Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois

Part 14

Chapter 141,887 wordsPublic domain

Soudain le religieux murmure en silence des paroles magiques, et frappe la pagode de son bâton sacré. Au même instant, la pagode s'agite sur sa base et s'éloigne de quelques pas. «_Blanche!_ s'écrie Fa-haï d'une voix imposante, _Blanche! paraissez_.»

A ces mots, une lueur blanche s'élève du sein de la terre, et Blanche apparaît à leurs yeux.

Le religieux frappe une seconde fois la pagode, et la pagode docile se transporte aussitôt à la place qu'elle occupait.

Le docteur s'élance vers sa mère, et se jette à genoux devant elle. Puis l'embrassant avec tendresse: «Ma mère, lui dit-il d'une voix éplorée, vous avez éprouvé des malheurs inouïs; plût au ciel que votre fils eût pu les endurer pour vous! Mais, hélas! c'est la première fois aujourd'hui que j'ai le bonheur de voir ma mère.» Il dit, et pousse des cris déchirants.

Blanche le caresse et le console. «Mon fils, lui dit-elle le visage baigné de larmes, que je suis heureuse en ce jour! Après avoir inscrit votre nom sur la liste d'or, et avoir obtenu des honneurs pour votre mère, vous êtes venu encore la délivrer de ses souffrances! Voilà ce qui met le comble à votre piété filiale.

--Tendre épouse! s'écria Hân-wen, votre mari craignait de ne plus vous revoir dans cette vie; comment pouvait-il espérer de vous rencontrer en ce jour?» Il dit, et pleure amèrement.

«Cher époux, lui dit Blanche d'une voix entrecoupée de sanglots, votre servante a commis des crimes qui vous ont forcé de vous retirer dans un couvent; en vous revoyant aujourd'hui, il lui semble qu'elle est bercée par un songe.»

Hiu-chi et Kong-fou s'approchèrent ensuite de Blanche, et lui parlèrent à leur tour avec une émotion mêlée de douleur et de joie.

L'homme rencontre dans la vie des douleurs sans nombre; mais il est une douleur qui les embrasse toutes, c'est la séparation des personnes qu'on aime.

Après avoir attendu la fin de cet entretien, le religieux appela Blanche. «La mesure de vos malheurs et de vos souffrances est remplie aujourd'hui, lui dit-il. Vous ne pouvez rester plus long-temps dans ce monde corrompu. Ce vieux prêtre va vous faire passer au séjour des dieux.» A ces mots, il prend une pièce de soie blanche, et l'étend par terre. «Blanche, s'écria-t-il, marchez sur cette pièce de soie; je vais vous élever aux célestes demeures.»

Blanche se prosterna devant lui pour le remercier d'un si grand bienfait. Puis elle se lève, et place ses pieds sur la pièce de soie.

Le religieux montre du doigt la pièce de soie, et prononce à haute voix des paroles sacrées. Soudain la pièce de soie se change en un nuage blanc, qui embrasse mollement Blanche, et l'élève au neuvième ciel, toute rayonnante de lumière et de gloire.

Fa-haï prend ensuite une pièce de soie bleue, et l'étend par terre. Puis il appelle Hân-wen, de son nom de religion. «Tao-tsong, mon sage disciple, lui dit-il, marchez sur cette pièce de soie bleue; ce vieux prêtre va vous élever au séjour des dieux, pour partager le bonheur de votre épouse.»

Hân-wen se prosterne devant lui en frappant la terre de son front; ensuite il se lève et place ses pieds sur la pièce de soie bleue.

Le religieux ayant prononcé des paroles sacrées, la pièce de soie bleue se changea en un nuage azuré, qui enveloppa Hân-wen, et l'éleva majestueusement au milieu des airs. Au même instant, le ciel fut inondé de vapeurs brillantes qui exhalaient une odeur embaumée. Les deux groupes de nuages lumineux qui portaient Blanche et Hân-wen se dirigèrent vers l'Occident, et disparurent dans l'espace.

Fa-haï ayant élevé ces deux mortels au séjour des dieux, monta sur un nuage qui le transporta sur la montagne sacrée, où il rendit compte à Bouddha de sa mission.

En ce moment, Kong-fou et Hiu-chi se mirent à genoux, et les yeux élevés au ciel, ils saluèrent le religieux, qui les quittait pour toujours. Mais le docteur resta par terre, absorbé dans sa douleur.

Kong-fou se penche vers lui et s'efforce de le consoler. «Mon enfant, lui dit-il, votre père et votre mère viennent de monter au ciel en plein jour; c'est un bonheur qu'il est donné à peu de mortels d'obtenir. Pourquoi vous abandonner ainsi aux gémissements et aux larmes? Je vous en prie, revenez avec nous.»

Le docteur céda aux tendres instances de Kong-fou, monta dans une chaise à porteurs, et revint chez ses parents. Mais à peine fut-il arrivé, qu'il se sentit tourmenté par le souvenir de son père et de sa mère. Il fit mouler en or leur image chérie, qu'il plaça dans sa chambre pour les saluer et leur offrir ses hommages du matin au soir, comme s'ils eussent été vivants.

Le docteur étant resté quelque temps chez ses parents, il ne put s'empêcher de songer que le congé que lui avait accordé l'empereur allait bientôt expirer, et que son mariage n'était pas encore accompli. Au moment où il était occupé de cette pensée, le gouverneur de Tsiên-tang vint lui rendre visite. Il alla le recevoir d'un air joyeux, et le fit entrer dans le salon. «Seigneur, lui dit-il quand il se fut assis, votre serviteur a une affaire importante dont il désire charger Votre Excellence.

--Illustre docteur, lui répondit le magistrat, daignez m'apprendre de quoi il s'agit; je me ferai un devoir d'obéir à vos ordres.

--Seigneur, lui dit-il, depuis mon enfance, j'ai été élevé par mon oncle, qui, sans être arrêté par mon peu de mérite, m'a promis de me donner sa fille en mariage. L'empereur m'a accordé la faveur de retourner dans mon pays natal, pour accomplir cette union, qui est l'objet de tous mes voeux. Au moment où vous êtes entré, je m'inquiétais de n'avoir personne qui pût se charger de la demander en mariage pour moi; j'ose espérer que vous voudrez bien me rendre ce précieux service.

--Illustre docteur, lui répondit-il, puisque tel est votre noble désir, je suis prêt à vous prouver tout mon dévouement.»

Aussitôt il alla trouver Kong-fou, et lui fit connaître l'objet de son message.

Kong-fou donna avec joie son consentement, et il fixa l'époque du mariage au quinzième jour de la huitième lune.

Quand le gouverneur vint rendre réponse au docteur, celui-ci le retint, et lui offrit une collation. Après le repas, le magistrat lui fit ses adieux.

Aussitôt que le jour du mariage fut arrivé, ses parents, ses amis, et tous les fonctionnaires publics, vinrent lui offrir leurs félicitations. Ils remplirent toute sa maison de fleurs d'or, et de riches présents.

Le docteur mit un bonnet de crêpe noir, et se revêtit d'un manteau d'un rouge éclatant. Il enlaça des fleurs d'or dans ses cheveux et s'avança à cheval au milieu d'une foule de musiciens, dont les accords bruyants retentissaient jusqu'au ciel. Le gouverneur de la ville mit ses habits de cérémonie, et vint se joindre à son cortége.

De son côté Pi-liên se para de ses plus riches atours, où étincelaient l'or et les pierres précieuses. En voyant l'éclat de sa toilette, et les agréments répandus sur toute sa personne, on l'eût prise pour une jeune immortelle. Kong-fou et Hiu-chi mirent aussi leurs vêtements de fête en attendant le nouvel époux.

Bientôt le docteur arriva. Ils le saluèrent, et le conduisirent dans leur maison. Après avoir adoré le ciel et la terre, et s'être prosterné ensuite devant les tablettes de son père et de sa mère, il entra avec son épouse dans la chambre parfumée.[70]

On avait servi, dans un salon voisin, un repas magnifique pour traiter le gouverneur, ainsi que les parents et les amis qui étaient venus assister à cette solennité. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit, et se retirèrent chacun de leur côté.

Nous ne parlerons pas des marques d'amour que se donnèrent les deux jeunes époux; nos expressions ne sauraient dépeindre leurs transports et leur bonheur. Il est inutile de rappeler aussi les visites et les félicitations qu'ils reçurent encore le lendemain de leurs parents et de leurs amis.

Au bout d'un mois accompli, le docteur alla saluer son beau-père et sa belle-mère, et les invita à venir demeurer dans sa maison et partager ses honneurs et sa fortune. Dès que le congé que lui avait accordé l'empereur fut expiré, il se disposa à retourner dans la capitale. Il choisit un jour heureux dans le calendrier, et emmena avec lui son beau-père et sa belle-mère. Comme il passait par la ville de Sou-tcheou, il alla seul rendre visite à M. Wou, afin de le remercier de ses bienfaits. Dès qu'il fut arrivé à la capitale, et qu'il eut salué l'empereur, il se rendit au collége des Hân-lin pour s'acquitter des fonctions qui lui avaient été conférées. Dans la suite il fut élevé aux charges les plus éminentes, et après les avoir honorablement remplies, il revint comblé de gloire dans la ville de Tsiên-tang.

Pi-liên eut deux fils. Le docteur voulut que son beau-père adoptât le second, afin qu'il lui donnât des héritiers. Kong-fou et Hiu-chi parvinrent, sans aucune infirmité, à la vieillesse la plus avancée. Le docteur et sa femme eurent le même bonheur, et quittèrent doucement la vie.

Il eut de nombreux descendants, qui s'élevèrent tous aux premières dignités de l'État, et perpétuèrent sans interruption la gloire qu'il leur avait léguée. C'est ainsi que le ciel récompensa sa droiture et sa piété filiale.

FIN.

NOTES:

[49] Cette expression désigne ici l'appartement de l'empereur.

[50] Hân-wen.

[51] Le troisième degré littéraire, qui répond au doctorat.

[52] En chinois _san-tchang_. Ce sont trois dissertations ou amplifications, faites sur des thèmes donnés par le président du concours. Le premier est tiré des quatre livres classiques, et le second, des cinq livres canoniques; le troisième se compose de questions relatives à l'histoire ou à l'économie politique.

[53] Les inspecteurs, les huissiers, etc.

[54] C'est-à-dire l'examen du palais.

[55] L'empereur examine lui-même les compositions des dix premiers docteurs, et en choisit trois dont le premier reçoit le titre de _tchoang-youân_ (c'est-à-dire celui dont la tête est ornée de fleurs), le second le titre de _pang-yân_, et le troisième le titre de _tân-hoa_, c'est-à-dire _le chercheur de fleurs_, parce qu'il est obligé de demander des fleurs aux deux premiers docteurs.

[56] L'empereur permet aux trois premiers docteurs de porter une fleur d'or à chaque côté de leur bonnet, et de se promener à cheval dans la ville avec un nombreux cortége, pendant les trois premiers jours qui suivent leur promotion. Ce sont de véritables jours de fête pour les nouveaux docteurs, ainsi que pour tous leurs parents et leurs amis.

[57] Du premier des docteurs.

[58] Nom donné à plusieurs membres du collége impérial des Hân-lîn, qui sont spécialement chargés de composer l'histoire nationale.

[59] C'est-à-dire la table de l'empereur.

[60] Charge littéraire dans le palais de l'empereur.

[61] Ce titre signifie littéralement: dame renommée par sa vertu et sa justice, et élevée au rang des dieux.

[62] C'est-à-dire, homme célèbre par sa droiture et sa justice.

[63] C'est-à-dire, dame sage et vertueuse, élevée au cinquième degré de noblesse.

[64] Le premier sur la liste des Licenciés.

[65] Voyez plus haut, pag. 299, note.

[66] La liste des docteurs.

[67] Le premier des docteurs.

[68] Environ 180 francs de notre monnaie.

[69] Nom de leur fille, qui doit épouser Mong-kiao.

[70] La chambre nuptiale.

Correction:

La première ligne indique l'original, la seconde la correction:

Note 12:

Voy. aussi Morrison, _Wiew of China_,

Voy. aussi Morrison, _View of China_,

Page 22:

je je ne leur ai offert aucun sacrifice

je ne leur ai offert aucun sacrifice