Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinois
Part 13
Kong-fou et sa femme ne se possédaient pas de joie. «Cher enfant, lui dirent-ils, tout-à-l'heure vous étiez affligé d'une maladie grave qui vous avait fait perdre l'usage de la raison; toutes les ressources de la médecine avaient été inutiles. Mais heureusement que le ciel nous a envoyé aujourd'hui un saint homme, qui vous a sauvé la vie. Sans lui, nous serions morts de douleur. Dès ce moment, tâchez de ne plus vous abandonner à la tristesse et aux pleurs.»
Mong-kiao inclina la tête en signe d'assentiment. Peu à peu il recouvra sa première santé. Kong-fou pria un maître d'un profond savoir, de venir lui donner dans sa maison, des leçons particulières. Mong-kiao avait entendu dire à sa tante, que s'il obtenait des succès dans les lettres, il verrait un jour sa mère. Encouragé par ce doux espoir, il éloigna de son esprit les pensées douloureuses qui avaient causé sa maladie, et se livra à l'étude avec une ardeur infatigable. Au bout de quelques années, il acquit une érudition précoce qui faisait l'admiration de tout le monde.
Bientôt arriva l'examen annuel du premier degré littéraire. Mong-kiao se présenta au concours, et obtint le premier rang sur la liste des Sieou-tsaï[42]. Quand cette nouvelle parvint chez ses parents, Kong-fou et Hiu-chi furent transportés de joie.
Pendant plusieurs jours, il fut obligé de faire des visites en habits de cérémonie, et reçut les félicitations de tous ses amis. Mais le temps s'échappe avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Le concours d'automne[43] approchait; Mong-kiao fit ses préparatifs de départ, et se rendit ensuite dans la capitale de sa province, pour obtenir le grade de Kiu-jîn. Lorsque le concours fut terminé, et qu'on eut proclamé la liste des candidats qui avaient réussi dans leurs trois compositions, Mong-kiao se trouva le premier des licenciés, et obtint en conséquence le titre de Kiaï-youân[44].
A cette nouvelle, Mong-kiao fut au comble de la joie. Quand il eut assisté au repas appelé _Lou-ming-yen_[45], il alla saluer les examinateurs du concours, qui ne manquèrent pas de le féliciter des succès honorables qu'il venait d'obtenir.
Après s'être acquitté des devoirs que lui imposaient l'étiquette et les convenances, il s'en retourna chez ses parents.
Nous n'avons pas besoin de dire que pendant plusieurs jours, une foule de parents et d'amis vinrent le voir et lui offrir leurs compliments. En entrant chez lui, Mong-kiao alla saluer Kong-fou et Hiu-chi, qui furent transportés de joie.
«Cher neveu, lui dit Hiu-chi, que je suis heureuse de vous voir revenir aujourd'hui avec un titre littéraire aussi distingué! Nous sommes bien récompensés des peines que nous avons prises pendant dix ans pour votre éducation. Je ne forme plus qu'un voeu, c'est que vous puissiez cueillir la branche d'olivier[46], et qu'après avoir obtenu des honneurs[47] pour vos parents, vous reveniez offrir un sacrifice à votre mère dans la pagode de Louï-pong[48]. Vous pourrez ainsi la remercier de vous avoir donné le jour. Mais il y a une circonstance importante que vous ignorez. Votre père et votre mère vous ont jadis fiancé, avant le moment de votre naissance, avec la fille que je portais dans mon sein. J'ai encore les présents qu'ils m'ont donnés comme gage de leur promesse. Aussitôt que j'eus mis au monde votre cousine Pi-liên, nos deux familles sanctionnèrent ce mariage, suivant les usages prescrits. Depuis que votre mère nous a quittés, vous êtes resté dans notre maison, et vous vous êtes donné le nom de frère et de soeur. Maintenant votre cousine est en âge de se marier, et elle n'attend plus que le moment où cette union pourra se réaliser. Mais j'ignore, cher neveu, quelles sont vos dispositions.
--Mon oncle et ma tante, répondit Mong-kiao, depuis mon enfance vous m'avez élevé avec tendresse; et quand je sacrifierais ma vie pour vous, je ne pourrais vous payer dignement de tous vos bienfaits. Si j'ai été assez heureux pour obtenir quelques succès dans les lettres, je les dois uniquement aux soins que vous avez pris de mon éducation. Si le ciel me favorise, et que je puisse ajouter encore à la faible réputation que j'ai acquise, je ne manquerai pas de demander à Sa Majesté des titres et des honneurs qui puissent vous récompenser des sacrifices que vous avez faits pour moi. Quant à mon mariage avec ma cousine, je vous prie de vouloir bien en régler toutes les dispositions. Puisque vous ne me jugez pas trop indigne d'elle, je me soumets d'avance à vos volontés; mais je vous prie d'attendre la fin du concours de printemps. Je choisirai ensuite un jour heureux pour accomplir cette union, qui est l'objet de toutes mes espérances.
--Cher neveu, lui dit Kong-fou en faisant un mouvement de tête, j'approuve entièrement l'idée que vous venez d'exprimer.»
Pi-liên fut remplie d'une joie secrète en apprenant cette nouvelle dans son appartement retiré.
Mong-kiao fit ses préparatifs, et se disposa à aller à la capitale pour subir son troisième examen, et obtenir le grade de docteur.
Kong-fou lui offrit le repas du départ; et Hiu-chi lui adressa, en le quittant, de sages conseils et de tendres recommandations, qu'il promit de suivre fidèlement.
Kong-fou chargea un vieillard, qui avait toute sa confiance, d'accompagner son neveu dans la capitale.
Depuis ce départ, il se passa beaucoup d'événements dignes d'être racontés. Mong-kiao l'emporte sur tous ses concurrents, et voit inscrire son nom sur la liste d'or.
Si vous désirez connaître la fin de cette histoire, lisez le chapitre treizième.
NOTES:
[37] Voyez page 5, ligne 5.
[38] Voyez page 127.
[39] Son oncle, qui le faisait passer pour son fils, s'appelait _Ki-kong-fou_.
[40] Dans ce passage, les mots _ma mère_ et _mon père_ désignent la tante et l'oncle de Mong-kiao. Plus bas, ils doivent se prendre dans leur véritable acception.
[41] La liste des docteurs.
[42] Le mot _Sieou-tsaï_ signifie talent en fleurs; il s'applique à ceux qui ont obtenu le premier degré littéraire, qui répond à peu près au titre de Bachelier.
[43] L'examen de province appelé Hiang-chi, pour obtenir le second degré littéraire, ou le grade de Kiu-jîn. Il répond à celui de Licencié.
[44] On appelle ainsi le premier de ceux qui obtiennent le grade de Kiu-jîn, qui est le plus élevé auquel on puisse parvenir dans le concours de province.
[45] Le repas du _Chant du cerf_, c'est-à-dire dans lequel on chante l'ode du Chi-king, ou livre des Vers (part. I, chap. 1, od. 1), qui commence par ces mots: _yeou-yeou lou-ming_, «le cerf fait entendre sa voix.» On offre ce repas à ceux qui viennent d'obtenir le grade de Kiu-jîn, ou de Licencié. L'examinateur en chef et le vice-gouverneur président à cette cérémonie, à laquelle assistent les principaux fonctionnaires civils de la province.
[46] Cueillir la branche de l'_olea fragrans_, c'est-à-dire obtenir le grade de docteur.
[47] Plus haut (page 115, ligne 12), c'est ainsi qu'il faut lire, au lieu de: _honneurs posthumes_.
[48] Le lecteur n'a pas oublié la prédiction du religieux Fa-haï, lorsqu'il ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong. Voy. page 315.
CHAPITRE XIII.
ARGUMENT.
Hân-wen est inscrit sur la liste d'or, et son nom est proclamé dans les rues de la capitale.
Il forme un heureux mariage qui réunit deux familles.
Des nuages d'un heureux augure entourent le palais de l'empereur.
Des parfums délicieux pénètrent dans le vestibule rouge.
Un décret suprême descend du neuvième ciel.[49]
Il[50] va à la pagode de Louï-pong, et se voit élevé au séjour des dieux.
MONG-KIAO ayant fait ses adieux à son oncle et à sa tante, partit pour la capitale, où il désirait obtenir le grade de Tsîn-ssé[51]. Dès qu'il fut arrivé, il choisit un hôtel, où il continua ses travaux littéraires en attendant l'époque du concours. Au jour marqué, il entra avec ses rivaux dans la salle des examens. Il acheva ses trois compositions[52], dont l'élégance et l'éclat ne pouvaient se comparer qu'à une riche broderie, ou à un réseau formé de perles et de pierres précieuses. Quelques jours après, on publia avec solennité la liste des docteurs: Mong-kiao occupait le premier rang.
Quand cette nouvelle parvint à son hôtel, il fut transporté de joie; et à peine le messager fut-il parti, que tous les employés[53] du concours vinrent lui rendre visite et lui présenter leurs félicitations. Mong-kiao les reçut en habits de cérémonie, et se rendit ensuite au banquet que l'empereur offre aux nouveaux docteurs. Il salua le président, et partagea avec ses collègues tous les plaisirs de cette fête. Bientôt vint l'examen appelé Tiên-chi[54], dans lequel l'empereur pose lui-même des questions d'économie politique. Tous les magistrats se tenaient debout, et deux cents Tsîn-ssé (docteurs) étaient prosternés sur les dalles rouges.
Quand on proclama les trois premiers docteurs[55], Mong-kiao s'entendit donner le titre de Tchoang-youân. On nomma ensuite les deux docteurs qui avaient obtenu le titre de Pang-yân et de Tân-hoa.
Ils burent chacun trois tasses de vin, qui leur fut offert au nom de l'empereur; ensuite on orna leurs cheveux de fleurs, et on suspendit au haut d'un étendard, l'ordre impérial qui leur accordait la faveur d'être promenés en pompe dans toute la ville[56]. Pendant trois jours, ils furent entourés d'honneurs et comblés de félicitations. Tous les habitants de la capitale accoururent en foule pour contempler leur brillant cortége, et ils ne purent s'empêcher de faire éclater leur admiration en voyant la jeunesse et la beauté du Tchoang-youân[57].
Quand cette cérémonie fut achevée, les trois docteurs allèrent au palais pour remercier l'empereur du titre qu'il leur avait accordé.
Quelque temps après, Mong-kiao fut nommé membre de l'Académie des Hân-lîn, et reçut la charge de Sieou-tchân[58]. A peine fut-il entré en fonctions qu'il rédigea un placet, où il exposa succinctement l'histoire de son père et de sa mère, et son séjour dans la maison de Ki-kong-fou, qui avait pris soin de son éducation. A la cinquième veille, il fut admis dans la salle d'audience. Aussitôt que l'empereur fut entré, et qu'il eut été salué par les acclamations unanimes de tous les magistrats, Mong-kiao se prosterna au bas des degrés d'or, et prononça ces paroles: «Votre humble sujet, Hiu-mong-kiao, nouvellement élevé au grade de Tchoang-youân, demande la faveur de présenter un placet à Votre Majesté.
--Quel est l'objet de ce placet?» lui demanda l'empereur.
Mong-kiao ayant remis son placet sur la table du dragon[59], l'empereur l'ouvrit, et le lut en entier avec une grande attention. Ce placet était ainsi conçu:
_Le nouveau Tchoang-youân, membre de l'Académie des Hân-lin_,
_votre sujet_
_Hiu-mong-kiao, a l'honneur d'exposer, depuis l'origine, les malheurs de son père et de sa mère. Il supplie_
VOTRE MAJESTÉ
_de daigner l'écouter, et d'accorder des honneurs à ses parents._
_votre sujet_
_a toujours entendu dire que le prince ne fait qu'un corps avec son peuple; qu'il regarde ses sujets comme ses propres enfants, et qu'il se plaît à exaucer les voeux que forme leur piété filiale. Le père de_
_votre sujet_
_Hiu-siên, ayant perdu ses parents dès sa plus tendre enfance, demeura dans la maison de sa soeur aînée, qui prit soin de l'élever. La mère de_
_votre sujet_,
_Blanche, cultivait la vertu sur la Montagne-Bleue, dans la grotte du Vent-pur, où elle avait fixé son séjour. Ils se rencontrèrent sur le lac Si-hou, et ayant conçu l'un pour l'autre une affection semblable à celle du phénix et de sa compagne, ils se donnèrent une promesse de mariage. Après avoir vécu pendant cinq ans comme de tendres époux, ils se sont vus séparer l'un de l'autre. Lorsque_
_votre sujet_
_eut atteint l'âge d'un mois, sa mère eut le malheur d'être ensevelie sous une pagode. Comme_
_votre sujet_
_avait perdu son père, et qu'il se trouvait sans asile et sans appui, sa tante Hiu-chi eut pitié de son délaissement et de sa faiblesse, et l'éleva elle-même avec la tendresse d'une mère; elle fit même de grands sacrifices pour payer les frais de son instruction. Enfin elle lui a promis de lui donner sa fille en mariage._
VOTRE MAJESTÉ
_a comblé de bienfaits cet indigne Hân-lîn; mais, hélas! son père et sa mère n'ont encore obtenu aucun honneur, aucune dignité! Quand un homme ne s'est point acquitté de ses devoirs de fils, il est à craindre qu'il ne manque à ceux de sujet. Je supplie humblement_
VOTRE MAJESTÉ
_d'accorder à mon père et à ma mère de brillantes distinctions, et de me permettre de retourner dans mon pays natal pour offrir un sacrifice funèbre à mes parents. Je pourrai ainsi accomplir les devoirs d'un fils, et je serai moins indigne de LA servir comme sujet._
_Requête respectueuse._
L'empereur ayant lu ce placet, un sourire de joie brilla sur sa figure majestueuse. «Puisque vos parents ont éprouvé de si grands malheurs, dit-il à Mong-kiao, j'accorde avec plaisir, à votre père, le titre de Tchong-ki-tiên-hio-ssé[60]; à votre mère, le titre de Tsié-i-tiên-siên-fou-jîn[61]; à votre oncle Ki-kong-fou, qui vous a instruit avec succès, le titre de Tchong-i-lang[62]; et à votre tante Hiu-chi, qui vous a élevé comme une tendre mère, le titre de Hién-cho-i-jîn[63]. Je vous accorde un congé d'un an pour retourner dans votre pays natal, offrir un sacrifice à vos parents, et réaliser votre projet de mariage. Vous reviendrez ensuite à la cour pour reprendre vos fonctions.»
_Respectez cet ordre._
Mong-kiao remercia l'empereur, et sortit du palais par la porte appelée Wou-men. Il se hâta de faire ses adieux à ses collègues, disposa tout ce qui était nécessaire pour son voyage, et partit sur un char élégant qui lui était destiné. Il fut fêté sur toute la route, et les officiers civils et militaires des villes qu'il traversait vinrent le recevoir avec solennité, et le comblèrent de marques de respect. En passant par Tchîn-kiang, il ne put s'empêcher de songer aux événements qui s'y étaient passés. Il ordonna aussitôt aux personnes de sa suite de s'arrêter avec son équipage dans une hôtellerie. Il prit le costume de bachelier, et se dirigea avec deux domestiques vers le couvent de la Montagne-d'Or. Dès qu'il y fut arrivé, il ne s'arrêta pas à admirer les merveilles qui s'y déploient de toutes parts; il alla droit au sanctuaire du temple pour brûler des parfums et saluer la statue de Bouddha. Il entra ensuite dans une chapelle où il trouva un vénérable religieux qui l'invita à passer dans le couvent.
Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'un novice leur eut servi le thé, le docteur prit la parole. «Mon père, dit-il au religieux, est-ce vous qui êtes le vénérable Fa-haï?
--Fa-haï est le supérieur de ce couvent, lui répondit-il; maintenant il voyage dans l'empire.
--Mon père, lui dit le docteur, quel est votre nom de religion? quel est le nom honorable que vous portiez dans le monde? pourquoi avez-vous embrassé la vie religieuse? Je vous supplie de satisfaire ma juste curiosité.
--Mon obscur nom de religion est Tao-tsong, lui répondit-il; mon nom séculier est Hiu; mon surnom, Siên; et mon nom honorifique, Hân-wen. Je suis originaire de la ville de Tsiên-tang.» Ensuite il lui raconta son séjour dans la maison de Ki-kong-fou, sa rencontre et son mariage avec Blanche, son double exil, l'inondation de la ville Tchîn-kiang, son retour à Tsiên-tang, la naissance de son fils Mong-kiao, qu'il avait fiancé avec sa nièce lorsqu'ils étaient encore tous deux dans le sein de leur mère, et lui dépeignit le rôle terrible de Fa-haï, qui, lorsque son fils eut atteint l'âge d'un mois, ensevelit Blanche sous la pagode de Louï-pong. «J'ai reconnu, ajouta-t-il, les vanités et la corruption du monde; pour m'y soustraire, je me suis fait couper les cheveux dans le couvent de la Montagne-d'Or, et il y a déjà plusieurs dizaines d'années que je cultive ici la vertu sous la direction du vénérable Fa-haï. J'ai confié mon fils à ma soeur aînée; j'ignore s'il est encore du monde.»
A peine le religieux eut-il achevé de parler que le docteur se jeta à ses pieds en versant des larmes abondantes. «Mon père, s'écria-t-il, je suis Hiu-mong-kiao, votre fils indigne.»
Hân-wen est rempli d'étonnement. Il examine attentivement le jeune homme, et le relevant avec bonté: «Sage lettré, lui dit-il en souriant, vous vous trompez.
--Je ne me trompe point, lui répondit Mong-kiao.» Il lui raconta alors qu'ayant été l'objet des railleries de ses camarades d'école, il était venu s'en plaindre à sa tante, qui lui avait appris l'histoire de ses parents. «A force de pleurer et de gémir en songeant à mon père et à ma mère, ajouta-t-il, je tombai malade. A peine fus-je guéri que je me livrai à l'étude avec ardeur, et j'obtins bientôt le titre Kiaï-youân[64]. J'allai à la capitale afin de concourir pour le doctorat, et grâce à la bienveillance de l'empereur, je reçus le titre de Tchoang-youân[65]. Sa Majesté a mis le comble à ses bienfaits en accordant des honneurs à mon père et à ma mère. Comme je passais par Tchîn-kiang, je suis venu au couvent de la Montagne-d'Or pour rendre visite à mon père, le ramener avec moi dans la ville de Tsiên-tang, et lui procurer une existence honorable, afin de remplir autant qu'il est en moi les devoirs de la piété filiale.»
En entendant ces paroles, Hân-wen éprouva en même temps un sentiment de douleur et de joie. «Mon enfant, s'écria-t-il, d'après votre récit, je reconnais que je suis votre père. Je suis heureux de voir que le ciel a daigné prendre pitié de vous, en permettant que votre nom fût inscrit sur la liste d'or[66]. Mais, hélas! votre mère a été ensevelie sous la pagode de Louï-pong! Cette pensée me poursuit et me tourmente jour et nuit.» Il dit, et ses yeux se baignèrent de larmes.
«Mon père, lui dit Mong-kiao en pleurant, cessez de vous abandonner ainsi à la douleur. J'ai obtenu des honneurs pour ma mère, et je vais lui offrir un sacrifice à la pagode. J'ose espérer que vous voudrez bien descendre de la montagne et accompagner votre fils.
--Mon enfant, lui répond Hân-wen, votre père a embrassé la vie religieuse; il désirerait ne point fouler de nouveau la poussière d'un monde corrompu. Cependant, touché de votre piété filiale et de vos instantes prières, je consens à aller avec vous offrir un sacrifice à votre mère. Je reviendrai ensuite sur la Montagne-d'Or.» Le docteur fut transporté de joie.
Tous les religieux du couvent, ayant appris que Mong-kiao était le Tchoang-youân[67] de la nouvelle promotion, et que Tao-tsong était son père, ils furent remplis d'étonnement et de joie. Ils mettent à la hâte leur tunique et leur bonnet, et accourent en foule dans la salle du couvent.
«Seigneur, disent-ils à Mong-kiao en se prosternant à ses pieds, nous ignorions que son Excellence le Tchoang-youân avait daigné visiter notre obscur couvent. Nous avons manqué de venir le recevoir et lui rendre hommage; nous méritons la mort! nous méritons la mort!»
Le docteur les releva l'un après l'autre. «Mes pères, leur dit-il en souriant, pourquoi tenir un tel langage? Vous avez daigné accueillir Hân-wen dans votre précieux couvent; cet humble lettré en conservera une reconnaissance éternelle.
--Mes frères, leur dit à son tour Hân-wen, je ne puis souffrir que vous vous abaissiez ainsi devant mon fils.»
Les religieux étaient transportés de joie, et ne pouvaient se lasser de louer et d'exalter les talents du Tchoang-youân.
Hân-wen ayant fait connaître aux religieux les bienfaits dont l'empereur l'avait comblé, ils croisèrent les mains sur leur poitrine en signe de respect, et le comblèrent de félicitations.
Le docteur ordonna à un de ses domestiques d'offrir aux religieux vingt onces d'argent[68] pour acheter des parfums.
«Monsieur le docteur, lui dirent-ils, nous ne pouvons recevoir un si riche présent.»
Le docteur les ayant priés avec instance d'accepter cet argent, ils n'osèrent persister dans leur refus. Il invita ensuite son père à quitter avec lui le couvent de la Montagne-d'Or. Les religieux les reconduisirent jusqu'au dehors de la porte.
Revenons maintenant à Ki-kong-fou. Aussitôt que le messager du concours lui eut annoncé que Mong-kiao avait obtenu le titre de Tchoang-youân, sa maison se remplit bientôt de musiciens dont les accords bruyants ébranlaient le ciel et la terre. Ses parents et ses amis accoururent en foule, et la rue fut encombrée en un instant des chevaux et des voitures des visiteurs. Tous les magistrats de la ville vinrent aussi lui offrir leurs félicitations.
Kong-fou et Hiu-chi étaient heureux comme s'ils fussent montés au ciel, et faisaient éclater leurs transports de joie. Nous n'avons pas besoin de dire que Pi-liên[69] partageait toute l'allégresse de ses parents.
Lorsque Kong-fou eut appris ensuite que le docteur avait obtenu un congé pour offrir des sacrifices à ses ancêtres, et accomplir son projet de mariage, il décora sa maison avec magnificence, et fit tous les préparatifs nécessaires en l'attendant.
Le char du Tchoang-youân ne tarda pas à arriver. Tous les magistrats sortirent de la ville pour aller au-devant de lui. Ils le conduisirent en pompe dans sa maison, où il fut reçu au son des instruments de musique, et avec de joyeuses acclamations.
Le docteur salua son oncle et sa tante, qui sentirent redoubler leur joie en voyant que Hân-wen était revenu avec lui. Mong-kiao leur raconta tous les détails de la visite qu'il avait faite au couvent de la Montagne-d'Or, pour voir son père et le ramener auprès de ses parents.
Quand Hân-wen se trouva en présence de son beau-frère et de sa soeur, ils s'embrassèrent tendrement et versèrent des larmes de joie.
Toute la famille se trouvant réunie, ils préparèrent un grand festin pour célébrer ce bonheur inespéré. Mais comme Hân-wen voulait observer fidèlement la règle de son ordre, on lui servit à part plusieurs plats de végétaux. Les convives burent jusqu'au milieu de la nuit.
Le lendemain le docteur se leva dès l'aurore, prit avec lui plusieurs domestiques, et, sortant par la porte de l'ouest, il alla offrir un sacrifice funèbre sur les tombes de ses aïeux. Quand il fut de retour, on le pria de montrer l'ordre impérial qui conférait des titres et des dignités à ses parents.
Hân-wen, Kong-fou et Hiu-chi se revêtirent d'habits de cérémonie, et se prosternèrent du côté du palais pour remercier l'empereur de ses bienfaits.
Le docteur les pria ensuite d'acheter des présents funèbres, et de venir avec lui offrir un sacrifice à la pagode de Louï-pong, sur les bords du lac Si-hou.
Dès qu'ils furent arrivés, ils rangèrent sur une table les offrandes prescrites. Le docteur se mit à genoux, et quand il eut lu le décret impérial qui accordait à sa mère des honneurs posthumes, il poussa des cris lugubres, et resta quelque temps absorbé dans sa douleur.
Hân-wen ne put résister aux émotions de son coeur; il embrassa Kong-fou et Hiu-chi dans une attitude morne et silencieuse, et ils confondirent ensemble leurs soupirs et leurs larmes. Mais tout à coup ils aperçoivent le vénérable Fa-haï, qui descendait du milieu des airs. «Illustre docteur, s'écria-t-il d'un ton inspiré, quel bonheur pour moi de voir que vous êtes revenu aujourd'hui pour sacrifier à la pagode! Ce vieux prêtre vient aussi en ce moment pour accomplir une grande oeuvre.»
En voyant le religieux, ils sont transportés de joie et le saluent humblement. «Ce vieillard est le vénérable Fa-haï, dit Hân-wen au docteur.
--Saint homme, lui dit le docteur en se prosternant à ses pieds, je vous en supplie, faites sortir ma mère de sa prison.
--Docteur, lui dit le religieux en le relevant avec bonté, vous êtes maintenant un des plus illustres serviteurs de l'empereur; comment ce vieux prêtre oserait-il désobéir à vos ordres? Votre noble mère a rempli aujourd'hui la mesure de ses peines, et je viens, par l'ordre de Bouddha, pour l'arracher de sa prison et la mettre en présence de son fils.»
En entendant ces paroles, le docteur est rempli d'une joie difficile à décrire.