Part 7
Vieillard infatué et entêté, Thiers ne convenait pas qu’il pût jamais avoir tort. Il prétendait que sa méthode était la meilleure et qu’il avait toujours agi pour le bien du pays. Il affirmait que sa politique était la seule qui fût vraiment conservatrice et capable de barrer la route aux partis avancés. C’est ainsi que, répondant aux observations et aux avertissements de M. de Gontaut-Biron, il lui écrivait sur ce ton d’assurance, de persiflage et de contentement de soi-même: «Il y a à Paris de vieilles femmes bien connues qui écrivent à Berlin des indignités dont elles ignorent la portée et qu’on a la faiblesse de croire. Soyez convaincu (et vous savez que je vous ai toujours dit les choses telles qu’elles étaient) _que M. Gambetta n’est pas plus vraisemblable que M. Ledru-Rollin, à qui personne ne pense plus_: il n’y a aucune chance en ce moment que je sois remplacé par lui, fussé-je mort, ce que je ne suis pas; qu’en tous cas, les _prétendus rouges_ ne veulent plus se servir de leurs fusils qu’on leur a ôtés et qu’ils aiment mieux recourir à leur carte d’électeur, _et par ce moyen même ils ne triompheraient pas_. Ils auront une minorité plus ou moins forte, et ce sont les légitimistes qui feront cette minorité un peu plus forte si elle le devient. La tranquillité est et restera profonde.»
Prophéties qui devaient être tristement démenties. Ainsi le même homme qui, quelques années plus tôt, indiquait avec tant de vigueur les conséquences nécessaires des fautes de l’Empire, trouvait pour couvrir ses propres fautes les mêmes affirmations et le même «cœur léger» que les ministres de Napoléon III. La triste réplique que fait une pareille lettre à ses admirables discours du Corps législatif!
Le jugement que M. de Gontaut-Biron portait sur M. Thiers a cette sérénité que donnent l’éloignement et le contact de l’étranger, équivalent du recul des années. De Berlin, soustrait à l’esprit de polémique et de parti, uniquement occupé des intérêts français, M. de Gontaut-Biron, mis en éveil et en réaction par l’opinion de Bismarck et de Guillaume Ier, jugea M. Thiers et son système comme les jugera l’histoire, et comme la suite des événements doit les faire juger. La République conservatrice lui apparut comme une erreur, comme la «dernière faute à commettre». De cette faute les _Souvenirs_ de M. de Gontaut-Biron précisent, pour tous les patriotes réfléchis, l’origine, la nature et l’étendue.
Il y a, dans l’histoire moderne, une situation comparable à celle où se trouva la France après la conclusion du traité de Francfort. La Prusse, au cours des années qui suivirent Iéna, offre l’exemple d’un État passé sous le protectorat du vainqueur. La Prusse battue avait de lourdes contributions de guerre à payer. Elle supportait une occupation militaire écrasante en garantie de sa dette. Mais cela même ne suffisait pas à Napoléon. Il prétendait surveiller la politique de la Prusse, lui choisir ses ministres et ses alliés, empêcher la reconstitution de son armée et de ses forces. Napoléon favorisait les Haugwitz et les Lombard, dont la pusillanimité lui assurait la soumission et dont l’opposition aux réformes militaires servait exactement ses vues. Au contraire, il poursuivait de sa haine les patriotes réformateurs. Il exigeait de Frédéric-Guillaume III le renvoi de Stein et même proscrivait de Prusse le ministre de la résistance. Autant que son œuvre, cette persécution a désigné Stein, précurseur du soulèvement national de 1813, à la reconnaissance des Allemands, tandis que la préférence que leur accorda l’ennemi de leur patrie a couvert de honte Haugwitz et Lombard. Les historiens de l’Allemagne contemporaine ne parlent d’eux qu’avec mépris. Car l’approbation de l’étranger reste comme une tache ineffaçable sur la mémoire des hommes d’État. Elle atteste invariablement qu’ils ont mal servi leur pays. Or, cette significative faveur du conquérant, les chefs républicains l’ont trouvée en France après la guerre. Placée par la défaite dans les conditions où Napoléon avait mis la Prusse, la France revécut la même histoire. Au jugement des plus modérés, il apparaît aujourd’hui que Thiers et Gambetta y ont joué le rôle des Lombard et des Haugwitz prussiens. Mais, par contre, quelle investiture, quel crédit reçoit la Monarchie française de la haine réfléchie et tenace de notre plus grand adversaire!
Ce n’est ni par plaisir de nuire, ni par une rancune impossible contre les hommes d’une génération disparue, ni pour flatter je ne sais quelles passions des partis défunts, que nous avons fait ressortir de tant de documents et de témoignages le déshonneur qu’ils jettent sur les fondateurs de la République. Nous n’avons pas mis de système dans ces pages. Les faits y parlent tout seuls. Le peuple français a cru longtemps devoir de la reconnaissance à des hommes que leurs idées et leur politique, et non leur volonté, exposèrent à servir mieux l’étranger que leur propre patrie. Les peuples se trompent souvent sur leurs destinées et sur leur intérêt véritable. C’est une de ces erreurs-là que la France a commise en saluant dans le régime républicain un régime national. Nous savons aujourd’hui que la République est un legs du protectorat bismarckien. Nous le savons de science certaine. A le dire, à le démontrer, on n’injurie pas les hommes: on tire de l’histoire une leçon[25].
[25] On trouvera à l’appendice III quelques pages de ses _Mémoires_ où Bismarck apprécie l’activité diplomatique de M. de Gontaut-Biron à Berlin.
LES
Idées napoléoniennes
ET L’UNITÉ ALLEMANDE
_Empereur et révolutionnaire, c’est trop d’un!_
Proudhon.
I
NAPOLÉON III ET LE DROIT DES PEUPLES.
La morne figure de Napoléon III n’est pas de celles qui font naître la sympathie, moins encore l’enthousiasme. Les catastrophes mêmes où il a entraîné tout un peuple, et dont les effets pèsent toujours sur nous et sur l’Europe, n’ont pu créer la légende de ce morose César. Seules, ses années de jeunesse, ses aventures de prétendant, ont quelque chose de hardi et de volontaire qui ne déplaît pas à l’imagination. Entre les biographes de l’empereur, M. André Lebey aura choisi la meilleure part en se faisant l’historien des «trois coups d’État de Louis-Napoléon Bonaparte». De Strasbourg à Boulogne, à travers les conspirations et les intrigues, une ambition se dessine, tout un système prend corps, l’idéologie épouse le roman. Il arrive qu’en lisant le récit de ces tentatives folles et prématurées on oublie le fléau napoléonien. Mais il ne tarde jamais à se rappeler au souvenir. Dans l’histoire de ce jeune prétendant qui risqua deux grosses parties et réussit brillamment la troisième, on voit l’origine des erreurs et des fautes dont le futur souverain fera porter le poids à la patrie. Entre un soulèvement militaire et une tentative de débarquement, il se grise des funestes doctrines qu’il appliquera avec entêtement lorsqu’il sera sur le trône. Ce prétendant tenait avec la même énergie aux deux lots qu’il avait trouvés dans l’héritage de son oncle: la couronne impériale et les idées napoléoniennes, c’est-à-dire révolutionnaires. Deux calamités à la fois pour la France: comme disait Proudhon, c’est trop d’une!
L’idée capitale du règne de Napoléon III, celle qui le caractérise, celle qui a amené tous les désastres dont les conséquences accablent aujourd’hui la France, ont changé ses destinées et assombrissent son avenir, c’est le principe des nationalités. Qu’un rêveur, d’ailleurs à demi étranger, que l’héritier du testament de Sainte-Hélène, qu’un jeune homme, formé en Allemagne et en Suisse et frotté de carbonarisme, ait pu consacrer son influence et ses forces à ce principe, rien que de naturel. Or tel fut, toute la courbe de son histoire le montre, l’éternel, l’unique moteur de la vie et de la politique de Napoléon III. Après Sadowa, après Sedan même, après l’unité italienne et l’unité allemande faites contre nous, après l’effondrement de son trône, il s’acharnera encore à défendre et à glorifier ce principe. Mais que tout un peuple ait adopté cette idée de suicide et de ruine, c’est ce que l’on comprendrait peut-être mal sans l’opiniâtreté que mit Napoléon III à la défendre durant la mauvaise fortune avant de l’appliquer, une fois monté au pouvoir, et sans le soin qu’il prit, dès sa jeunesse, de marquer les points de contact et de ressemblance qu’il y avait entre sa doctrine et la doctrine démocratique et révolutionnaire.
M. André Lebey insiste avec raison sur la «préparation» des coups d’État de Louis-Napoléon. Il analyse la propagande à laquelle le prétendant lui-même, de sa propre plume, se livra de tout temps en faveur de ses idées. Il montre enfin le secours qu’apportèrent à cette propagande pendant la monarchie de Juillet la littérature et les arts, et comment Louis-Napoléon sut employer ces puissants auxiliaires.
Préparer l’esprit public à ses coups d’État, faire la philosophie de l’Empire, ce fut la besogne la plus importante que le prétendant crut devoir accomplir en attendant de faire l’Empire lui-même. Acquitté après l’échauffourée de Strasbourg, il recommence par ses écrits et ses manifestes à «préparer» l’affaire de Boulogne. Emprisonné après cette affaire, il n’en continue pas moins d’écrire des brochures et des livres qui feront connaître ses idées. C’est lui qui baptisait son temps de prison «mes années de l’Université de Ham». Conquérir le pouvoir étant le but de sa vie, il ne faisait pas de différence entre l’action directe et la propagande des idées. Sa doctrine, son ambition, son activité, ne se séparaient pas.
Sa méthode fut excellente. M. André Lebey dit avec raison qu’elle peut être appelée le modèle des méthodes. Secondé par Persigny, Louis-Napoléon avait adopté le vrai moyen de parvenir. Le malheur est qu’il le mit au service des idées les plus contraires à l’intérêt national. Mais telle est la force d’une propagande pareille à celle qu’il avait conçue et qu’il mit à exécution, que ces idées mêmes aidèrent l’Empire à trouver son chemin dans l’opinion et ouvrirent l’accès du pouvoir à l’héritier de Bonaparte.
* * * * *
Le numéro unique de cette fameuse _Revue de l’Occident_ où Persigny,--qui n’était encore que Fialin et méditait de devenir «le Loyola de l’Empire»,--voulait fixer la doctrine napoléonienne, portait déjà pour épigraphe le mot du premier empereur: «J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois.» Et Fialin commentait ainsi cette parole célèbre: «A nous l’idée napoléonienne! En cette impériale idée résidait la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi du monde moderne et _tout le symbole des nationalités occidentales_... Le temps est venu d’annoncer _par toute la terre européenne_ cet évangile impérial qui n’a point encore d’apostolat. Le temps est venu de relever le vieux drapeau de l’empereur...»
Ainsi Louis-Napoléon et son confident avaient recueilli comme un précieux héritage l’esprit révolutionnaire du testament de Sainte-Hélène. L’un et l’autre acceptaient et comprenaient l’idéal cosmopolite qui avait inspiré l’œuvre de Napoléon Ier comme celle de la Révolution. Cet idéal, les proclamations que Louis-Napoléon avait préparées pour l’affaire de Strasbourg l’expriment nettement déjà. Elles annoncent tout le programme du second Empire. Louis-Napoléon disait dans sa première «proclamation au peuple français», en imitant, non sans feu ni sans adresse, le style des bulletins de la Grande Armée:
«Français, que le souvenir du grand homme qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie vous ranime! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous le testament de l’empereur Napoléon d’une main, l’épée d’Austerlitz de l’autre. Lorsqu’à Rome le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon fut plus grand que César: il est l’emblème de la civilisation au dix-neuvième siècle.
«Fidèle aux maximes de l’empereur, je ne connais d’intérêts que les vôtres, d’autre gloire que celle d’être utile à la France _et à l’humanité_...
«J’ai voué mon existence à l’accomplissement d’une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène un regard du soleil mourant a passé sur mon âme; je saurai garder ce feu sacré; _je saurai vaincre ou mourir pour la cause des peuples_.»
Et dans sa proclamation à l’armée, il répétait encore: «Soldats français, quels que soient vos antécédents, venez tous vous ranger sous le drapeau tricolore régénéré: il est l’emblème de nos intérêts et de notre gloire. La patrie divisée, la liberté trahie, _l’humanité souffrante_, la gloire en deuil, comptent sur vous. Vous serez à la hauteur des destinées qui vous attendent.»
Après l’échec de Strasbourg et son acquittement, Louis-Napoléon, en attendant de reprendre l’épée, reprend la plume. C’est alors qu’étant à Londres, il écrit les _Idées napoléoniennes_. On y trouve déjà l’unité italienne annoncée: «Le nom si beau d’Italie, mort depuis tant de siècles, rendu (par Napoléon Ier) à des provinces détachées, renferme en lui seul tout un avenir d’indépendance.» Le prétendant explique le vrai sens de l’œuvre napoléonienne détruite par les traités de 1815, et qui était de ressusciter les nationalités européennes par les idées révolutionnaires. Sans Waterloo, l’humanité eût été satisfaite, car la Providence n’a pu vouloir qu’une nation ne fût heureuse qu’aux dépens des autres et qu’il n’y eût en Europe que des vainqueurs et des vaincus et non les membres réconciliés d’une même et grande famille». Singulière persistance de la chimère! Trente ans plus tard, Napoléon III tiendra le même langage dans cette circulaire où, après Sadowa, il affirmait que ce serait une politique mesquine que de s’opposer par crainte ou par jalousie à ce que l’Allemagne réalisât son unité, comme la France, avant elle, avait fait la sienne. Et la conclusion des _Idées napoléoniennes_ était celle-ci: «Que les mânes de l’empereur reposent en paix! Sa mémoire grandit tous les jours. Chaque vague qui se brise sur le rocher de Sainte-Hélène apporte, avec un souffle d’Europe, un hommage à sa mémoire, un regret à ses cendres, et l’écho de Longwood répète sur son cercueil: _Les peuples libres travaillent à refaire ton ouvrage._»
C’est ainsi que Louis-Napoléon préludait au débarquement de Boulogne. Un précieux chapitre du livre de M. Lebey montre que ces écrits, où se précisaient déjà les théories du futur règne, n’étaient pas mal vus par l’étranger; les chancelleries surveillaient le neveu de l’empereur. Elles trouvèrent à un certain moment qu’il pourrait assez bien servir leurs desseins. Il est très probable, quoique les documents ne soient pas des plus explicites, que l’affaire de Boulogne trouva au moins des encouragements en Russie et en Angleterre. C’était le temps où l’Angleterre défiait la France, où presque toute l’Europe nous était hostile. M. Lebey cite ce passage d’Elias Regnault dans son _Histoire de huit ans_: «Ce n’est pas assurément que le ministre anglais ou l’ambassadeur moscovite crussent sérieusement à une restauration napoléonienne; mais une descente improvisée pouvait distraire les esprits de la grave question d’Orient, détourner les colères de Louis-Philippe et affaiblir son gouvernement par de nouvelles inquiétudes. Louis Bonaparte, sans s’en douter, servait d’instrument à des roueries diplomatiques, et les hommes d’État dont il croyait avoir l’appui ne l’attiraient à eux que pour le pousser en avant, comme la sentinelle perdue de la coalition.» A cette citation d’un contemporain, M. André Lebey ajoute cet excellent et vigoureux commentaire, qui ne laisse pas de surprendre d’ailleurs, et de faire plaisir, partant d’un écrivain bonapartiste: «Dans ce cas, Louis-Napoléon aurait préludé au rôle que devaient lui faire jouer en Europe Cavour et Bismarck: la théorie des nationalités unissait les trois hommes, mais Cavour et Bismarck ne la comprenaient que pour leur propre pays, et avec d’autant plus de force et de netteté.» Chacun s’étonnera qu’on puisse être encore bonapartiste quand on voit aussi clairement, quand on dit aussi bien que l’Empire, au détriment de la France, n’a profité qu’à l’étranger. Ce devait être la destinée du troisième Napoléon de «servir d’instrument à des roueries diplomatiques». Singulière prophétie: après Boulogne, le prisonnier de Ham avait écrit au charbon sur les murs de sa chambre: «La cause napoléonienne est la cause des intérêts du peuple; _elle est européenne_; tôt ou tard elle triomphera.» Elle a triomphé, en effet, pour l’avantage de quelques peuples européens.
La fin du livre de M. Lebey montre comment le réveil des souvenirs napoléoniens,--entretenus par les livres de Thiers, par les poèmes de Victor Hugo, par les chansons de Béranger, par les lithographies de Raffet et de Charlet, par l’initiative même du gouvernement de Louis-Philippe, soucieux d’opérer la réconciliation nationale et ramenant aux Invalides les cendres du héros,--favorisa la propagande des idées de Louis Bonaparte. Un homme avait été clairvoyant. Chose extraordinaire, cet homme était Lamartine. Quand il s’était agi de voter un crédit pour élever le tombeau de Napoléon Ier, il avait averti la Chambre. Prenez garde, disait-il. Ne croyez pas que «cet ébranlement des imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, n’ont aucun danger pour l’avenir de la monarchie.--J’ai peur que cette énigme n’ait un jour son mot. Je ne suis pas sans inquiétude sur cette divinisation d’un homme... Sur sa tombe, il faudrait graver ces trois mots: _A Napoléon seul_, afin qu’ils indiquent à la France et à l’Europe que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui les menaceraient en leur nom, et qu’en élevant ce monument, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ni des prétendants, ni même des imitateurs.»
Lamartine voyait juste. Les écrivains romantiques, les orateurs, les publicistes libéraux, servirent, contre la France, la cause de Napoléon III, qui était la cause de la Révolution. Même quand ces libéraux se seront faits ses ennemis par haine de l’Empire autoritaire, ils ne pourront s’empêcher d’applaudir le «serviteur de la cause des peuples», l’artisan de l’unité italienne et de l’unité allemande.
Il reste,--et c’est la moralité machiavélique du livre de M. André Lebey,--que Louis-Napoléon a su utiliser ces éléments-là pour son succès. Et sa méthode fut en effet la bonne. Louis-Napoléon et ses amis de la première heure comprirent que le commencement de leur tâche était de propager leurs idées et de préparer les esprits. «Napoléon III, écrit M. Lebey, a réussi en se montrant avec intelligence, en appuyant ses pas en avant d’actes et d’écrits, en se servant des uns et des autres avec une obstination où bien peu eussent persévéré, car il a été l’explorateur de sa route, tantôt son ingénieur, tantôt son ouvrier, puis son conquérant.» Cela est fort bien dit. Telle est la vraie méthode par laquelle réussissent des entreprises de cette nature. Mais il faudra éternellement regretter que celle qui a mis Napoléon III sur le trône ait causé à la France d’irréparables dommages. L’avènement de ce prétendant devait être le triomphe de la cause des peuples, l’occasion des succès italiens et germaniques, l’origine des diminutions françaises. Ainsi l’intelligence, l’activité, l’enthousiasme, la volonté de réussir entrèrent au service de toutes les puissances de l’erreur et du mal. Il fallut pour le malheur de la patrie que, de nouveau, l’ambition d’un Bonaparte conspirât avec les circonstances et avec les illusions de son siècle. Je ne crois pas qu’on puisse toucher à une seule page de l’histoire du second Empire--même à ses préludes et dans la formation de ses principes politiques--sans avoir le droit d’exprimer, au nom de la France, cette exécration.
II
L’EMPIRE LIBÉRAL ET LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS.
Avant que son idéologie lui coûtât le trône, les services qu’elle rendit à Napoléon III furent considérables. Les principes de l’Empire constituèrent sa garantie contre une opposition vraiment dangereuse. Ce serait une histoire à écrire que celle des ralliements qui se firent depuis le lendemain du coup d’État jusqu’à la veille même de la catastrophe. Elle montrerait que les idées y eurent plus de part que l’intérêt. C’est qu’à droite comme à gauche, le système impérial offrait des satisfactions. Pour les conservateurs sans doctrine, l’Empire représentait les principes d’ordre et d’autorité; quant aux libéraux et aux démocrates, ils devaient, bon gré mal gré, lui donner leur approbation lorsqu’ils le voyaient appliquer les parties communes du programme napoléonien et du programme révolutionnaire. L’opposition de gauche sous la Restauration et sous la Monarchie de juillet avait surtout vécu d’un prétendu nationalisme. La haine des traités de 1815 était son alpha et son oméga. Que devint-elle lorsque le prince-président, en prenant le pouvoir, annula le principal article de ces traités, où avait signé l’Europe entière, et qui proclamait pour Napoléon et ses descendants l’exclusion éternelle du trône de France? Et que demeura-t-il de cette opposition le jour où Napoléon III lui-même déclara que les traités de 1815 n’existaient plus? C’est ainsi qu’Émile de Girardin fut amené à servir l’Empire. C’est ainsi que les Havin et les Guéroult, qui soutenaient la cause de l’unité italienne, durent s’incliner devant Napoléon, qui était un partisan bien plus sérieux qu’eux-mêmes de l’Italie une, puisqu’il faisait la guerre pour la réaliser. Ainsi, pour la politique intérieure, l’Empire se reposait sur la confiance de ces éléments de droite qui sont contents au prix de l’ordre matériel. Par sa politique extérieure, il comblait les vœux des éléments de gauche. Il eût pu se maintenir longtemps par ce jeu de bascule, si le propre des idées de gauche n’était justement d’entraîner à leur perte les gouvernements qui s’y abandonnent. C’est l’idée révolutionnaire du droit des peuples, c’est le principe des nationalités qui ont tué l’Empire et ont, avec lui, entraîné la France dans son désastre. Or il ne faut jamais oublier que Napoléon III fut approuvé dans son œuvre européenne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle toucha à l’absurde, par la presque totalité de l’opinion démocratique.
M. Émile Ollivier reste le témoin de cet accord des républicains et des Bonaparte contre les intérêts les plus évidents de la nation française. Aujourd’hui qu’il écrit l’histoire qu’il a faite, M. Émile Ollivier accuse plus haut que jamais cette identité de vues et ne craint pas, malgré les dures leçons de l’expérience, de justifier par la communauté des aspirations un ralliement qui lui a coûté si cher. Un homme actif et ambitieux ne court dans l’opposition qu’une carrière monotone et stérile, s’il n’est soutenu par le culte de ses idées. M. Émile Ollivier se départit d’une intransigeance qui n’avait plus de raison d’être, le jour où la bonne foi l’obligea de reconnaître qu’en somme il voulait les mêmes choses que Napoléon III. Ce n’est donc pas à M. Émile Ollivier, c’est au régime impérial, que ce ralliement fameux fait reproche.
De ce ralliement, M. Ollivier a donné le vrai sens et montré la préparation dans les dix tomes de son grand plaidoyer pour _l’Empire libéral_. S’il a dans cette histoire démontré une chose, c’est que l’Empire réalisa la conjonction de toutes sortes d’hommes étrangers à l’idée de l’intérêt national. Quel est le titre du premier volume de cette histoire? _Le principe des nationalités_. C’est ce principe, en effet, qui domina la vie politique et la pensée de M. Ollivier, comme il gouverna le règne de Napoléon III lui-même. C’est dans ce principe qu’il faut voir l’origine de l’Empire libéral. C’est par ce principe que l’Empire libéral encourt toutes les responsabilités de 1870 au même titre et au même degré que l’Empire autoritaire.