Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois

Part 6

Chapter 63,984 wordsPublic domain

--Noble Pousa, lui répondit Ching-mou, si je ne songeais qu'à l'audace qu'elle a eue de monter sur cette cime divine pour dérober l'ambroisie, et de blesser le jeune gardien de ma grotte, il me serait difficile de ne pas lui trancher la tête. Mais puisque de si grandes destinées se rattachent à son existence, je dois obéir à vos ordres et lui laisser la vie.»

A ces mots, Ching-mou replia le filet qui enveloppait le ciel et la terre, et rendit la liberté à la Couleuvre blanche.

Blanche reprit comme auparavant sa forme humaine, et se prosternant aux pieds de Ching-mou, elle la remercia de ne pas lui avoir ôté la vie; puis se retournant, elle salua Kouân-în, et lui témoigna sa reconnaissance de sa puissante intervention.

«Monstre odieux! lui dit le Pousa, que l'ambroisie des dieux ne soit plus l'objet de ta folle ambition. Je vais t'indiquer un endroit où tu pourras aller de ma part. Transporte-toi sur le mont Tsé-weï, dans le palais appelé Nân-ki-kong, qu'habite le dieu du pôle austral; tu lui demanderas une branche de l'arbre d'immortalité pour rendre la vie à ton mari.»

Après avoir dit ces mots, le dieu se leva, fit ses adieux à Ching-mou, et monta sur un char de nuages pour retourner vers la mer du Midi. Ching-mou le reconduisit, et, remontant sur son char parfumé, elle se dirigea vers sa grotte mystérieuse.

Revenons maintenant à Blanche. Après ce départ du dieu et de la déesse, elle s'éleva rapidement sur un nuage, et se rendit sur la montagne Tsé-weï, au palais appelé Nân-ki-kong (le palais du pôle austral). Ce palais était entouré de bocages épais qui exhalaient une odeur embaumée; ses parterres étaient ornés des plantes les plus rares, et des fleurs les plus précieuses; des fruits d'un goût exquis pendaient aux arbres, que des oiseaux merveilleux animaient par leur douce mélodie, et par l'éclat de leurs couleurs. Blanche n'avait nulle envie de s'arrêter à ces objets enchanteurs; elle va droit au palais du dieu.

Cet édifice était gardé par un jeune homme à tête de cerf qui se promenait devant la porte. Blanche s'avance et lui fait une profonde salutation. «Jeune immortel, lui dit-elle, j'ose vous prier d'aller m'annoncer au dieu de ce palais. Votre servante s'appelle Blanche, et son surnom est Tchîn-niang. Comme Hân-wen, mon époux, est dangereusement malade, et qu'aucun médicament ne peut le sauver, le dieu Kouân-în, dans sa bonté, m'a engagée à venir demander au dieu de ce palais une branche de l'arbre d'immortalité pour sauver la vie à mon époux. J'ose espérer que le jeune immortel qui m'écoute, daignera prendre pitié de mon sort, et annoncer l'objet de ma visite. J'aurai pour lui une reconnaissance sans bornes.»

En entendant ces mots, le jeune homme à tête de cerf fut pénétré de saisissement et de respect, surtout parce qu'elle venait de la part du dieu Kouân-în.

«Ma soeur, lui dit-il, par égard pour le puissant dieu Kouân-în, je vais vous annoncer.»

Blanche le remercia à plusieurs reprises, pour lui témoigner sa reconnaissance.

Le jeune homme à tête de cerf quitte Blanche, et entre dans le palais du dieu. «Seigneur, lui dit-il en se prosternant à ses pieds, il y a en dehors de cette enceinte une jeune femme qui s'annonce sous le nom de Blanche. Elle dit que, comme Hân-wen son mari est dangereusement malade, le dieu Kouân-în l'a engagée à venir vous demander une branche de la plante d'immortalité. Elle est maintenant à la porte du palais. Je n'ai pas osé la faire entrer de mon propre mouvement, et c'est pour ce motif que je suis venu vous consulter. J'ignore, vénérable seigneur, quels sont nobles vos intentions.»

--Je sais, lui répondit le dieu, que cette fée perverse n'a pas encore brisé les liens qui l'attachent à la vie mortelle; je sais qu'elle n'a pas encore payé la dette qu'elle a contractée par ses fautes, et qu'elle a formé avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des siècles. Bientôt le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour revenir sur la terre. Puisque c'est le dieu Kouân-în qui l'a envoyée vers moi, va dans la _chambre de nuages_, tu prendras une branche de la plante qui a le pouvoir de rappeler à la vie, et tu la lui remettras.

Le jeune homme à tête de cerf obéit aux ordres du dieu. Il se transporte dans la _chambre de nuages_, et prend une branche de la plante d'immortalité. Puis, sortant du palais, il appelle Blanche. «Voici, lui dit-il, une branche de la plante d'immortalité que le dieu m'a ordonné de vous remettre pour ressusciter votre époux.»

Blanche se jette à ses pieds, et après lui avoir témoigné sa reconnaissance, elle prend la branche de la plante d'immortalité.

Le jeune homme à tête de cerf retourne au palais du dieu pour lui rendre compte de sa commission.

Blanche est ravie d'avoir obtenu la plante d'immortalité; elle monte aussitôt sur un nuage, et se hâte d'aller rendre la vie à son époux. Mais tout à coup elle rencontra le génie de l'étoile Nân-sing, qui préside à la vie des hommes.

Gardez-vous de laisser votre visage s'épanouir de joie; bientôt de nouveaux malheurs vont fondre sur la Couleuvre blanche!

Le lecteur demandera sans doute ce que c'était que l'étoile Nân-sing. Il faut savoir que le dieu du pôle austral avait sous ses ordres un jeune homme à tête de cigogne blanche: c'était le génie de l'étoile Nân-sing. Ce jour-là, comme aucune affaire ne le retenait dans l'intérieur du palais, il s'amusait au dehors, en se promenant sur les nuages. Tout à coup il aperçoit un nuage noir qui roulait rapidement vers lui, et répandait au loin des vapeurs empestées. Le jeune homme à tête de cigogne regarde un instant, et reconnaît que c'est une fée qui arrive vers lui. Soudain il s'élance sur un char de nuages, et vole à sa rencontre. «Monstre odieux! lui cria-t-il d'une voix courroucée, où vas-tu?»

A peine Blanche a-t-elle entendu la voix du jeune homme à tête de cigogne, qu'elle est glacée d'effroi, et que son âme s'échappe de son corps; elle tombe du haut des airs, et va expirer au pied de la montagne.

Le jeune homme à tête de cigogne la suit dans sa chute, d'un vol impétueux, et il était sur le point de la mettre en pièces avec son bec acéré. Mais tout à coup un jeune dieu à tête de loriot blanc, s'élance du haut des airs et arrête le jeune homme à tête de cigogne. «Mon frère, lui dit-il, il ne faut pas lui ôter la vie. Le malheur qui lui arrive maintenant était décrété par le ciel. Mais le dieu Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi, m'a envoyé vers vous dans la crainte que vous ne fassiez périr cette créature perverse, faute de savoir les vues que le destin a sur elle. Voilà, mon frère, le motif qui m'a engagé à venir vous attendre ici. J'espère que vous aurez pitié d'elle, et que, pour obéir au destin, vous lui laisserez la vie.

--Je déteste les fées comme mes plus cruels ennemis, répondit le jeune homme à tête de cigogne. Mais puisque mon frère vient me trouver par l'ordre suprême de Fo, je dois lui obéir, et laisser la vie à cette méchante fée.»

Le jeune dieu à tête de loriot lui ayant fait des remercîments, le dieu à tête de cigogne prit congé de lui, et s'en retourna au palais du pôle austral.

Le jeune dieu à tête de loriot s'approche du corps de Blanche, et voyant qu'elle ne respirait plus, il prononça des paroles magiques qui ont le pouvoir de ressusciter les morts, et s'approchant de son visage, il souffla dans sa bouche avec son haleine divine. Sur-le-champ Blanche recouvra son âme qui s'était échappée, et se réveilla de sa léthargie. Elle se prosterne aux pieds du dieu, et le remercie de lui avoir rendu la vie.

«Blanche, lui dit le jeune dieu à tête de loriot, je suis venu par l'ordre suprême de Fo, pour vous arracher à la mort. Retournez vite auprès de votre époux, et rappelez-le à la vie.»

A ces mots, il s'élance sur un char de nuages, et s'en retourne vers la mer du Midi, pour rendre compte au dieu Fo de sa commission.

Blanche ramassa la plante d'immortalité, et monta rapidement sur un char vaporeux qui la transporta chez elle en un clin d'oeil. Elle entre dans sa chambre, et appelle la petite Bleue. «Voici la plante d'immortalité, lui dit-elle; prends-la vite et fais-la bouillir dans de l'eau, pour ressusciter mon mari.»

La petite Bleue prit la plante d'immortalité. «Madame, demanda-t-elle à Blanche, cette plante vient-elle des bords divins du lac Yao-tchi? Pourquoi avez-vous été absente aussi long-temps?

--Petite Bleue, lui répondit Blanche en soupirant, j'ai failli perdre la vie pour aller chercher cette plante d'immortalité.» Elle lui raconta alors qu'étant allée près du lac Yao-tchi pour dérober une parcelle d'ambroisie, elle avait rencontré un jeune dieu à tête de singe blanc qui gardait la grotte, et l'avait empêchée d'entrer. «Je fus obligée, ajouta-t-elle, de lui avouer la vérité. Il voulait se saisir de moi, et me conduire dans la grotte, devant la déesse Ching-mou. Pour me débarrasser de lui, je lui lançai à la figure une perle précieuse, et je lui fis une profonde blessure. Mais la déesse Ching-mou m'enveloppa dans un vaste filet, et voulait me couper la tête. Heureusement que le dieu Kouân-în vola à mon secours, et supplia Ching-mou de me laisser la vie. Ce n'est pas tout: le même dieu m'engagea à aller sur la montagne de Tsé-weï, auprès du dieu du pôle austral, pour lui demander une branche de la plante divine qui a le pouvoir de rappeler à la vie. J'allai donc au palais du pôle austral. Le dieu qui l'habitait eut pitié de moi, et m'accorda une branche de la plante d'immortalité. Je le remerciai de cette faveur signalée; mais comme je m'en revenais, je rencontrai en chemin un jeune dieu à tête de cigogne qui me poursuivit avec acharnement. Je poussai un cri d'effroi et je tombai sans vie au pied de la montagne. Il s'élança après moi d'un vol impétueux, et se préparait à me déchirer à coups de bec; mais un jeune dieu à tête de loriot blanc accourut par l'ordre de Fo (Bouddha), qui habite la mer du Midi; il arrêta la fureur du dieu à tête de cigogne, et me délivra de la mort. Si le dieu à tête de loriot blanc ne m'eût communiqué son souffle divin, comment aurais-je pu revenir à la vie? J'ai bravé mille morts pour aller chercher cette plante divine. Hâte-toi de la faire bouillir avec le plus grand soin, afin de ressusciter mon époux.»

En entendant ces paroles, la petite Bleue restait pensive et silencieuse, et se tenait, sans bouger, à côté de sa maîtresse.

Blanche est transportée de colère. «Misérable! s'écria-t-elle, je me suis exposée à mille dangers à cause de mon époux, j'ai bravé même la mort pour obtenir cette plante; et lorsque je t'ordonne d'aller la faire bouillir, afin de le rappeler à la vie, tu restes dans une froide indifférence! Il faut que tu aies les entrailles d'une bête féroce!

--Madame, répondit la petite Bleue, vous connaissez mal le fond de mon coeur. Si je ne vais pas faire bouillir cette plante, ce n'est point que j'aie les entrailles d'une bête féroce. Naguères, pour avoir bu du vin mêlé de soufre mâle, vous avez laissé voir votre première forme, et vous avez fait mourir votre époux de peur. Si je fais bouillir maintenant cette plante, et que vous le rappeliez à la vie, il ne manquera pas de dire que nous sommes des fées, et quand vous auriez mille bouches et mille langues, il vous serait impossible de vous laver de ce reproche et de le réduire au silence. Voilà ce qui me rend si lente à vous obéir; voilà ce qui m'empêche de faire bouillir cette plante divine. Il faut, madame, que vous imaginiez quelque stratagème merveilleux pour tromper votre époux et dissiper ses doutes.»

Blanche est ébranlée par les paroles de la petite Bleue, et reste quelque temps en silence. Puis elle relève la tête d'un air épanoui. «Petite Bleue, s'écria-t-elle, j'ai un moyen excellent.» Soudain elle ouvre un coffre, et en tire une écharpe de soie blanche. Elle la prend dans sa main, murmure quelques paroles magiques, et souffle dessus en criant: _pien!_ (change!)

A ces mots, l'écharpe de soie se change en une Couleuvre blanche. La Fée saisit une précieuse épée qui était suspendue au mur, et coupe la Couleuvre blanche en plusieurs morceaux, qu'elle jette dans le vestibule.

La petite Bleue est transportée de joie à la vue de ce prodige. «Madame, dit-elle à Blanche, en la félicitant, en vérité, vous êtes douée d'une puissance merveilleuse. De cette manière, il vous sera facile de tromper votre époux.»

Elle prit de suite la plante d'immortalité, et sortit de la chambre. Elle revint bientôt avec l'infusion, qui fut préparée en peu d'instants.

Blanche prit Hân-wen dans ses bras, et lui entr'ouvrit la bouche, et la petite Bleue lui fit avaler tout le breuvage divin.

En un clin d'oeil il revint aux portes de la vie. Les articulations de tous ses membres furent agitées d'un mouvement subit, et son âme anima une seconde fois le séjour qu'elle avait quitté. Il s'éveille en s'écriant: «Hélas! quel profond sommeil!» Il se retourne, se lève sur son séant, et voit Blanche qui était assise sur le bord de son lit, et la petite Bleue qui se tenait debout à ses côtés. «Ainsi donc, s'écria-t-il en les accablant d'injures, vous êtes toutes deux des esprits de Couleuvres, qui êtes venues ici pour tourmenter ma vie! Depuis le commencement, vous n'avez cessé de me tromper, et je vois clairement que c'est vous qui m'avez fait mourir de frayeur. Heureusement, le ciel avait décrété que ma famille ne devait pas encore s'éteindre, et c'est pour cela que je suis revenu à la vie. Éloignez-vous au plus vite, sans cela je vous extermine avec cette épée.»

En entendant ces injures, Blanche est couverte de confusion; ses yeux se baignent de larmes, et elle ne cesse de pousser des cris déchirants.

«Monsieur, dit la petite Bleue, en s'approchant de Hân-wen, est-il possible que vous montriez tant d'ingratitude! Comme vous étiez allé voir la joute des barques à têtes de dragon, madame, étant sortie de l'ivresse où vous l'aviez plongée, entra dans la chambre du fond pour s'informer de ma maladie. Pendant ce temps-là, une Couleuvre blanche est venue, je ne sais d'où, et s'est élancée sur son lit. Madame vous entendant pousser des cris affreux, accourut en toute hâte; elle vous trouva étendu par terre, sans mouvement, et elle vit sortir du milieu du lit une énorme Couleuvre qui voulait vous dévorer. Ma maîtresse resta glacée d'effroi, et fut quelque temps sans savoir quel parti prendre. Puis elle saisit sa précieuse épée, et coupa ce serpent infernal en plusieurs morceaux, qu'elle jeta dans la cour. Mais, comme la vue de ce serpent diabolique vous avait fait mourir de frayeur, elle alla trouver la vénérable déesse qui habite sur le mont Li-chân. Elle obtint d'elle une branche de la plante d'immortalité, qu'elle fit bouillir; elle vous en fit boire une infusion et vous rappela à la vie. Et maintenant, monsieur, au lieu de reconnaître un si grand bienfait, vous poursuivez madame de toute votre haine; vous l'accablez d'injures, et vous la traitez de fée! Si vous ne voulez pas me croire, monsieur, allez dans la cour, et vous verrez vous-même la vérité de ce que j'avance.

--La petite Bleue a raison, se dit Hân-wen en lui-même; je vais aller dans la cour, pour m'assurer moi-même de la vérité.» Sur-le-champ, il se lève et se dispose à sortir.

«Monsieur, lui dit Blanche en l'arrêtant par le bras, songez que vous êtes en convalescence. Il fait beaucoup de vent dehors, et il y aurait du danger à vous y exposer.»

D'un côté, se dit Hân-wen en lui-même, la petite Bleue m'invite à aller voir la couleuvre; de l'autre, Blanche me retient pour m'en empêcher: il est évident que ces deux femmes se sont liguées contre moi pour me tromper. Soudain il repousse Blanche, sort précipitamment de sa chambre, et s'élance dans la cour. Il voit en effet, au bas du vestibule, une couleuvre blanche qui était coupée en plusieurs morceaux, et dont le sang avait rougi la terre. Tous les doutes de Hân-wen sont dissipés; il rentre dans sa chambre, et, s'approchant de Blanche: «Chère épouse, lui dit-il en riant, apaisez votre juste colère. J'ignorais que vous vous fussiez donné tant de peine pour me sauver la vie. Je vous ai accusée injustement; daignez me pardonner. Il faut maintenant enterrer cette couleuvre, et tout sera fini.

--Monsieur, lui répondit Blanche d'un air joyeux, si vos doutes sont dissipés et que vous ne me preniez plus pour une fée, je serai au comble du bonheur, et j'oublierai pour toujours vos cruels reproches.»

A ces mots, elle ordonne à la petite Bleue de prendre la fausse couleuvre, de la brûler dehors, et d'enterrer ses débris.

La petite Bleue enterra la fausse couleuvre après l'avoir brûlée, et revint dans la chambre auprès de sa maîtresse.

«Petite Bleue, s'écria Blanche en pleurant à dessein, lorsque j'ai affronté mille dangers et enduré toutes sortes de fatigues pour aller chercher l'herbe d'immortalité et rappeler mon époux à la vie, mon unique désir était de vivre avec lui dans une heureuse union, jusqu'à la vieillesse la plus avancée. Pouvais-je prévoir que mon époux, sans avoir égard à toutes les peines que j'ai souffertes pour lui, concevrait d'injurieux soupçons, et me traiterait de fée!... Au reste, en réfléchissant à ces reproches, à ces marques de mépris, je reconnais que c'est la conséquence des péchés que j'ai commis dans ma vie passée. J'ai l'intention de me couper les cheveux et d'entrer dans un couvent, afin de me préparer un sort heureux dans ma vie future.»

Hân-wen est consterné en entendant ces dernières paroles. «Chère épouse, lui dit-il, je vous ai offensée sans le savoir; j'espère que vous songerez à l'affection éternelle que vous m'avez jurée; je vous en supplie, pardonnez-moi, et oubliez ce funeste dessein.

--Seigneur, lui dit Blanche, il est bien vrai que je suis une Fée; laissez-moi entrer en religion, afin qu'à l'avenir je ne tourmente plus votre existence qui est aussi précieuse que l'or.

--Chère épouse, lui dit Hân-wen, à quoi bon tenir un pareil langage? Si votre époux vous a offensée, il avoue ses torts et il vous en demande pardon.» Il dit et se prosterne à ses pieds.

Blanche est remplie d'émotion et se jette à genoux devant lui. «Monsieur, s'écria-t-elle, levez-vous! Un homme ne doit point se mettre à genoux, quand ce serait pour ramasser de l'or. Tuez-moi plutôt: tout cela n'est arrivé que par l'imprudence de ma langue. J'espère que vous oublierez mon crime et que vous m'accorderez un généreux pardon.»

Hân-wen releva Blanche avec empressement, et se livra à toute la joie que lui causait cette réconciliation.

Depuis ce moment les deux époux vécurent, comme auparavant, dans une heureuse harmonie. La petite Bleue riait en secret de la simplicité de Hân-wen, et du stratagème adroit qu'avait employé sa maîtresse; mais passons à un autre sujet.

Le préfet de Sou-tcheou-fou s'appelait Tchîn; son surnom était Lun, et son nom honorifique était So-king. Il s'était élevé à cette charge par ses succès littéraires. C'était un homme pur et intègre dans l'accomplissement de ses devoirs, et il aimait le peuple comme sa propre famille. Sa femme, nommée Hao-chi, était enceinte de neuf mois, et touchait au terme de sa grossesse. Mais elle ressentit pendant trois jours et trois nuits les douleurs de l'enfantement, sans pouvoir devenir mère. Il appela tous les médecins de la ville, qui déclarèrent unanimement que les ressources de l'art étaient impuissantes. Le préfet fut rempli d'effroi et de douleur. Il s'assied, tout découragé, dans la salle de réception; mais bientôt la fatigue s'empare de ses sens, ses yeux s'obscurcissent, et il s'endort d'un profond sommeil. Il vit en songe un homme vêtu de blanc, qui lui dit: «Monsieur le préfet Tchîn, je suis le dieu Kouân-în; je connais la pureté et le désintéressement que vous avez constamment montré dans toutes vos fonctions; je veux vous en récompenser aujourd'hui. Votre femme est en travail d'enfant et ne peut devenir mère; je viens vous indiquer le moyen de la délivrer de ses souffrances. Envoyez quelqu'un dans la rue de Wou-kia, à la boutique appelée Pao-ngan-tang (le magasin de la santé), et appelez auprès d'elle le médecin célèbre que l'on nomme Hiu-hân-wen: c'est le seul homme qui puisse la sauver. Souvenez-vous bien de mes paroles: adieu!»

Après avoir dit ces mots, il monte sur un char de nuages étincelants, et disparaît dans l'espace.

Soudain le préfet s'éveilla. Tout à l'heure, se dit-il en lui-même, le dieu Kouân-în a daigné m'apparaître en songe, et m'a engagé à faire appeler le docteur Hiu-hân-wen, en m'assurant que ce médecin était capable de sauver ma femme.

Sans perdre de temps, il envoie deux de ses serviteurs, qu'il charge d'aller lui remettre un billet pour l'inviter à venir.

Les deux serviteurs obéissent à l'ordre du préfet, et se hâtent d'aller remplir leur commission.

Le lecteur demandera si c'était en effet le dieu Kouân-în qui était apparu en songe au préfet: ce dieu n'était autre que Blanche. Comme elle savait que la femme du préfet était près d'accoucher, et qu'elle ne pouvait devenir mère, elle s'esquiva de la vue de Hân-wen, prit la forme et le costume du dieu Kouân-în, et alla se montrer en songe au préfet, qu'elle invita à venir consulter son époux.

Il y avait déjà quelques instants que Blanche était de retour chez elle, quand les deux serviteurs arrivèrent devant sa porte. Ils entrent dans la boutique, présentent le billet du préfet, et font connaître le motif de leur visite. Tao-jin reçoit le billet, et va les annoncer à Hân-wen.

A cette nouvelle, Hân-wen est rempli d'étonnement. «Chère épouse, dit-il à Blanche, le préfet de la ville envoie ses serviteurs avec un billet de sa main, pour me prier de traiter sa femme qui est en travail d'enfant. Je ne connais que les propriétés des plantes, et je n'entends rien à la doctrine du pouls. Ajoutez à cela, qu'il s'agit de la femme du préfet; ce n'est pas comme si je devais donner mes soins à une personne vulgaire. Si, par hasard, je commets quelque imprudence dans mes prescriptions médicales, je suis un homme perdu! Comment faire?

--Monsieur, lui dit Blanche, n'ayez aucune inquiétude. Je sais que la femme du préfet porte dans son sein deux jumeaux, et c'est pour cela qu'elle a tant de peine à les mettre au jour. J'ai préparé d'avance deux pilules d'un effet merveilleux. Emportez-les avec vous, je vous réponds qu'elle accouchera aussitôt après les avoir prises, et que le préfet vous offrira un riche cadeau pour vous témoigner sa reconnaissance.»

Aussitôt, elle ordonne à la petite Bleue d'ouvrir une cassette et d'y prendre les deux pilules, qu'elle remit à Hân-wen.

«J'ai vraiment une femme prodigieuse, s'écria Hân-wen transporté de joie; elle sait trouver des expédients qui annoncent un pouvoir divin.» Il prit les deux pilules, les serra dans sa manche, et sortit avec les deux serviteurs.

Dès qu'il fut arrivé à la préfecture, les deux serviteurs entrèrent devant lui, et allèrent l'annoncer.

A cette nouvelle, le préfet sortit de son cabinet pour aller au-devant de Hân-wen, et le fit asseoir dans la salle de réception.

«Seigneur, demanda Hân-wen après avoir pris le thé, j'ignore pour quelle personne votre Excellence me fait l'honneur de réclamer mes soins.

--Monsieur le docteur, répondit le préfet, ma femme est près de son terme, et elle ressent, depuis trois jours et trois nuits, les douleurs de l'enfantement sans pouvoir devenir mère. Je connais depuis long-temps votre haute réputation, et c'est pour ce motif que je vous ai prié de venir. J'espère que vous voudrez bien aider ma femme de votre divin savoir, et sauver la vie à deux personnes à la fois; vous pouvez compter sur ma reconnaissance.

--Seigneur, répondit Hân-wen, que votre noble coeur cesse de s'inquiéter. Par mon humble condition, je suis soumis aux ordres de votre Excellence, et je dois faire tous mes efforts pour soulager votre illustre épouse. J'ose vous promettre qu'elle se sentira soulagée dès qu'elle aura pris mes médicaments.»