Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois

Part 5

Chapter 53,976 wordsPublic domain

--Je voulais seulement, répondit Hân-wen, vous témoigner ma reconnaissance. Si vous refusez, mon père, de recevoir ce faible présent, je n'oserai moi-même prendre vos divins talismans.»

Le Saint-homme, pressé par les instances réitérées de Hân-wen, se décida à accepter son cadeau, puis il le reconduisit jusqu'à la porte du temple.

Mais laissons un moment le Tao-ssé qui rentre dans l'enceinte sacrée, et Hân-wen qui reprend le chemin de sa maison.

Cependant Blanche était tranquille dans sa chambre; mais tout à coup elle est frappée de terreur. Elle a recours aux sorts, et apprend en un instant tout ce qui vient de se passer. «Hân-wen, dit-elle à la petite Bleue, s'est laissé leurrer par un sauvage Tao-ssé du mont Mao-chân; et dans ce moment il revient avec des talismans dont il veut se servir pour nous perdre. Dès qu'il sera entré, tu feras de telle et telle manière; je n'ai pas peur de ses divins talismans.»

La petite Bleue remua la tête en signe d'assentiment.

Quelques instants après Hân-wen entra dans la maison. Il salua Blanche en l'apercevant, et se garda bien de dire un mot des talismans.

«Monsieur, lui dit Blanche, vous êtes sorti de très bonne heure ce matin pour aller acheter de nouveaux médicaments chez M. Wou; comment se fait-il que vous reveniez si tard?»

Hân-wen, déguisant la vérité, lui répondit que M. Wou l'avait retenu à dîner, et que c'était là le motif qui l'avait empêché de revenir immédiatement.

Pendant qu'ils étaient à causer ensemble, la petite Bleue entra avec une tasse de thé et l'offrit à Hân-wen. En étendant le bras, il laissa paraître les talismans qu'il tenait dans sa main.

La petite Bleue s'en étant aperçue lui demanda ce que c'était.

«Ce sont des prescriptions médicales, répondit aussitôt Hân-wen.

--Quelles prescriptions médicales? lui demanda vivement la petite Bleue. Permettez à votre servante d'y jeter elle-même les yeux.

--Vous autres femmes, reprit Hân-wen, vous n'entendez rien à la médecine: qu'avez-vous besoin de voir ces prescriptions?»

La petite Bleue sachant bien que Hân-wen ne consentirait pas à lui communiquer les papiers qu'il tenait, les lui arracha brusquement et s'enfuit. Hân-wen courut après la petite Bleue pour les lui reprendre; mais avant qu'il pût l'atteindre elle les déchira en pièces.

«Petite coquine, s'écria Blanche en faisant semblant de la gronder, comment as-tu l'impudence de déchirer les ordonnances de mon mari?

--Madame, lui répondit la petite Bleue, ce n'étaient pas des ordonnances; c'étaient des vers galants qui m'étaient adressés.

--A quoi bon me tromper, lui dit Blanche en souriant, je sais parfaitement que c'étaient de maudits talismans qui lui ont été donnés dans le temple de Liu-tsou, par un fripon de Tao-ssé du mont Mao-chân. Mon mari s'est laissé leurrer par lui dans l'espoir de chasser je ne sais quelles fées: ce n'est pas tout; le même charlatan lui a escamoté quatre onces d'argent. Demain matin j'irai m'expliquer avec cet imposteur et lui redemander l'argent.»

Hân-wen vit bien que Blanche avait découvert son secret; il fut frappé de stupeur et ne proféra aucune parole. Il passa la nuit dans un morne silence.

Le lendemain, dès l'aurore, Blanche se lève et promptement fait sa toilette. «Monsieur, dit-elle à Hân-wen, venez avec moi au temple, je veux parler à ce charlatan de Tao-ssé et lui redemander l'argent qu'il vous a pris.»

Hân-wen se vit obligé de l'accompagner. La petite Bleue les suivit, après avoir recommandé à Tao-jin de bien garder la maison.

Ils allèrent droit au temple de Liu-tsou, et quand ils furent entrés, ils aperçurent le Saint-homme qui était assis dans la salle principale.

«Est-ce toi qui es le Saint-homme Lo-i? lui demanda Blanche.

--C'est moi-même, lui répondit le Saint-homme.

--Fripon de Tao-ssé, lui dit Blanche en l'accablant d'injures, de quel pays es-tu? Comment as-tu osé venir dans ce lieu vénéré pour escamoter l'argent de mon mari? Allons, rends-lui ses quatre onces et je te laisse tranquille; mais si tu oses faire le moindre signe de refus, c'est en vain que tu espérerais de sauver ta vie.

--Monstre odieux! lui répond le Saint-homme, comment as-tu eu la témérité d'abuser de l'art magique pour fasciner Hân-wen? Je t'engage à rentrer en toi-même et à te retirer promptement dans ta caverne. Tu pourras alors échapper aux dangers qui te menacent; mais si tu ne m'obéis pas, prends garde que, par un effet de ma puissance, je ne te force sur-le-champ à reprendre ta première forme. Il serait trop tard de te repentir de ton obstination.»

A ces mots Blanche devint rouge de colère. «Stupide Tao-ssé, lui dit-elle en l'accablant d'injures, tu as osé me prendre pour une fée? Je te demanderai quelle est cette puissance magique dont tu te vantes; je désire voir quel est le plus fort de nous deux.»

A ces mots le Saint-homme est transporté d'indignation. Il met le pied sur la constellation du Boisseau et prononce des paroles sacrées. Puis il aspire dans un vase quelques gouttes d'eau pure, et les fait jaillir au milieu des airs. Tout à coup le ciel devient sombre, la terre se couvre de ténèbres que déchirent d'affreux éclairs, la pluie tombe par torrents, et le tonnerre gronde et éclate dans l'espace.

«Ta puissance est bien chétive, lui dit Blanche en souriant; ce n'était pas la peine d'en parler.» A ces mots elle prononce quelques paroles magiques; et, montrant le ciel du doigt, elle s'écrie d'une voix tonnante: «Que les nuages disparaissent sur-le-champ, que la pluie se dissipe, et que le grand astre du jour brille dans toute sa splendeur.»

Le Saint-homme voyant qu'elle a rompu son charme, saisit la précieuse épée qui pendait à sa ceinture et l'élève dans les airs pour frapper son ennemie. Mais soudain des milliers de nuages rouges volent vers Blanche en lançant des éclairs éblouissants, s'arrondissent sur sa tête et l'entourent d'une auréole lumineuse. Blanche développe une écharpe, qui s'appelait l'écharpe du ciel et de la terre, et en enveloppe sa tête. Alors la précieuse épée ne pouvait plus l'atteindre et ne faisait que frapper l'air de ses coups impuissants. Blanche prononce de nouveau des paroles sacrées; et montrant du doigt la précieuse épée, elle crie d'une voix tonnante: «_Tombe!_» et soudain l'épée a roulé dans la poudre. Elle la ramasse et la rend invisible. Puis, d'un ton impérieux: «Où es-tu, vaillant guerrier qui porte le bonnet jaune? Prends vite ce charlatan de Tao-ssé, et suspends-le au milieu des airs.»

Elle n'avait pas encore achevé de parler que le vaillant guerrier au bonnet jaune était déjà accouru à ses ordres. Il prend le Saint-homme et le suspend au milieu des airs. Blanche ordonne au guerrier de le frapper à coups redoublés.

Le Saint-homme, couvert de blessures, pousse des cris lamentables et implore Blanche d'une voix suppliante. «Je ne connaissais pas, lui dit-il, les prodiges sublimes de votre puissance magique; et c'est par ignorance que je vous ai offensée. Je vous en conjure, ayez pitié de ce pauvre Tao-ssé et laissez-lui la vie. Dans la suite il n'osera jamais provoquer votre colère.

--Stupide Tao-ssé, lui dit Blanche en souriant, je suis l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân; et c'est par ordre de ma maîtresse que je suis descendue de la cime mystérieuse qu'elle habite. Tu as eu l'audace de m'insulter en me traitant de fée. Hâte-toi de restituer l'argent que tu as pris, et je te fais grâce de la vie.

--Madame, lui répondit le Saint-homme, l'argent est encore dans ma cellule; je n'en ai pas ôté l'épaisseur d'un cheveu.»

Blanche, cédant à ses supplications qu'il accompagnait de larmes et de sanglots, lui dit en riant: «Je te fais grâce aujourd'hui; plie bagage et va-t-en dans un autre endroit. Si je te retrouve une seconde fois ici, occupé à leurrer la multitude par tes contes et tes ridicules prestiges, tu es un homme perdu!»

Elle dit, et, d'un ton impérieux, elle renvoie le guerrier au bonnet jaune; puis elle détache le Saint-homme, et le remet à la place qu'il occupait.

Le religieux est couvert de honte; il va dans sa cellule chercher les quatre onces d'argent qu'il remet à Blanche; puis il retourne sur la montagne où est situé son couvent, et va visiter son supérieur pour méditer avec lui quelque moyen de vengeance.

Blanche prit les onces d'argent, et reçut les félicitations de toute la foule qui remplissait le temple. Hân-wen et sa femme s'en retournèrent transportés de joie. Quand il fut arrivé dans sa maison, il ordonna à la petite Bleue de faire chauffer du vin afin de boire avec sa femme. Tout en buvant, il ne pouvait se lasser de féliciter Blanche sur le triomphe qu'elle avait obtenu, et sentit redoubler sa tendresse pour elle. Quand le soir fut venu, il ne se contenta pas de paroles pour lui témoigner son attachement.

Hân-wen, se trouvant un peu étourdi par les fumées du vin, alla se coucher le premier.

Pendant ce temps-là, la petite Bleue dit à sa maîtresse: «Madame, vous savez que c'est demain le jour de fête appelé Touan-yang[23]. Dans toutes les familles, on achète du vin où l'on mêle du soufre mâle[24]. On dit communément que quand une Couleuvre voit du soufre mâle, c'est comme lorsqu'un démon voit le roi des enfers. Pour moi, quand je respire l'odeur de cette drogue fatale, j'éprouve des douleurs aussi cruelles que si l'on me coupait par morceaux. Je crains que nous ne reprenions notre première forme, et que Hân-wen ne nous aperçoive. Comment faire? Mais il me vient une idée: il me semble que ce que nous avons de mieux à faire est de nous enfuir ensemble demain matin à l'insu de Hân-wen, et de nous retirer dans un autre endroit; nous reviendrons dans l'après-midi. J'ignore ce que madame pense de mon projet.

--Petite Bleue, répondit Blanche, il y a bien des années que je cultive la science du Tao; comment pourrais-je craindre le soufre mâle? Toi, tu es d'une trempe commune; voilà pourquoi tu as peur pour si peu de chose. J'ai un projet excellent. Il faut qu'à l'instant même tu te mettes au lit, et que tu fasses semblant d'être malade; et demain matin, tu te serviras de ce prétexte pour ne pas te lever. Moi-même je dirai que j'ai la fièvre; et, dans l'après-midi du jour appelé Touan-yang, je me lèverai, comme si j'étais subitement rétablie.»

Mais laissons pour l'instant le projet que Blanche vient de former avec sa servante, et parlons seulement de la petite Bleue. Elle avait coutume de préparer chaque jour les repas de son maître; mais ce jour-là, l'heure du déjeuner se passa sans qu'on la vît paraître. Hân-wen commence à concevoir des doutes et de l'inquiétude; il monte précipitamment au premier étage, et dit à Blanche: «J'ignore pourquoi, ce matin, la petite Bleue a négligé de préparer mon déjeuner.

--Hier soir, lui répondit Blanche, elle se plaignait de maux de tête et de douleurs d'entrailles. Je vais aller la voir avec vous pour savoir comment elle se porte; peut-être que cette friponne n'a d'autre maladie que la paresse et l'envie de dormir.»

Elle dit; et donnant la main à Hân-wen, elle va avec lui dans la chambre du fond. Ils voient la petite Bleue, qui avait les oreilles rouges et le visage tout en feu.

«Petite Bleue, lui dit Hân-wen, comment vous trouvez-vous?

--Monsieur, lui répondit-elle, j'ai ressenti les atteintes du vent et du froid, et c'est là le motif qui m'a empêchée de vous servir ce matin avec madame.

--Si vous pouvez transpirer, lui dit Hân-wen, vous êtes sauvée: nous vous quittons pour vous laisser reposer.» Le mari et la femme s'en retournèrent dans leur chambre.

Mais à peine Blanche s'est-elle étendue sur son lit, qu'elle reste privée de connaissance. Hân-wen l'appelle pendant long-temps, et à la fin elle commence à reprendre l'usage de ses sens.

«J'avais par hasard éprouvé un étourdissement, lui dit Blanche; mais ce n'est rien. Pour vous, allez dans le magasin, et occupez-vous des objets qui réclament vos soins.»

Hân-wen fit préparer tout ce qui était nécessaire pour passer la fête. Ensuite, il fit porter le riz et le vin soufré dans l'appartement qu'occupait Blanche, afin de manger à la même table, et de célébrer avec elle la fête appelée Touan-yang. Hân-wen prit une tasse, et engagea Blanche à la boire.

«Depuis mon enfance, lui répondit-elle, je n'ai jamais pu boire une goutte de ce vin; je prie mon époux de boire seul quelques tasses, pour dissiper ses chagrins et faire évanouir les maléfices des démons. Je me contenterai de m'asseoir auprès de vous pour vous tenir compagnie.»

Hân-wen leva la tasse, et la pressa à plusieurs reprises de la vider. Comment Blanche aurait-elle pu répondre à son invitation? Elle opposa à ses instances les refus les plus obstinés.

Hân-wen lui en témoigna son déplaisir. «Chère épouse, lui dit-il, ne vous refusez pas plus long-temps à mes prières; et si vous ne pouvez vider une tasse entière, buvez-en du moins quelques gouttes pour me contenter.»

Blanche, voyant que son mari commençait à se fâcher, ne put se dispenser de prendre la tasse pour en boire quelques gouttes. Mais Hân-wen poussa brusquement la tasse avec ses mains, et lui fit avaler tout le vin soufré qu'elle contenait.

Blanche est frappée de terreur, et aussitôt de légères douleurs commencent à tirailler ses entrailles. Elle imagine une ruse. «Monsieur, dit-elle à son mari, depuis que vous m'avez fait avaler de force toute cette tasse de vin, je sens que mes yeux s'obscurcissent, et que ma tête se trouble. Il me serait difficile de vous tenir plus long-temps compagnie; permettez-moi de me coucher quelques instants. Pendant ce temps-là, vous irez vous amuser à voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.

--En ce cas, lui répondit Hân-wen, je prie ma chère épouse de prendre du repos.» A ces mots il ferma la porte de la chambre, et sortit pour aller voir la joute des barques ornées de têtes de dragons.

Blanche ayant été forcée par son mari d'avaler cette tasse de vin mêlé de soufre mâle, elle gisait dans son lit, en proie aux plus cruelles douleurs. Il lui semblait que le feu de la foudre lui dévorait les entrailles, et que des lames d'acier déchiraient toutes les parties de son corps. Au bout de quelques instants, elle reprit sa première forme.

Pendant ce temps-là, Hân-wen regardait au bord du fleuve la joute des barques ornées de têtes de dragons; mais il était agité d'une inquiétude secrète. Il pensait à sa femme qui était ensevelie dans l'ivresse, et à la petite Bleue qui était tourmentée par la fièvre. «Si elles ont besoin de thé ou de potions médicales, se dit-il en lui-même, qui est-ce qui leur en donnera? Il vaut mieux que je retourne auprès d'elles.»

Aussitôt il part, et prend le chemin de sa maison. Il entre promptement dans sa chambre, et ouvre les rideaux de soie pour voir Blanche. S'il n'eût rien vu, encore passe. Mais quand il eut regardé, il aperçut sur le lit une énorme Couleuvre, qui avait la tête grosse comme un boisseau; ses yeux étaient larges comme des clochettes de cuivre, sa bouche ressemblait à une écuelle pleine de sang, et sa langue exhalait des vapeurs empestées. Il fut si épouvanté à la vue de ce monstre, qu'il poussa un grand cri, et tomba sans mouvement.

Si vous désirez savoir comment Hân-wen recouvra la vie lisez le chapitre suivant.

NOTES:

[21] Les Tao-ssé sont des religieux qui reconnaissent Lao-tseu pour leur maître; ils forment en Chine une secte très nombreuse.

[22] Ces talismans étaient des feuilles de papier couvertes de caractères magiques.

[23] Cette fête tombe le cinquième jour de la cinquième lune.

[24] On met du soufre mâle dans le vin pour chasser les maléfices des démons.

CHAPITRE V.

ARGUMENT.

Blanche brave mille dangers pour aller dérober de l'ambroisie sur les bords divins du lac Yao-tchi.

Elle exerce la médecine, et aide la femme du gouverneur à mettre au monde deux jumeaux.

REVENONS à Hân-wen, qui, en entrant dans la chambre de sa femme, avait ouvert les rideaux pour la voir. Dès qu'il eut aperçu sur le lit une grande Couleuvre blanche, il était tombé à la renverse, et était mort de frayeur. A cette époque de la journée, l'heure de midi était passée, et la petite Bleue avait recouvré sa forme humaine. Ayant entendu pousser des cris d'effroi dans la première chambre, elle se leva et y courut avec empressement. Elle aperçoit par terre Hân-wen, qui était étendu sans vie, et, sur le lit, elle vit Blanche qui avait repris sa forme de Couleuvre. Elle pâlit d'effroi. «Madame, s'écrie-t-elle en appelant Blanche d'une voix perçante, hâtez-vous de reprendre votre forme humaine. Vous avez fait mourir votre époux de frayeur. Je vous en supplie, réveillez-vous!»

Quoique Blanche fût plongée dans un sommeil léthargique, elle entendit la voix de la petite Bleue; elle revint à elle, et reprit sa forme humaine. Elle se lève avec effort, et aperçoit Hân-wen, qui gisait par terre sans faire aucun mouvement. Elle pousse des cris et des sanglots, et le serre tendrement dans ses bras. «Cher époux, dit-elle en pleurant, lorsque vous m'avez fait boire de force ce vin mêlé de soufre mâle, j'ai éprouvé des douleurs aussi cruelles que si l'on m'eût coupée par morceaux. Il m'a été impossible de m'occuper de moi-même; je suis tombée dans un sommeil léthargique, et j'ai repris malgré moi ma première forme. Je ne savais pas qu'en entrant dans ma chambre, la vue de ma métamorphose vous ferait mourir de frayeur. C'est moi qui suis cause de votre mort!» Elle dit et verse un torrent de larmes.

«Madame, lui dit la petite Bleue en pleurant, puisque votre mari est mort, et qu'il ne peut plus revenir à la vie, à quoi bon vous affliger de la sorte? Enterrez-le, et qu'il n'en soit plus parlé. J'irai avec vous dans un autre pays, et je ne crains pas que vous manquiez de trouver un autre époux, doué d'agréments et d'esprit.

--Quelles paroles as-tu laissé échapper? lui dit Blanche d'un ton courroucé; puisque je suis mariée avec Hân-wen, comment pourrais-je montrer une si noire ingratitude? Mais ce n'est pas là le seul motif qui me guide. Je cultive la science du Tao (de la raison), et je connais les devoirs de toute femme vertueuse; comment pourrais-je m'attacher à un second époux? Comme c'est moi qui ai causé la mort de Hân-wen, il est juste que je cherche quelque moyen de le rappeler à la vie.

--Vous êtes vraiment folle, lui dit la petite Bleue. Votre époux est mort, et déjà son âme est retournée dans l'autre monde. Il n'existe aucun remède, aucun art magique qui puisse le rappeler à la vie.

--Petite Bleue, lui répondit Blanche, c'est ce que tu ne sais pas. Je veux délivrer mon époux, et lui rendre la vie. Pour cela, je veux aller, au péril de mes jours, sur les bords divins du lac Yao-tchi, et dérober l'ambroisie des dieux. Pendant ce temps-là, tu resteras auprès de mon époux, et tu veilleras sur lui.

--Madame, lui dit la petite Bleue pour la détourner de son projet, les bords du lac Yao-tchi sont habités par la déesse Ching-mou. Si vous voulez dérober l'ambroisie des dieux, vous vous exposez à perdre la vie.

--Je veux sauver mon époux, repartit Blanche; il faut absolument que j'y aille. Si je ne réussis pas à dérober l'ambroisie des dieux, je mourrai sans regrets sur les bords divins du lac Yao-tchi.»

A peine a-t-elle fini de parler, qu'elle prend le costume d'une religieuse de la secte des Tao-ssé. Elle monte sur un nuage, et arrive en un instant dans le pays des dieux, sur les bords du lac Yao-tchi. Elle aperçoit un jeune homme qui avait une tête de singe blanc. Il était assis en observation à l'entrée de la grotte principale, et l'empêcha d'y entrer.

Blanche fut obligée de se prosterner devant lui. «Bonjour, frère, lui dit-elle d'une voix soumise. Votre servante est Blanche, surnommée Tchin-niang. Je suis l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân. Par l'ordre de ma maîtresse, j'ai quitté la cime mystérieuse que j'habitais, pour former avec Hân-wen un mariage qui était décrété depuis des siècles. Maintenant Hân-wen est dangereusement malade; il est à deux doigts de la mort, et il n'y a aucun médicament qui puisse le sauver. J'étais venue pour supplier la déesse Ching-mou de me donner une parcelle d'ambroisie, afin de rappeler mon époux à la vie. Je vous prie, mon frère, d'entrer dans la grotte, et d'aller annoncer le but de mon voyage; j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes.»

Le jeune homme à la tête de singe blanc ouvrit ses yeux, qui étaient doués d'une pénétration divine, et aperçut un air diabolique répandu sur toute la personne de Blanche.

«Monstre odieux! s'écria-t-il d'une voix courroucée, d'où viens-tu? Comment as-tu l'audace d'aborder la montagne des dieux? Si tu es réellement une élève de la vénérable déesse du mont Li-chân, d'où vient cet air diabolique que je vois répandu sur toute ta figure? La vénérable déesse du mont Li-chân se trouve maintenant dans la grotte de la déesse Ching-mou, avec qui elle raisonne sur les mystères du Tao; je vais te prendre et te mener dans la grotte: on verra si tu dis la vérité.»

A ces mots, il s'avance pour saisir Blanche.

Blanche est remplie d'effroi. «S'il m'entraîne dans la grotte, se dit-elle en elle-même, c'en est fait de moi.» Soudain elle lance avec sa bouche un grain de pierre précieuse qui va frapper la figure du jeune gardien. Le jeune homme n'ayant pu parer ce coup, fut blessé au nez, et répandit des flots de sang. Il rentra précipitamment dans la grotte en poussant des cris aigus, que lui arrachait la douleur. Blanche ramassa la pierre précieuse, et craignant d'être châtiée par la déesse Ching-mou, elle s'élança sur un char de nuages, se promettant bien de ne plus revenir.

Quand le jeune gardien fut rentré dans la grotte, Ching-mou lui demanda pourquoi il avait le nez meurtri et ensanglanté.

«Puissante déesse, lui dit-il, en se prosternant à ses pieds, il y a en dehors de la grotte une fée qui se vante d'être l'élève de la vénérable déesse du mont Li-chân. Elle dit que son mari est dangereusement malade; elle désirerait venir ici pour vous demander une parcelle d'ambroisie, et lui rendre la santé. Comme je lui défendais de pénétrer dans la grotte, elle m'a blessé le nez avec une balle empoisonnée; j'espère que vous daignerez me venger.»

A ces mots, Ching-mou est transportée de colère. Elle monte sur son char parfumé, et emmène avec elle le jeune gardien. A peine est-elle sortie de la grotte qu'elle aperçoit la Couleuvre blanche qui s'enfuyait rapidement sur un char de nuages.

«Monstre odieux! lui cria Ching-mou, d'une voix courroucée; où vas-tu?» Elle dit, et étend dans les airs un vaste réseau.

Blanche veut fuir, mais elle se sent arrêtée par le céleste filet, et, malgré elle, elle se laisse voir sous sa première forme.

Ching-mou saisit l'épée dont elle se sert pour décapiter les démons et les fées. Elle allait la punir de son crime, lorsqu'elle voit arriver du midi un nuage étincelant qui volait de son côté, en laissant échapper les cris: «Grâce! Grâce!» Ching-mou regarde, et reconnaît le dieu Kouân-în. Soudain elle remet dans le fourreau sa précieuse épée, et se lève pour aller à sa rencontre.

«Noble Pousa (Dieu), lui dit-elle, quel motif vous amène ici?

--Voici l'objet de ma mission, lui répondit le Pousa en souriant: Le ciel avait décidé depuis des siècles le mariage de cette Couleuvre blanche avec Hân-ven. Dans la suite, le génie de l'astre Wen-sing doit descendre dans son sein pour retourner dans le monde. Quand ce génie aura atteint l'âge d'un mois, il viendra un Saint-homme qui ensevelira la Couleuvre sous la pagode de Louï-pong, suivant le serment qu'elle a fait jadis au dieu Tchin-wou. Il faut attendre que le génie de l'astre Wen-sing se soit fait un nom illustre, et qu'il ait obtenu des honneurs posthumes pour ses parents. Cette fée pourra alors être élevée au rang des dieux. Maintenant il n'est pas permis de lui ôter la vie; j'espère que la déesse Ching-mou daignera lui accorder sa grâce.