d'ici, il ne manquera pas de dire que ces objets précieux lui avaient été donnés par moi; et le préfet enverra sans doute des soldats pour se saisir de nous. Va vite prendre des informations.»
La petite Bleue obéit; elle monte sur un char de nuages, et arrive en un clin d'oeil à la préfecture. Elle voit les gendarmes qui en sortaient pour aller la prendre avec sa maîtresse. Elle s'en retourne promptement, et s'écrie en voyant Blanche: «Vous aviez raison, madame; les gendarmes vont arriver dans un instant. Le temps presse; hâtez-vous de faire un tour de magie.
--Mon coeur est trop troublé, lui répondit Blanche; il m'est impossible de trouver aucun stratagème. Prends toutes les onces d'argent, et nous nous esquiverons pendant quelque temps pour échapper à leurs poursuites.»
La petite Bleue obéit; elle entre dans l'intérieur, et emporte tout l'argent. Bientôt après, les gendarmes arrivent, et se disposent à entrer. Mais les deux fées se rendirent invisibles par un tour de magie, et sortirent sans être aperçues.