Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois

Part 2

Chapter 23,905 wordsPublic domain

--Petite Couleuvre bleue, lui dit en riant la Couleuvre blanche, il n'est pas nécessaire de vanter ta puissance. Écoute avec attention ce que je vais te raconter: Je suis la Couleuvre blanche qui habite la grotte du vent pur, sur la montagne de la ville bleue. Comme je cultive la vertu depuis dix-huit cents ans sans avoir pu jusqu'ici arriver à la perfection, je suis montée sur un char de nuages, et je me promène dans tout l'empire, cherchant la route qui mène à l'immortalité. Permets-moi de me reposer quelques instants dans ce jardin fleuri. Une même destinée nous unit, un même souffle nous anime; pourquoi me montrer cette bouillante colère?

--Ce jardin, lui répondit la Couleuvre bleue, est mon divin palais; tu n'es qu'un esprit sauvage des contrées étrangères: comment es-tu assez téméraire pour pénétrer, malgré moi, dans ces parterres fleuris? Mais si tu as le pouvoir d'opérer des prodiges, veux-tu lutter contre moi?

--Petite Couleuvre bleue, dit en souriant la Couleuvre blanche, écoute-moi: Tu veux mesurer ta puissance magique avec la mienne: j'y consens; mais puisque tu es revêtue d'un corps semblable au mien, je te regarde comme ma soeur, et je ne voudrais point attenter à ta vie. Luttons seulement pour voir qui de nous deux possède une plus grande puissance magique. Celle qui sera vaincue deviendra la servante de l'autre.

--Tu es bien présomptueuse! s'écrie avec courroux la Couleuvre bleue. Voyons si tu justifieras le pouvoir magique dont tu parles avec tant de jactance.» Soudain elle tire une précieuse épée qu'elle portait à sa ceinture, l'élève d'un air menaçant et la lance contre la joue de la Couleuvre blanche. Celle-ci, sans s'émouvoir, saisit une épée à deux tranchants dont elle était toujours armée, et l'enfonce dans la figure de son ennemie. Elle n'eut pas besoin de recommencer la lutte; cette première rencontre fit éclater au grand jour la supériorité de sa puissance magique. Elle murmura ensuite quelques paroles, s'empara de l'épée de la Couleuvre bleue sans qu'elle s'en aperçût et la rendit invisible.

La Couleuvre bleue est glacée de terreur; et, se prosternant humblement: «Madame, lui dit-elle, c'en est assez. La petite Couleuvre bleue avoue sa défaite; elle désire devenir votre servante, et vous obéir jusqu'à la fin de ses jours comme à sa maîtresse. Je vous en supplie, faites-moi grâce de la vie.

--Je voulais, lui répondit en riant la Couleuvre blanche, te montrer seulement ma faible puissance et subjuguer ton esprit obstiné. Puisque tu formes le voeu de devenir ma servante, tout débat cesse entre nous. Comment pourrais-je attenter à ta vie?»

La Couleuvre bleue est au comble de la joie, et, sur-le-champ, elle fait quatre salutations à la Couleuvre blanche, et lui dit: «Madame, tenez-vous debout, afin que la petite Couleuvre bleue se prosterne devant vous.»

La Couleuvre blanche l'ayant relevée avec empressement, elles entrèrent ensemble dans le jardin fleuri.

Ces deux fées continuèrent à vivre ensemble dans le même jardin, en observant mutuellement les rapports que les rites ont établis entre une maîtresse et sa servante.

Unies par un même sort, elles partagent le même séjour. Elles rehaussent leur beauté par l'éclat de la parure, en attendant l'époux qui leur est destiné.

Revenons à Hiu-hân-wen, que nous avons laissé dans la pharmacie de M. Wang. Son maître l'aimait comme son propre fils. Mais peu à peu vint la fin de l'hiver, et aux frimas rigoureux succédèrent les douces matinées du printemps qui brillait de tous ses charmes. Bientôt arriva l'époque désirée qu'on appelle Tsing-ming (le 5 avril). C'est alors que les pêchers et les pruniers se couronnent de fleurs. Hân-wen étant assis dans la boutique, voyait la route couverte d'une foule de personnes qui allaient nettoyer les tombes de leurs parents, et y déposer des offrandes funèbres.

Hân-wen est ému jusqu'au fond du coeur, et sent se réveiller sa douleur et sa piété filiale. «Dès le moment que mon père et ma mère ont quitté la vie, se dit-il en lui-même, le mari de ma soeur a pris soin de moi et m'a comblé de ses bontés. Maintenant me voilà devenu grand, et j'ai honte de penser que je ne suis pas encore allé visiter les tombes de mes parents. Nous sommes aujourd'hui à l'époque qu'on appelle Tsing-ming; je vois la foule couvrir tous les chemins, et aller avec un pieux empressement nettoyer les tombes et y déposer des offrandes funèbres. Il faut que j'avertisse M. Wang, et que, demain matin au lever du soleil, j'aille à mon tour faire des offrandes sur les tombes de mon père et de ma mère, afin de remplir, autant qu'il est en moi, les devoirs de la piété filiale.»

Dès que sa résolution est prise, il pénètre dans l'intérieur de la maison. En ce moment M. Wang était tranquillement assis dans le vestibule. A peine eut-il aperçu Hân-wen qui se dirigeait vers lui, «Mon fils, lui dit-il avec bonté, quel motif vous amène ici?

--Je vais vous l'apprendre, répondit Hân-wen. Votre serviteur a perdu son père et sa mère dans sa plus tendre enfance, et, dès ce moment, j'ai vécu dans la maison de mon beau-frère, qui m'a guidé de ses conseils jusqu'à ce que je fusse devenu grand. Je songe avec douleur que je n'ai pu nourrir mes parents, et que, jusqu'à ce jour, je ne leur ai offert aucun sacrifice funèbre. Je désirerais aller demain matin, au lever du soleil, visiter les tombes de mes parents, et leur rendre les honneurs prescrits par les rites; mais j'ignore si vous daignerez consentir à ma demande.

--Puisque vous désirez aller visiter les tombes de vos parents, lui répondit M. Wang en souriant, comment pourrais-je m'y opposer et vous empêcher d'accomplir un des plus nobles devoirs de la piété filiale?»

Hân-wen fut rempli de joie, et quitta son maître en faisant éclater les transports de sa reconnaissance.

M. Wang retourna dans sa pharmacie pour préparer comme à l'ordinaire des médicaments. Ensuite il appela un de ses domestiques nommé Wang-touan, et le chargea d'aller acheter des monnaies de papier doré et des offrandes funèbres, et de les porter, le lendemain matin, près des tombes que devait visiter Hân-wen.

Beaucoup d'événements dignes d'être racontés se passèrent depuis le départ de Hân-wen. Mais hélas! lorsque vous admirez le calme qui règne dans la nature, tout à coup le ciel gronde, et une violente tempête bouleverse la terre et les mers.

Si vous désirez connaître ce qui arriva à Hân-wen, lisez le chapitre suivant.

NOTES:

[11] La dynastie des Youan a régné en Chine depuis l'an 1260, jusqu'en 1361.

[12] Les 72 _heou_ sont des divisions de l'année. Un espace de cinq jours s'appelle _heou_; trois _heou_ forment un _khi_; six _khi_ forment une saison; les quatre saisons forment l'année. (_Siao-hio-kan-tchou_, liv. I, page 27.)

L'année des Chinois est partagée en quatre parties à peu près égales, appelées _ssé-chi_, ou les quatre saisons, et puis encore en 24 parties égales (appelées les 24 _khi_, ou _tsié-khi_), qui sont les points où le soleil se trouve, en parcourant les différents signes de notre zodiaque. (_Mémoires sur les Chinois_, tome I, page 160. Voy. aussi Morrison, _View of China_, page 103.)

[13] Les huit _tsie_ (_pa-tsié_) sont huit époques qui tombent au commencement et au milieu de chaque saison. Voici leurs noms: 1. _Li-tchhum_ (5 février), 2. _Tchhun-fun_ (22 mars), 3. _Li-hia_ (7 mai), 4. _Hia-chi_ (solstice d'été), 5. _Li-tchhun_ (9 août), 6. _Thsieou-fun_ (24 septembre), 7. _Li-tong_ (8 octobre), 8. _Tong-tchi_ (solstice d'hiver, 22 décembre).

[14] C'est-à-dire, le pavillon où l'on s'enivre des beautés du printemps.

CHAPITRE II.

ARGUMENT.

Hân-wen, en se promenant sur le lac Si-hou, rencontre deux belles femmes.

Il commet un crime qui le fait exiler à Kou-sou.

Une belle, aux sourcils noirs, désire imiter l'heureuse union des phénix. La vanille et l'_epidendrum_ marient leurs parfums, et l'amour pénètre deux coeurs à la fois. Mais, un matin, le malheur sépare le phénix de sa compagne.

REVENONS à Hân-wen. Le lendemain il se lève de bonne heure, et s'habille avec le plus grand soin. Comme Wang-touan était sur le point de sortir pour aller porter les offrandes funèbres, M. Wang recommanda à Hân-wen de revenir aussitôt qu'il aurait offert le sacrifice, et le pria instamment de ne point s'amuser hors de la maison. Hân-wen le lui promit.

Il sortit aussitôt, suivi de Wang-touan, qui portait les offrandes, et se dirigea vers le cimetière de l'Ouest. Quand ils furent arrivés près du tombeau, Wang-touan rangea les offrandes prescrites. Hân-wen se mit à genoux, et, les yeux baignés de larmes, il adressa ses hommages à son père et à sa mère; ensuite il présenta les offrandes, et brûla des monnaies de papier doré. Lorsque cette triste cérémonie fut achevée, Wang-touan recueillit les offrandes funèbres, et s'en retourna avec son maître. «Nous ne sommes pas loin du lac Si-hou, se dit en lui-même Hân-wen; j'ai envie de profiter de cette occasion pour m'y promener, et contempler les sites enchanteurs qui ornent ses rives. Wang-touan, dit-il au domestique, remporte cette boîte à la maison; j'ai l'intention de suivre ce chemin qui conduit chez mon beau-frère, et d'aller faire une visite à ma soeur aînée; je reviendrai aussitôt après cette courte excursion.

--Monsieur, lui répondit Wang-touan, il faut que nous nous hâtions de nous en retourner, de peur de causer de l'inquiétude à M. Wang.

--Je sais ce que j'ai à faire, repartit Hân-wen.»

Wang-touan partit donc seul, et reporta à la maison la boîte dont il était chargé.

Hân-wen se dirigea vers le lac Si-hou, et, après avoir parcouru plusieurs lis, il se trouva aux bords du fleuve Kiang. Il monta sur une barque, et arriva bientôt au lac Si-hou. Il découvre de loin de riches palais ornés d'élégants pavillons à doubles étages, et le lac Si-hou déroule devant lui ses eaux transparentes que sillonnent des milliers de barques, couvertes de sculptures et étincelant des plus vives couleurs. Des groupes joyeux allaient, venaient, et se croisaient sans interruption.

Hân-wen est transporté de joie, et ne peut suffire à contempler les merveilles qui s'offrent de toutes parts. Soudain il aperçoit deux jeunes filles qui étaient arrêtées au milieu du pont, et se plaisaient à prendre part au spectacle riant et varié que présentait le lac.

A peine Hân-wen a-t-il arrêté ses yeux sur elles, que ses esprits se troublent et sa raison s'égare.

Une coiffure légère, comme un nuage diaphane, caressait leurs noirs cheveux, leur taille était svelte et gracieuse, et leur figure brillait de tous les charmes de la jeunesse et de la beauté. On les eût prises pour les filles de Wang-tsiang et de Si-ché; elles auraient éclipsé les deux Kiao, dont le nom retentit encore à l'orient du fleuve Kiang.

On pouvait juger, d'après leur costume, que l'une était la maîtresse et l'autre sa servante; mais la première éclipsait sa compagne par la grâce et l'éclat de sa figure.

Hân-wen se sent pénétré d'une flamme soudaine; il ne se possède plus, et ressemble, comme dit le proverbe, «à un lion placé devant un brasier ardent.» Des coups d'oeil passionnés sont lancés et rendus de part et d'autre. Hân-wen fixe ses regards sur les deux jeunes beautés, et ne peut se lasser de les voir et de les admirer.

Le lecteur demandera sans doute quelles étaient ces deux jeunes filles. C'étaient la Couleuvre blanche et la Couleuvre bleue que nous avons vues naguère dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang.

Cette promenade, sur les bords du lac Si-hou, n'était point un événement fortuit; elle devait fournir à Hân-wen l'occasion de contracter un mariage que le ciel avait arrêté depuis cinq cents ans. Cette première entrevue avait formé entre eux un lien indissoluble.

Les deux fées se sentent émues à leur tour en voyant la figure riante et fleurie de Hân-wen, sa tournure noble et aisée, et les agréments répandus sur toute sa personne; elles le regardent furtivement, et laissent lire dans leurs yeux les sentiments qui les animent.

Mais tandis qu'ils étaient occupés à s'observer tendrement de part et d'autre, tout à coup le ciel se couvre de nuages sombres, le vent et la pluie fondent à la fois sur les joyeux promeneurs; chacun se sépare, et s'enfuit pour chercher un abri contre la tempête.

Hân-wen ne peut oublier l'émotion que lui a causée la vue des deux fées. «J'ignore, se dit-il en lui-même, où demeurent et à quelle famille appartiennent ces deux jeunes filles, si fraîches et si séduisantes! Quel malheur que le maître du ciel ait envoyé cette pluie fatale, qui m'empêche de voler sur leurs pas et de m'informer du lieu de leur naissance! Voici la nuit qui s'approche; il faut que je traverse le fleuve, et que j'aille à Tsien-tang, dans la maison de ma soeur, pour y passer la nuit. Demain matin, je reviendrai ici pour obtenir les renseignements qui m'intéressent.» En ce moment, Hân-wen oublia que M. Wang l'attendait avec anxiété; et, aveuglé par sa passion, il foula aux pieds les bienfaits qu'il avait reçus de lui.

Bientôt il arrive aux bords du fleuve Kiang; il aperçoit une petite barque qui était à l'ancre, et appelle le batelier. «Faites-moi vite passer le fleuve, lui dit-il; je vous donnerai de quoi boire.» A ces mots, le batelier conduit sa barque à bord, et vient prendre Hân-wen.

A peine avaient-ils vogué pendant quelques instants, qu'ils entendent des voix de femmes qui demandaient à passer le fleuve. Hân-wen lève la tête, et reconnaît les deux jeunes filles qu'il avait vues sur le pont du lac Si-hou. Son coeur bondit de joie; il s'approche avec empressement du batelier. «Voyez-vous là-bas ces deux jeunes femmes? lui dit-il; elles vous crient de les recevoir dans votre barque. Hâtez-vous de vous rapprocher du bord, et de leur faire passer le fleuve; il y a de l'argent à gagner.»

A ces mots, le visage du vieux batelier s'épanouit de joie, et en un instant il ramena son bateau au rivage. La petite Bleue donne la main à Blanche pour l'aider à descendre dans la barque, et la prie à plusieurs reprises de marcher avec précaution. Blanche se plaît à faire briller tous ses attraits, et ses joues se colorent d'une feinte rougeur; elle va s'asseoir au bord du bateau. La petite Bleue reconnaît Hân-wen, et le regarde avec un gracieux sourire. Hân-wen n'est plus maître de son émotion; et, leur adressant le premier la parole: «Mesdemoiselles, leur dit-il, quel est votre pays, quel est le nom célèbre de votre famille, quel est votre noble surnom, où désirez-vous aller sur ce bateau?

--Monsieur, lui dit la petite Bleue en souriant, ma maîtresse habite la ville de Tsien-tang; sa maison est située dans la rue des Deux-Thés. Son père était jadis gouverneur général des frontières; il n'eut qu'une fille: c'est elle que vous voyez devant vous. Son père et sa mère tombèrent malades l'un après l'autre, et se suivirent dans la tombe. Nous trouvant à l'époque heureuse qu'on appelle Tsing-ming, je suis allée sur la montagne avec ma maîtresse pour déposer des offrandes funèbres sur les tombes de ses parents. En revenant, nous nous sommes arrêtées sur les bords charmants du lac Si-hou; mais tout à coup est survenue une pluie violente qui a inondé les chemins, et les a rendus impraticables. Voilà le motif qui nous a engagées à monter sur cette barque pour retourner chez nous. A mon tour, monsieur, j'oserai vous demander quel est votre divin pays, votre célèbre nom de famille et votre illustre surnom; je vous prie de daigner satisfaire ma juste impatience.

--Et moi aussi, lui répondit Hân-wen, je suis né dans la ville de Tsien-tang. Mon nom de famille est Hiu; mon surnom est Sien, et mon nom honorifique Hân-wen: j'ai maintenant dix-sept ans accomplis. Il y a long-temps que mon père et ma mère ont quitté ce monde, et je suis resté avec ma soeur aînée, qui a épousé un habitant de la même ville, nommé M. Li. Le mari de ma soeur me comble de bontés; il m'a mis en apprentissage chez M. Wang, qui tient une pharmacie dans la rue de Hoaï-tsing. Aujourd'hui, j'étais sorti pour visiter les tombes de mes parents; et, profitant de cette occasion, je suis allé me promener sur les bords du lac Si-hou. Mais soudain le ciel a laissé tomber des torrents de pluie; et, comme les chemins étaient devenus difficiles, je suis monté sur ce bateau pour m'en retourner chez moi.»

Tout en causant, ils touchèrent promptement le bord, et débarquèrent ensemble; puis ils payèrent le batelier. Celui-ci reçut l'argent d'un air joyeux; et, après les avoir remerciés, il alla attacher son bateau au pied des saules qui ombrageaient le rivage. C'est ici l'occasion de dire, avec le poète:[15]

Songez seulement à enlever la neige qui blanchit le seuil de votre porte, et ne faites nulle attention au givre qui couvre la maison de votre voisin.

Hân-wen voit une pluie fine et pressée qui tombait sans interruption. «Mademoiselle, dit-il à la petite Bleue, votre serviteur a un parapluie; permettez-lui de vous le prêter, afin que vous en couvriez votre maîtresse jusqu'à son hôtel.» A ces mots, il présente son parapluie à la petite Bleue, qui le reçoit avec les marques de la plus vive gratitude.

«Monsieur, lui dit-elle en le remerciant, le ciel n'a point encore repris sa pureté, et il ne convient pas que nous vous laissions exposé à cette pluie d'orage; en vérité, nous ne souffrirons pas que vous nous prêtiez votre parapluie pour nous en retourner.

--Votre maîtresse, répondit Hân-wen, ne pourra marcher avec ses petits pieds sur ce chemin glissant; mais, nous autres hommes, nous courons partout d'un pas ferme et assuré. D'ailleurs, me voici tout près de la maison de mon beau-frère; ainsi, mademoiselle, rien n'empêche que vous acceptiez mon offre.

--Monsieur, répondit la petite Bleue, nous vous remercions mille fois de vos bontés, et nous ne les oublierons jamais; mais je crains de ne point vous trouver lorsque je viendrai demain chez vous pour vous remettre votre parapluie. Dans ce cas, comment devrai-je faire?

--Mademoiselle, lui répondit Hân-wen, il n'est pas nécessaire de me le reporter; demain matin, si le temps est pur, je viendrai moi-même le prendre chez vous.

--Vous avez une excellente idée», repartit la petite Bleue; elle lui indique aussitôt son adresse, et lui fait ses adieux.

La petite Bleue prend le parapluie de la main gauche, et de la droite elle soutient sa jeune maîtresse[16]. Au moment de s'éloigner, elles lancent au jeune homme quelques coups d'oeil passionnés; mais elles avaient déjà subjugué l'âme et les sens de Hân-wen. Dès qu'elles l'ont quitté, il les suit des yeux, et ne songe à s'en retourner que lorsqu'il les a entièrement perdues de vue.

Laissons partir les deux fées, et revenons à Hân-wen.

Hân-wen, tout occupé de la passion qui s'était emparé de lui, marcha lentement, et n'arriva que fort tard chez son beau-frère.

«Mon frère, lui dit Hiu-chi[17] en l'apercevant, par quel hasard avez-vous trouvé du loisir pour venir nous voir?

--Ma soeur, répondit Hân-wen, comme c'est aujourd'hui l'heureuse époque appelée Tsing-ming, j'ai demandé à M. Wang la permission d'aller sur la montagne faire des offrandes funèbres sur les tombes de mon père et de ma mère, et j'ai profité de cette occasion pour venir m'informer de la santé de mon beau-frère et de ma soeur.»

A ces mots, Hiu-chi est transportée de joie. «Mon frère, lui dit-elle, cette conduite fait l'éloge de votre piété filiale et de votre excellent naturel. Mon mari est sorti de bonne heure pour se rendre à son bureau, où l'appelaient des occupations pressantes; je vous prie de vous asseoir.»

Aussitôt elle se hâte de faire chauffer du vin et de préparer des légumes, et les sert dans le vestibule. Le frère et la soeur mangent à la même table, et s'entretiennent affectueusement ensemble; mais Hân-wen se garda bien de dire un mot des jeunes filles qu'il avait rencontrées dans le bateau, et auxquelles il avait prêté son parapluie. Le repas fini, Hiu-chi dispose un lit pour son frère dans une chambre particulière, et l'engage à aller prendre du repos.

Mais à peine Hân-wen fut-il couché, qu'il se mit à penser aux deux belles qu'il avait vues et qui avaient fait une si vive impression sur lui; toute la nuit, il se tourne et s'agite dans son lit, et ne peut trouver un instant de sommeil.

Parlons maintenant des deux fées, qui étaient retournées dans leur jardin fleuri. Blanche dit à sa servante: «Vous avez vu, petite Bleue, de quelle manière Hân-wen nous a regardées; il est décidément amoureux, et je suis sûre que demain matin il ne manquera pas de venir lui-même chercher son parapluie. Je vous avouerai qu'il m'a plu par sa figure noble et gracieuse et par ses paroles pleines de bonté et de douceur, et je m'estimerais heureuse de pouvoir devenir son épouse. Mais une chose m'arrête; ce jeune homme n'a pas de fortune, et il lui sera impossible de faire les dépenses nécessaires. Nous-mêmes, nous sommes aussi pauvres que lui, et n'aurions pas une seule once d'argent à lui donner. Que faire? que devenir?

--Madame, répondit la petite Bleue, votre servante avait tout à l'heure la même pensée que vous; mais s'il ne s'agit que de lui offrir une somme d'argent, je n'y vois aucune difficulté. Vous êtes douée d'une puissance surnaturelle qui ne connaît point de bornes; faites ce soir un tour de magie, et vous ne serez plus en peine pour le combler de riches présents. Je vois à cela plusieurs avantages: d'abord vous ferez briller à ses yeux notre opulence, et il vous prendra pour la fille de quelque magistrat de première distinction; en second lieu, il sera pénétré de reconnaissance pour les bienfaits dont vous l'aurez comblé.

--Voilà une heureuse idée, repartit Blanche toute joyeuse; ce soir même je veux essayer ma puissance magique.»

La nuit arrive, et, à la troisième veille, Blanche saisit sa précieuse épée, s'élance au sommet de la constellation du Boisseau; et à l'aide de quelques paroles magiques, elle évoque tous les démons des cinq parties du monde. Ils obéissent à sa voix puissante, et, en un clin d'oeil, elle les voit tous prosternés devant elle. «Madame, lui dirent-ils d'une voix tremblante, quels ordres suprêmes avez-vous à nous donner?

--J'ordonne, dit-elle, à tous ces démons d'aller me chercher cette nuit mille onces d'argent. Celui qui me désobéira sera châtié sur l'heure.»

Ils s'éloignent tous, et vont délibérer en secret. Soudain ils se rendent à la ville de Tsien-tang, s'introduisent sans être vus dans le trésor, et dérobent les mille onces d'argent, qu'ils vont remettre entre les mains de Blanche.

Dès que Blanche eut reçu la somme dont elle avait besoin, elle congédia les démons.

Les deux fées vont faire leur toilette, et revêtir une parure brillante qui doit rehausser leurs charmes. Un poète a dit, dans une occasion semblable:

Le chasseur prépare un arc ciselé avec art, pour percer le tigre de la forêt; le pêcheur attache à l'hameçon un appât odorant, pour attirer et prendre le poisson Ngao.

Cependant Hân-wen était couché dans la chambre que lui avait préparée sa soeur aînée. Toute la nuit il ne cessa de penser aux deux jeunes filles, et ne put dormir un seul instant. Son impatience était trop grande pour qu'il attendît l'aurore. Il se lève, s'habille avec un soin recherché, et revêt un habit d'un rouge éclatant. Il sort à la dérobée sans avertir sa soeur, et court directement à la rue des Deux-Thés. Un vieillard était debout à l'entrée de la rue. «Mon vénérable ami, lui dit Hân-wen, j'oserai vous demander si c'est ici la rue des Deux-Thés.

--Vous y êtes, répondit le vieillard.

--Veuillez me dire, ajouta Hân-wen, dans quelle partie de la rue est situé l'hôtel du général Leblanc.

--Tout ce que je sais, repartit le vieillard, c'est que vous êtes dans la rue des Deux-Thés; quant à l'hôtel du général Leblanc, je ne sais pas ce que vous voulez dire.»

A ces mots, il quitte le jeune homme et disparaît.